‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 59 sur 98 · 2.2

2.2

Au cours de l’année 1765, Catherine, écrivant à d’Alembert, lui annonce en ces termes l’envoi prochain d’un écrit de sa composition, qu’elle désire soumettre à son suffrage :

« Vous y verrez comme, pour l’utilité de mon empire, j’ai pillé le président de Montesquieu, sans le nommer : j’espère que, si de l’autre monde il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat, pour le bien de vingt millions d’hommes qui en doit résulter. Il aimait trop l’humanité pour s’en formaliser. Son livre est mon bréviaire. »

Deux années après, l’ouvrage n’est pas encore prêt, et Catherine en donne ainsi la raison au grand philosophe qu’elle a choisi pour arbitre :

« Ce dont je vous ai dit plusieurs fois que je m’occupe ne ressemble plus à ce que j’ai voulu envoyer. J’ai effacé, déchiré et brûlé bien la moitié, et Dieu sait ce que deviendra le reste. »

Vers le milieu de l’année 1767, pourtant, les travaux de Catherine arrivent à leur terme ; le fruit de son long effort est publié : c’est la fameuse Instruction pour la commission législative, qu’elle a résolu en même temps de réunir. La dernière page contient cette invocation :

« À Dieu ne plaise que, l’œuvre abordée par nous étant conduite à sa fin, il y ait une autre nation au monde où la justice soit mieux traitée et la prospérité générale plus grande par conséquent. Le but que j’ai poursuivi ne serait pas atteint alors. Je ne veux pas vivre pour voir ce malheur. »

Catherine, on le voit, se faisait une grande idée de la portée de son entreprise. Le président de Montesquieu aidant, c’est toute une révolution qu’elle se proposait d’accomplir et une nouvelle époque qu’elle croyait ouvrir dans l’histoire non seulement de la Russie, mais de toutes les nations européennes. Soumis aux nouvelles lois qu’on allait lui dicter, le peuple russe prendrait la tête du monde civilisé. En désignant toutefois l’auteur de L’Esprit des lois comme son unique collaborateur dans la préparation du grand œuvre, Catherine ne donnait pas le secret entier de son travail. Elle faisait tort à une autre collaboration également anonyme et forcée. L’Instruction rédigée par elle n’est autre chose qu’un recueil de principes, formulés dans une série de paragraphes, une anthologie politique et philosophique, destinée à guider les futurs législateurs dans la composition du nouveau Code qu’il s’agit de donner à la Russie. Or, sur cinq cent vingt-six de ces paragraphes, un peu plus de la moitié seulement constituent un emprunt fait à Montesquieu ; le reste est pris, copié à peu près textuellement, dans le Traité des délits et des peines de Beccaria 2.

Nous avons parlé plus haut de la valeur de cette composition au point de vue de la forme. Quant au fond, les traits généraux qui s’y laissent découvrir correspondent au caractère général des idées et des tendances de Catherine à cette époque de sa vie. Libéralisme, optimisme et sentimentalisme, telles sont les notes qui y dominent. Les appels au sentiment, au patriotisme, à l’humanité, à l’amour du prochain se rencontrent partout. « Les riches ne doivent pas opprimer les pauvres » (§ 35). « L’amour de la patrie est un moyen de prévenir les crimes » (§ 81). Il y a des paragraphes à la douzaine dans ce goût-là. Un paragraphe isolé (§ 416) frise le socialisme. Les inconvénients du contraste habituel de la richesse coudoyant la pauvreté y sont présentés de façon à contenter les partisans les plus absolus de la doctrine égalitaire. Il est d’ailleurs question, à maintes reprises, d’égalité et de liberté (§ 14, 16, 34, 36, 37, 39), et aussi du droit naturel et de ses conflits avec le droit positif (§ 405, 407, 410). Des antithèses entre les lois et les mœurs, entre les fautes politiques et les fautes morales, entre la détention et l’emprisonnement (§ 56, 59, 60, 167-174), sont présentées avec toute l’originalité de vues et tout l’esprit que Montesquieu et Beccaria ont pu y faire briller. Les tortures et les supplices raffinés sont flétris comme ils méritent de l’être (§ 79, 194, 206). Les § 209-210 renferment même une argumentation contre la peine de mort, avec une restriction, cependant, concernant les cas de nécessité politique. Il ne faut pas que Montesquieu et Beccaria empêchent l’impératrice de Russie de défendre sa couronne contre les Pierre III et les Ivan VI, vrais ou faux. En revanche, le § 518 contient cette noble déclaration, qui est tout un programme de politique libérale : « Les peuples n’ont pas été créés pour nous ; nous n’existons que pour nos peuples. » Est-ce la condamnation cependant de l’absolutisme ? Point. Appelant encore Montesquieu à l’aide, Catherine trouve — que ne trouve-t-on pas dans un bon auteur ? — qu’il se prononce pour cette forme de gouvernement (§ 9) et aussi pour les privilèges des classes, surtout pour ceux de la noblesse (§ 360). Que fait-elle du tiers état ? Elle en fait une définition assez obscure (§ 377-378). Quant aux paysans, elle n’en fait à peu près rien. A-t-elle peur de trop dire sur ce chapitre ? C’est possible. Elle se tire d’affaire en mettant le chapitre de côté. À peine touche-t-elle à la question, de loin, dans quelques phrases vagues, qui ne visent pas à poser des principes, encore moins à préparer des articles de loi. Elle exprime, en passant, l’avis qu’il ne faut réduire les gens en esclavage qu’à bon escient (§ 253), et que les serfs méritent d’être défendus contre l’abus des mauvais traitements (§ 256). C’est la doctrine de l’esclavage éclairé, faisant contrepartie à celle du despotisme de même qualité. De fait, le § 260, copié textuellement dans L’Esprit des lois, se prononce contre l’abolition immédiate du servage.

