2.2
Les préparatifs de la princesse Jeanne-Élisabeth et de sa fille furent aussi rapides que pouvait le souhaiter Brümmer. On ne songea même pas à composer un trousseau pour Figchen. « Deux ou trois robes, une douzaine de chemises, autant de bas et de mouchoirs », c’est tout ce qu’elle emporta de la maison paternelle. Puisqu’on ne devait manquer de rien là-bas, autant valait ne pas se mettre en dépense. On n’avait pas le temps, d’ailleurs, de faire mieux. Lettre sur lettre arrivaient soit de Frédéric, soit de Brümmer, pressant le départ. Et Dieu sait si la princesse Jeanne-Élisabeth avait besoin d’être pressée de partir ! « Il ne lui manque que des ailes pour aller plus vite », écrivait Brümmer à Élisabeth. Il ne paraît pas d’ailleurs qu’en tout état de cause, la princesse se fût préoccupée de donner à la première apparition de sa fille en Russie un éclat quelconque. À suivre la correspondance qu’elle échange à ce moment avec Frédéric, on est surpris du peu de place que la future grande-duchesse tient dans ses préoccupations. Est-il vraiment question de marier Figchen, et le voyage qu’on va entreprendre en Russie a-t-il ce but en effet ? On pourrait en douter. C’est à peine si Jeanne-Élisabeth y fait allusion. C’est à elle-même qu’elle songe surtout, aux vastes projets qui germent dans sa tête et qu’elle compte développer sur une scène digne de son savoir-faire, aux services qu’elle prétend rendre à son royal protecteur et pour lesquels elle semble d’avance réclamer une récompense honnête. Ainsi la verra-t-on penser et agir à Saint-Pétersbourg même et à Moscou.
Figchen sut-elle seulement de quoi il retournait et pour quel motif, bon ou mauvais, on lui ordonnait de faire ses malles ? Le point a été contesté. Elle dut se douter assurément qu’il ne s’agissait pas d’une simple excursion comme celles qu’elle avait faites précédemment à Hambourg ou à Eutin. La durée et la vivacité des débats soulevés entre son père et sa mère au moment du départ, la solennité inusitée des adieux que lui fit son oncle, le prince régnant Jean-Louis, et jusqu’à la magnificence non moins insolite du cadeau, une belle étoffe bleue lamée d’argent, dont il accompagna ses dernières effusions, tout cela annonçait des événements extraordinaires.
Le départ eut lieu le 10 ou 12 janvier 1744, et ne donna lieu à aucun incident. On montre encore au Rathaus de Zerbst la coupe dans laquelle la princesse Jeanne-Élisabeth aurait bu à la santé des notables de la ville, réunis en grand apparat pour lui souhaiter bon voyage. Ce n’est probablement qu’une légende. Il se passa cependant quelque chose au moment du départ. Après avoir tendrement embrassé sa fille, le prince Christian-Auguste mit entre ses mains un gros livre dont il lui recommanda d’avoir grand soin, ajoutant, avec des airs de mystère, qu’elle aurait bientôt sans doute l’occasion de le consulter. En même temps, il confiait à sa femme un écrit de sa main qu’elle devait remettre également à sa fille, après en avoir absorbé et médité le contenu. Le livre était le traité d’Heineccius sur la religion grecque. Le manuscrit, fruit des récentes veillées et réflexions de Christian-Auguste, était intitulé : Pro memoria, et roulait principalement sur la question de savoir si Figchen ne pourrait pas, « par un ménagement quelconque », devenir grande-duchesse sans changer de religion. C’était la grande préoccupation de Christian-Auguste, et la controverse conjugale qui accompagnait naguère les préparatifs de départ, en éveillant l’attention de Figchen, n’avait pas eu d’autre objet, Christian-Auguste se montrant intraitable sur ce chapitre et Jeanne-Élisabeth beaucoup plus disposée à admettre les nécessités imposées par la nouvelle destinée de sa fille. C’est pour cela encore que le père de Figchen avait tenu à armer personnellement sa fille contre des tentations qui révoltaient sa foi. Le traité d’Heineccius devait servir à cette fin. C’était de la grosse artillerie de forteresse. Suivaient dans le Pro memoria des considérations et des recommandations d’un autre ordre, où l’esprit pratique, propre aux âmes allemandes le plus haut placées, réclamait sa part ; où se reflétaient aussi les habitudes mesquines d’une cour telle que celle de Zerbst ou de Stettin. La future grande-duchesse était invitée à montrer le plus grand respect et la plus entière obéissance envers ceux dont dépendrait désormais son avenir. Elle placerait le bon plaisir du prince, son mari, au-dessus de tout au monde. Elle éviterait de contracter avec qui que ce soit des personnes de son entourage une liaison trop intime. Elle ne parlerait à personne en aparté dans les salles d’audience. Elle garderait à part soi son argent de poche, pour ne pas tomber sous la dépendance d’une maîtresse de cour. Enfin, elle aurait soin de ne se mêler d’aucune affaire de gouvernement. Le tout exprimé dans un jargon offrant un curieux spécimen de la langue courante de l’époque, de cette langue allemande que Frédéric faisait profession de mépriser. On peut estimer qu’il avait quelques raisons valables pour cela : « Nicht in familiarité oder badinage zu entriren, sondern allezeit einigen égard sich möglichst conserviren. In keine Regierungssachen zu entriren um den Senat nicht aigriren. » Et ainsi de suite.
