3.5
Turquie — Suède
La première guerre turque fut aussi une conséquence de la politique adoptée par Catherine en Pologne, politique qui mettait l’influence acquise par la Russie dans ce pays au service des ambitions prussiennes. La Porte ottomane sut voir que le démembrement de la République était au bout. Elle tenait à conserver ce voisin. Elle protesta d’abord, puis se décida à la guerre. Catherine n’y était aucunement préparée. Nous avons vu qu’elle était montée sur le trône avec des dispositions pacifiques. Amoindries et désarmées à moitié, ses troupes se trouvaient à tous les points de vue dans un état peu satisfaisant, les régiments incomplets, la cavalerie mal montée, l’artillerie mal dressée, l’administration en désarroi, les fournitures déplorables. Les poudres, entre autres, offraient généralement un mélange de toute espèce de substances moins explosibles les unes que les autres. Catherine était peut-être seule en Russie à croire l’Empire en possession d’une puissance militaire considérable. En Europe, Voltaire, à peu près seul aussi, partageait ou faisait semblant de partager ces illusions. Mais, ainsi que le dit plus tard Frédéric, ce fut « la guerre des borgnes et des aveugles ». Quand le prince Galitzine eut pris Chocim en septembre 1769, l’impératrice se jugea en position de dicter des lois à l’univers entier.
« Il est sûr, écrivait Sabatier de Cabre au duc de Choiseul, que la tête a tourné à l’impératrice de Russie et à tout ce qui l’entoure. Elle ne rêve, ne parle et ne pense que de prendre Constantinople. Son délire va jusqu’à lui persuader que cette misérable escadre (une flotte équipée pour aller dans l’Archipel sous le commandement d’Elphinstone) ira porter la terreur dans la capitale de l’Empire ottoman ; que ses armées n’auront qu’à se présenter pour mettre les Turcs en fuite et s’emparer de toutes leurs places ; que la diversion de Géorgie opérera les effets les plus terribles dans ces contrées ; que tous les Grecs désunis qui sont à elle n’attendent pour éclater que d’être appuyés du secours qu’elle leur envoie ; que le succès de tant d’efforts réunis et combinés doit, l’année prochaine, écraser entièrement le Grand Seigneur et son empire, dont l’imagination de Catherine II dispose déjà comme d’un bien qui lui appartient. Je ne chercherai point, Monsieur, à démontrer l’absurdité de ces rêveries, qui prouvent même combien on s’est trompé en accordant à cette princesse des talents pour l’administration et la politique, qui la porteraient à des calculs moins déraisonnables s’ils étaient aussi réels qu’ont pu le faire imaginer des phrases ingénieuses adressées aux gens de lettres, un esprit de manège, le don de quelque intrigue, l’admiration gratuitement donnée aux événements très vulgaires qui l’ont placée sur le trône et à son étoile qui l’y maintient. »
Sabatier avait tort précisément de ne pas compter avec cette étoile qui fit mieux que de maintenir Catherine sur le trône. Constantinople ne fut pas prise, mais, après une série de victoires comme les armées moscovites n’en avaient connu jamais, le traité de Kutchuk-Kaïnardji (21 juillet 1774) consacra le triomphe de la Russie. La Porte descendit au rang de puissance de second ordre. Les populations chrétiennes de la Turquie d’Europe furent placées en quelque sorte sous la tutelle de la Russie. La Crimée, rendue indépendante, se trouva prête pour une conquête prochaine. La Russie gardait les deux Cabardies, Kertch, Ienikale et Kinburn. Le traité du Prout, qui en 1711 coûta si cher à l’orgueil de Pierre le Grand, était déchiré, et la Pologne n’était même pas mentionnée dans le nouvel accord. Tacitement, la Turquie ratifiait le premier partage.