On voit que, même en 1767, le libéralisme théorique de Catherine souffrait déjà des accommodements avec la pratique du milieu social et politique dans lequel elle se trouvait placée. Mais aussi, le texte tout entier de son Instruction, tel qu’il a été publié en 1767 et tel qu’il nous est parvenu, n’est que le résultat d’une transaction entre l’inspiration originale de l’impératrice et la pression des influences ambiantes — celles-ci se révélant dans ce travail de rédaction poursuivi pendant deux années et dans les corrections continuelles qui en nécessitaient la prolongation. Avant d’Alembert, d’autres  juges, pris  dans  l’entourage de Catherine, furent appelés à apprécier son œuvre et à faire entendre la voix de l’opinion locale en réponse à celle de la philosophie. Nous connaissons les observations présentées par deux d’entre eux : l’auteur Soumarokof et le chef de bureau Baskakof. Elles étaient de nature à arrêter Catherine sur le chemin où ses amis de l’Occident l’avaient engagée. Ainsi que Catherine le disait à d’Alembert, son travail ne ressembla plus du tout, en 1767, à ce qu’il avait été deux ans auparavant. Nous possédons quelques fragments du manuscrit primitif. Ils font regretter ce qui en a été perdu pour toujours. En ce qui concerne notamment la question brûlante du servage, nous y lisons les maximes suivantes :

« C’est un grand abus que l’existence simultanée d’un esclavage personnel et réel… Chaque homme doit avoir de quoi se vêtir et se nourrir conformément à son état, le tout fixé par la loi… Les lois doivent pourvoir à ce que les serfs ne soient pas abandonnés à eux-mêmes dans la vieillesse et dans la maladie… Les punitions infligées aux serfs par leurs maîtres devraient l’être en vertu d’un droit de juridiction et non d’un droit de propriété… La condition des paysans pourrait être réglée par des lois, qui leur donneraient les moyens d’acquérir leur liberté… »

Jugés dangereux, ces passages ont disparu de la rédaction définitive. Observons encore qu’en puisant à la source que nous avons indiquée les matériaux de son travail, Catherine y a cherché plutôt des idées et des principes isolés qu’une inspiration générale. On peut dire qu’elle a démarqué Montesquieu et Beccaria avec l’esprit de Voltaire, corrigé par celui des vieux conservateurs russes. C’est ainsi que s’explique l’aspect hétéroclite de l’ouvrage, dans lequel la pensée de l’auteur se reflète d’ailleurs assez exactement. Sur certains points, l’influence voltairienne s’est affirmée dans le sens d’un libéralisme plus avancé. Ainsi, les § 261 et 295 de L’Instruction, faisant niche à la prudente réserve de Montesquieu, dont le § 260, cité plus haut, s’est inspiré, vont jusqu’à poser en principe la nécessité de doter de la propriété des terres par eux cultivées ces mêmes serfs qu’on a décidé de ne pas affranchir. Il en résulte, sur ce point et sur d’autres, des contradictions flagrantes. Mais nous savons déjà que Catherine ne redoutait pas celles-ci.

