‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 6 sur 98 · 2.1

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Brümmer était une vieille connaissance pour la princesse Jeanne-Élisabeth. Il avait rempli auprès du grand-duc actuel les fonctions de précepteur. Sans doute il accompagnait naguère son élève à Eutin. Sa lettre était longue et remplie de recommandations minutieuses. La princesse devait perdre le moins de temps possible en préparatifs de voyage et réduire sa suite au strict nécessaire : une dame d’honneur, deux femmes de chambre, un officier, un cuisinier, trois ou quatre laquais. À Riga, elle trouverait une escorte convenable qui la conduirait jusqu’au lieu de résidence de la cour. Il lui était expressément interdit de se faire accompagner par son mari. Elle avait à garder sur le but de son voyage le secret le plus absolu. Si on la questionnait, elle répondrait qu’elle allait auprès de l’impératrice pour la remercier de toutes les bontés que celle-ci lui avait témoignées. Elle pouvait toutefois s’ouvrir à Frédéric II, qui était au courant. Une traite sur un banquier de Berlin, destinée à solder les frais du voyage, accompagnait la lettre. La somme était modeste : 10 000 roubles ; mais il s’agissait précisément, expliquait Brümmer, de ne point éveiller l’attention par l’envoi de fonds plus considérables. Une fois en Russie, la princesse ne manquerait de rien.

C’était bien entendu au nom de l’impératrice même que Brümmer envoyait cette invitation qui ressemblait à un ordre, et ces instructions si péremptoires. Il ne s’expliquait d’ailleurs pas davantage sur les intentions de la tsarine. Un autre s’en chargeait pour lui. Deux heures après l’arrivée du premier courrier, un second survenait, porteur d’une lettre du roi de Prusse. Frédéric mettait les points sur les i. Il ne manquait d’ailleurs pas de s’attribuer le mérite de la décision qu’avait prise Élisabeth en jetant les yeux sur la jeune princesse de Zerbst pour en faire la compagne de son neveu et successeur. Il s’en était mêlé, en effet, et voici comment.

Les compétitions matrimoniales n’avaient pas tardé à surgir, naturellement, autour du « petit diable », devenu héritier d’une couronne magnifique. Bientôt, à commencer par l’ex-précepteur du grand-duc, l’Allemand Brümmer, et à finir par le médecin en titre d’Élisabeth, le Français Lestocq, chacun des personnages en vue à cette cour, livrée aux intrigues comme pas une en Europe, eut une candidature de son choix et un parti pour la soutenir. Il fut tour à tour question d’une princesse française, d’une princesse saxonne, fille du roi de Pologne, d’une sœur du roi de Prusse. Soutenu par Bestoujef 1, le tout-puissant chancelier de l’Empire, le projet saxon eut un moment les plus grandes chances de succès. « La cour de Saxe, écrivait plus tard Frédéric, esclave rampante de la Russie, avait dessein d’établir la princesse Marianne, seconde fille du roi de Pologne, pour y augmenter son crédit… Les ministres russes, dont la vénalité aurait mis, je crois, l’impératrice même à l’enchère, vendirent un contrat de mariage précoce ; ils reçurent de grandes largesses, et le roi de Pologne des paroles… »

Âgée de seize ans, jolie, élevée avec soin, la princesse de Saxe n’était pas seulement un parti sortable ; cette alliance devait servir de base à une vaste combinaison, destinée, dans la pensée de Bestoujef, à réunir la Russie, la Saxe, l’Autriche, la Hollande et l’Angleterre, les trois quarts de l’Europe, contre la Prusse et la France. La combinaison avorta, et Frédéric s’y employa de son mieux. Il refusa cependant de lui faire échec en mettant en avant sa sœur, la princesse Ulrique, qui aurait agréé à Élisabeth. « Rien n’aurait été plus dénaturé, dit-il, que de sacrifier ainsi cette princesse. » Il laissa quelque temps son envoyé, Mardefeldt, à ses propres ressources qui étaient minces, et à celles de son collègue français La Chétardie, qui n’étaient guère supérieures pour l’instant. Mardefeldt se trouvait en disgrâce depuis quelque temps, et Élisabeth avait songé même à demander son rappel. Quant à La Chétardie, après avoir joué le rôle important que l’on sait à l’avènement de la nouvelle tsarine, il avait eu le tort de ne pas garder une position conquise de haute lutte. Il avait quitté son poste et n’avait pas retrouvé, en y revenant, ses anciens avantages. Sa cour ne faisait d’ailleurs rien pour le soutenir, le mettait dans le cas de réclamer sans cesse des instructions. Il en était à se demander « si le roi avait toujours les mêmes répugnances qu’il avait témoignées sur les insinuations qui avaient été faites lors de l’avènement de la tsarine pour le mariage du grand-duc avec une des Mesdames ».

Mais Frédéric veillait. C’était lui qui avait eu l’idée de faire envoyer à Pétersbourg le portrait peint par Pesne à Berlin. Un frère survivant de la mère de Figchen, le prince Auguste de Holstein, avait reçu mission de le présenter à la tsarine. Le portrait ne valait guère, paraît-il. Pesne commençait à vieillir. Il eut pourtant la chance de plaire à l’impératrice et à son neveu. Au moment décisif, en novembre 1743, Mardefeldt eut ordre de mettre résolument en avant la princesse de Zerbst ou, si elle n’agréait pas, une des princesses de Hesse-Darmstadt. À défaut d’influence personnelle, l’agent prussien et son collègue français arrivèrent à s’assurer le concours des deux compères dont nous avons parlé déjà, Brümmer et Lestocq, et la victoire, au témoignage de La Chétardie, fut le prix de cette alliance. « Ils ont fait envisager à la tsarine qu’une princesse d’une maison considérable se rendrait moins aisément  docile…  Ils  se  sont  adroitement  servis  de  quelques prêtres pour faire en outre insinuer à Sa Majesté que, vu le peu de différence des deux religions, une princesse catholique serait plus dangereuse. » Peut-être, poussant plus avant dans cet ordre d’idées, firent-ils valoir encore la paternité peu encombrante du prince de Zerbst, « bonhomme en soi, mais d’une imbécillité peu ordinaire », dit La Chétardie. Bref, dans les premiers jours de décembre, Élisabeth chargeait Brümmer d’écrire la lettre qui, quelques semaines plus tard, révolutionnait la paisible cour où Catherine grandissait sous l’œil peu sévère de mademoiselle Cardel.

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