‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 68 sur 98 · 3.4

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La Pologne

On ne s’attend pas assurément à ce que nous revenions, à propos du partage de la Pologne, sur des discussions aussi irritantes qu’oiseuses, dont l’histoire et la diplomatie ont usé et abusé tour à tour sans en tirer, à ce qu’il nous paraît, un profit appréciable. Il est arrivé à des historiens russes de changer du tout au tout, d’un volume à un autre, leur manière d’envisager cette question épineuse, expliquant le partage tantôt par l’application de la loi des groupements ethniques et tantôt, plus simplement, par l’application du droit du plus fort. C’est le cas du plus illustre d’entre eux : nous avons nommé Solovief. Quelques historiens allemands se sont donné beaucoup de peine pour absoudre la mémoire de Frédéric II du reproche d’avoir provoqué cet arrangement politique. Leurs arguments ont été combattus en Russie de la bonne manière. Un point, du moins, semble ainsi avoir été mis, de part et d’autre, hors de controverse, à savoir le caractère peu honorable de la transaction. Des raisons d’utilité, sinon de nécessité, faisant partie de la raison générale, dite raison d’État, ont, il est vrai, été invoquées d’un commun accord pour justifier l’événement, jugé condamnable en soi. Malheureusement — heureusement pour la morale, oserions-nous dire — il y a là encore une thèse parfaitement discutable, même et surtout eu égard aux intérêts de la Russie, à l’époque où Catherine fut appelée à en avoir la garde. Et c’est aussi le seul aspect de la question qui, rentrant dans le cadre de cette étude, s’impose en quelque sorte à un bref examen de notre part.

Nous passons sur les considérations de sentiment et de justice. Il est entendu qu’elles n’ont rien à voir dans cette sorte d’affaires. Quel est le grand État qui se soit constitué sans partager quelqu’un ou quelque chose ? Nous ne voyons guère qu’une exception à la règle, et c’est la Pologne, précisément, qui la fournit : elle n’a jamais annexé que des pays qui se sont donnés librement à elle. Mais aussi, il a été surabondamment démontré que cet État extraordinaire n’était pas un État viable. « Celui qui ne gagne rien perd », a dit Catherine. Une puissance qui ne prend rien à ses voisins est une puissance qui n’a pas le sens commun. Les voisins de la Pologne le lui ont prouvé en la prenant tout entière : c’est bien fait sans doute.

Nous mettons aussi de côté la question de principe, bien qu’il puisse être dangereux pour un pays de passer outre à cet égard, quand le principe méconnu ou faussé de la sorte est la raison même de son existence, c’est-à-dire la plus essentielle des raisons d’État. Le panslavisme, à entendre ses apologistes, n’est pas seulement une doctrine politique : c’est une réalité géographique et ethnique de l’avenir. Jusqu’au XVIIe siècle, nous dit-on, la Pologne avait des chances pour devenir un jour l’instrument et le foyer naturel de son accomplissement. Plus tard, ce fut fini, et la Russie apparut comme l’héritier légitime de la monarchie polono-lituanienne des Jagellons. Aujourd’hui encore, la revendication des droits généraux de la race slave, la défense des intérêts communs, le groupement des affinités s’y rattachant, s’imposent aux successeurs de Catherine comme le programme nécessaire de la vie et du développement national. Soit, nous acceptons tout cela comme prouvé et acquis à l’histoire du passé et à la conscience de l’heure présente. Mais, pour une nation qui se réclame d’un pareil programme, et qui assurément ne saurait y renoncer sans perdre beaucoup plus que deux ou trois provinces, qu’est-ce que ce début de 1772 où, tout en rattachant au foyer commun, nous le voulons bien, un certain nombre de Slaves (qui, d’ailleurs, ne montraient pas d’empressement à s’y réunir), on en donnait, on en livrait trois millions d’un côté et cinq millions de l’autre à l’ennemi commun de la race commune, taillant à coups de sabre dans la chair de sa chair ? Notons qu’il n’y avait pas que des Polonais en Galicie. Il y avait aussi des Ruthènes du rite grec, des Russes, par conséquent, de vrais Russes, suivant le classement ethnique qui prévaut aujourd’hui. Et ils sont toujours là, qui appartiennent à l’Autriche, qui portent le joug allemand sans qu’on ait songé à les en émanciper. Les Slaves de Sophia, qui ne sont que des Bulgares, ont eu plus de chance.