En général, c’est la doctrine de l’absolutisme que l’esprit de Voltaire a fait prévaloir dans la composition de L’Instruction. C’est elle aussi qui a présidé à la réunion de l’assemblée législative chargée de mettre en œuvre la pensée de l’impératrice. L’idée elle-même de cette Instruction, l’idée de tracer ainsi à des législateurs le canevas obligatoire de leurs travaux, élaboré dans le cerveau de quelques penseurs étrangers, au lieu de les engager à consulter les mœurs, les coutumes, les traditions locales, l’idée de substituer par avance une initiative individuelle à l’initiative collective des pouvoirs constitués pour faire la loi, qu’on réduit ainsi au rôle de simples prête-noms, cette idée est toute voltairienne. Aussi bien le patriarche de Ferney n’attacha-t-il tout de suite aucune importance à l’assemblée en question. Il y vit surtout une occasion de faire valoir ses principes de tolérance religieuse. Catherine lui ayant parlé de diverses religions, grecque, musulmane ou même païenne, devant se coudoyer dans la prochaine législature, et son imagination ayant travaillé là-dessus, cette perspective le séduisait. Il aurait voulu envoyer la Sorbonne à Moscou. Pour ce qui est de légiférer, il pensait que Catherine s’en tirerait mieux à elle seule.

Catherine prit d’abord son assemblée très au sérieux. L’idée d’une convocation de ce genre n’était pas neuve, même en Russie. En 1648 déjà, un Code de lois, composé par ordre du tsar Alexis, avait été lu et discuté dans une réunion de notables. En 1720, il y eut une commission de codification, à laquelle Pierre Ier convia même des étrangers, mais dont les travaux n’aboutirent point. Dans les dernières années du règne du grand tsar, un penseur très original, qu’on pourrait appeler, toutes proportions gardées, le Montesquieu russe, un philosophe doublé d’un paysan du Danube, Ivan Possochkof, prêcha la réunion d’une assemblée qui comprendrait des députés pris dans toutes les classes de la société. Il en fut encore question sous Catherine Ire, sous Pierre II et sous Élisabeth. Mais, par un renversement de l’ordre habituel des choses, qui est fait pour nous éclairer sur la condition dans laquelle se trouvait la Russie d’alors, la résistance à ces tentatives d’appel au peuple venait surtout du peuple lui-même. L’élément populaire se refusait à venir en aide à l’État pour le suppléer dans l’exercice des fonctions législatives exercées jusqu’à présent sans partage. Catherine II prit sur elle de vaincre cette résistance. Un manifeste impérial, publié le 14 décembre 1766, reçut, cette fois, une prompte exécution. Peu de collèges électoraux s’abstinrent d’envoyer des députés. La Petite-Russie, seule, profita de l’occasion pour manifester ses tendances séparatistes. Elle bouda l’assemblée. Les réunions électorales eurent six jours pour la discussion de la rédaction des cahiers. Malgré ce délai si court, le travail fut dans son ensemble assez bien fait. L’exercice du droit de pétition y avait préparé les esprits. Il y avait tant de sujets de plainte ! Quinze cents cahiers environ furent rédigés, dont les deux tiers présentés par les paysans — par les paysans libres, bien entendu, ceux de la Petite-Russie et ceux des domaines de la couronne, les serfs, c’est-à-dire la grande majorité, n’ayant pas voix au chapitre. Quelques-uns des cahiers, parmi ceux surtout émanant de la noblesse, parurent conçus de façon à donner raison à Voltaire. Ainsi, la noblesse de Mourom déclara n’avoir rien à demander ni absolument pas de quoi se plaindre. Mais, en général, les demandes et les doléances ne firent pas défaut, et le travail des législateurs fut bien préparé.

Ce à quoi Catherine n’avait pas songé, c’est à organiser d’avance ce travail. Elle ne s’en avisa qu’en avril 1768, soit environ neuf mois après l’ouverture de l’assemblée, qui eut lieu le 31 juillet 1767. Le règlement qu’elle fit préparer alors ne servit plus à grand-chose. Le travail de codification était tombé aux mains de diverses commissions, dix-neuf en nombre, qui se partagèrent la besogne. Il ne devait pas en sortir. Quant à l’assemblée elle-même, ce fut un cabinet de lecture. On y lut L’Instruction rédigée par Catherine et on pleura d’attendrissement en écoutant l’invocation qui la terminait. Il est vrai que l’impératrice était présente dans une loge. On lut ensuite les cahiers. Contrairement aux prévisions, les séances demeurèrent fort paisibles. Mais aussi, il n’y eut pas de discussion proprement dite. Des observations furent parfois présentées sur les sujets traités dans les cahiers en lecture, mais elles se produisaient dans la forme de mémoires collectifs, émanant d’un groupe de députés, et elles arrivaient généralement en retard. On lisait déjà autre chose et on passait outre.