« Lorsque M. de Romantsof a été assez heureux pour faire le traité de Kaïnardji, écrivit plus tard le comte de Montmorin dans une de ses dépêches adressées au comte de Ségur, on sait maintenant qu’il n’avait avec lui que 13 000 hommes effectifs contre une armée de plus de 100 000 hommes. Ces coups du sort ne se renouvellent pas deux fois en un siècle. »
Ils ne devaient pas se renouveler en effet. Mais Catherine ne devait pas renoncer pour cela à des ambitions et à des convoitises qui, malgré l’éclat prodigieux de ses succès, n’avaient reçu qu’une demi-satisfaction. L’idée de soulever les sujets grecs de la Turquie, de se frayer avec leur appui le chemin de Constantinople et d’y ressusciter la vieille monarchie des Paléologues ne cesse pas, même après la paix, de hanter son cerveau. Le projet grec est né. Catherine mourra en caressant encore ce rêve prestigieux. L’idée n’est d’ailleurs pas neuve en elle-même. Au XVIIe siècle déjà, un Serbe, Jourii Krichanitch, l’avait mise en avant. En 1711, Pierre s’en était inspiré dans son plan de campagne contre la Turquie. En 1736, l’envoyé de Russie à Constantinople, Viechniakof, indiquait la nécessité d’une tentative de ce genre pour le cas d’un conflit avec la Porte. En 1762, le feld-maréchal Münich écrivait à Catherine : « Je suis en état de prouver par des arguments solidement fondés que, depuis l’an 1695 que Pierre le Grand fit le premier siège d’Azof jusqu’à l’heure de sa mort en 1725, ainsi pendant trente ans, son grand dessein et point de vue a toujours été de faire la conquête de Constantinople, de chasser les infidèles, Turcs et Tatars, de l’Europe, et de rétablir ainsi la monarchie grecque. » Un motif particulier, qui n’avait rien de politique, contribua à attacher Catherine à cette chimère aventureuse. En 1769, à une séance de son conseil, le favori Grégoire Orlof prit inopinément la parole pour développer le plan d’une expédition dans l’Archipel, qui aurait pour objet le soulèvement des populations grecques avoisinantes. Catherine fut stupéfaite : Grégoire Orlof ouvrait rarement la bouche dans les discussions où les intérêts de l’État étaient en jeu. Il faisait ouvertement profession d’indifférence à cet égard et n’avait pas besoin de professer son ignorance. C’était un des chagrins de Catherine, qui, persistant à trouver à son amant des aptitudes extraordinaires, aurait voulu qu’il s’en servît pour sa gloire à elle et pour la sienne. Cette fois, il paraissait bien instruit et animé du désir de faire valoir ses connaissances. Catherine en fut non moins ravie qu’étonnée. Le mystère avait d’ailleurs son explication. Un Grec du nom de Papozoli, attaché au service de l’un des Orlof, les avait longuement entretenus de sa patrie et de ce qu’on pouvait faire pour son affranchissement. Un chevalier de Saint-Marc, officier français ayant passé du service de la république de Venise à celui de la Russie, avait appuyé ses démonstrations et fourni quelques mémoires. Enfin, un certain Tamara, Ukrainien de naissance, avait collaboré au projet qui fut ainsi ébauché entre les trois frères : Grégoire, Alexis et Fédor Orlof. Catherine n’eut pas besoin d’être pressée pour y donner les mains. L’expédition de l’Archipel fut décidée. Mais Grégoire Orlof resta à Pétersbourg.
Sans la révolte de Pougatchef, Catherine n’aurait probablement pas consenti en 1774 à abandonner, même provisoirement, la poursuite de ce plan. Après la défaite du terrible samozvaniets, elle y revient bien vite. En 1777, elle examine un projet présenté par Patiomkine qui vise la conquête de Constantinople. Panine le juge insensé. C’est le commencement de sa disgrâce. Après la visite de Joseph II, la résolution de l’impératrice est prise. Le 10 septembre 1782, elle écrit à l’empereur :
« Je suis fermement persuadée, par cette confiance sans bornes que je lui ai vouée, que, si nos succès dans cette guerre nous mettaient en état de pouvoir délivrer l’Europe de l’ennemi du nom chrétien, en le chassant de Constantinople, Sa Majesté Impériale ne me refuserait pas son assistance pour le rétablissement de l’ancienne monarchie grecque sur les débris de la chute du gouvernement barbare qui y domine, sous condition expresse de ma part de conserver cette monarchie renouvelée dans une entière indépendance de la mienne, en y plaçant le cadet de mes petits-fils, le grand-duc Constantin. »
