‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 71 sur 98 · 1.1

1.1

Le comte Hordt, un Suédois servant dans l’armée prussienne, qui fut fait prisonnier par les Russes, a laissé sur son séjour à Pétersbourg des Mémoires intéressants. Les cinq premiers mois de ce séjour se passèrent dans une prison. C’était sous le règne d’Élisabeth. Pierre, en arrivant au pouvoir, fit délivrer le prisonnier et l’invita à dîner.

— Avez-vous au moins été bien traité dans votre captivité ? lui demanda l’empereur. Parlez sans crainte.

— Très mal, répondit le Suédois. On ne m’a même pas donné de livres.

À ce moment, une voix s’éleva, disant très haut :

— Cela est bien barbare !

C’était la voix de Catherine.

Nous essayerons ailleurs de dire ce qu’ont été les relations si souvent commentées déjà, mais assez peu connues encore, entre l’impératrice et les principaux ouvriers de sa renommée européenne. Voltaire et ses émules de gloire et d’adulation pour la « Sémiramis du Nord » réclament de nous une étude à part. Nous ne voulons nous occuper ici que de Catherine seule.

Elle aimait les livres. Elle l’a prouvé. On sait comment elle acheta la bibliothèque de Diderot. Dorat a célébré cette acquisition dans une épître en vers qui figure dans l’édition de ses Œuvres choisies, agrémentée d’une vignette où paraissent des Amours vêtus de fourrures et voyageant en traîneau. Diderot demandait 15 000 livres de son trésor. L’impératrice en offrit 16 000 et ajouta comme condition que le grand écrivain resterait jusqu’à sa mort dépositaire de l’objet vendu. Diderot devint ainsi, sans quitter Paris, bibliothécaire de la Grande Catherine dans sa propre bibliothèque. À ce titre, il eut une pension de 1 000 livres par an. Cela se passait en 1765. L’année d’après, la pension ne fut pas payée. C’était alors le sort, très commun, des pensions et des pensionnaires, même ailleurs qu’en Russie. Avertie par Betzki, Catherine fit écrire par lui à son bibliothécaire qu’elle n’entendait pas « que les négligences d’un commis pussent causer quelque dérangement à sa bibliothèque, et, pour cette raison, elle voulait qu’il fût remis à M. Diderot pour cinquante années d’avance ce qu’elle destinait à l’entretien et à l’augmentation de ses livres, et qu’après ce terme échu, elle prendrait des mesures ultérieures ». Une lettre de change de 25 000 livres accompagnait la lettre.

On imagine les transports d’enthousiasme dans le camp philosophique. Plus tard, la bibliothèque de Voltaire rejoignit dans les collections de l’Ermitage celle de Diderot. Ce fut Grimm qui, après la mort du patriarche de Ferney, négocia cette nouvelle acquisition avec madame Denis. Les conditions furent : une somme quelconque au gré de l’impératrice et une statue de Voltaire qu’elle placerait dans une des salles de son palais. Madame Denis comptait sur la générosité de Catherine tant vantée par l’illustre mort et par ses amis, et Catherine voulait, au dire de Grimm, « venger les cendres du plus grand des philosophes des outrages qu’il avait reçus dans sa patrie ». Les parents du grand homme, ses petits-neveux surtout, MM. Mignot et d’Hornoy, protestèrent contre une transaction qui lésait, pensaient-ils, leurs droits et aussi ceux de la France. M. d’Hornoy essaya même d’intervenir par la voie diplomatique. Mais l’impératrice tint bon. Les livres de Voltaire font partie aujourd’hui de la Bibliothèque impériale, à laquelle le palais de l’Ermitage les a cédés. Une salle spéciale leur est réservée. Au milieu se trouve la statue de Houdon, réplique de celle qui orne à Paris le foyer de la Comédie-Française. Il y a là environ 7 000 volumes, la plupart en demi-reliure à dos de maroquin rouge. Pas un qui ne porte des annotations de la main de Voltaire.

Il n’est pas besoin d’être français pour qu’en pénétrant dans cette salle, on soit saisi de ce sentiment indéfinissable que provoque en nous la vue des choses qui ne sont pas à leur place. Celle de ces reliques, monument d’une des plus grandes gloires de la patrie française, serait assurément ailleurs.

