‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 82 sur 98 · 3.3

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Parmi les écrits pédagogiques de l’impératrice, la première place appartient à ceux qu’elle a rédigés pour l’éducation de ses petits-fils. En 1780, l’aîné ayant trois ans et le cadet deux ans seulement, elle s’en occupait déjà activement. Elle songeait à leur former une petite bibliothèque avec des écrits de sa composition. Elle faisait imprimer un premier recueil, comprenant un abécédaire, une espèce de catéchisme moral et deux de ses contes, ceux dont nous avons fait mention plus haut. Elle voulait y joindre une histoire russe élémentaire. Les notes publiées dans L’Interlocuteur devaient précisément servir à cet objet. Elle parlait constamment de sa « bibliothèque Alexandro-Constantinienne ». Son premier recueil recevait d’ailleurs dans sa pensée une destination plus générale : elle comptait le propager dans tout son empire, et donnait à son catéchisme moral un titre qui ferait fortune aujourd’hui en France. Elle l’appelait : Enseignement civique élémentaire. Elle inventait cent ans à l’avance l’éducation laïque de cette fin de siècle. Elle écrivait à ce propos à Grimm : « Tous ceux qui voient cela en disent le plus grand bien possible et disent que c’est bon pour petits et pour grands aussi. Cela commence par lui dire au nez qu’il est un marmot né nu comme la main, qui ne sait rien ; que tous les marmots naissent ainsi ; que par la naissance tous les hommes sont égaux ; que par l’étude ils diffèrent entre eux infiniment. » Elle annonçait, non sans fierté, qu’en quinze jours 20 000 exemplaires de son recueil avaient été vendus à Pétersbourg. Elle cherchait d’ailleurs à s’entourer de toutes les lumières possibles pour le perfectionnement de sa méthode pédagogique. Avant d’écrire son Instruction pour l’éducation de ses petits-fils, elle copiait de sa main celle que le roi Frédéric-Guillaume de Prusse avait donnée en 1729 au lieutenant von Rochow, en lui confiant l’élève indiscipliné qui fut plus tard Frédéric II. En 1781, Grimm lui envoyait Les Conversations d’Émilie, et aussitôt elle se prenait d’admiration pour le livre, pour les préceptes qu’elle y trouvait et pour l’auteur qu’elle ne connaissait pas encore. Elle écrivait à son confident : « Recevez bien de ma part, s’il vous plaît, l’auteur des Conversations d’Émilie ; j’emploie sa méthode avec l’aîné de mes petits-fils, et cela me réussit très bien. » L’auteur, on le sait, était madame d’Épinay, et « Émilie » était une personne vivante, en chair et en os : Émilie de Belsunce, petite-fille de madame d’Épinay, élevée par elle. Ce fut le point de départ de l’intérêt que Catherine porta à cette famille, qui devint, du reste, plus tard la famille adoptive du « souffre-douleur » impérial. Nous reviendrons ailleurs sur ce sujet, en parlant des relations de la souveraine avec ses correspondants.

Catherine, nous l’avons dit déjà et nous aurons occasion de le redire, fut la meilleure, la plus affectueuse des grand-mères. De 1780 à 1784, elle joua véritablement auprès de ses petits-fils le rôle de maîtresse d’école, et souvent, le sentiment profond qui l’animait lui servant peut-être de guide, elle rencontrait, en ce qui concernait leur éducation personnelle, d’excellentes inspirations. Grimm s’inquiétant de ce qu’on devait ou ne devait pas leur enseigner, elle répondait à ses observations : « Pour M. Alexandre, laissez-le à lui-même. Pourquoi voulez-vous qu’il pense et qu’il sache absolument comme on a pensé ou ce qu’on a su avant lui ? Apprendre n’est pas difficile, mais il faut, selon moi, que la tête et la faculté d’un enfant soient développées avant de l’étourdir par les fatras passés, et de ces fatras il faut apprécier quoi lui présenter : mon Dieu (ceci est en allemand), ce que la nature ne fait pas, aucun enseignement ne peut le faire, mais l’enseignement étouffe souvent l’esprit naturel. » Elle revenait encore deux années plus tard sur cette idée, qu’à son ordinaire elle avait tort d’exagérer : « Il y a une tournure de profondeur singulière qui germe dans la tête de ce marmot (le futur empereur Alexandre Ier), et, avec cela, il est d’une grande gaieté ; aussi ai-je grand soin de ne l’appliquer à rien : il fait ce qu’il veut, on ne l’empêche qu’à se faire du mal et aux autres. »

Il y a d’excellentes choses aussi dans l’Instruction, dont nous avons fait mention plus haut et dont, après l’avoir fait imprimer, Catherine distribuait à tout venant des exemplaires qui se trouvaient toujours en nombre sur sa table de travail. Suivre et favoriser la fantaisie des enfants au milieu de leurs jeux, pour découvrir leurs penchants ; les empêcher de devenir paresseux d’esprit ou de corps ; éveiller en eux l’amour du prochain et le sentiment de la pitié ; éviter de se moquer d’eux ; leur inspirer au contraire de la confiance en eux-mêmes ; ne pas chercher à se faire craindre d’eux pour ne pas en faire des poltrons : tout cela est parfait et indique un instinct psychologique très sûr et très fin.

Malheureusement, au cours de l’année 1784, une catastrophe détourna Catherine des soins si tendres et si intelligents qu’elle prodiguait aux jeunes princes en qui, dans sa conviction (Paul ne comptant pas ou comptant comme un embarras et un danger), reposait l’avenir de la Russie. Et cette catastrophe, hélas encore !, c’était la mort de Lanskoï. La grand-mère et la maîtresse d’école avaient disparu. Il ne restait plus qu’une femme, une quinquagénaire, pleurant la perte de son amant ! Celle-ci devait bientôt se consoler et retrouver toute sa gaieté. Mais dans les années qui suivirent il y eut précisément, le successeur de Lanskoï, le beau et fringant Mamonof, étant de la partie, trop de gaieté, de dissipation et de fol étourdissement dans la vie de Catherine pour que la pédagogie pût y trouver une place. Un maître d’école remplaça la grand-mère. Ce fut, par bonheur, La Harpe.

Le zèle de la souveraine pour l’éducation nationale elle-même subit, à partir de cette époque, un sensible refroidissement. Le prince Dolgoroukof a affirmé, dans ses Mémoires, avoir vu chez un petit-fils du comte Pierre Saltykof, qui fut gouverneur de Moscou, une lettre de Catherine adressée à ce dernier où, à propos d’un projet d’école populaire repoussé par elle, elle écrivait ces mots : « Il ne faut point donner d’instruction au bas peuple ; quand il en saura, Monsieur le maréchal, autant que vous et moi, il ne voudra plus nous obéir comme il nous obéit aujourd’hui. » L’authenticité de cette lettre nous paraît suspecte. Pierre Saltykof est mort en 1773, et, à cette époque, les idées de Catherine ne correspondaient encore en aucune façon à cette théorie, si brutalement exprimée, d’obscurantisme officiel. Mais nous ne voudrions pas soutenir que la pensée à laquelle on a ainsi attribué une date trop précoce n’ait pas été, en cette matière, la dernière pensée des dernières années du règne de la grande souveraine ; une pensée de derrière la tête, tout au moins, correspondant à l’emportement furibond de la campagne antirévolutionnaire.

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