Joseph ne se presse pas de répondre. Il partage, sans doute, l’opinion du marquis de Vérac, qui s’excuse, en 1781, auprès de M. de Vergennes de ne l’avoir pas entretenu jusqu’à présent de l’idée favorite de l’impératrice sur ce qu’il n’a jamais trouvé cette idée « digne de la raison de Catherine II ». Un « érésipèle général dans la tête », qui lui vient à propos, empêche l’empereur d’examiner la demande de son alliée avec toute l’attention qu’elle mérite. Il s’exécute enfin deux mois après, mais Catherine n’a pas trop lieu d’être satisfaite des phrases un peu vagues qu’il lui envoie. Il pense que les événements de la guerre pourront seuls décider de la suite à donner aux desseins de l’impératrice. S’ils sont heureux, il n’y aura jamais de la difficulté de sa part à l’accomplissement de tous les désirs de Sa Majesté, « s’ils se trouvent réunis et joints à ceux qui sont de sa convenance à lui ». Il arrive encore à Catherine, même à cette époque, de se défendre contre le titre d’« impératrice des Grecs » dont Grimm, qui connaît son métier de flatteur, s’obstine à lui faire hommage. Mais c’est pure coquetterie de sa part. Le lendemain de la naissance du second fils de Paul, en 1779, elle écrivait déjà à son confident : « Sti-ci (sic) est plus délicat que l’aîné, et, pour peu que l’air froid le touche, il cache son nez dans les langes ; il veut avoir chaud… morgué ! nous savons ce que nous savons… » Mais elle prétendait aussi faire accroire que le nom de Constantin avait été attribué par l’effet d’un pur hasard à cet enfant prédestiné, et qu’un hasard aussi lui avait fait donner une nourrice grecque du nom de Hélène : « Est-il permis de gloser sur de pauvres noms de baptême !… Fallait-il appeler le Monsieur A. et le Monsieur C. Nicodème ou Thadée ? Ne leur fallait-il pas à chacun son nom ? Le premier a son patron dans la ville de sa naissance, et le second est né peu de jours avant la fête du sien ; voilà qui est très simple. Par hasard ces noms sont sonores, pourquoi gloser ? Est-ce ma faute ? Je ne nie point du tout que les noms harmonieux me plaisent ; ce dernier a allumé l’imagination des rimailleurs… Je leur ai fait dire d’aller paître les oies, de ne nommer ni compère ni commère, et de me laisser vivre en paix, puisque, Dieu merci, je tiens ma paix par les oreilles…, parce que je ne veux entendre gazouiller des idées qui n’ont pas le sens commun. »
Est-ce cependant pour faire taire ces « gazouillements » importuns qu’elle fait frapper, en 1781, une médaille où le petit Constantin apparaît entre les trois vertus théologiques, debout sur les bords du Bosphore, l’Espérance lui montrant l’étoile d’Orient et la Foi paraissant vouloir le conduire au seuil de la basilique de Sainte-Sophie ? Et en même temps, Boulhakof, le ministre de Russie à Constantinople, entremêle sa correspondance diplomatique de renseignements réunis par lui sur d’anciennes prophéties, qui font concorder la venue de l’Antéchrist avec la destruction prochaine de l’Empire ottoman. En 1787, Patiomkine se fait l’interprète d’une proposition formelle de partage de cet empire. Il en cause avec le comte de Ségur, qui écrit à ce propos : « Nous sommes si accoutumés à voir la Russie se jeter à la légère dans les affaires les plus risquables (sic), et la fortune l’a si constamment secondée qu’il n’y a pas moyen de calculer les démarches de cette puissance sur les règles de la science politique. » Et en 1789, après la prise d’Otchakof, Catherine dit à l’envoyé anglais Witworth : « Puisque M. Pitt veut me chasser de Pétersbourg, j’espère qu’il me permettra de me retirer à Constantinople. »
En attendant, au cours de l’année 1783, elle s’empare de la Crimée. C’est Bezborodko qui dresse le plan de cette entreprise, c’est Patiomkine qui l’exécute, mais c’est Catherine qui en est l’âme. Il faut voir comme elle pousse et excite ses collaborateurs, comme elle les encourage à aller de l’avant et à ne pas se soucier du qu’en-dira-t-on, « car le temps est propice pour oser beaucoup ». C’est elle aussi qui indique du doigt à Patiomkine le port d’Akhtiar qui deviendra Sébastopol. Les procédés mis en œuvre pour l’accomplissement de ce coup de main hardi sont, d’ailleurs, de ceux dont la politique russe est déjà coutumière. Ils ont été expérimentés en Pologne. On a, en Crimée, comme on avait là-bas, un parti à sa dévotion ; on s’arrange pour avoir un candidat à la dignité élective de Khan des Tartares, comme on s’est arrangé pour mettre Poniatowski sur le trône de Pologne ; après quoi ce candidat, Chahim-Giraï, ayant été élu en dépit de l’opposition du parti contraire, représentant, ici comme là-bas, l’indépendance nationale, en dépit aussi de la Turquie, on lui achète purement et simplement la Crimée, comme fait aujourd’hui l’Angleterre avec les rajahs de l’Inde, et le tour est joué.
