‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 86 sur 98 · 1.3

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Au-dehors, la vie de l’impératrice a offert peu de matière à la chronique, bienveillante ou non. Les grands voyages qui ont fait époque dans son histoire, comme celui de Crimée, mis à part, elle se confinait volontiers dans l’enceinte de ses vastes et luxueuses résidences. Quelquefois, à l’époque du carnaval, par une belle journée ensoleillée, on la voit faire des promenades plus lointaines. Trois grands traîneaux attelés de dix ou douze chevaux l’emportent alors avec son entourage ordinaire. À chacun de ces traîneaux on en attache par-derrière, avec des cordes, une douzaine de plus petits, où s’entassent pêle-mêle les dames et les messieurs de la cour, et cette étrange cavalcade s’ébranle au galop. On va dîner dans les environs de la capitale, au palais de Tchesmé ; on pousse, en traversant la Neva, jusqu’à Gorbilevo, villa impériale où se trouvent installées des montagnes russes, et l’on revient au palais de Tauride pour souper. À une de ces excursions, après avoir dîné et avoir repris sa place dans un des grands traîneaux où elle se tient seule, Catherine s’avise de demander à son écuyer si les cochers et les laquais qui l’accompagnaient ont mangé aussi. Sur la réponse négative de l’écuyer, elle descend du traîneau. « Ces gens ont besoin comme nous de dîner », dit-elle. Et, comme il n’y a pas de repas préparé pour eux, elle attend patiemment que ce soit fait et que la faim des pauvres domestiques soit apaisée.

Mais ces escapades sont rares. La souveraine n’aime pas à se faire voir trop souvent, ailleurs que dans son palais, au milieu de la mise en scène décorative qui l’y entoure ; elle redoute d’amoindrir son prestige d’idole. Un jour qu’elle a eu mal à la tête et qu’une promenade au grand air lui a fait du bien, le mal étant revenu le lendemain, on lui propose de recommencer. « Et que dirait le peuple, répond-elle, si deux jours de suite il me voyait dans la rue ? » Deux fois, au cours de l’hiver, elle va au bal masqué. Ceux qu’elle invite à l’y accompagner trouvent à la cour des costumes et des masques. D’ordinaire, dans ces occasions, pour mieux garder l’incognito, Catherine monte dans un carrosse autre que le sien. Volontiers aussi elle revêt un costume masculin et se plaît à intriguer, en marivaudant avec elles, les jolies femmes dont elle réussit à dépister la curiosité. Sa voix, un peu grosse, se prête à ce déguisement. Une de celles dont elle échauffe ainsi l’imagination en poussant très loin sa conquête imaginaire se pique si fort au jeu qu’elle finit par arracher violemment le masque du mystérieux cavalier. Catherine s’en montre fort irritée, mais elle se borne à reprocher à la trop sensible belle d’avoir manqué aux conventions en usage dans les fêtes de ce genre.

Elle n’accepte guère d’invitations. Le fastueux prince de Tauride, le comte Razoumofski, le prince feld-maréchal Galitzine, les deux Narychkine, la comtesse Bruce et madame Batiouchkine sont à peu près les seules personnes qui ont quelquefois l’honneur de l’avoir pour hôte. Mais, le plus souvent, elle ne se fait pas annoncer, jouissant de l’embarras que cause son apparition imprévue.

