1.2
Voilà un train de vie bien tranquille, et le tableau que nous venons d’en faire s’accordera peut-être difficilement, dans l’esprit du lecteur, avec les images bien différentes qu’une légende, très accréditée, nous devons en convenir, a pu y avoir fixées. Nous nous sommes attaché, cependant, à consulter les meilleures sources ; mais nous apercevons une explication fort naturelle de l’écart qui a pu se produire, à cet égard, entre l’histoire et la légende. Celle-ci s’est inspirée, d’une part, de ce qu’il y a eu de répréhensible, en effet, et de propre à justifier les suppositions les plus malveillantes dans un des côtés de la vie intime de la souveraine, sur le compte duquel nous nous expliquerons plus tard. Légende et malveillance se sont, d’autre part, saisies de certaines périodes de dissipation qui ne furent cependant qu’accidentelles et passagères dans l’histoire de la grande impératrice, comme celle qui suivit la grande crise de désespoir après la mort de Lanskoï. L’existence habituelle de Catherine apparaît dans un jour très différent, et, si l’on consent à jeter le voile sur certains plaisirs, qui, d’ailleurs, n’ont jamais troublé, d’une façon permanente, l’équilibre harmonieux de ses facultés, ni le programme savamment conçu de ses occupations, les autres distractions, qui s’y associaient, n’ont eu rien que de très paisible et de très innocent. Ceux qui, s’en fiant à certains rapports, se sont figuré cette existence comme une orgie continuelle seraient bien en peine d’indiquer un fait précis justifiant une telle conception. L’histoire n’est en mesure d’en enregistrer aucun. Mais l’histoire est-elle bien renseignée ? Les dehors plus ou moins édifiants que montra la vie privée de l’impératrice ne cachèrent-ils pas des dessous autrement scandaleux ? Les palais de Saint-Pétersbourg et de Tsarskoïe Selo, les appartements de l’Ermitage n’eurent-ils pas des coins d’ombre discrète, protégeant des passe-temps plus inavouables ? Nous ne le croyons pas, pour des raisons qui tiennent tant au caractère de Catherine qu’à l’organisation même de sa vie intime : par un certain côté, celle-ci constitua bien un scandale, mais un scandale officiel, cyniquement, si l’on veut, mais franchement avoué. L’impératrice s’est chargée, du reste, elle-même de donner, non en paroles, mais en actions, un démenti éclatant à la plupart des accusations infamantes qui, de son vivant, s’attaquèrent à sa renommée. L’Anglais Harris écrivait en janvier 1779 : « L’impératrice devient de jour en jour plus déréglée et plus dissipée, et sa société est composée de ce qu’il y a de plus bas parmi ses courtisans ; la santé de Sa Majesté est certainement éprouvée par la vie qu’elle mène… » Et le Foreign Office en concluait-il que la souveraine, « épuisée par la débauche », n’avait plus que quelques moments à vivre, l’Europe entière ne tardait pas à apprendre, un peu à ses dépens, que Catherine demeurait bien vivante, saine de corps et d’esprit. Jamais elle ne s’est mieux portée, physiquement et moralement, qu’à cette époque.
Catherine fut certainement une lascive, une débauchée si l’on veut encore ; elle n’eut rien d’une bacchante. Amoureuse insatiablement autant qu’ambitieuse sans bornes, mais assujettissant ses amours, comme son ambition, à certaines règles de conduite, dont elle sut ne jamais se départir. Les favoris ont occupé une large place dans son palais et dans toute l’économie matérielle, morale, politique même de sa vie ; mais la souveraine y a toujours gardé la sienne, et même, si bizarre qu’en paraisse l’affirmation, la femme de foyer paisible et douce.