La Porte voulut protester : l’alliance de Catherine avec Joseph lui imposa provisoirement silence. Joseph accepta le fait accompli, comptant sur un dédommagement. Son frère Léopold s’émut : Catherine, dit-il, se mettra maintenant en possession de Constantinople quand elle voudra. Mais il n’était pas le maître. Le grand-duc Paul s’effraya : si la France prenait la chose en mauvaise part ? Et après ? répliqua l’impératrice. La France se borna à une démonstration diplomatique : elle offrit de s’entremettre pour que la Porte acceptât le nouvel ordre de choses, à condition que la Russie s’engagerait à ne pas aller plus loin et à ne pas entretenir de flotte dans la mer Noire. Catherine refusa péremptoirement, et il n’en fut que cela. En juin 1787, quand il accompagna l’impératrice en Crimée, Joseph II put voir déjà dans le port de Sébastopol une escadre prête à mettre à la voile. Il poussa un cri d’admiration. Catherine, de son côté, calcula que de Baktchisaraï, ancienne résidence des Khans tartares, où elle passa une nuit, il n’y avait que quarante-huit heures par mer jusqu’à Constantinople. Et elle fit part de cette observation à son petit-fils Constantin.
La seconde guerre turque est décidée dans l’esprit de l’impératrice à ce moment même. C’est la Turquie, il est vrai, qui, au mois de juillet 1787, prend les devants, en rédigeant un ultimatum dont le sens vaut un défi, puis en faisant mettre Boulhakof aux Sept-Tours (17 août suivant). Mais Catherine et Patiomkine ont tout fait pour provoquer ce suprême mouvement de révolte. D’exigences en exigences toujours renouvelées, de tracasseries en humiliations, la malheureuse Porte s’est trouvée acculée à une de ces situations où l’on ne pèse plus les chances de la lutte et où le suicide lui-même paraît préférable à l’inaction. Joseph II s’est appliqué consciencieusement de son côté à souffler sur le feu, espérant bien qu’il y aurait quelque chose à en retirer pour lui. Le comte de Ségur lui faisait-il des représentations respectueuses sur le tort qu’il avait de flatter l’humeur belliqueuse de l’impératrice : « Que voulez-vous, était sa réponse, cette femme est exaltée, vous le voyez vous-même ; il faut que les Turcs cèdent sur tous les points. La Russie a des troupes nombreuses, sobres, infatigables. On fait d’elles tout ce qu’on veut ; vous voyez le peu de cas qu’on fait ici de la vie d’un homme. Ils font des chemins, des ports à sept cents lieues de la capitale, sans paye, sans lit et sans murmure. L’impératrice est le seul souverain de l’Europe qui soit vraiment riche. Elle dépense beaucoup et partout et ne doit rien, son papier vaut ce qu’elle veut. »
Sous ce dernier rapport, Ségur partageait la manière de voir de Joseph. Ce n’était cependant qu’une illusion, et l’événement le prouva bientôt. Les troupes réunies par Patiomkine en Crimée ne sont que des pelotons de parade, la flotte de Sébastopol est construite en mauvais bois. Alexis Orlof refuse d’en prendre le commandement. La guerre commence par des désastres, et bientôt Patiomkine lui-même perd courage. Il en arrive jusqu’à proposer l’évacuation de la Crimée. Catherine seule ne faiblit pas. Elle répond à son favori en lui conseillant de prendre Otchakof : « Prends Otchakof, et tu verras comme ils s’aplatiront ainsi que la neige sur les steppes, quand le printemps est venu ; comme ils ramperont, ainsi que l’eau sur les pentes… » En même temps, elle multiplie ses efforts. Elle songe à renouveler dans la Méditerranée les succès de 1770. Tout le sud de l’Europe est rempli d’émissaires russes, une expédition est préparée sous le commandement du général Zaborofski. La guerre avec la Suède empêche d’y donner suite. La situation paraît à ce moment tout à fait désespérée. Mais Catherine ne désespère pas. Elle n’a pas le choix, d’ailleurs, dit-elle. « Elle ne peut céder sans compromettre son honneur, et sans honneur elle n’a besoin ni de régner ni de vivre. »