Au printemps elle quitte le palais d’hiver pour le palais de Tauride, quand cette magnifique demeure, bâtie par Patiomkine, a été rachetée par elle à l’opulent favori. Elle s’y transporte d’habitude le dimanche des Rameaux et y fait ses dévotions de Pâques. Elle y séjourne jusqu’au mois de mai, époque où elle va retrouver les ombrages de Tsarskoïe Selo. Cette installation qu’elle a créée et qui remplace les résidences de Peterhof et d’Oranienbaum, auxquelles de trop lugubres souvenirs sont attachés, est l’endroit où elle se plaît le mieux. Là, plus de réceptions, plus de cérémonial de cour, plus d’audiences ennuyeuses. Les affaires mêmes y sont en quelque sorte suspendues, ou du moins réduites au strict nécessaire. Levée à six ou sept heures, l’impératrice commence sa journée par une promenade. Légèrement vêtue, une canne à la main, elle parcourt ses jardins. La fidèle Pierekousihina, un valet de chambre et un piqueur l’accompagnent seuls. Mais la famille Anderson est, bien entendu, aussi de la partie, et la présence de la souveraine est signalée au loin par les jappements joyeux de la bande qui folâtre devant elle sur les gazons. Catherine s’occupe avec passion de jardinage, et la plantomanie, comme elle appelle ce goût, rivalise dans ses préférences avec la bâtisse. Elle suit d’ailleurs, à cet égard, la mode du temps :

« J’aime à la folie présentement, écrit-elle en 1772, les jardins à l’anglaise, les lignes courbes, les pentes douces, les étangs en forme de lacs, les archipels en terre ferme, et j’ai un mépris profond pour les lignes droites. Je hais les fontaines qui donnent la torture à l’eau pour lui faire prendre un cours contraire à la nature ; en un mot, l’anglomanie domine dans ma plantomanie. » Et cinq ans plus tard : « Je fais souvent enrager mes jardiniers, et plus d’un jardinier allemand m’a dit dans sa vie : Aber, mein Gott, wass wird dass werden ! J’ai trouvé que la plupart n’étaient que de pédants routiniers : les écarts de la routine que souvent je leur propose les scandalisent, et, quand je vois que la routine est la plus forte, j’emploie le premier garçon jardinier docile que je trouve sous la main. Il n’y a personne que ma plantomanie fait plus rire que le comte Orlof. Il m’épie, il m’imite, il se moque de moi, il me critique, mais, en partant, il a fini par me recommander son jardin pour cet été, et c’est moi cette année qui vais y faire des incartades à ma façon. Sa terre est toute proche de celle-ci ; je suis très fière de ce qu’il a reconnu mon mérite jardinier. »

Les jardins de Tsarskoïe sont publics. Un jour, assise sur un banc avec la Pierekousihina, Catherine voit passer un homme, un citadin de Pétersbourg, qui, apercevant les deux vieilles femmes et ne reconnaissant pas la souveraine, les enveloppe d’un regard méprisant et poursuit son chemin en sifflant. La Pierekousihina est indignée, mais Catherine la reprend : « Que veux-tu, Maria Savichna, il y a vingt ans cela ne nous serait pas arrivé ; nous avons vieilli : c’est notre faute. »

Sa promenade achevée, à neuf heures, la souveraine se met au travail, et jusqu’à six heures du soir, le reste de la journée s’écoule à peu près comme à la ville, sauf qu’il vient moins de fonctionnaires et de gens à grimoire ennuyeux, et que l’entourage intime est plus réduit. À table paraissent parfois un ou deux convives appelés de la capitale. À six heures, nouvelle promenade, cette fois en plus nombreuse compagnie, mais dans la plus entière liberté. Les petits-enfants de l’impératrice jouent sous ses yeux aux barres, le comte Razoumofski jugeant les points contestés. S’il pleut, Catherine réunit son monde dans la fameuse galerie vitrée à colonnade où se trouvent les bustes des grands hommes anciens et modernes pour lesquels elle a une admiration particulière.