Il y avait une raison majeure qui empêchait l’assemblée de remplir son objet : la plupart de ses membres n’avaient aucune idée du véritable but qui était assigné à leurs travaux et n’arrivèrent pas à s’en faire une. Les six premières séances furent employées à chercher un prédicat élogieux que l’on décernerait à l’impératrice. Grégoire Orlof proposa celui-ci : « Catherine la Grande, très sage, mère de la patrie. » Catherine releva vertement la puérilité de cette préoccupation : « Je les ai réunis pour examiner des lois — écrivit-elle au président de l’assemblée, Bibikof — et ils s’occupent de l’anatomie de mes qualités. » Elle refusa le titre. Mais la leçon ne profita guère. À tout instant, l’assemblée s’égarait et perdait son chemin et son temps. Au cours d’une discussion sur les droits des commerçants, Léon Narychkine demanda la parole pour lire un travail sur l’hygiène. Les droits des commerçants furent oubliés du coup. On n’en parla plus. Une autre délibération importante fut interrompue par un membre qui avait à recommander un remède souverain contre les engelures.

Les travaux de l’assemblée se traînèrent ainsi à Moscou d’abord, puis à Saint-Pétersbourg, à partir de février 1768. Catherine s’en désintéressa peu à peu et finit par s’en lasser tout à fait. Elle se rendait compte qu’on n’aboutissait à rien et qu’on n’avait pas grande chance d’aboutir. Peut-être subissait-elle aussi la pression des influences hostiles, que la stérilité de cette besogne législative n’arrivait pas à désarmer. Enfin, son esprit si mobile se laissait détourner déjà par d’autres préoccupations. La guerre turque était survenue. Le 18 décembre 1768, le président Bibikof annonça à ses collègues que, les nécessités de la guerre appelant dans les rangs de l’armée un grand nombre de députés, les séances de l’assemblée devaient, par ordre de Sa Majesté, prendre fin. Un député eut la naïveté de demander si les délibérations reprendraient cours ultérieurement. Bibikof répondit affirmativement ; mais, à ce moment, raconte un contemporain, on entendit dans la loge impériale le bruit d’un fauteuil renversé avec violence, suivi du frou-frou orageux d’une robe de soie s’éloignant précipitamment : c’était la réponse de l’impératrice.

En fait, il ne fut plus jamais question d’une nouvelle session législative. Plus tard, Catherine essaya de donner le change à l’opinion. En 1787, elle écrivait à Grimm :

« Ce qui a fait la fortune de mon assemblée de députés, c’est que j’ai dit : “Tenez, voilà mes principes, dites vos plaintes, où est-ce que le soulier vous blesse ? Allons, remédions, je n’ai point de système, je souhaite le bien commun : il fait le mien. Allons, travaillons, faites des projets, voyez où vous en êtes.” Et ils se mirent à visiter, à ramasser des matériaux, à parler, à rêver, à disputer, et votre très humble servante était à écouter, et très indifférente pour tout ce qui n’était pas utilité commune et bien commun. »

Où Catherine pouvait bien découvrir la « fortune » de cette législature qui n’avait fait aucune loi, il serait malaisé de le dire. Sans doute, Frédéric II lui prodigua des éloges et l’Académie de Berlin appela la législatrice dans son sein. À Paris, l’avocat Blonde publia, en 1771, contre Maupeou, un pamphlet intitulé : Le Parlement justifié par l’impératrice de Russie, qu’il composa à coups de citations empruntées à L’Instruction pour la commission législative. Mais en général l’opinion contemporaine resta froide. Les envoyés des puissances étrangères en résidence à Saint-Pétersbourg jugeaient les travaux de la commission à leur valeur. L’Anglais Henri Shirley les traitait de « simple plaisanterie ». Le chargé d’affaires français Rossignol écrivait :

« Je suis fort attentif à suivre les opérations de l’assemblée de la diète de la nation russe, quoique je pense, comme on est assez généralement persuadé ici, que ce phénomène extraordinaire n’est… qu’une comédie… Ce sont les favoris et les affidés de l’impératrice qui dirigent tout, qui font la lecture des lois d’une voix si précipitée ou si basse qu’à peine on les entend, et dont la teneur est souvent tronquée. Ils demandent ensuite l’approbation de l’assemblée, qui n’a garde de la refuser à ce qu’elle n’a pas entendu et encore moins compris… » Au rapport d’un autre agent français, Sabatier de Cabre, un certain nombre de députés se seraient empressés de vendre la médaille d’or qu’ils devaient porter comme insigne de leur fonction. Pourtant, L’Instruction de Catherine eut une bonne fortune inattendue : la publication en fut interdite en France !