Ce ne furent pas cependant ces acquisitions qui formèrent l’appoint le plus considérable de la collection d’imprimés et de manuscrits assez imposante dont Catherine arriva à doter la Russie. Le roi Stanislas Poniatowski était, nous le savons, un homme lettré. Monté sur le trône, il chercha à satisfaire ses goûts et à les faire partager par ses concitoyens. La capitale de la Pologne en profita. Elle avait déjà une bibliothèque considérable fondée en 1745 par deux frères qui furent des savants distingués et de bons citoyens, les Zaluski. Poniatowski l’augmenta. En prenant possession de Varsovie, Catherine fit transporter le roi à Saint-Pétersbourg, et  la  bibliothèque  suivit  le  monarque  détrôné.  N’ayant  plus d’indépendance politique, les Polonais furent censés n’avoir pas aussi besoin de livres.

Ainsi Catherine aima les livres. Aima-t-elle également la littérature ? La question peut paraître singulière. Elle s’impose, on s’en convaincra bientôt. Le règne de Catherine correspond, dans l’histoire du développement littéraire en Russie, à une époque bien marquée. L’époque précédente, dominée par la grande figure de Lomonossof, s’en distingue nettement. Ce fut, tant que vécut Élisabeth et même quelques années après sa mort, une période d’absorption et d’assimilation en masse d’éléments étrangers. La culture européenne entrait dans la vie nationale par la porte, on pourrait dire par la brèche que Pierre le Grand avait ouverte à coups de hache. Une période de réaction et de lutte s’ensuivit. Le génie national submergé, froissé, opprimé, se révoltait et réclamait ses droits. Il finit par traiter en ennemies la littérature et la science étrangères. Le poète Derjavine et le journaliste satirique et penseur Novikof furent les héros de cette campagne d’affranchissement. Quel fut le rôle de Catherine dans cette crise ? Nous savons déjà ce qu’elle a fait de Novikof : elle a brisé sa plume et sa vie ; quinze années de forteresse furent le dernier prix donné par elle à ses travaux. Elle a traité Derjavine plus mal encore, elle en a fait un tchinovnik et un plat courtisan.

Cela a son explication. Catherine est une intelligence spécialement et pour ainsi dire exclusivement organisée pour la politique et le gouvernement des hommes. C’est une petite princesse allemande, qui, à l’âge de quatorze ans, est arrivée en Russie avec l’idée qu’elle serait un jour la maîtresse absolue de cet immense empire, et qui s’est appliquée consciencieusement à se préparer pour ce rôle-là, lequel, à en juger par les exemples qui s’offraient à ses yeux, n’avait rien de commun avec celui d’un Mécène littéraire. Par suite, toutes ses idées, comme tous ses goûts, demeurèrent subordonnés à cette conception précise de sa destinée et des droits comme des devoirs en dérivant. Ce qu’elle apprécie dans Voltaire, quand la renommée et les livres de Voltaire parviennent jusqu’à elle, ce n’est pas le charme du style — sait-elle seulement ce que c’est que le style ? — mais l’appoint que la prose, bonne ou mauvaise, de l’auteur, sa poésie, harmonieuse et imprégnée de sentiment ou sèche et ingrate à l’oreille, peuvent apporter au développement du programme gouvernemental qui s’esquisse vaguement dans son esprit. Elle n’a aucun sens de l’harmonie, et, en dehors de ses relations de famille et de ses fringales amoureuses, elle fait peu de cas du sentiment. À un moment, au début de son règne, un peu sous l’influence de ses lectures et beaucoup sous l’influence de son amie de quelques années, la princesse Dachkof, elle a souci de prendre part au mouvement artistique, scientifique et littéraire dont elle perçoit autour d’elle les sourds tressaillements. Elle se jette même dans la mêlée avec l’ardeur qu’elle porte en toutes choses. Elle se fait écrivain. Elle se fait journaliste. Mais nous savons déjà la lamentable banqueroute de ses idées libérales. Et ce qui arrive alors de ses idées arrive aussi de ses goûts. Tout l’amour qu’elle a jamais pu avoir pour les belles-lettres sombre dans ce désastre, où la gloire elle-même de Voltaire ne surnage pas.