Les ministres étrangers sont admis parfois à partager les plaisirs de cette villégiature impériale. Le comte de Ségur, qui eut cet honneur, raconte ainsi les souvenirs qu’elle lui a laissés :

« Catherine II eut l’extrême bonté de me montrer elle-même toutes les beautés de cette magnifique maison de plaisance dont les eaux limpides, les frais bocages, les pavillons élégants, la noble architecture, les meubles précieux, les cabinets lambrissés en porphyre, en lapis-lazuli, en malachite avaient un air de féerie et rappelaient aux voyageurs qui les admiraient les palais et les jardins d’Armide… La liberté complète, la gaieté de la conversation, l’absence de tout ennui et de toute gêne auraient pu me faire croire, en détournant mes regards de la majesté imposante du palais de Tsarskoïe Selo, que j’étais à la campagne chez les particuliers les plus aimables… M. de Cobenzl y montrait la plus intarissable gaieté, M. Fitz-Herbert un esprit fin et orné, le général Potemkine une originalité qui le rendait toujours nouveau, même dans ses fréquents moments d’humeur ou de rêverie. L’impératrice causait familièrement sur tous les sujets, hors la politique ; elle aimait à entendre des contes, se plaisait elle-même à en faire, et, si par hasard la conversation languissait un peu, le grand écuyer Narychkine, par des folies un peu bouffonnes, rappelait inévitablement le rire et les saillies. Catherine travaillait presque toute la matinée, et chacun de nous était libre alors d’écrire, de lire, de se promener et de faire enfin tout ce qui lui convenait. Le dîner, peu nombreux en mets et en convives, était bon, simple, sans faste ; l’après-dînée était employée à jouer, à causer. Le soir, l’impératrice se retirait de bonne heure, et nous nous réunissions alors, Cobenzl, Fitz-Herbert et moi, ou chez l’un de nous, ou dans l’appartement du prince Potemkine. »

Catherine se reposait dans cette douce retraite des fatigues de son métier, de celles surtout que lui donnait la représentation obligatoire dans les fêtes et les cérémonies de la cour. Ce que furent ces fêtes pendant son règne et quel éclat elle sut leur donner, nous essayerons de le dire un jour. Nous devons ici même à nos lecteurs quelques mots sur les soirées si célèbres de l’Ermitage. Par l’amplitude de ses proportions, la magnificence de sa décoration intérieure, le palais ainsi appelé ne répondait guère à son nom. Une suite de salons et de galeries conduisait à une salle de spectacle circulaire, réduction de l’antique théâtre de Vicence. Les réceptions étaient de trois espèces différentes : les grandes, les moyennes et les petites. Aux premières étaient admis généralement tous les personnages de distinction et les ministres étrangers. Les bals y alternaient avec les spectacles où se produisaient tous les artistes en renom : Sarti, Cimarosa, Paisiello dirigeaient l’orchestre ; Biotti, Puniani, Dietz, Lulli, Michel montraient leurs talents sur divers instruments ; la Gabrielli, la Todi, le baryton Marchesi, le ténor Majorletti chantaient ; dans la pantomime brillaient : Pic, Rossi, Santini, Canucciani. Après les concerts, les opéras italiens, venaient les représentations de comédies ou de drames russes ; on applaudissait alors : Volkof, Dmitrefski, Choumski, Kroutitski, Tchernikof, Sandounoff, la Trepolskaïa. La comédie et l’opéra français avaient aussi leur place avec Sedaine, Philidor, Grétry, dont les œuvres rencontraient d’élégants interprètes, tels que le célèbre Aufresne. Au bal, chaque dame avait deux cavaliers qui soupaient avec elle. Après le souper, on dansait encore une polonaise et l’on se retirait avant dix heures.

Les réceptions moyennes ne différaient des grandes que par le nombre plus restreint des invités.