La guerre turque, le partage de la Pologne et la lutte avec Pougatchef éloignèrent Catherine pendant l’espace de huit années de toute tentative nouvelle dans une voie où « son bonheur » n’avait pas voulu la suivre. Le triomphe de l’arbitraire s’affirma pendant cette longue période. La parole fut au canon, aux ukases péremptoires et au knout. En septembre 1773, le préfet de police de Pétersbourg, Tchitchérine, ayant fait fouetter cruellement des domestiques appartenant à divers personnages haut placés, le vice-chancelier, prince Galitzine, porta plainte pour les siens. « Je ne mets aucune différence entre mes sujets, pourquoi voulez-vous que Tchitchérine en mette ? » se contenta de répondre l’impératrice. Voilà quelle était maintenant sa façon de comprendre l’égalité.

Vers 1776, la politique extérieure venant à chômer, Catherine se laisse reprendre peu à peu par ses anciennes préoccupations ; mais l’élan qui l’emportait autrefois dans cette voie lui fait défaut.

« La législomanie va clopin-clopant, écrit-elle à Grimm. Cependant, par-ci par-là, je retrouve des vues, mais point d’ensemble, cet ensemble où toutes les choses venaient se placer de soi-même, les unes la pointe en haut, les autres la pointe en bas, allant toutes merveilleusement bien dans le même cadre… Je ne sais ce que c’est, si c’est la matière ou la tête, mais les enjambées deviennent rares ; c’est une fièvre lente et continue, sans élan… »

Par contre, nous surprenons à cette époque sous sa plume une phrase qui prouve que, revenant sur d’anciennes erreurs, elle est allée au fond des choses et a fini par comprendre de quoi la législation d’un pays devait être faite. Voltaire lui avait envoyé son Prix de la justice et de l’humanité, destiné dans sa pensée à servir de base à la confection d’un code criminel à l’usage de la Russie. Pour cent louis donnés à un scribe quelconque, Catherine, croyait-il, en aurait l’affaire. Ce n’est pas comme cela, observe Catherine dans une lettre adressée à son confident, que l’on compose un Code… « Pour le faire, il faut pêcher dans le cœur, dans l’expérience, dans les lois, coutumes et mœurs d’une nation, et point dans la bourse. »

En 1779, elle étudie les lois danoises, « pour savoir pourquoi dans ce pays, selon Tristram Shandy, tous les hommes sont au niveau ; on a beau se casser la tête, aucune chicane ne peut avoir lieu ».  La  perspective  que  cette  étude  lui  fait  découvrir  ne l’enchante pas ; elle en a « la cervelle desséchée » : « Tout est prévu, par conséquent donc, personne ne pense, et tout devient moutonnier. L’excellent chef-d’œuvre ! J’aimerais mieux jeter au feu tout ce que, selon vous, j’ai mis sens dessus dessous, que de faire une belle législation qui produisît l’insupportable race de moutons fades et sots. »

Jusqu’à la fin de sa vie, elle remue cette catégorie d’idées et de problèmes, et légifère d’une manière intermittente, à « bâtons rompus » toujours. En 1787, pendant son séjour à Kiev, elle fait publier une loi contre les duels, accompagnée d’un choix de préceptes de haute morale, qui semblent puisés dans L’Imitation. L’œuvre d’ensemble qu’elle avait rêvée et annoncée en 1767 demeure absente. Il y a une raison principale à cela, à côté de beaucoup d’autres accessoires : cette œuvre aurait dû être abordée par le commencement, et le commencement — c’était la réforme, sinon la suppression radicale du servage.