Deux mois plus tard, Figchen remerciait son père avec effusion pour ces « gracieuses instructions ». Nous verrons comment elle en profita.
À Berlin, où les deux princesses s’arrêtèrent plusieurs jours, la future impératrice vit pour la dernière fois de sa vie le grand Frédéric. À Schwedt, sur l’Oder, elle dit pour toujours adieu à son père, qui avait accompagné jusque-là les voyageuses. Il s’en retourna à Stettin ; Jeanne-Élisabeth se dirigea par Stargard et Memel sur la route de Riga. Le voyage, en cette saison surtout, n’avait rien d’agréable. Pas de neige, mais un froid piquant, qui obligeait les deux femmes à se couvrir le visage d’un masque. Pas ou peu de gîtes confortables, où l’on pût prendre du repos. Les ordres de Frédéric, qui avait recommandé la comtesse de Reinbek — la princesse voyageait sous ce nom d’emprunt — aux maîtres de poste et aux bourgmestres prussiens, n’y pouvaient rien. « Comme les chambres des maisons de poste n’étaient pas chauffées, écrivait la princesse, il fallait se réfugier dans la chambre du maître de poste lui-même, laquelle ne se distinguait guère d’une étable à cochons : le mari, la femme, le chien de garde, les poules et les enfants dormaient pêle-mêle dans les berceaux, dans des lits, derrière le poêle, sur des matelas. » Ce fut bien pis à partir de Memel. Plus de postes même. Nécessité de s’adresser aux paysans pour avoir des chevaux, dont il fallait au moins vingt-quatre pour les quatre lourdes berlines qui emmenaient les princesses et leur suite. Derrière les voitures, en prévision de la neige qu’on pouvait rencontrer en poussant plus au nord, on avait attaché des traîneaux. L’aspect de la caravane s’agrémentait ainsi d’une apparence pittoresque, mais sa marche s’en alourdissait d’autant. On avançait lentement, Figchen se donna une indigestion à force de boire de la bière du pays.
On arriva exténué à Mittau, le 5 février. Là on trouva meilleur accueil, et l’orgueil de Jeanne-Élisabeth, secrètement blessé par les intimités que la comtesse de Reinbek avait dû contracter avec les maîtres de poste prussiens, reçut une première satisfaction. Il y avait une garnison russe à Mittau, et son commandant, le colonel Voïeïkof, se piqua de faire au mieux les honneurs de la ville à une si proche parente de sa souveraine. Le lendemain on atteignait Riga.
