‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 58 sur 98 · 2.1

2.1

Les peuples heureux n’ont pas d’histoire : à partir de 1775, le peuple russe compta, au point de vue de la politique intérieure, parmi les peuples heureux. Après le grand effort qu’elle eut à faire pour réprimer la révolte de Pougatchef, Catherine se trouva lassée d’abord, ensuite désenchantée, et enfin absorbée par ses entreprises extérieures, par la conquête de la Crimée, la seconde guerre turque, le second et troisième partage de la Pologne et la campagne antirévolutionnaire. Jusqu’en 1775, elle affirma et eut besoin d’affirmer son activité exubérante dans toutes les directions. Elle eut d’abord à défendre son trône contre une série d’entreprises plus ou moins menaçantes. Une série de mesures de haute police, plus ou moins faites pour augmenter sa gloire, y correspondirent.

Dès le mois d’octobre 1762, un certain Pierre Hrouchtchof fut accusé, avec les frères Simon, Ivan et Pierre Gourief, d’avoir comploté le rétablissement sur le trône d’Ivan de Brunswick, enfermé, comme l’on sait, depuis 1741 dans une prison. Condamné avec ses complices à la déportation dans le gouvernement d’Orenbourg, Hrouchtchof prit part en 1772 au soulèvement des exilés de Sibérie, que dirigea le fameux Beniowski. Il parvint à s’échapper, après une série d’aventures romanesques, gagna l’occident de l’Europe par l’Amérique et servit dans l’armée française avec le grade de capitaine.

Cette conjuration, vraie ou fausse, car la réalité des intentions criminelles prêtées aux accusés ne paraît pas avoir été clairement établie, a été souvent confondue avec une autre aventure postérieure en date, dans laquelle la princesse Dachkof se trouva compromise. En mai 1763, pendant le séjour que Catherine fit à Moscou pour son couronnement, de nouvelles arrestations pour crime de haute trahison furent ordonnées par l’impératrice. Mais le malheureux Ivan, toujours végétant dans sa prison, n’était pas en cause cette fois. Il s’agissait de tout autre chose. Le bruit s’était répandu que Catherine songeait à épouser Grégoire Orlof. Quelques-uns de ceux qui avaient pris la part la plus active à l’élévation de la nouvelle tsarine, Fédor Hitrovo en tête, jugèrent les intérêts de l’Empire offensés par ce projet vrai ou supposé. Empêcher l’impératrice d’y donner suite ou, en cas de persistance de sa part, tuer le favori, tel aurait été le but du complot formé par eux. Hitrovo fut trahi par un de ses amis, qui dénonça, en même temps, comme ses complices : Panine, Tieplof, Passek, la plupart des héros de la journée du 12 juillet, et la princesse Dachkof. Arrêté, Hitrovo assuma toute la responsabilité des faits incriminés. Il croyait bien servir l’Empire et l’impératrice. La princesse Dachkof, interrogée, répondit qu’elle ne savait rien, mais que, saurait-elle quelque chose, elle se tairait également. Au surplus, si l’impératrice voulait qu’elle portât sa tête sur l’échafaud, après l’avoir aidée à mettre une couronne sur la sienne, elle était prête ! L’affaire n’eut pas des suites très graves. Hitrovo seul fut exilé dans sa terre du gouvernement d’Orel. On publia aussi au son du tambour, dans les rues de Moscou, un ukase, qui n’était que le renouvellement d’un acte antérieur du gouvernement d’Élisabeth (5 juin 1757), et par lequel il était interdit aux habitants de s’occuper des choses qui ne les regardaient pas. Les affaires d’État, en général, étaient comprises dans l’énumération des objets ainsi qualifiés. L’interdiction fut renouvelée en 1772.