Tout autre était le caractère des petites réceptions. N’y paraissaient régulièrement que les membres de la famille impériale et quelques intimes triés sur le volet : une vingtaine de personnes en tout. Une invitation adressée à un étranger devenait un signe de faveur exceptionnelle, auquel on attachait le plus grand prix. À l’orchestre, quand il y avait spectacle, ce qui était le cas le plus fréquent, on ne voyait parfois que trois ou quatre musiciens de choix : Dietz avec son violon, Delfini avec son violoncelle, Cardon avec sa harpe. Le spectacle terminé, on faisait ce qu’on voulait. Dans les salons ouverts aux invités, il n’y avait plus réellement « un soupçon d’impératrice », ainsi qu’on l’a fait dire au baron Grimm, dans un passage de ses Mémoires, aussi peu exacts d’ailleurs, en général, qu’on doit les croire peu authentiques. Aux murs un règlement est affiché : il interdit, entre autres choses, de se lever devant la souveraine, même si, étant assis, on la voit venir à soi, et qu’ayant entamé une conversation, elle veuille la continuer en restant debout. Défense d’avoir l’air de mauvaise humeur, d’échanger des paroles blessantes, de dire du mal de qui que ce soit. Défense de se souvenir des querelles et des inimitiés qu’on peut avoir au-dehors : on doit les laisser à la porte, avec son épée et son chapeau. Défense encore de mentir et de radoter.  Une amende de dix kopecks, que l’on recueille dans un tronc et dont le produit est destiné aux pauvres, frappe les contrevenants. Bezborodko fait office de caissier. Parmi les habitués, il en est un qui, par un retour d’inepties continuel, met à tout instant le caissier dans le cas de lui présenter sa tirelire. Un jour que ce fâcheux s’est retiré avant les autres convives, Bezborodko dit à l’impératrice qu’elle devrait lui interdire l’entrée de l’Ermitage, sans quoi il ne peut manquer de se ruiner en amendes. « Laissez, répond Catherine ; après avoir passé la journée à écouter vos rapports et ceux de vos collègues, j’ai besoin de repos, et le radotage même m’est agréable. » « Alors, Matouchka, réplique Bezborodko, venez chez nous, au premier département du Sénat, vous serez servie chaque fois à souhait 1. »

Les petits jeux font fureur dans ces réunions, Catherine assumant le rôle de boute-en-train, excitant la gaieté de ses convives et autorisant toutes les libertés. Les gages perdus sont : un verre d’eau à boire d’un trait, un passage de la Télémachide (de Trediakofski) à réciter sans bâiller, etc. On finit la soirée par une partie de cartes. Souvent, au milieu d’un robre, on interrompt la souveraine pour lui rappeler un gage qu’elle doit acquitter. « Que dois-je faire ? » demande-t-elle docilement. « Vous asseoir par terre, Matouchka. » Elle obéit aussitôt.

Tout cela est fort éloigné encore des visions d’orgie qui ont hanté l’esprit des contemporains. D’une certaine manière, il est vrai, Catherine a favorisé le travail des imaginations, qui s’est donné carrière dans cette voie, au détriment de sa gloire. Elle a eu de bonne heure et elle a conservé toujours des allures et des façons d’agir peu communes parmi les souverains. En 1763, le baron de Breteuil, au moment de quitter son poste, recevait d’elle le billet suivant, dont le style était fait pour surprendre un diplomate habitué aux formes cérémonieuses en usage dans les cours :

« M. le baron de Breteuil aura la bonté de se rendre à la chaumière, sur la beauté de laquelle il a promis de garder un secret éternel, dimanche à onze heures du matin, et, s’il le veut bien, il y restera jusqu’après le souper sous prétexte de rendre visite au comte Orlof. »

Le billet, sans date et sans signature, était de la main de l’impératrice. La chaumière, dont il parlait, était une maison de plaisance nouvellement installée dans les environs de Moscou. Breteuil fit la réponse suivante : « Le baron de Breteuil renouvelle ses serments sur le secret inviolable de la chaumière, où on lui fait la grâce de vouloir bien l’admettre publiquement dimanche à onze heures. Il s’y rendra, pénétré de reconnaissance, de respect, et il profitera de la permission flatteuse d’y rester toute la journée, mais M. le comte Orlof voudra bien qu’il ne s’en tienne pas au prétexte de lui rendre visite. »

On dirait ces lignes écrites sous la dictée de madame de Breteuil. Mais si celle-ci a vu, en effet, dans l’invitation de la souveraine quelque intention suspecte, elle fut bien abusée et son mari bien attrapé quand il eut su à quoi s’en tenir.

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