La prise d’Otchakof, en décembre 1788, exalte à nouveau sa fierté et donne une impulsion nouvelle à son ambition. Au mois de janvier de l’année suivante, elle exprime la conviction que Patiomkine sera avant la fin de l’été à Constantinople. « Si cela en arrive là, ajoute-t-elle, qu’on ne me le dise pas trop vite. » Elle y songe encore en avril, mais les revers de ses alliés autrichiens coupent court à ces espérances prématurées. Du moins la fortune, qui semble sourire de nouveau à ses propres armes, lui donne-t-elle quelque consolation. Souvorof et le prince de Cobourg battent les Turcs à Fokchany ; Souvorof seul s’illustre à Rymnik. Patiomkine prend Bender, et ce fait de guerre paraît aux yeux de Catherine éclipser tous les autres. Quand Ismaïl à son tour ouvre ses murs au favori, ce sont des transports de joie presque frénétiques et des envolées d’enthousiasme avoisinant le délire. Du coup, tous les hauts faits de l’histoire universelle sont effacés ! Mais la mort de Joseph II survient (20 février 1790), et bientôt après la convention prusso-autrichienne de Reichenbach, qui affirme l’indépendance dans laquelle l’Autriche entend se mettre vis-à-vis des intérêts russes. Catherine ne se possède pas d’indignation. Elle en veut surtout au roi de Prusse ; c’est un odieux parvenu, un sot animal (dumme Teufel) ! Le chargé d’affaires de Prusse, Hüttel, ayant eu le vertige pendant une réception à la cour et s’étant blessé en tombant, elle dit que « la Prusse s’est cassé le nez sur les marches du trône russe ».
En mars 1791, Frédéric-Guillaume manifestant l’intention de faire cause commune avec la Turquie, il faut cependant se soumettre. Catherine se résigne et profite d’une nouvelle victoire de Repnine pour le laisser signer des préliminaires de paix. Mais le congrès de Sistova étant déjà réuni, un avantage remporté sur mer par l’amiral Ouchakof réveille une fois encore son ardeur. « C’est le chemin de Constantinople ouvert !, s’écrie-t-elle. Il faut y aller, c’est le moment ! » Ce n’est pas l’avis de Patiomkine, qui est mourant, ni heureusement celui de Bezborodko, qui le remplace aux conférences de Iassy. La paix est signée le 3 janvier 1792, et la Russie y gagne la reconnaissance de l’annexion de la Crimée, dont elle n’avait pas besoin. Pourtant, elle prend possession aussi des steppes d’Otchakof, et là, entre le Boug et le Dniestr, sur l’emplacement d’un petit fort turc en ruine qui s’appelle Hatchibei, doit s’élever bientôt une ville, qui s’appellera Odessa ! C’est encore la part du bonheur de Catherine.
Renonce-t-elle pour de bon, cette fois, à sa chimère ? Non pas. Le 20 mars 1794, le futur défenseur de Moscou, le favori du futur empereur Paul, Rastoptchine, écrit à l’ambassadeur de Russie à Londres :
« Il me semble que la guerre est inévitable pour la Russie, puisque l’impératrice le veut, malgré les réponses pacifiques et modérées de la Porte. Elle persiste dans l’intention de parvenir à son but et de remplir les gazettes du bombardement de Constantinople. Elle dit à sa table qu’elle perdra un jour patience et fera voir aux Turcs qu’il est aussi aisé d’aller à leur capitale que de faire le voyage de Crimée. Elle accuse même quelquefois le prince Patiomkine de n’avoir pas exécuté son projet et d’avoir manqué de bonne volonté, car il ne fallait que cela. » Catherine a oublié déjà qu’au cours de cette guerre turque qu’elle entend renouveler, elle a été sur le point de quitter sa capitale devant la menace d’une apparition prochaine de l’armée ennemie aux portes de la ville. Au rapport d’un témoin, cent soixante chevaux étaient tenus prêts à Tsarskoïe Selo, et l’impératrice couchait avec une partie de ses diamants garnissant ses poches. L’armée ennemie qui lui valut ces alarmes était pourtant celle d’un adversaire bien méprisé par elle, celle du roi de Suède.