Presque en même temps, un prêtre, l’archevêque de Rostof, Arsène Matsieievitch, soulevait l’étendard de la révolte d’une main beaucoup plus audacieuse. La politique de Catherine vis-à-vis du clergé orthodoxe ne laissait pas de prêter à des critiques assez fondées. En montant sur le trône, elle s’était prononcée avec vigueur contre les mesures par lesquelles Pierre III s’était attiré la désaffection, sinon l’opposition effective de l’Église. Elle avait fait ouvrir les chapelles privées, fermées par ordre du tsar, interdire la représentation de pièces païennes au théâtre, renforcer la censure des livres ; enfin, elle avait arrêté la sécularisation des biens ecclésiastiques. Brusquement, elle se ravisa et rappela toutes ces mesures, protectrices d’intérêts qu’elle ne jugea plus utile de ménager. Une partie des biens rendus à leurs anciens détenteurs fut l’objet de nouvelles reprises. Le clergé en masse courba la tête, comme il avait fait précédemment. Arsène seul se dressa en défenseur des droits communs méconnus ou outragés. Il alla jusqu’à introduire dans le rituel des formules nouvelles qui, sous couleur d’anathématiser les ennemis de l’Église, visaient directement l’impératrice. Arrêté et mis en présence de la souveraine, il s’emporta, paraît-il, en discours d’une violence telle qu’il obligea Sa Majesté à se boucher les oreilles. Il fut condamné à la dégradation et à l’internement dans un cloître, où il dut, par ordre exprès, remplir les plus humbles offices, porter de l’eau et couper du bois. Quatre années plus tard, après une nouvelle tentative de révolte, il échangea le cloître contre une prison mieux gardée. On choisit la forteresse de Reval, pour qu’il ne pût parler en russe aux gardiens du lieu, ceux-ci n’entendant que le letton. Il changea de nom et ne s’appela plus que le paysan André Vral, c’est-à-dire menteur, ou Brodiaguine, c’est-à-dire brigand. Il mourut en 1772. Une année auparavant, un marchand du nom de Smoline avait renouvelé la protestation du malheureux évêque contre les atteintes portées aux droits du clergé. Dans une lettre adressée à l’impératrice et remplie des plus virulentes invectives, il accusait ouvertement la souveraine de n’avoir mis la main sur les biens ecclésiastiques que pour les distribuer à Orlof et à d’autres favoris. Il terminait par cette apostrophe : « Tu as un cœur de pierre comme Pharaon… De quel châtiment n’es-tu pas digne, toi qui tous les jours fais châtier des voleurs et des brigands ! » Catherine prouva que l’énergumène la calomniait, en se montrant clémente. Smoline n’eut que cinq années de forteresse, après quoi, sur sa propre demande, paraît-il, il devint moine, et ne fit plus parler de lui.

Pourtant, en 1764 déjà, la mort d’Ivan de Brunswick avait ajouté une nouvelle tache de sang à celle que le drame de Ropcha laissait dans l’horizon éblouissant du nouveau règne. Ivan, on s’en souvient, était ce petit empereur de deux ans, détrôné en 1741 par Élisabeth. Interné d’abord avec le reste de sa famille à Holmogory, sur la mer Blanche, puis, seul, dans la forteresse de Schlüsselbourg, il avait grandi dans l’ombre de son cachot. On le disait malade d’esprit et bègue ; mais il avait régné, un coup de main pareil à celui qui l’avait fait descendre du trône pouvait l’y faire remonter : il restait une menace. Il donnait des inquiétudes à Voltaire lui-même, qui prévoyait que les philosophes ne trouveraient pas en lui un ami. En septembre 1764, il disparut. L’événement a été l’objet de récits et de commentaires contradictoires, où l’histoire court grand risque de s’égarer. Pour servir son impériale bienfaitrice, le patriarche de Ferney s’occupa d’« arranger » l’événement. D’autres y travaillèrent aussi, et Catherine la première. Voici les faits connus. Un officier du nom de Mirovitch, étant de garde à la forteresse de Schlüsselbourg, décida une partie des hommes placés sous ses ordres à lui prêter main-forte pour délivrer le « tsar ». Mais Ivan avait auprès de lui deux surveillants, auxquels on venait précisément de donner une consigne rigoureuse : ils devaient tuer le prisonnier plutôt que de le laisser sortir. Ils le tuèrent. Catherine fut soupçonnée de complicité dans ce meurtre : on crut à un guet-apens combiné par elle avec Mirovitch. Celui-ci, il est vrai, se laissa juger, condamner et exécuter sans mot dire ; mais ne lui avait-on pas fait accroire qu’il serait gracié au dernier moment ? Des précédents existaient : sous Élisabeth, plusieurs hauts dignitaires, Osterman, entre autres, avaient ainsi bénéficié de la clémence impériale au moment où leur tête reposait déjà sur le billot.