Nous ne voulons pas insister sur ce côté du problème. Il y en a un autre d’une portée plus saisissable.

La Russie augmentée d’un tiers de la Pologne est aujourd’hui une très grande puissance. Mais elle était déjà une très grande puissance avant 1772, et elle avait des voisins plus commodes. Ce dont la Prusse, même avec un chef comme Frédéric, était capable contre la Russie, même gouvernée par Élisabeth, la guerre de Sept Ans l’a prouvé. On y vit un général russe entrer à Berlin en se promenant. Une prouesse de ce genre n’apparaît guère aujourd’hui parmi les probabilités du lendemain. Un autre général russe s’est trouvé à la même époque bien près de faire une entrée victorieuse à Constantinople. Depuis, la route de Pétersbourg à Constantinople s’est allongée : elle passe maintenant par Vienne, et, parmi les obstacles qui s’y montrent accumulés, figurent, on peut le dire, en première ligne 7 millions de Slaves annexés depuis 1772 à la monarchie des Habsbourg. Ce n’est pas tout. Au point où en étaient les choses en Pologne avant le premier partage, la Russie s’y trouvait en possession d’une suprématie qui, à supposer même qu’elle ne dût pas conduire à une annexion entière du pays dans un délai plus ou moins long, ainsi que l’admet volontiers un bon nombre d’historiens, valait à peu près déjà une annexion de ce genre. Quand un pays est parvenu à imposer à un autre pays des gouvernants de son choix de la qualité d’un Poniatowski, il est clair que l’indépendance du pays ainsi pris en tutelle n’est plus qu’une fiction. Pierre Ier aurait pu déjà prendre dans les environs de Wilna ou même de Varsovie tel lambeau de terre qu’il aurait trouvé à sa convenance. Il résista à la tentation, comprenant qu’un peuple comme celui auquel il commandait devait savoir attendre. C’est ce que Catherine ne sut pas voir en 1772. Peut-être n’avait-elle pas encore eu le temps d’oublier ses origines. Elle traita la question en petite princesse de Zerbst et en enfant gourmand. La poire n’était pas mûre ; elle se pressa ou laissa Frédéric exciter sa convoitise, mordit à pleines dents dans le fruit, risqua de s’y casser les dents, et se décida en fin de compte à le partager.

Quant à la manière dont la chose s’est faite, quant à la paternité de l’idée et au mode de l’exécution, outre que la question nous semble d’un intérêt secondaire, il n’en est pas, croyons-nous, qui prête moins à l’équivoque, avec les documents qui sont depuis longtemps aux mains de tout le monde. Le dernier volume (LXXII), récemment paru, du grand Recueil de la Société impériale d’histoire russe a produit au jour le témoignage des envoyés prussiens près la cour de Saint-Pétersbourg ; il ne nous paraît pas qu’une indication nouvelle quelconque en soit ressortie. C’est un procès jugé, ou qui doit l’être. En ce qui concerne d’abord l’idée première, nous connaissions déjà le passage des Mémoires de Frédéric sur l’envoi en 1769 à Saint-Pétersbourg d’un projet de partage rédigé par le comte Lynar. L’idée y est, et la suppression du passage dans l’édition des Mémoires publiée en 1805 prouve qu’on se rendait compte à Berlin de la portée historique et politique du document. Mais nous connaissions également, par une publication déjà ancienne, le détail d’une conférence ministérielle présidée par l’impératrice Catherine en personne, bien avant l’arrivée du comte Lynar à Pétersbourg, en 1763. Le comte Zahar Tchernichof y développa la nécessité de profiter de la première occasion favorable, soit par exemple de la mort du roi de Pologne considérée comme prochaine, pour prendre à la Pologne la ligne stratégique de la Dvina, depuis Polotsk jusqu’à Orcha 6. Pétersbourg a donc devancé Berlin, cela est certain. Mais que vaut cette certitude ? Une connaissance même très superficiellement faite avec le mouvement politique de l’époque, avec les problèmes agités dans les chancelleries depuis le commencement du siècle, avec les secrets diplomatiques devenus depuis longtemps des secrets de Polichinelle, conduit à la découverte d’un fait qui est celui-ci : ni Frédéric en 1769 ni le comte Zahar Tchernichof en 1763 n’avaient besoin de se mettre en frais d’imagination pour concevoir une idée — qui courait les rues. Le partage de la Pologne ? Mais tout le monde en parlait depuis la mort du dernier Jagellon, qui mourut en 1572. Il s’agissait seulement de faire le premier pas, d’attacher le grelot. Est-ce Catherine qui s’en est chargée ? Est-ce Frédéric ? Ni l’un ni l’autre : cela est encore un point d’histoire des plus aisés à établir. Ce fut la besogne d’un troisième larron. Ce fut celle de l’Autriche.