Et brusquement la scène changeait, ainsi que dans une féerie. Les lettres de la princesse à son mari dépeignent avec effusion ce coup de théâtre inattendu : les autorités civiles et militaires se présentant aux abords de la ville sous la conduite du vice-gouverneur, prince Dolgorouki ; un autre haut fonctionnaire, Siemione Kirillovitch Narychkine, ex-ambassadeur à Londres, amenant un carrosse de gala ; le canon tonnant sur la route du château, etc. Et dans le château, préparé pour la réception des lointains hôtes, quel enchantement ! Des appartements splendidement décorés, des factionnaires à toutes les portes, des courriers sur tous les escaliers, des tambours battant aux champs dans la cour. Les salons, éclairés par mille lumières, regorgent de monde : étiquette de cour, baisemains et révérences jusqu’à terre ; profusion d’uniformes magnifiques, de toilettes merveilleuses, de diamants éblouissants ; du velours, de la soie, de l’or, un luxe inouï, jamais vu jusqu’à présent, s’étalant partout… Jeanne-Élisabeth sent la tête lui tourner, croit faire un rêve. « Quand je vais à table, écrit-elle, les trompettes dans la maison, les tambours, les flûtes, les hautbois de la garde du dehors font carillon. Il me semble toujours que je suis à la suite de Sa Majesté Impériale ou de quelque grande princesse ; il n’entre pas dans mon idée que tout cela est pour la pauvre moi, pour qui en d’autres endroits on sonne à peine la caisse et en d’autres pas du tout. » Elle se laisse faire cependant, et elle en jouit délicieusement. Quant à Figchen, nous ne savons rien de l’impression produite sur elle par cet appareil de puissance et de richesse étalé subitement devant ses yeux. Mais, à n’en pas douter, elle dut être profonde. C’était la Russie, la grande et mystérieuse Russie, qui se montrait à elle et lui donnait un avant-goût des splendeurs futures.
Le 9 février, on se remit en route. On allait à Pétersbourg, où, par la volonté de la tsarine, on devait s’arrêter quelques jours, avant d’aller la rejoindre à Moscou. Les princesses profiteraient de leur séjour dans la capitale pour mettre leur toilette à la mode du pays. C’était, de la part d’Élisabeth, une manière délicate de prévoir et de réparer les insuffisances devinées, ou annoncées, de la garde-robe de Figchen. Assurément, avec ses trois robes et sa douzaine de chemises, la future grande-duchesse ferait triste figure à une cour où tous les luxes se donnaient rendez-vous. La tsarine, elle, possédait quinze mille robes de soie et cinq mille paires de souliers ! Catherine ne craignit pas, plus tard, de rappeler cette pauvreté qui l’accompagna à son arrivée dans sa nouvelle patrie. Elle croyait à ce moment avoir payé sa dette.
Bien entendu, on laissa à Mittau les lourdes berlines allemandes avec leur bizarre équipement. Un autre train devait désormais conduire les deux voyageuses sur la route de leur nouvelle fortune. La princesse de Zerbst le décrit ainsi : « 1o un détachement avec un lieutenant des cuirassiers du corps de Son Altesse Impériale, nommé le régiment d’Holstein ; 2o le chambellan, prince Narychkine ; 3o un écuyer ; 4o un officier des gardes Ismaïlovski, qui fait les fonctions de gentilhomme servant ; 5o un maître d’hôtel ; 6o un confiturier ; 7o je ne sais combien de cuisiniers et d’aides de cuisine ; 8o un sommelier avec son aide ; 9o un homme pour le café ; 10o huit laquais ; 11o deux grenadiers des gardes Ismaïlovski ; 12o deux fourriers ; 13o je ne sais combien de traîneaux et de gens d’écurie. — Parmi les traîneaux, il y en a un nommé : les linges (sic) ; ce sont ceux dont Sa Majesté Impériale se sert. Il est écarlate et chamarré d’argent, doublé en dedans de martre. Il a des matelas de soie, des couvertures de la même étoffe, par-dessus laquelle on tient celle qui vient de m’être envoyée avec les pelisses (un cadeau de l’impératrice, apporté par Narychkine). Je serai couchée avec ma fille, tout de notre long, dans ce traîneau. La Kayn (dame d’honneur de la princesse) en a un moins beau, où elle sera toute seule. » Plus loin, Jeanne-Élisabeth renchérit encore sur les perfections du merveilleux traîneau impérial : « Il est d’une figure extrêmement longue. Le couvert est semblable à nos chaises allemandes. Il est tendu de drap rouge galonné d’argent. Le fond, c’est la fourrure. On met là-dessus des matelas, lits de plume et coussins de damas ; par-dessus tout cela, une couverture de satin, fort propre, sur laquelle on se couche. On