Mais voyons d’abord ses goûts. Voltaire mis à part et hors pair, les lettres françaises, les seules qui lui soient familières jusqu’à une époque très avancée de sa vie, sont loin de la séduire dans leur ensemble. Elle fait son choix, et ce choix tombe principalement sur les œuvres de Le Sage, sur celles de Molière et du grand Corneille. Avant d’avoir connu et pratiqué Voltaire, elle a goûté Rabelais et même Scarron. Mais elle en est revenue, et il lui reste comme une espèce de honte d’avoir passé par là. Quant à Racine, elle ne le comprend pas, simplement. Il est précisément trop littéraire pour elle. Sa littérature à lui est de l’art pour l’art, et l’art pour l’art est pour Catherine un non-sens. Quand elle se met à son tour à écrire des comédies et des tragédies, elle ne songe pas un instant à faire œuvre d’artiste : elle fait de la critique, de la satire et encore et surtout de la politique. Elle s’attaque aux préjugés, aux vices qu’elle croit apercevoir dans les mœurs du pays, aux idées et même aux hommes qui la gênent. Elle fait la guerre aux martinistes et, occasionnellement, ainsi que nous l’avons vu, au roi de Suède. Sa littérature à elle n’est qu’une succursale de sa police et de sa puissance militaire. Sa rhétorique n’existe pas ; elle la remplace par sa logique et son autorité de samodierjitsa, commandant à quarante millions d’hommes. Elle fait cependant encore un choix isolé dans l’œuvre de Racine : elle adopte Mithridate. On devine pourquoi.

Pourtant, ses instincts batailleurs et ses intentions moralisatrices se heurtent, dans le milieu où elle vit, à des obstacles continuels. Son aventure avec Sedaine est caractéristique à cet égard. Sedaine lui a plu par sa gaieté simple et la facture leste de ses couplets, que la musique de Philidor mettait galamment en valeur. Cette élève de Montesquieu et de Voltaire avait du goût pour l’opérette. En 1779, elle s’avise d’utiliser, à sa façon, le talent du fécond et spirituel écrivain. Pourquoi ne composerait-il pas, à son intention, et pour être jouée à son théâtre de l’Ermitage, une comédie, qui serait le pendant de ses œuvres satiriques à elle ? Mis en demeure par Grimm, encouragé par Diderot, Sedaine s’exécute. Il envoie L’Épreuve inutile. « Dites-lui, écrit aussitôt Catherine à Grimm, que, s’il faisait, au lieu d’une, deux ou trois pièces, cent pièces, je les lirai toutes avidement. Vous savez qu’après la plume du patriarche, il n’y en a point que j’aime tant à suivre que celle de Sedaine. » Mais Betzki, qui a fait à haute voix la lecture de la pièce devant son auguste bienfaitrice, se montre beaucoup plus froid. Il donne à entendre « que cette pièce, représentée au milieu d’une cour, peinerait les assistants, et que le maître y joue un rôle peu important ». Catherine commence par repousser ces objections timorées ; elle entend faire jouer la pièce, « ne serait-ce que pour montrer qu’elle a plus de crédit chez elle que Raymond ». Betzki insiste ; il juge cette seconde épreuve non seulement inutile, mais dangereuse, et, finalement, l’impératrice adopte son avis. Elle fait dire à Sedaine qu’elle estime sa pièce « bonne et très bonne » ; elle lui fait tenir 12 000 livres pour le dédommager de sa peine, mais elle annonce que son chef-d’œuvre ne sera pas représenté « par précaution ». L’Épreuve inutile ne reçoit même pas les honneurs de l’impression. Nous ignorons s’il s’en est conservé un manuscrit.

Quelques années plus tard, quand un polémiste d’une autre envergure a paru sur la scène, devant un public surpris d’abord et effaré, mais bientôt séduit en grande partie et couvrant le scandale de la première heure par l’éclat de ses applaudissements, Catherine se range d’elle-même du côté de ceux dont l’œuvre nouvelle continue de blesser, de choquer ou d’effrayer les esprits :

« En fait de comédie, si j’en fais, écrit-elle, Le Mariage de Figaro ne me servira pas de modèle, car, depuis la lecture de Jonathan Wilde le Grand, je ne me suis jamais trouvée en plus mauvaise compagnie que dans celle de cette noce célèbre. C’est apparemment pour imiter la comédie des anciens qu’on a remis sur le théâtre ce goût-là qu’on avait cru purifié depuis. Les expressions de Molière étaient libres et sortaient d’une gaieté naturelle comme effervescence, ma sa pensée n’est jamais vicieuse, au lieu que dans cette pièce si courue le sous-entendu ne vaut rien continuellement, et cela dure trois heures et demie. Outre cela, c’est un tissu d’intrigues, où il y a un travail continuel et pas un brin de naturel. Je n’ai pas ri une seule fois à la lecture. »