Cette question est, il faut le dire à l’honneur de Catherine, une de celles qui ont le plus et le plus longtemps occupé son esprit. Quand elle était grande-duchesse encore, elle formait, nous l’avons vu, des projets, d’ailleurs peu praticables, pour l’affranchissement des paysans attachés à la glèbe. Elle avait, à travers ses lectures, découvert, nous ne saurions dire où, l’histoire d’une émancipation générale et simultanée des serfs d’Allemagne, de France, d’Espagne et d’autres pays, qui aurait été l’œuvre d’un concile ! Elle se demandait si une réunion d’archimandrites pourrait, en Russie, produire le même résultat bienfaisant. En arrivant au pouvoir, elle inaugura le grand œuvre par la réforme de la condition des serfs dans les biens ecclésiastiques confisqués au profit du Trésor : les paysans qui s’y trouvaient devenaient simplement sujets à une légère capitation ; tout ce qu’ils gagnaient en plus leur demeurait propre, et ils pouvaient, moyennant une somme modique, se libérer entièrement : c’était la liberté offerte en prime au travail et à l’industrie des intéressés, et c’était une idée féconde. L’exécution ne laissait pas de présenter quelques inconvénients : les moines, dépouillés, se trouvaient du coup réduits à la misère. Au rapport du marquis de Bausset, il leur restait environ huit roubles par tête et par an pour vivre ; ils se voyaient obligés de mendier sur les routes ; et l’avilissement du clergé national, un des points douloureux de la Russie moderne, peut bien procéder de là, en partie au moins. Mais il y eut environ un million de paysans affranchis, ou en passe de l’être. C’était un commencement. Pour aller plus loin, Catherine compta sur sa commission législative. Elle dut en rabattre, comme nous l’avons fait voir. Son Instruction eut à subir à cet égard des retouches que nous avons signalées. La masse des paysans attachés à la glèbe n’eut même pas de représentants au sein de l’assemblée, et l’on y discuta seulement la question de savoir qui aurait le droit d’en posséder. Il se trouva que tout le monde voulait de ce droit : les marchands y prétendirent, et aussi le clergé et encore les Cosaques, jaloux de revendiquer leurs privilèges. Ces manifestations d’un esprit rebelle aux idées humanitaires caressées par elle irritaient Catherine. Des notes écrites par elle à cette époque nous donnent un reflet curieux de ses impressions :

« S’il n’est pas possible de concéder la personnalité à un serf, il n’est donc pas un homme. Appelez-le un animal, ce qui nous vaudra beaucoup de gloire et de réputation d’humanité dans le monde entier… La loi du servage repose sur un principe honnête établi pour des animaux par des animaux. »

Mais les députés de la commission ne lisaient pas ces notes, et elles n’auraient d’ailleurs pas suffi probablement à changer leurs sentiments. De tous côtés Catherine se heurtait à une opposition invincible. En 1766, déjà, elle avait proposé à la Société d’économie politique, fondée sous ses auspices, une question à résoudre concernant le droit du cultivateur à la terre arrosée par sa sueur. Cent vingt réponses furent envoyées en russe, en français, en allemand et en latin. Ce fut Béardé de l’Abbaye, membre de l’académie de Dijon, qui remporta le prix de mille ducats. Mais, par treize voix contre trois, la Société d’économie s’opposa à la publication de son travail.

Catherine finit par se persuader qu’elle avait affaire à un problème provisoirement insoluble et dangereux à aborder. La révolte de Pougatchef l’affermit dans cette idée. Au cours d’une conversation qu’elle eut à cette époque avec le directeur des douanes, V. Dahl, elle exprimait la pensée qu’on risquait, en soulevant la question, de provoquer une révolution semblable à celle d’Amérique. Elle n’avait évidemment que des notions assez incomplètes sur ce qui se passait à ce moment de l’autre côté de l’Océan. « Qui sait, pourtant ?, ajoutait-elle. J’ai réussi à terminer heureusement tant d’autres choses ! » En 1775, écrivant à son procureur général, le prince Viazemski, elle insistait encore sur la nécessité de faire quelque chose pour les malheureux serfs, sans quoi « ils prendront tôt ou tard eux-mêmes la liberté que nous leur refusons ». Le comte Bloudof a prétendu avoir vu entre les mains de l’impératrice, en 1784, un projet d’ukase décidant que les enfants des serfs nés après 1785 deviendraient libres. Cet ukase ne vit jamais le jour. Dans les papiers de l’impératrice trouvés après sa mort, s’est rencontré un autre projet concernant l’organisation des paysans libres,  notamment  des  neuf  cent  mille serfs  affranchis  par  la sécularisation des biens ecclésiastiques. Ce document a été publié dans le vingtième volume du Recueil de la Société impériale d’histoire russe. Les nombreuses corrections qui chargent l’original, écrit tout entier de la main de Catherine, prouvent qu’elle y a longuement travaillé. Elle n’est arrivée d’ailleurs qu’à l’idée assez bizarre, et probablement malheureuse, d’une application des institutions municipales aux conditions, très différentes, de la vie rurale. Cette conception est restée également stérile.