Il y eut quelques détails étranges dans le procès : sur un ordre exprès de l’impératrice, on ne fit aucune recherche pour découvrir d’autres complices, probables cependant, du crime. On n’inquiéta pas les parents de Mirovitch. Il serait malséant de vouloir établir une accusation sur d’aussi vagues indices. Catherine montra une fois de plus, dans cette circonstance, la force d’âme dont elle disposait. Elle faisait une tournée en Livonie quand la nouvelle de l’événement lui parvint. Elle ne pressa pas son retour et ne changea rien à son itinéraire.

Mais la grande crise politique à l’intérieur de l’Empire fut celle de 1771-1775. De tout temps, jusqu’au seuil du siècle présent au moins, la Russie a été la terre classique des prétendants. Dès la première moitié du XVIIe siècle, après l’extinction de la dynastie de Rourik, ils se succèdent à de brefs intervalles. Sous Catherine, c’est une série presque sans interruption. En 1765, deux soldats déserteurs, Gavrilo Kremnief et Ievdokimof, prennent successivement le nom de Pierre III. En 1769, nouvelle apparition de l’ombre sanglante du tsar assassiné, et c’est encore un déserteur, Mamykine, qui revêt le masque ambitieux et tragique. Emelian Pougatchef n’est ainsi qu’un continuateur. Mais cette fois Catherine n’a plus affaire à un obscur complot ou à une tentative puérile, dont quelques coups de knout ou de hache auront facilement raison. Une véritable tempête se déchaîne derrière le farouche samozvaniets, menaçant d’ébranler le trône et les assises même de l’Empire, dans l’écroulement général de l’ordre politique et social tout entier. Aussi bien ne s’agit-il plus là d’un simple duel entre usurpateurs plus ou moins bien armés pour la défense ou la conquête d’une couronne, qui depuis longtemps appartient à qui sait la prendre. La lutte qui s’engage a un autre nom et une autre portée. C’est un combat entre l’état moderne, que Catherine cherche à dégager de l’œuvre inachevée léguée par Pierre Ier à ses héritiers, et l’état primitif dans lequel la masse du peuple s’obstine à vivre encore, entre l’organisation et le désordre inorganique, qui est le mode naturel d’existence des peuples sauvages, entre la centralisation et la force centrifuge, qui est propre à cet état de nature. C’est encore le cri de la misère, dans laquelle demeurent plongés les bas-fonds populaires, s’élevant contre la splendeur improvisée d’une classe — combien restreinte ! — de privilégiés. C’est une protestation obscure de la conscience nationale contre les panégyriques des philosophes et des poètes, des Voltaire et des Derjavine, célébrant à l’envi la splendeur du nouveau règne. Car, si Catherine a beaucoup fait déjà pour que, sur les hauteurs où elle plane avec son cortège de dignitaires et de favoris, avec toute la pompe et toute la majesté de son rang souverain, son nom, son pouvoir, sa grandeur propre soient entourés d’un éclat incomparable, elle n’a rien ou presque rien fait encore pour ceux d’en bas, pour les humbles, pour les petits, qui peinent, qui souffrent comme par le passé, qui ne prennent aucune part, n’y comprenant rien, à ces triomphes et à ces conquêtes d’en haut, et s’irritent seulement de cet éblouissement qui y paraît, et qui fait mieux ressortir à leurs yeux la profondeur de leur propre misère. Parmi ceux-ci, le court règne de Pierre III avait éveillé des espérances et laissé des regrets. La sécularisation des biens du clergé, commencée par l’empereur, avait paru un acheminement à l’affranchissement des serfs et y conduisait effectivement. Les serfs attachés aux domaines sécularisés devenaient libres. Nous avons vu que Catherine interrompit cette œuvre. Pierre avait inauguré aussi un régime de tolérance absolue à l’égard des dissidents. Il ne se souciait pas de faire le gendarme au bénéfice de l’Église orthodoxe. La légende, comme d’habitude, grossissait ses mérites. Les skoptsy ou mutilateurs, en particulier, vénéraient en lui un saint et un martyr de leur cause. Son affiliation à la secte aurait été la raison déterminante de sa mort. Les accidents de sa vie conjugale prêtaient une vraisemblance à ces fables. Catherine, nous l’avons vu, ne suivit pas non plus dans cette voie les errements de son époux, et ce qui avait fait sa victoire se retournait maintenant contre elle. Le raskol joua un rôle considérable dans le mouvement insurrectionnel, et avec lui tous les éléments de mécontentement et de désordre, jusqu’à l’inquiétude turbulente des races asiatiques, aux prises, dans les environs de Kazan et de Moscou même, avec l’hégémonie russificatrice de l’État : tout cela entra en lice contre l’État et contre le régime créé ou maintenu par lui. Emelian Pougatchef ne servit que d’instrument et de prête-nom à cette levée en masse des rancunes et des appétits d’un immense prolétariat. Avant son apparition, des exemples isolés de révolte dans les rangs des serfs attachés à la glèbe s’étaient produits fréquemment. En 1768, il y eut, dans le gouvernement seul de Moscou, neuf cas de propriétaires tués par leurs paysans. L’année suivante, il y en eut huit encore, et parmi les victimes se trouva un des héros de la guerre de Sept Ans, le général Leontief, fait prisonnier sur le champ de bataille de Zorndorf et marié à une sœur du victorieux Roumiantsof.