Est-ce bien le mauvais ton qui l’effarouche dans l’œuvre de Beaumarchais et la licence de ses sous-entendus qui la blesse ? Elle a raconté elle-même une mésaventure qui lui est arrivée, au sujet de ses appréciations littéraires, et qui est faite pour nous éclairer à cet égard. Au cours de l’année 1778, elle a pris grand plaisir à la représentation d’une comédie de Paul Weidman, un auteur allemand obscur, intitulée Die Schöne Wienerin (La Belle Viennoise). « Trois jours de suite (c’est elle qui parle), je recommandais à tout le monde de l’aller voir. À la fin, dînant à la table ronde, faute de sujet à jaser, je dis à M. Bormann, mon chef de cuisine : —  Comment vous plaît Die Schöne Wienerin ? L’avez-vous vu ? — Oui, aber Gott weiss dass ist zu grob” (oui, mais, pardieu, c’est trop grossier). — Je voudrais que mon chef de cuisine eût le palais aussi fin et délicat que l’entendement », répliqua l’impératrice piquée.

Le Mariage de Figaro semble, d’autre part, fait pour désarmer les critiques adressées communément par Catherine aux pièces françaises de l’époque, qui, Sedaine mis à part, la font dormir, dit-elle, « parce que cela est froid comme glace et maniéré à périr. Il n’y a point de nerf ni de sel à cela ». Si elle ne veut pas dormir au théâtre, elle ne tient pas davantage à y pleurer. Elle fait changer sur la scène de l’Ermitage le dénouement de Tancrède, qui lui paraît trop sinistre. Elle n’aime pas « la tuerie ». Tancrède se porte bien à la chute du rideau et épouse Aménaïde. À cet égard, Beaumarchais ne la sert-il pas à souhait ? Aussi bien, croyons-nous, n’est-ce pas l’absence de « nerf » et de « sel », mais plutôt l’abondance et la saveur particulière de ces condiments qui l’offensent dans le langage de Figaro. Le moment est venu où le danger de certaines épreuves et l’utilité de certaines précautions frappent davantage l’esprit de Catherine. Le temps est proche où toute la littérature française contemporaine sera, de sa part, l’objet d’un jugement sévère équivalant à une proscription. En 1787, dans ses causeries avec le prince de Ligne, elle se targuera encore d’être « une Gauloise du Nord », mais elle ajoutera : « Je ne comprends que le vieux français et n’entends pas le nouveau. J’ai voulu apprendre de vos savants messieurs, et j’en ai fait l’expérience ; j’en ai fait venir ici quelques-uns ; j’ai écrit aux autres : ils m’ont ennuyée et ne m’ont pas compris, sauf mon bon ami Voltaire. » Voltaire lui reste, qui « l’a mise à la mode », comme elle dit, et « lui a beaucoup appris en l’amusant », et encore Corneille, « qui lui a toujours élevé l’âme ». Le reste ne vaut pas la peine d’être nommé. Et c’est à cette époque qu’elle commence aussi à faire des excursions dans la littérature allemande, qui, jusqu’à présent, est restée pour elle terre inconnue, étrangère, en dépit d’une origine dont l’élève de Herr Wagner dédaigne parfois de se souvenir, et barbare, oui, barbare, si bizarre qu’une semblable qualification accolée à la patrie intellectuelle de Lessing, de Schiller et de Goethe puisse paraître, par voie de comparaison avec la nouvelle patrie de l’ex-princesse de Zerbst. Mais l’ex-princesse de Zerbst ne connaît et ne doit jamais connaître ni Lessing, ni Schiller, ni Goethe. Elle ignore ces illustres contemporains de sa gloire et les ignorera encore, même après qu’elle se sera avisée, sur le tard, de s’intéresser au mouvement littéraire dont ils sont les chefs de file. Jusqu’au moment de sa mort, elle ne paraît pas soupçonner leur existence. C’est que là encore ce n’est pas de la littérature qu’elle cherche. Elle cherche de l’eau pour son moulin, qui est une machine à moudre les idées et les hommes, au gré de son ambition. Elle fait ainsi d’intéressantes découvertes. En 1781, elle met la main sur un poème héroï-comique de Maurice Thümmel, publié en 1764 sous le titre de Wilhelmine, traduit en plusieurs langues et lu dans toute l’Europe avec curiosité 1. C’est un pamphlet. En même temps, elle lit le roman de Nicolaï imité de Tristam Shandy : Vie et pensées du maître Sébastien Nothanker. C’est une satire : « Si je trouve beaucoup de livres allemands de cette façon, écrit-elle à ce propos, je planterai là les plantanes (sic) français du temps présent et me ferai une bibliothèque allemande, n’en déplaise à Sa Majesté Prussienne et à la dénigration (sic) qu’il a faite de la littérature allemande. » Elle veut bien, cependant, reconnaître que c’est Voltaire qui a appris aux Allemands à écrire. Nicolaï, à partir de ce jour, devient son auteur favori. L’Allgemeine deutsche Bibliothek remplace l’Encyclopédie. « Morgué, si tout cela n’est pas une archive de génie, de raison, d’ironie et de tout ce qu’il y a de plus égayant pour l’esprit et pour la raison, je ne m’y connais point. Cette littérature tudesque laisse tout le reste du monde grandement derrière elle et va à pas de géant. » Les phrases allemandes, intercalées dans sa correspondance avec Grimm, deviennent plus fréquentes. En juillet 1782, elle lui recommande la lecture d’un roman satirique — encore une satire ! — de Wieland (Geschichte der Abderiten). C’est tout ce qu’elle semble avoir jamais aperçu de l’œuvre du merveilleux poète. Encore y a-t-elle mis du temps, car le livre de Wieland a paru en 1773. « Les pauvres gens, dit-elle en allemand (on sait de qui elle veut parler), n’ont pas un seul livre à montrer qui s’approche de celui-là, depuis que mon maître est mort. »