Catherine aima passionnément les enfants ; elle se plaisait à jouer avec eux. C’était un de ses passe-temps préférés. Dans une lettre adressée à Ivan Tchernichof, en 1769, elle se met en scène elle-même, avec sa compagnie habituelle des heures de loisir, et nous la voyons, elle, Grégoire Orlof, le comte Razoumofski et Zahar Tchernichof, le frère d’Ivan, en joyeuse partie avec le petit Markof, que la souveraine vient d’adopter, gambadant, se roulant par terre, faisant mille folies et riant aux larmes. Le petit Markof, alors âgé de six ans, est remplacé plus tard par le fils de l’amiral Ribeaupierre. Celui-ci est lent à s’apprivoiser, s’étant mis dans sa petite cervelle de gamin farouche toute sorte d’idées sinistres, celle, entre autres, qu’on ne l’a appelé au palais que pour lui couper la tête. Mais Catherine fait si bien qu’il finit par prendre confiance. Elle lui découpe des images, elle lui fabrique des jouets. Un jour, elle arrache un ruban de sa collerette, pour figurer les rênes d’un attelage découpé, à son intention, dans un morceau de carton. Elle le garde auprès d’elle des heures entières, le renvoie quand on vient lui parler affaires, puis le rappelle ; à cinq ans, elle le fait officier de sa garde. Il n’est pas le seul, du reste, à être ainsi privilégié : deux petits Galitzine, quatre petits-neveux de Patiomkine, le fils du feld-maréchal, comte Saltykof, le fils de l’hetman Braniçki, le jeune comte Chouvalof, celui qui, plus tard, accompagna Napoléon à l’île d’Elbe, et le jeune Valentin Esterhazy partagent cette dernière faveur. Le petit Ribeaupierre grandit dans les appartements de Sa Majesté jusqu’à l’âge de onze ans. En le congédiant alors, Catherine veut qu’il lui écrive, et elle répond de sa main à la lettre qu’il lui adresse. Mais sa lettre à elle est si remplie de ratures — elle ne s’est pas donné la peine, cette fois, de recommencer son travail — qu’elle la fait transcrire par son secrétaire Popof, qui restitue plus tard l’original au destinataire. Catherine y cite comme étant de Voltaire les vers :
... dans les âmes bien nées
La valeur n’attend pas le nombre des années.
Dans ses Souvenirs, Ribeaupierre parle aussi d’un portrait de Catherine, reçu par lui quand il avait neuf ans. L’impératrice lui ayant demandé alors s’il en possédait un déjà, comme il secouait la tête d’un air désolé :
« Et tu dis que tu m’aimes ! » s’exclamait-elle.
Aussitôt elle faisait apporter un de ses portraits, celui au bas duquel le comte de Ségur avait écrit en 1787 les vers bien connus. L’enfant voulut aussitôt emporter son trésor dans la maison paternelle. On fit avancer un carrosse de la cour. Il plaça gravement le tableau au fond de la voiture, et s’assit lui-même par-devant. Ce trait charma Catherine. La place du petit Ribeaupierre à la cour était fort enviée et devint, à son départ, l’objet de nombreuses compétitions. Zoubof essaya d’y introduire le petit Valentin Esterhazy. Mais l’impératrice s’aperçut bientôt que ce nouveau compagnon ne faisait que répéter devant elle des leçons plus ou moins bien apprises. Il rapportait des détails navrants sur la misère qui régnait dans la maison de ses parents, se plaignait de ne porter que des chemises de toile grossière. Un jour, il lui arriva de laisser échapper un bruit incongru.
« Enfin, s’écria Catherine, j’ai entendu quelque chose de naturel ! »
Le petit Valentin n’eut pas le succès de ses prédécesseurs.
Après les enfants, nous n’osons pas dire avant, mais ce serait peut-être plus exact, les chiens et les bêtes en général jouent dans la vie intime de Catherine un rôle considérable. La famille de sir Tom Anderson est certainement de toutes les familles de l’Empire celle dont la situation à la cour demeure le plus solidement établie. En voici l’énumération dans une lettre de la souveraine :
« À la tête se trouve le chef de la race, sir Tom Anderson, son épouse, duchesse Anderson, leurs enfants : la jeune duchesse Anderson, M. Anderson et Tom Thomson : celui-ci s’est établi à Moscou sous la tutelle du prince Volkonski, gouverneur général de la ville. Il y a encore, outre ceux-ci, dont la réputation est faite, quatre ou cinq jeunes gens, qui promettent infiniment et qu’on élève dans les meilleures maisons de Moscou et de Pétersbourg, comme par exemple dans celles du prince Orlof, de MM. Narychkine, chez le prince Toufiakine. Sir Tom Anderson a épousé en secondes noces mademoiselle Mimi, qui depuis ce temps a pris le nom de Mimi Anderson. Mais jusqu’ici il n’y a pas de lignée. Outre ces légitimes mariages (puisqu’il faut dire les défauts comme les vertus des gens dans leur histoire), M. Tom a eu plusieurs attachements illégitimes : la grande-duchesse a plusieurs jolies chiennes qui lui ont mis martel en tête, mais jusqu’ici aucun de ses bâtards n’a paru, et il y a apparence qu’il n’y en a pas ; quoi qu’on en dise, ce sont des calomnies. »