Emelian Pougatchef était le fils d’un Cosaque du Don. Il avait, lui aussi, pris part comme simple soldat à la guerre de Sept Ans, s’y était distingué, avait servi encore contre les Turcs, puis avait déserté. Repris, il se sauva et commença une carrière d’outlaw et de brigand, qui devait aboutir à la sanglante épopée par laquelle se termina sa vie. Le fait d’une ressemblance accidentelle qu’il aurait eue avec Pierre III et qui l’aurait aidé à jouer son rôle a été nié et ne paraît reposer sur aucun témoignage sérieux. Les portraits du samozvaniets qui nous ont été conservés n’en laissent voir aucune trace. Pierre III avait un visage de singe grimaçant ; Pougatchef montre le type commun du moujik russe. Il prit le nom du défunt empereur comme d’autres l’avaient pris avant lui. Mais il eut la chance funeste de paraître à l’heure marquée pour la convulsion sociale, dont nous avons indiqué les causes. Il ne provoqua pas le mouvement qui se préparait depuis longtemps ; ce fut ce mouvement plutôt qui s’empara de lui. Il n’essaya même pas de le diriger. Il se mit à sa tête et se rua en avant tête baissée, poussé par le flot tumultueux et grondant. Ce fut une course terrible, qui couvrit de ruines fumantes et sanglantes une moitié de l’immense empire. Au bout de quatre années, la force disciplinée de l’élément organisé l’emporta sur l’élément sauvage. Pougatchef, vaincu et fait prisonnier par un des lieutenants de Panine, fut amené à Moscou dans une cage de bois, condamné à mort et exécuté. Le bourreau lui coupa la tête avant de l’écarteler. Catherine affirma que ce fut par son ordre : elle tenait à paraître plus humaine que ne l’avait été Louis XV avec Damiens. Elle avait pourtant à venger d’autres injures et d’autres crimes. Les victimes faites par Pougatchef à la tête de ses bandes ne se laissent pas dénombrer, et Catherine eut une forte peur. Elle avait beau envoyer à Voltaire des saillies plus ou moins spirituelles sur le compte du « marquis de Pougatchef » !