Cette guerre de Suède se rencontrant avec la seconde guerre turque et surprenant Catherine au moment où toutes ses forces sont engagées d’un autre côté est encore une suite de ce parti pris d’optimisme que nous lui connaissons. Avec un peu moins de présomption et un peu plus de prudence, elle aurait pu parfaitement éviter cette surprise. Jusqu’en 1783, il est vrai, les rapports des deux pays étaient restés excellents. À cette époque, Catherine est même en coquetterie avec son voisin de Stockholm. Elle songe à en faire un des piliers d’un pacte de famille du Nord, dont elle médite la formation. Le ministre suédois Nolken, auquel elle fait des ouvertures à cet égard, est de sa part l’objet de prévenances inusitées. Il lui arrive d’être invité seul de tout le corps diplomatique aux soirées intimes de l’Ermitage. Ainsi que des melons à Frédéric, Catherine envoie des sterlets et du kvass à des Suédois, qui, en visitant Pétersbourg, ont apprécié ces gourmandises nationales. Mais la négociation n’aboutit pas : Gustave III hésite à rompre les liens qui l’attachent à la France. C’est un premier motif de mésintelligence. La seconde guerre turque en fournit un autre. La Suède a depuis 1739 un traité d’alliance défensive avec la Porte ottomane. On peut croire celui-ci périmé, puisque la Suède n’a pas bougé en 1768 et a laissé son alliée se débrouiller seule et subir la loi du vainqueur en 1774. Mais en 1788, Gustave croit l’occasion bonne pour se souvenir de ce qui a été oublié alors. À défaut de la France, il compte sur l’appui de la Prusse et de l’Angleterre. Les rapports de Nolken l’ont convaincu qu’il trouvera la côte occidentale de la Russie dégarnie de toute défense. Sans révéler ses projets à âme qui vive, il fait appareiller sa flotte dans le port de Karlskrona et met à la voile le 9 juin 1788.
« En pareil cas, l’impératrice Anne a promis de ne pas laisser pierre sur pierre à Stockholm ! »
C’est le cri que pousse Catherine en apprenant l’apparition de la flotte suédoise en vue de Kronstadt. Mais, hélas ! il n’est guère question pour elle en ce moment d’aller à Stockholm. C’est Pétersbourg qu’il faut défendre. « Les hasards de cette guerre et la position de Pétersbourg étaient tels, dit le comte de Langeron dans ses Mémoires, que le roi de Suède pouvait y venir sans risquer beaucoup… Il pouvait faire rapidement les quarante verstes qui le séparaient de la capitale ; il pouvait même faire débarquer son infanterie… car l’impératrice ne pouvait lui opposer la moitié des troupes qu’il avait, et, à supposer qu’il ne pût traverser la Neva, il pouvait de la rive droite canonner le palais de l’impératrice. Je ne conçois pas comment il ne l’a pas tenté ! » Si Gustave avait attendu quatre jours, il n’aurait même pas trouvé à échanger un coup de canon en abordant le rivage russe : Catherine s’était obstinée, contre l’avis de tous ses ministres, à faire partir ses vaisseaux de guerre disponibles pour la Méditerranée. Et ces vaisseaux, d’ailleurs, sont à peine en état de tenir la mer. Quant aux troupes de terre, on parvient au bout de quelques semaines à réunir environ seize mille hommes en faisant voyager en poste quelques régiments, que Patiomkine avait enlevés pour ses opérations dans le sud de l’Empire.