Dans une autre lettre, où Catherine fait part à son confident du chagrin que lui a causé la mort de la grande-duchesse, première femme de Paul, nous trouvons encore ce passage, qui, à cette place, est d’un effet singulier :
« J’ai toujours aimé les bêtes ; (…) les animaux ont beaucoup plus d’esprit qu’on ne leur en suppose, et, si jamais bête a droit de parler, c’est sir Tom Anderson. La société déjà lui plaît, et particulièrement celle de sa propre famille. Il choisit de chaque couvée les plus spirituels et s’en amuse. Il les élève, leur fait adopter ses mœurs et ses coutumes ; dans le mauvais temps, où tout chien est enclin à dormir, il jeûne et empêche les moins expérimentés que lui à manger (sic). Si malgré lui ils se donnent de l’indigestion et qu’il les voit vomir, il grogne, il les gronde. S’il trouve de quoi les amuser, il les avertit ; s’il trouve quelque herbe qui convient à leur état, il les y mène. Voilà bien des indices que j’ai vus cent fois de mes yeux. »
Et plus loin :
« Votre n∘ 29 (Catherine a adopté pour sa correspondance avec Grimm un système de numérotage, très nécessaire pour l’empêcher de s’y égarer) est arrivé deux jours après vos gants (Grimm fait aussi les emplettes de Sa Majesté), qui, depuis le moment de leur déposition dans ma chambre, traînaient sur un grand sopha turc, où ils amusaient infiniment les petits-fils de sir Tom Anderson, et surtout lady Anderson, qui est une jeune merveille de cinq mois, et, à cet âge, elle réunit en elle toutes les vertus et tous les vices de toute son illustre race. Déjà à l’heure qu’il est elle déchire tout ce qu’elle trouve, s’élance et mord les jambes de ceux qui entrent dans ma chambre, chasse oiseaux, mouches, cerfs et tel autre animal quatre fois plus grand qu’elle et fait à elle seule plus de bruit que ses frères, sœurs, tante, père, mère, aïeul et bisaïeul. C’est un meuble utile et nécessaire dans une chambre, car elle s’empare de toutes les inutilités qu’on aurait pu emporter sans déranger le train ordinaire de ma vie. »
Mais les chiens ne suffisent pas à Catherine. En 1785, elle se prend d’affection pour un écureuil blanc, qu’elle élève elle-même et nourrit de sa main avec des noisettes. Et à peu près à la même époque elle fait l’acquisition d’un singe, dont elle vante fréquemment la gentillesse et l’esprit. « Il faut que je vous conte, écrit-elle à Grimm, l’étonnement dans lequel je vis un jour le prince Henri (frère du roi de Prusse), lorsque le prince Potemkine lâcha un singe dans la chambre, avec lequel je me mis à jouer, au lieu de continuer une belle conversation que nous avions entamée. Il ouvrait de grands yeux, mais il avait beau faire, les tours du singe l’emportèrent. » À ce moment elle possède aussi un chat, cadeau du prince Patiomkine : « De tous les matous le plus matou, gai, spirituel, point entêté. » Elle a reçu ce présent en échange d’un service en porcelaine de Sèvres, qu’elle a fait faire pour le favori, en disant que c’était pour elle, « pour qu’il fût plus beau ». La famille Anderson ne perd pas pour cela ses droits : « Vous m’excuserez, dit l’impératrice, dans une de ses lettres, si toute la page précédente est très mal écrite : je suis extrêmement gênée dans ce moment par certaine jeune et belle Zémire, laquelle de tous les Thomassins est celle qui se place le plus proche de moi et pousse ses prétentions jusqu’à avoir ses pattes sur mon papier. »
Citons encore ce fragment des Souvenirs de madame Vigée-Lebrun : « Quand l’impératrice fut rentrée en ville, je la voyais tous les matins ouvrir un vasistas et jeter de la mie de pain à des centaines de corbeaux qui, chaque jour à l’heure fixe, venaient chercher leur pitance. Le soir, vers les dix heures, quand ses salons étaient illuminés, je la voyais encore faire venir ses petits-enfants et quelques personnes de sa cour pour jouer avec eux à la main chaude et à cache-cache. »
Mme Vigée-Lebrun logeait, pendant son séjour à Pétersbourg, dans une maison faisant face au palais impérial. Sans souci de la couleur locale, la légende a, depuis, transformé en pigeons les volatiles noirs que nourrissait ainsi une main auguste ; mais légende ou histoire, tout ce que l’une ou l’autre nous apprennent sur les goûts, les habitudes intimes de Catherine ne ressort-il pas en traits absolument contraires à la physionomie d’une Messaline ? Assurément l’objection que nous avons nous-même soulevée plus haut conserve sa force. Ce que nous pouvons savoir de l’intérieur d’un palais où Catherine habita en compagnie d’un Orlof ou d’un Patiomkine, est-ce bien la vérité entière, la vérité vraie, comme disent les Italiens ? Le doute est la première vertu de l’historien, nous n’avons garde de l’oublier. Pourtant, nous l’avons dit déjà, Catherine ne fut pas une hypocrite ; elle a vécu au grand jour, et elle a eu, on s’en apercevra, l’orgueil ou l’impudeur de ne pas chercher le mystère et de défier la censure là même où notre respect et notre admiration doivent forcément l’abandonner.