Un trait bizarre de cette aventure, mais d’une bizarrerie que l’on a vue se renouveler fréquemment dans des circonstances analogues, fut que, tout en se soulevant contre l’État, tel qu’ils le voyaient organisé entre les mains de Catherine, Pougatchef et ses compagnons n’eurent rien de plus pressé que de copier cette organisation, de la singer du moins, voulons-nous dire, jusque dans les menus détails de ses formes extérieures. Après avoir épousé une fille du peuple, le faux empereur eut soin de lui donner une sorte de cour d’honneur. Des jeunes paysannes, dressées à coups de bâton, jouèrent les freilines avec un grotesque énorme, s’essayant aux révérences cérémonieuses et aux baisemains respectueux. Pour augmenter l’illusion de sa souveraineté supposée, Pougatchef imagina même de donner à ses principaux lieutenants les noms des principaux personnages de l’entourage de Catherine : le Cosaque Tchika prit le nom de Tchernichof avec le titre de feld-maréchal ; d’autres s’appelèrent : comte Vorontsof, comte Panine, comte Orlof, etc. 1

Cette comédie coûta cher à tout le monde. Catherine y perdit le restant de son enthousiasme d’autrefois pour la réparation des iniquités sociales ; la Russie, à part d’immenses pertes matérielles, y fit probablement celle encore d’un règne qui s’était annoncé comme fécond en grandes réformes humanitaires. La politique intérieure de Catherine porta jusqu’à la fin, ainsi que nous l’avons indiqué déjà, la trace de ces années terribles, et comme la cicatrice sanglante des coups reçus et rendus pendant une lutte qui fut un combat à mort. Il y eut d’autres morts que ceux qui périrent par le fer ou par le feu. Quelques-unes des idées que Catherine avait apportées avec elle au gouvernement de l’Empire restèrent sur le champ de bataille — et c’était peut-être ce qu’elle y avait apporté de mieux.

Au point de vue des attributions de l’État en matière de haute police, le régime qu’elle pratiqua, à partir de 1775 surtout, fut, en un sens, un régime de réaction par rapport à celui que Pierre III avait inauguré. Pierre avait supprimé la sinistre chancellerie secrète, legs honteux d’un temps que la Russie pouvait espérer ne plus revoir. Catherine ne voulut pas rétablir l’institution avec ses formes odieusement surannées, mais peu à peu, tout en laissant le nom de côté, elle s’arrangea pour avoir la chose à peu près tout entière : elle eut Étienne Ivanovitch Chechkofski. Une légende s’est formée autour de la personne mystérieuse de ce fonctionnaire, dont Catherine ne se sépara jamais. La réalité, sans égaler l’horreur des souvenirs laissés par les tortionnaires d’Ivan Vassilevitch, ne laissa pas probablement d’être de nature à jeter quelque ombre sur la réputation que l’amie des philosophes prétendait conserver en Europe. Ce fut entre ses mains une machine policière sournoise et hypocrite. Chechkofski n’avait ni attributions officielles correspondant à sa fonction, ni organisation apparente de son travail inquisitorial. Mais il avait l’œil et la main partout. Il paraissait posséder le don d’ubiquité. Il n’arrêtait personne : il invitait à dîner, et on ne se hasardait pas à refuser l’invitation. Après dîner, on causait, et les murs de la confortable et discrète demeure ne trahirent jamais le secret de ces conversations. Un fauteuil particulier était, paraît-il, réservé au convive, qu’un mot, toujours aimable, mais significatif, avait engagé à franchir le seuil redouté. Brusquement ce fauteuil emprisonnait celui qui avait été engagé poliment à y prendre place, et descendait avec lui dans un sous-sol, de façon, cependant, que la tête et les épaules du personnage demeurassent à l’étage supérieur. La victime gardait ainsi son incognito vis-à-vis des aides de Chechkofski. Le bas du corps seul était soumis par eux à un traitement plus ou moins rigoureux. Chechkofski lui-même se détournait à ce moment et se donnait l’air d’être étranger à ce qui se passait. L’exécution achevée et le fauteuil remis en place avec son hôte, il faisait volte-face, et, le sourire sur les lèvres, reprenait l’entretien là où cette petite surprise l’avait interrompu. On a raconté qu’un jeune homme, averti de ce qui l’attendait, profita de sa présence d’esprit et de sa grande force musculaire pour pousser Chechkofski lui-même à la place qui lui était destinée sur le siège fatal. Après quoi il prit la porte. On devine le reste. Chechkofski mourut en 1794, laissant une grosse fortune.

Les lois dont Catherine se proposait, en 1767, de doter la Russie, en copiant Montesquieu et Beccaria, ne prévoyaient pas tout cela. Mais voyons son œuvre de législatrice.

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