Depuis la première heure, depuis son avènement, Catherine marivaudait en Pologne avec son ami le roi de Prusse. Elle écrivait bien à Kayserling, son ambassadeur à Varsovie : « Dites à mes amis et ennemis que je suis impératrice de Russie, et qu’il n’y a de volonté que la mienne qui puisse tenir dès que je veux » ; ce qui était prendre le ton convenable à la situation acquise depuis Pierre Ier sur les bords de la Vistule ; mais en même temps, elle se montrait impatiente de mettre Frédéric de moitié dans son jeu, ce de quoi Pierre Ier ne se fût pas certainement avisé, même, comme l’expliquait Catherine à son ambassadeur, « pour tirer le roi de Prusse des mains de la France ». Frédéric ne demandait pas mieux, évidemment, et se chargea de choisir le terrain d’une action commune : ce fut l’affaire des dissidents. La Russie interviendrait en faveur des dissidents du rite grec, la Prusse en faveur des protestants : on se ménagerait ainsi le moyen d’avoir la main dans toutes les affaires du gouvernement intérieur de la République. Le choix n’était pas heureux pour la Prusse, et Frédéric le vit bientôt. Il y avait peu de protestants en Pologne, et il y avait beaucoup de grecs, unis ou non : la partie n’était pas égale pour les deux partenaires. Celui qui se sentit lésé voulut arrêter le jeu, mais il n’était plus temps : la Russie allait de l’avant. Frédéric essaya de brouiller les cartes : abandonnant la question des dissidents, il se rabattit sur celle des réformes constitutionnelles ; la Russie se déroba. Elle s’obstina à vouloir protéger les dissidents, laissant aux Polonais la liberté de changer leur Constitution à leur guise. Voilà où en étaient les choses à la fin de 1770 quand le frère de Frédéric, le prince Henri de Prusse, parut à Pétersbourg. Catherine avait conservé l’avantage, mais elle avait inutilement introduit un tiers dans une partie qu’elle pouvait fort bien jouer toute seule. Frédéric avait perdu la première manche, mais il espérait bien gagner la belle. Il la gagna. Voici comment.

Le prince Henri de Prusse n’avait aucunement pour mission, ainsi qu’on l’a supposé, de s’entendre avec le cabinet de Saint-Pétersbourg sur un partage de territoires polonais. Ni les instructions par lui reçues ni sa correspondance avec son frère ne portent trace d’un tel dessein. Il y est question non pas de partager, mais de pacifier la Pologne, où les empiètements un peu trop brusques de la domination russe ont provoqué une crise violente. Frédéric veut avoir la paix sur ses frontières. Il veut la paix partout, pour réparer ses forces épuisées. D’ailleurs, le projet du comte Lynar s’est tout récemment heurté à une réponse nettement déclinatoire. La Russie avait assez de territoires pour n’en demander à personne. Une seule fois, écrivant à son frère, le prince Henri en arrive à effleurer la question d’un « dédommagement » à obtenir pour la Prusse en Pologne, mais c’est pour reconnaître que la chose est difficilement négociable à la cour où il est. « Eh bien, répond le roi, il ne faut plus en parler. » Et on n’en parle plus. On parle, par contre, du rôle difficile que la Prusse, comme alliée de la Russie, aura à jouer en présence du conflit de cette dernière puissance avec la Porte ottomane, surtout si l’Autriche s’avise, comme elle fait mine, de prêter main-forte à la Turquie pour la défense des libertés polonaises. Frédéric déclare et fait déclarer par son frère qu’il ne risquera pas assurément de se mettre à dos l’Autriche et la France « pour une peau de martre zibeline ». Soudain, dans les premiers jours de janvier 1771, une nouvelle stupéfiante arrive à Saint-Pétersbourg : l’Autriche a occupé militairement deux starosties polonaises !

