‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 53 sur 98 · 1.2

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Cette correspondance fait encore découvrir une autre supériorité de Catherine : son habileté dans le maniement des hommes. Là, elle est simplement merveilleuse. Toutes les ressources d’un diplomate rompu à son métier, d’un psychologue subtil et d’une femme maîtresse dans l’art de la séduction, elle les emploie, ensemble ou séparément, et les manie avec une maestria sans égale. S’il est vrai qu’elle prend quelquefois ses amants pour des généraux ou pour des hommes d’État, il est vrai aussi qu’elle traite à l’occasion ses généraux et ses hommes d’État comme des amants. Là où la souveraine n’obtiendrait rien, la Circé intervient. Rien ne servirait de commander, de menacer ou de punir, elle se fait alors enjôleuse et câline. Elle a pour les soldats qu’elle envoie à la mort, en leur demandant de rapporter la victoire, des attentions délicates, des prévenances flatteuses, d’adorables chatteries. Après la bataille de Kinburn (octobre 1787), ayant à envoyer des flots de rubans aux héros de la journée, elle les dispose de ses propres mains dans une corbeille fleurie, qu’elle envoie à Patiomkine. En septembre 1789, elle envoie au prince de Nassau-Siegen, nouveau commandant de sa flotte, deux robes de chambre bien chaudes, « semblables à celles que j’ai fait passer l’année dernière au maréchal prince Potemkine devant Otchakof, et qui lui ont fait grand bien, à ce qu’il m’a dit lui-même ». Elle flatte les ambitions littéraires du comte de Ségur en lui faisant une douce violence pour mettre à la scène son Coriolan, et, au cours de la représentation, elle s’empare de ses deux mains pour le forcer de s’applaudir lui-même. Elle se donne même l’air d’avoir appris la pièce par cœur, récitant à haute voix une douzaine de vers, où, il est vrai, elle a saisi une allusion politique qu’elle se plaît à souligner.

La fortune sourit-elle aux efforts qu’elle a ainsi provoqués et stimulés, elle est reconnaissante avec profusion : honneurs, pensions, dons en argent, en paysans et en terres, pleuvent sur les artisans de sa gloire. Mais il ne lui arrive pas d’abandonner ceux qui n’ont eu que le tort d’être malheureux. En juin 1790, le prince de Nassau-Siegen, le nouveau commandant de sa flotte, se fait battre outrageusement. Elle lui écrit aussitôt :

« J’espère que vous me connaissez assez pour être persuadé que les commérages de la ville, qui apparemment vous sont parvenus, ne sauraient faire aucun effet sur mon esprit. Je connais parfaitement votre zèle ; je lui rends justice ; j’ai partagé très sincèrement votre chagrin ; je suis très fâchée de voir qu’il va jusqu’à déranger votre santé… Hé, mon Dieu, qui est-ce qui n’a pas eu de grands revers dans sa vie ? Les plus grands capitaines n’ont-ils pas eu des journées malheureuses ? Le feu roi de Prusse n’était véritablement grand qu’après un grand revers… Souvenez-vous, mon prince, de vos succès au Sud et au Nord, planez sur les événements, et allez derechef à l’ennemi, au lieu de me demander de nommer un autre commandant à la flotte. Je ne le puis dans ce moment sans donner prise sur vous à vos ennemis. Je fais trop de cas des services que vous m’avez rendus pour ne pas vous soutenir, dans un temps surtout où vous souffrez, à ce que vous me dites, de corps et d’esprit. »

Elle le soutient, en effet, envers et contre tous. Comme, pour obtenir sa retraite, il invoque le mauvais état de ses affaires, elle répond qu’il serait cruel pour elle de ne pouvoir y remédier. « J’ai aimé toute ma vie à me mêler des affaires de ceux qui ont fait les miennes. » Et, la clameur de la cour et de la ville continuant contre le général vaincu, elle lui écrit encore :

« Vous avez agi d’après un plan approuvé par moi et d’après mes ordres, et, comme émanant d’autorité suprême, ils ne sauraient être soumis à aucun examen, parce que, aussi longtemps que je vivrai, je ne souffrirai jamais que ce que j’ai ordonné et trouvé bon en fait de service soit soumis à la révision d’âme qui vive ; aussi personne chez nous ne s’en chargerait. Vous avez raison et vous devez avoir raison, parce que je trouve, moi, que vous avez raison. C’est une raison aristocratique sans doute, mais elle ne saurait être autre sans mettre tout sens dessus dessous. »

Et il en est toujours ainsi. En 1794, le général Igelström, s’étant laissé surprendre à Varsovie par un soulèvement populaire, est mis à la retraite d’office ; mais un jour que l’entourage de l’impératrice s’acharne à l’accabler, elle élève la voix : « Silence, messieurs, n’oubliez pas qu’il m’a servi trente ans et que je lui dois la paix avec la Suède. »

Un fragment de conversation avec le comte Nicolas Roumiantsof, fils du héros de la première guerre turque, qui nous est rapporté par Gretch, indique, d’autre part, l’abondance des moyens dont elle dispose et dont elle use pour obtenir le concours de dévouements utiles. Elle demande au comte s’il croit que c’est chose aisée de gouverner les hommes. « Je pense qu’il n’y a rien de plus difficile, répond Roumiantsof. » « Allons donc ! Il suffit d’observer trois principes : le premier est d’agir de manière que les gens croient qu’eux-mêmes veulent faire ce que vous leur ordonnez. » « Il n’en faut pas plus », interrompt Roumiantsof en s’inclinant. L’amiral Tchitchagof raconte, de son côté, que son frère, étant gentilhomme de la chambre, eut le malheur d’arriver un jour en retard pour prendre son service. L’impératrice s’en aperçut et ne manqua pas de relever cette négligence, mais ce fut sous forme d’éloges prodigués à la mémoire du père de Tchitchagof qui, cinquante ans durant, ne manqua pas une seule fois à son poste. Les témoins de cette scène demeurèrent convaincus que le jeune gentilhomme recevait des marques extraordinaires de la faveur impériale, alors qu’il avoua plus tard n’avoir jamais été plus malheureux et plus confus. « J’ai pour principe de louer tout haut et de gronder tout bas », disait Catherine.

Aussi n’est-il pas aisé d’imaginer la répercussion qu’un mot de sa bouche, un signe de sa main, le plus léger témoignage de satisfaction ou de mécontentement venant de sa part ont fini par trouver dans les âmes simples, pour la plupart, et facilement impressionnables, auxquelles elle eut affaire. Tchitchagof se souvient aussi qu’un général Voronof, commandant du port de Reval, qu’il avait beaucoup connu, fut frappé d’une attaque d’apoplexie, dont il mourut, à la seule idée d’avoir encouru le déplaisir de la souveraine. Un sous-officier du nom de Stepan Chiraï, envoyé auprès de l’impératrice par Souvorof avec la nouvelle de la prise d’une forteresse, revint de sa mission avec la croix de Saint-Vladimir de 4e classe, que l’impératrice avait elle-même attachée sur sa poitrine. Trente ans plus tard, l’empereur Nicolas songea, le jour de son couronnement, à l’avancer d’une classe. Il rendit la nouvelle croix : il ne pouvait se résoudre à quitter celle qu’il avait reçue de la main de la matouchka !

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