Voilà où en sont ses connaissances littéraires, et voilà ce que vaut son jugement dans la matière. Elle lit cependant beaucoup, sans se préoccuper d’ailleurs jamais de mettre un ordre quelconque dans ses lectures ou de leur donner une direction. C’est le hasard en général qui guide son choix. Elle lit Corneille et Shakespeare, Molière et Gibbon, Cervantès et Diderot, l’abbé Galiani et Necker, Montesquieu et Pallas, La Harpe après Pindare et les fables indiennes de Lokman après Plutarque. Son jugement est-il entièrement sans valeur ? Non pas. Elle y fait voir une qualité maîtresse qui est à nos yeux, nous croyons bien l’avoir indiqué déjà, la maîtresse qualité de son esprit : son bon sens toujours. Et ce bon sens fait parfois des merveilles. En 1779, après la mort de Voltaire, elle insiste pour que les ouvrages de « son maître » soient publiés dans l’ordre chronologique « au fur et à mesure qu’ils sont sortis de sa tête ». Elle a une vive querelle à cet égard avec Grimm. Elle va jusqu’à admettre la nécessité de morceler les écrits, si l’écrivain a morcelé son travail, « pour que cela sorte de dessous la machine à imprimer comme cela est sorti de dessous sa plume. Autrement personne n’y comprendra rien ». Et ne prend-elle pas ainsi une avance de près d’un siècle sur des idées qui commencent à prévaloir aujourd’hui en matière de critique littéraire ?