Par bonheur, au lieu d’agir, Gustave se met à bavarder. Comme Pierre III jadis, il débute par une campagne de plume, et, sur ce terrain, il est battu d’avance. À ses rodomontades et à ses déclarations, dans lesquelles il réclame la rétrocession de la Finlande et le désarmement de la Russie, Catherine riposte par des vers français et par un opéra-comique en russe où, sous le sobriquet de Gore-Bohatyr (« héros de malheur »), le roi de Suède est mis sur la scène et ridiculisé à outrance. En même temps, les agents de l’impératrice, dont la Suède fourmille, et ses partisans, qui y sont nombreux, travaillent de leur mieux, et bientôt Gustave se voit attaqué dans ses propres foyers par un soulèvement de ses sujets. La confédération d’Anjala menace son trône. Il se croit perdu. Il le serait infailliblement si, « trop irritée pour voir juste », selon l’observation de Ségur, Catherine ne commettait à son tour une faute irréparable : chantant trop tôt victoire, elle offre la paix à son adversaire, mais à condition que l’armée finnoise révoltée forcera son roi à restituer à la Suède ses anciens privilèges. C’est trop entreprendre sur l’honneur et la fierté nationale des Suédois. Gustave en profite habilement pour réveiller le patriotisme de ses sujets. Il montre de l’énergie. Il met lui-même Gothembourg en état de repousser une attaque des Danois, qui prétendent rester neutres tout en envoyant un corps de troupes au secours de la Russie en exécution d’un traité d’alliance défensive signé en 1773. Il obtient l’intervention de la Prusse et de l’Angleterre, et, à la fin de 1789, c’est Catherine qui a lieu de considérer sa situation comme désespérée. La campagne de 1790 commence mal pour elle. Le 23 et le 24 mai, on entend à Saint-Pétersbourg le bruit du canon suédois. On imagine des mesures extrêmes. On songe à prendre, pour les envoyer à l’armée, jusqu’aux factionnaires qui gardent les bâtiments publics de la capitale. Catherine en est réduite à lire Plutarque pour y puiser la force d’âme dont elle a besoin. Elle est nerveuse comme elle ne l’a jamais été encore. Elle passe à tout instant de l’extrême abattement à des transports de joie et à des retours d’orgueil insuffisamment justifiés. Une victoire de l’amiral Tchitchagof ayant permis à Nassau-Siegen de bloquer Gustave avec sa flottille de bateaux à rames, Catherine se hâte d’expédier au-devant du roi un bâtiment portant des provisions de bouche et une proposition de capitulation. Hélas ! Gustave parvient à rompre la chaîne qui le tient prisonnier, et c’est Nassau-Siegen qui, le 28 juin, jour anniversaire du couronnement de la souveraine, se fait battre à Svensksund. L’envoyé espagnol Galvez s’entremet alors pour une négociation, à laquelle Catherine s’empresse de donner les mains, et la paix est signée le 14 août 1790 sur les bases du statu quo ante. Pourtant, un article du traité stipule la renonciation de la Russie à la garantie de la Constitution suédoise d’avant 1772, c’est-à-dire la reconnaissance par elle du régime nouveau établi par le coup d’État, qui, en faisant de Gustave un roi absolu, lui a permis probablement de sauver l’existence de sa patrie. Cela est un avantage réel obtenu par Gustave, et le vainqueur définitif, c’est lui : Catherine s’en rend bien compte. Mais, écrivant à Patiomkine au lendemain de la signature du traité, elle lui dit que dans les derniers temps toutes ses robes étaient devenues trop larges pour elle. À présent, elles recommencent à se remplir.