Voilà le coup de théâtre dénouant les situations compliquées, jetant l’action du drame dans une voie nouvelle, précipitant les événements. Voilà le fait capital de cette douloureuse histoire. Voilà le nœud des responsabilités qui y demeurent attachées.

On devine l’émotion du prince Henri. Il va trouver l’impératrice. Catherine affecte de prendre la chose gaiement. Elle plaisante avec un air enjoué l’avidité insatiable de la maison d’Autriche, mais, tout en riant, elle laisse tomber ces mots :

« Si ceux-là prennent, pourquoi tout le monde ne prendrait-il pas ? »

Et voilà la condamnation de la Pologne prononcée.

Pourquoi, en effet, la Prusse n’occuperait-elle pas de son côté l’évêché de Varmie ? C’est le comte Zahar Tchernichof à son tour qui pose la question. Et comme le Prussien hésite et n’ose se livrer, comme il invoque la parfaite correction de son frère, qui s’est borné à établir un cordon de troupes sur la frontière de la République, sans se permettre aucun empiétement, Catherine revient à la charge :

« Pourquoi ne pas empiéter ? »

Plus tard, dans ses entretiens avec le comte de Ségur, le prince Henri s’est attribué le mérite non pas seulement d’avoir relevé les insinuations ainsi mises en avant, mais de les avoir devancées et provoquées. Après quoi Catherine se serait écriée : « C’est un trait de lumière ! » Il s’est vanté ; sa correspondance, que nous venons d’analyser, le prouve. Le trait de lumière est venu de Catherine elle-même, et c’est l’Autriche qui a fait jaillir l’étincelle.

Notons qu’au premier moment Frédéric ne montre aucun enthousiasme pour l’idée, la fameuse idée naguère caressée par lui-même, qui lui revient ainsi de l’endroit où il l’avait envoyée, mais sous une forme nouvelle pour lui et pas assez séduisante encore. L’évêché de Varmie ? Que veut-on qu’il en fasse ? « Cela ne vaut pas six pfennigs. » Il désire avoir la paix et n’entend pas la compromettre pour des bagatelles. « Les acquisitions de l’Autriche ? Un district polonais ? Bagatelle encore que cela ! Il a autre chose à faire que de s’en occuper. Cela ne le regarde pas. »

Se moque-t-il de son frère en tenant ce langage dans les lettres qu’il lui adresse ? Peut-être. Probablement aussi il se donne le temps de préparer ses pièces et de sonder son terrain. Car, brusquement, à la date du 20 février 1771, il se ravise. Ce jour-là, il dicte à l’adresse du comte de Solms, son représentant à Pétersbourg, deux dépêches qui donnent sa véritable pensée. L’une contient ces mots : « N’oubliez rien, mais employez plutôt tous les moyens humainement possibles pour me faire obtenir quelque portion de la Pologne…, ne fût-ce qu’une parcelle. » L’autre est un projet complet de démembrement.

Et maintenant, il ne lâchera plus sa proie. La Russie aura beau vouloir reculer à son tour. Le comte Panine, c’est l’honneur de sa carrière, fera en vain entendre à Catherine la voix du véritable intérêt national. Il sera trop tard. S’appuyant sur la connivence de l’Autriche, Frédéric mettra son alliée au pied du mur : ou l’entente commune pour le partage, ou l’entente de la Prusse avec l’Autriche, pour la répression des ambitions russes aussi bien en Pologne qu’en Turquie. Catherine n’aura qu’à se soumettre ; mais c’est à l’Autriche, en dernière analyse, qu’elle devra cette nécessité, comme la Pologne lui devra son malheur. Après quoi Marie-Thérèse pourra pleurer à son aise sur la dure obligation « de déshonorer son règne », sauf à demander un supplément de territoire pour chaque crise de larmes. Frédéric avait jugé aussi que son déshonneur valait mieux que l’évêché de Varmie. Catherine, elle, garda les yeux secs. Mais sa correspondance avec Frédéric pendant les années 1771-1772, si intime qu’en soit la tournure, ne contient pas une seule allusion directe à l’œuvre qui est en train de s’accomplir. Le nom de la Pologne n’y est même prononcé jamais, bien qu’il en soit question toujours. On en parle à mots couverts, comme on parle entre siens d’un douloureux secret de famille. Et Frédéric lui-même, en dépit de son cynisme, respecte cette règle. La première mention des nouvelles limites de la malheureuse République, déjà démembrée, se rencontre dans une lettre de l’impératrice datée de 1774 déjà. Et cette lettre, par exception, n’est pas de la main de Catherine.