Il y avait encore plusieurs raisons pour qu’il en fût ainsi. En fait, l’élévation de Catherine avait été, en 1762, l’œuvre de la noblesse ou du moins d’une élite appelée à en tenir lieu, et non celle du peuple. Il en résultait pour la nouvelle tsarine l’obligation impérieuse de s’appuyer sur cet élément et de compter avec lui. D’ailleurs, avant même son avènement au trône, l’« esprit philosophique » de Catherine et son libéralisme ne l’empêchaient pas de professer un certain culte pour les anciennes familles. Ses Mémoires en font foi. Avec le temps, elle substitua peu à peu à la vieille aristocratie des Narychkine, des Saltykof, des Galitzine, dont s’était composé son premier entourage, une aristocratie de création récente, où brillèrent les Orlof et les Patiomkine. Mais ce ne fut qu’un échange. D’autre part, il est à considérer qu’à cette époque un libéral de la trempe de Diderot en arrivait facilement, après avoir examiné la question du servage russe en compagnie de la princesse Dachkof, à regarder une réforme radicale sur ce point comme prématurée. Les observations de la princesse suffisaient à ébranler dans l’esprit du philosophe des convictions formées et mûries depuis vingt ans. Probablement, il en parut quelque chose dans les entretiens que Diderot eut plus tard avec Catherine elle-même. Et dix ans après, le comte de Ségur, ayant sans doute regardé les paysans russes à travers les glaces du carrosse impérial, exprimait paisiblement la conviction que leur sort ne laissait rien à désirer. Catherine devait finir, et finit, en effet, par s’en persuader elle-même. Dans ses notes sur le livre de Radistchef, un libéral convaincu et intransigeant celui-là, qui, en 1790, crut qu’il était temps encore de faire de la philosophie et paya cher son erreur, l’impératrice est allée jusqu’à avancer, comme un fait hors de contestation, qu’il n’y a pas au monde de paysan mieux traité que le paysan russe, ni de maître plus doux et plus humain qu’un propriétaire de serfs en Russie ! Pour savoir ce qu’il en était au juste, il ne faut pas aller bien loin dans l’examen des faits appartenant à l’histoire de la question — histoire qui ressemble à un douloureux martyrologe. Comme exemple de l’humanité témoignée par les grands seigneurs russes envers les paysans leur appartenant, le comte de Ségur a désigné dans ses Mémoires une comtesse Saltykof. Il a eu la citation malheureuse. Les premières années du règne de Catherine ont été remplies du bruit causé par le procès et le jugement d’une comtesse Daria Saltykof, accusée d’avoir mis à mort, au moyen de supplices raffinés, jusqu’à cent trente-huit de ses serfs des deux sexes. Soixante-quinze victimes, dont une fillette de douze ans, furent relevées avec certitude par l’enquête. Et, malgré le cri de la conscience populaire, qui a gardé du nom de la Saltytchiha un souvenir épouvanté, Catherine n’osa pas faire justice complète. Les complices plus ou moins volontaires de l’horrible femme, le pope qui présida à l’ensevelissement des victimes et les valets qui les frappèrent, reçurent le knout sur une des places de Moscou ; la comtesse Saltykof s’en tira avec une condamnation à la prison perpétuelle. C’était déjà un progrès : sous le règne d’Élisabeth, sous celui de Pierre III, ces mêmes faits, universellement connus, étaient demeurés impunis. Le knout était échu en partage aux dénonciateurs de tant d’abominables forfaits ! Le cas de la Saltytchiha fut exceptionnel ; la règle demeurait elle-même suffisamment cruelle. La législation en vigueur ne limitait en aucune façon le droit des propriétaires, par rapport aux châtiments corporels à appliquer à leurs serfs. Elle les autorisait à les envoyer en Sibérie. C’était un moyen de peupler les vastes solitudes de ce pays d’exil. Catherine y ajouta la faculté de compléter l’exil par les travaux forcés. Quant au reste, la loi fut muette comme par le passé. Et la jurisprudence variait. En 1762, le Sénat frappa de la déportation un propriétaire qui avait fait fouetter un paysan jusqu’à ce que la mort s’ensuivît. Mais, en 1761, un fait identique n’eut pour sanction qu’une pénitence religieuse. Un document curieux nous a été conservé : c’est une liste des punitions infligées, en l’année 1751 et au-delà, dans les domaines du comte P. Roumiantsof. La lecture en est angoissante : on croit faire un rêve hideux. Pour être entrée dans la chambre de ses maîtres pendant qu’ils dormaient et avoir ainsi troublé leur sommeil, une servante est passée par les verges et condamnée à la privation de son nom : on ne l’appellera plus que par un sobriquet qui est une injure, et les contrevenants seront frappés de cinq mille coups de bâton (nous lisons bien cinq mille) « sans pitié ». Cinq mille coups de bâton sont d’ailleurs loin de constituer un maximum. Une sorte de code criminel, en usage dans les mêmes domaines, comprend des châtiments beaucoup plus sévères encore. Il y est pourvu aussi à ce que l’application de ces peines ne cause pas un trop grand dommage au propriétaire, en le privant trop longtemps du travail des domestiques ainsi châtiés. Il est dit qu’un homme ayant reçu dix-sept mille (sic) coups de bâton ou cent coups de knout — les deux peines sont considérées comme équivalentes — ne pourra demeurer au lit qu’une semaine. S’il tarde à se lever et à revenir au travail, il sera privé de nourriture.