met sous la tête encore d’autres coussins, et l’on se couvre de la couverture fourrée, si bien que l’on est précisément comme dans son lit. Au reste, la longueur qui règne entre le cocher et le couvert sert à deux usages, et est utile en même temps à la commodité du train, en ce que, quelque creux que l’on passe, il peut toujours passer par-dessus sans secousse, et le fond de cet espace est autant de coffres où l’on met ce que l’on veut. Il sert de jour à placer les messieurs de la suite, et la nuit aux domestiques qui peuvent se coucher dessus tout de leur long. Ces machines se traînent à six chevaux attelés deux à deux, et ne sauraient verser… Tout cela est de l’invention de Pierre le Grand. »
Élisabeth avait quitté Pétersbourg depuis le 21 janvier. Pourtant, un grand nombre de personnages appartenant à la cour et une partie du corps diplomatique s’y trouvaient encore. Le voyage de Moscou était, à cette époque, toute une affaire. Il convenait d’emmener non seulement ses gens, mais encore une partie de ses meubles. Le départ de la souveraine déplaçait ainsi jusqu’à cent mille personnes et déménageait un quartier de la ville. Les envoyés de France et de Prusse n’avaient eu garde d’ailleurs de laisser à qui que ce soit l’avantage de les prévenir auprès des deux princesses. La Chétardie se vantait, dans ses dépêches à Amelot, de connaître intimement la mère et la fille. Il les avait récemment vues à Hambourg, à son retour en Russie. Tous deux s’empressèrent. La princesse de Zerbst se vit ainsi enveloppée d’une atmosphère d’hommages, d’assiduités, de flatteries outrées, où déjà des intrigues et des compétitions ardentes se faisaient jour. Elle se trouva dans son élément, et s’y plongea avec volupté, tenant cercle, donnant des audiences du matin au soir, invitant à « son jeu » des personnages de marque, s’essayant au jeu plus compliqué de la haute politique. Au bout d’une semaine, elle était hors d’haleine. Sa fille se montrait plus vaillante. « Figchen southenirt die fatige besser als ich », écrivait la princesse à son mari. Et elle ajoutait ce trait, où semble percer déjà le caractère de la future Sémiramis : « C’est la grandeur de tout ce qui l’entoure qui soutient le courage de Figchen. »
La grandeur ! c’est en effet ce qui paraît frapper le plus l’esprit de cette petite fille de quinze ans, à ce moment qui l’initie et la prépare aux mystères de sa destinée à venir. Plus tard, parvenue au sommet de cette prodigieuse carrière, elle gardera encore comme l’éblouissement et le vertige des horizons maintenant entrevus. En même temps, elle apprend de quoi cette grandeur est faite, comment on y parvient. On lui montre la caserne d’où, quelques années auparavant, Élisabeth est partie à la conquête de son trône. Elle voit les farouches grenadiers du régiment Préobrajenski, qui accompagnèrent la tsarine dans la nuit du 5 décembre 1741. Et la leçon sans pareille, la leçon vivante des choses, parle à son esprit en éveil.
Dans l’esprit de sa mère, quelques soucis ne laissent cependant pas de se mêler à l’enivrement de l’heure présente. À travers les compliments qui lui sont prodigués, quelques avertissements discrets, quelques menaces voilées se glissent dans son oreille. Le tout-puissant Bestoujef demeure toujours hostile à l’union projetée, et il n’a pas donné partie gagnée. Il compte sur l’évêque de Novgorod, Ambroise Iouchkievitch, offensé par la parenté trop proche entre le grand-duc et la princesse Sophie, gagné aussi, dit-on, par la cour saxonne avec un millier de roubles. L’influence de ce prélat est considérable. Mais Jeanne-Élisabeth est vaillante. Elle a, pour garder son assurance et sa confiance dans le succès, deux raisons qui valent tous les arguments de ses adversaires : la légèreté extraordinaire de son caractère tout d’abord, qui fait qu’elle s’appelle elle-même « esprit follet », et puis l’opinion qu’elle a d’elle-même, de ses ressources pour l’intrigue et de son aptitude à surmonter les plus grandes difficultés. De quoi s’agit-il, après tout ? De vaincre l’opposition d’un ministre malveillant. Pour cela, il y a un moyen, dont il a été question entre elle et Frédéric lors de son passage à Berlin : il consiste à supprimer l’opposition en supprimant le ministre, à « culbuter Bestoujef ». Frédéric y songe depuis longtemps. Eh bien, elle culbutera Bestoujef aussitôt arrivée à Moscou. Brümmer et Lestocq l’y aideront.
C’est avec ce beau projet en tête qu’elle se remet en route.