Le second et le dernier partage ne sont qu’une conséquence du premier. Nous l’avons dit : c’est l’engrenage. Le comte de Ségur a beau écrire en 1787 : « Ce qui est entièrement pour nous et ce dont j’ai la certitude, c’est que l’impératrice est décidée à ne plus souffrir aucun partage en Pologne. Celui qui a eu lieu et auquel elle a été forcée pour éviter la guerre en Allemagne est la seule action de son règne qui la tourmente et qu’elle se reproche. » Les remords de Catherine sont sincères vraisemblablement, et c’est sincèrement aussi que Patiomkine agite avec elle des projets qui ne vont pas à moins, la chose est bonne à noter, qu’à régler l’antique querelle avec la République démembrée, couper court à ses revendications et désarmer sa rancune, en lui offrant des agrandissements entre le Dniestr et le Boug. L’idée est du favori 7. En février 1788, l’impératrice annonce effectivement à ce dernier l’ouverture prochaine de négociations, dont son entrevue à Kaniof avec Poniatowski a probablement posé la base. Le 16 mai suivant, un projet de traité défensif est envoyé de Pétersbourg à Varsovie. Mais la Prusse, qui a pris pied en Pologne, proteste et prend ses mesures pour contrecarrer ces dispositions, et c’est elle qui, le 29 mars 1790, signe une alliance défensive avec la République. Catherine résiste encore. L’alliance prussienne n’est pour la malheureuse République qu’un traquenard, et c’est bien de Berlin cette fois que vient, en 1793, la proposition d’un second démembrement. Catherine écrit alors à Bezborodko :

« La proposition est incongrue, car, par cette belle proposition, nous nous attirerions non seulement tout l’odieux de la part des Polonais, mais, outre cela, nous agirions contre nos propres traités et notre garantie, eu égard à Dantzig spécialement. J’opine pour laisser tomber la proposition. » Mais la fatalité du mal accompli, die Flucht der bösen That, est sur elle. Bezborodko s’emploie à la convaincre que si ce qui reste de la Pologne n’est pas partagé entre les trois puissances intéressées à y réprimer l’esprit jacobin, cet esprit trouvera, par suite de l’affinité de la race et de la langue, un chemin ouvert pour se répandre en Russie. Une note du même ministre, envoyée au général gouverneur de la Lituanie, le prince Repnine, explique sa façon de comprendre l’esprit jacobin. La tendance des seigneurs polonais à affranchir leurs paysans en fait partie. Et Catherine se laisse persuader. Elle subit, d’ailleurs, à cette heure, d’autres influences néfastes. Le second partage n’est pas seulement un acte politique. Nous avons, croyons-nous, acquis le droit d’user de quelque franchise en invoquant ces souvenirs pénibles et d’appeler, au moins en passant, les choses par leur nom. Ce partage est surtout une curée. En un jour, au témoignage de Bezborodko lui-même, Catherine distribue 110 000 âmes de paysans dans les provinces annexées, représentant un capital d’environ 11 millions de roubles, en comptant 10 roubles l’âme d’un paysan.

Les écrivains russes arrivent aujourd’hui à reconnaître que dans les provinces polonaises à population mélangée, l’élément polonais s’est fortifié depuis leur annexion à la Russie, l’introduction du servage russe y ayant rattaché la masse des paysans jadis libres au culte de l’ancien régime, qui pour eux s’est trouvé représenter plus et mieux encore que la liberté politique 8.

C’est la morale de cette histoire.

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