Mais son métier à elle n’est pas de faire de la critique ; il est de gouverner la Russie, et le besoin de la Russie à cette époque n’est pas assurément de prendre le pas sur le reste de l’Europe dans la voie du progrès intellectuel et artistique ; il est de suivre, en comblant une distance énorme, ceux qui ont pris les devants, et de chercher à les rejoindre non pas sans doute en les imitant servilement, mais à coup sûr en s’inspirant d’eux pour le développement des ressources originales du génie national. Qu’a fait Catherine pour faciliter cette tâche, comme c’était son devoir et même son ambition aux jours radieux où elle acceptait le titre de « Sémiramis du Nord » et où Voltaire se disait persuadé que le soleil éclairant le monde des esprits avait changé de foyer ? Nous sommes de ceux qui pensent que la meilleure façon de protéger la littérature, dont puisse user un souverain, est de la laisser vivre en paix sans se mêler de ses affaires. Tel n’était pas l’avis de Catherine. Elle entendait affirmer, dans ce domaine, comme dans tous les autres, son initiative personnelle et faire preuve de toute-puissance. Elle prétendait vainement avoir l’« âme républicaine » ; la république des lettres se transformait à ses yeux en monarchie gouvernée par sa volonté despotique. A-t-elle cependant mis au jour une force, une gloire, ou seulement stimulé l’apparition d’une œuvre littéraire nouvelle, qui balançât le mérite et la réputation des écrivains dont le règne d’Élisabeth peut légitimement se réclamer dans l’histoire ? Nous ne le voyons pas. Aucun nom d’égale valeur n’est venu s’ajouter à ceux de Lomonossof et de Soumarokof, illustrés déjà sous le règne précédent. Catherine se borne à recueillir cet héritage et à l’exploiter, toujours pour le compte de ses intérêts personnels, très étrangers à l’art et à la littérature. Lomonossof, vieilli, lui sert d’enseigne, Soumarokof, avec ses imitations du théâtre français, qu’elle ridiculise, lui sert de repoussoir. Il y a peut-être en Derjavine l’étoffe d’un grand poète ; elle ne s’en doute pas, et elle fait si bien qu’il arrive à ne pas s’en douter lui-même. Felitsa, le poème qui consacre son renom littéraire, n’est qu’un pamphlet fait sur commande, panégyrique et satirique par égale moitié. Le panégyrique, bien entendu, est pour l’impératrice ; la satire est pour les personnages de sa cour, dont Catherine éprouve le besoin de chatouiller l’épiderme et auxquels elle s’empresse d’adresser des exemplaires de l’œuvre, après avoir souligné les passages qui les concernent. À la fin du règne, l’auteur de Felitsa n’est plus qu’un bouffon vautré dans les antichambres du favori, Platon Zoubof. Les rivaux sérieux de Lomonossof, ceux qui s’efforcent de réagir contre le courant d’importation étrangère par lequel Soumarokof est encore emporté, et aussi Kherasskof, en rimant sa Rossiade, et encore Bogdanovitch, en traduisant dans sa Douchenka les fadeurs inspirées depuis des siècles par les amours de Psyché ; Kniajnine, von Visine, Loukine, donnent au théâtre national quelques pièces intéressantes. Kniajnine écrit le Fanfaron, une comédie qui est restée classique dans la pure littérature russe, et avec Vadime à Novgorod il s’essaye au drame historique, puisé dans les sources vives de la tradition nationale. Von Visine, le Molière russe, ridiculise dans son Brigadier l’instruction des Trissotins moscovites, acquise par la lecture des romans français ; raille dans son Mineur les éducateurs de la jeunesse aristocratique, que l’on fait venir à grands frais de l’étranger. Mais ce théâtre national n’est pas celui de Catherine. Elle n’y va jamais, sauf dans les dernières années, où la fantaisie et plutôt la politique lui inspirent un goût passager pour la mise en scène des sujets empruntés à l’histoire du pays.

Au demeurant, la littérature, nationale ou autre, se sent si peu protégée par elle que les collaborateurs du Sobiessiednik, publication périodique fondée par la princesse Dachkof, n’osent pas y signer leurs articles, et que la certitude même d’avoir l’impératrice pour compagne de leurs travaux ne suffit pas à vaincre leurs répugnances à cet égard, ou à rassurer leur timidité. Ils n’ont pas tort si l’on songe au sort de ce prince Bielossielski, qui écrivit une si jolie Épître aux Français, s’attira une si flatteuse réponse de Voltaire sur les lauriers « jetés à ses compatriotes et retombant sur lui », et qui, ministre à Turin, fut rappelé et disgracié, sans autre crime que d’avoir de l’esprit, de le montrer dans ses dépêches et de tourner agréablement les vers. Kniajnine sut aussi ce qu’il en coûtait de cultiver le drame historique national. Son Vadime à Novgorod fut lacéré par ordre de l’impératrice et faillit être brûlé par la main du bourreau.

Une académie, fondée en 1783 sur le modèle de l’Académie française et sous l’inspiration de la princesse Dachkof, est le seul monument que la littérature russe doive à une souveraine à qui la Russie doit tant sous d’autres rapports. On confia à cette académie la mission de fixer les règles de l’orthographe, la grammaire et la prosodie de la langue russe, et d’encourager l’étude de l’histoire. Elle commença, bien entendu, par entreprendre un dictionnaire, auquel Catherine elle-même ne dédaigna pas de collaborer.

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