L’expérience de cette guerre aurait dû prouver à Catherine le danger qu’il y a à vouloir trop entreprendre et à trop compter sur sa fortune et sur la malchance des autres. La leçon ne lui profita guère, nous le savons déjà. À défaut d’une nouvelle tentative directe du côté de Constantinople, à laquelle on songe en 1764, l’expédition de Perse est décidée en 1796. De quoi s’agit-il ? Au fond, il s’agit surtout de ménager un succès militaire quelconque à Platon Zoubof, qui depuis 1789 a remplacé Patiomkine dans le poste de favori et qui, à l’âge de vingt-neuf ans, voudrait le remplacer dans celui de président du collège de la guerre. Il ne sait pas le premier mot du métier et n’a jamais vu manœuvrer un régiment ailleurs que sur un champ de parade ; mais il sera ministre de la Guerre et feld-maréchal, pour peu qu’un corps de troupes qu’il sera censé commander, tout en restant à Pétersbourg, arrive n’importe où à remporter une victoire sur n’importe qui. Le corps de troupes est réuni et le commandement effectif confié au frère du favori, Valérien Zoubof, qui a vingt-cinq ans, qui a fait la campagne de Pologne comme simple lieutenant, et qui y a perdu une jambe dans une escarmouche d’avant-postes. On lui donne 3 millions de roubles pour les premiers frais de l’expédition, avec dispense d’en rendre compte à qui que ce soit. C’est une clause qui est devenue de tradition depuis Patiomkine. Le grade de feld-maréchal en expectative pour l’un des frères et les 3 millions à dépenser sans contrôle pour l’autre, voilà ce qu’il y a de réel dans l’entreprise. Le reste est du pur roman. Platon Zoubof a son plan, qu’il a étudié dans la chambre de toilette de l’impératrice et avec lequel, comme jadis Patiomkine avec les siens, il a séduit l’imagination de la souveraine. Ceux de Patiomkine avoisinaient souvent le domaine de la folie, le sien y entre de plain-pied. Il a abandonné le projet grec, qui a le tort de porter la marque de son prédécesseur dans les bonnes grâces de Catherine. Il lui substitue le projet indien. Avec les 20 000 hommes qui lui sont confiés, Valérien Zoubof traversera la Perse, poussera jusqu’au Tibet, y laissera des garnisons ; puis, rebroussant chemin et traversant l’Anatolie, il prendra Anape et coupera les communications de Constantinople avec l’Asie. Alors, Souvorof viendra à travers les Balkans lui donner la main sous les murs de Stambul, pendant que Catherine, commandant en personne une de ses flottes, abordera la ville du côté de la mer.
Et l’expédition est mise en train. Valérien Zoubof ne traverse pas la Perse, mais il s’en approche ; il occupe des territoires et remporte des victoires. Il ne prend pas Ispahan, ainsi que le comporte le plan rédigé par son frère, mais il s’empare de Derbent et d’autres villes. Il envoie des bulletins presque aussi pompeux que ceux dont Napoléon remplira prochainement les gazettes, et, à l’arrivée d’un de ses courriers, son frère répond dédaigneusement à un questionneur : « Ce n’est rien ; encore une ville que nous avons prise. » Mais à mesure que l’expédition avance, les difficultés s’accumulent devant elle. Au début, pour se donner la gloire d’une victoire et d’une ville prise d’assaut, Valérien Zoubof a été réduit à sommer les habitants de se défendre, sous la menace d’être passés au fil de l’épée. Bientôt il rencontre une résistance plus sérieuse. Il commence à demander à grands cris des renforts d’hommes et d’argent.
La mort de Catherine survient à temps pour arrêter cette fantaisie ruineuse. Paul se contente d’envoyer aux généraux placés sous le commandement de Valérien l’ordre de ramener au plus vite ce qui leur reste de troupes. Le frère du favori n’est même pas averti de cette mesure, et se trouve inopinément un jour sans commandement et sans armée. Telle est la fin du dernier rêve politique de Catherine.
Telle est cependant sa destinée et celle du peuple dont la fortune fut associée à la sienne, qu’un jour est venu où ce rêve a pris corps, où le sacrifice d’argent et de vies humaines ensevelies dans les sables de la Caspienne ne s’est pas trouvé entièrement inutile, et où la folle aventure du général improvisé, qui fit flotter sur ces rivages lointains le drapeau de la Russie, a paru avoir frayé la voie à de grandioses entreprises déjà moins stériles, et préparant peut-être un prodigieux avenir. Le défaut habituel des conceptions de Catherine a été de dépasser la réalité. Elle rencontrait ainsi le néant ou l’abîme. Mais le peuple russe était derrière elle, et, avec le temps, la patience qui est une de ses vertus et l’effort dont sa masse énorme le rend capable, il arrivait à combler le vide. Il y travaille encore.
La politique de Catherine eut un autre défaut, que nous aurions quelque embarras à définir d’une manière précise, si, pour le faire, nous n’étions à même d’emprunter une parole dont l’autorité défie toute contestation. Dans un rapport présenté en 1838 à l’empereur Nicolas par le baron Brunow, nous lisons ces lignes :
« Nous ne saurions nous empêcher de reconnaître que les moyens choisis par l’impératrice Catherine pour l’exécution de ses plans sont loin de s’accorder avec le caractère de droiture et de loyauté qui font aujourd’hui la règle invariable de notre politique… »
Et notre véritable force, a ajouté l’empereur de sa main 9.
Nous aimerions à croire que la Russie a répudié, à cet égard, une fois pour toujours l’héritage de la Grande Catherine.
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