Ce code fut en vigueur sous le règne de Catherine. Il correspondait à peu près à la pratique commune. En fait, à travers diverses tentatives contradictoires, Catherine n’a marqué son initiative dans cette direction que par deux actes, qui tous deux ont constitué une aggravation sensible du régime préexistant. Au point de vue du traitement des serfs par leurs maîtres, en supprimant le droit de plainte directe au souverain, elle a supprimé le seul correctif, très insuffisant d’ailleurs, qui atténuait, dans une certaine mesure, des abus monstrueux. On commença par renvoyer les plaignants à leurs propriétaires, c’est-à-dire à leurs bourreaux ; puis on leur appliqua la peine du fouet. En 1765, un ukase du Sénat substitua à la peine du fouet celle du knout et des travaux forcés. En 1779, un peintre français du nom de Velly, chargé de faire le portrait de l’impératrice, faillit faire connaissance avec cette législation nouvelle, ayant profité d’une séance pour présenter un placet à Sa Majesté. Il fallut une intervention diplomatique pour le tirer de ce mauvais pas. Au point de vue de la loi du servage en elle-même, la grande œuvre du règne de Catherine a été l’introduction du droit commun russe dans les anciennes provinces polonaises de la Petite-Russie, c’est-à-dire la transformation des paysans libres qui s’y trouvaient en serfs attachés à la glèbe.

En 1774, causant avec Diderot, comme celui-ci parlait avec quelque dégoût de la malpropreté qu’il avait aperçue chez les paysans des environs de Pétersbourg, l’impératrice se serait laissée aller à dire : « Pourquoi auraient-ils soin d’un corps qui n’est pas à eux ? » Ce mot amer, s’il a été prononcé, résumait un état de choses avec lequel elle avait fini par concilier ses aspirations humanitaires.

En 1798, dans une série d’annonces insérées dans La Gazette de Saint-Pétersbourg (n∘ 36), à côté de l’offre d’un étalon du Holstein à vendre, figurait celle de quelques exemplaires de l’Instruction pour la commission législative, conservés à l’imprimerie de l’Académie, et plus bas ces lignes :

« Si quelqu’un veut acheter toute une famille ou un jeune homme et une jeune fille séparément, il peut s’adresser chez la blanchisseuse en soie, vis-à-vis de l’église de Kazan. Le jeune homme, nommé Ivan, est âgé de vingt et un ans ; il est sain, robuste, et sait friser les dames. La fille, bien faite et bien portante, nommée Marfa, âgée de quinze ans, sait coudre et broder. On peut les examiner et les avoir à un prix raisonnable. »

Cela résumait les résultats que Catherine, comme législatrice, avait légués à son successeur. Si défectueuse, incomplète et incohérente qu’ait été cependant l’œuvre par elle accomplie dans cette voie, elle n’en a pas moins fait époque dans l’histoire du développement national. Par à-coups et par boutades, en entassant les uns sur les autres ukases, chartes et règlements de toute espèce, appareils bizarres et hétéroclites, où les éléments les plus divers, législation civile et législation criminelle, organisation administrative et organisation judiciaire, se trouvaient réunis pêle-mêle (comme dans son fameux « Établissement des gouvernements » de 1775, comme dans les chartes octroyées en 1785 à la noblesse et aux villes), Catherine a fini (si dépourvue d’« esprit créateur » qu’elle voulût encore se dire) par créer un moule, dans lequel toute la vie sociale et économique du pays s’est trouvée comprise pour un long espace de temps. La Russie y a vécu, tant bien que mal, jusqu’au règne d’Alexandre II. Et, eu égard au passé, cette œuvre n’en constitua pas moins, dans son ensemble, un progrès considérable.

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