2.1
Catherine n’a pas témoigné à ses parents, à son père comme à sa mère, une tendresse très profonde ; elle a paru oublier qu’elle avait un frère ; elle a mal vécu avec son mari, si elle n’a pas participé, directement ou indirectement, à sa fin tragique ; enfin, son fils, le seul de ses enfants légitimes qui ait survécu, n’a pas eu à se louer de ses procédés, si même, ainsi qu’on l’a prétendu, elle n’a pas songé à le déshériter. Ce sont des faits. On en est parti pour conclure qu’elle fut rebelle à l’impression des sentiments de famille en général, et que celui d’entre eux que l’on retrouve aux plus bas degrés de l’échelle morale et jusque dans la nature animale, le sentiment maternel, s’est trouvé lui-même étranger à son âme froide et corrompue, dépravée par l’ambition ou par le vice. Ce sont des points à discuter.
Ce que furent les relations de Catherine avec son mari, nous l’avons dit déjà. On a diversement épilogué sur ses relations avec l’héritier de la couronne. On a cru pouvoir affirmer qu’elles avaient été excellentes jusqu’à l’époque du premier mariage de Paul. À partir de ce moment, la présence d’une étrangère aurait exercé, à leur égard, une action dissolvante, que l’on retrouve dans l’histoire de beaucoup de familles. Au surplus, dès la première année de cette union, en 1774, une conspiration aurait été découverte, ayant pour but de porter le grand-duc au trône en en faisant descendre sa mère, et ce complot aurait eu pour chef, ou du moins pour principale inspiratrice, la nouvelle bru de Catherine, la grande-duchesse Nathalie Alekseïevna, née princesse de Darmstadt. Un secrétaire du comte Panine, Bakounine, livra le secret à l’impératrice, qui jeta au feu la liste des conjurés, parmi lesquels elle avait trouvé son Premier ministre à côté de son ex-grande amie, la princesse Dachkof.
Ce récit, qui ne repose que sur une tradition de famille, a trouvé des incrédules. Il soulève, en effet, de nombreuses objections. Les complots, vrais ou supposés, ayant pour objet la revendication des droits incontestables du fils de Pierre III furent à l’ordre du jour tout le long du règne de Catherine. Dans sa dépêche du 26 juin 1772 (récemment publiée dans le Recueil de la Société d’histoire russe, volume LXXII), le comte de Solms mande à Frédéric la découverte d’une intrigue de ce genre nouée par quelques bas officiers du régiment Préobrajenski. Mais il parle aussi de coups de knout distribués, de nez et de paires d’oreilles coupés. Ainsi le voulait l’ordre naturel des choses. Le fait admis d’une tension presque hostile de rapports ayant succédé entre la mère et le fils à la bonne harmonie des jours plus anciens, sinon à une très grande et très affectueuse intimité, une autre explication a été donnée et une autre date attribuée à ce revirement. Le voyage que Paul voulut entreprendre en Europe, en compagnie de sa seconde femme, la grande-duchesse Marie de Wurtemberg, aurait déterminé la crise. N’ayant autorisé cette excursion qu’à contrecœur, Catherine avait souhaité du moins que son fils ne s’arrêtât pas à Berlin. Elle était sur le point de rompre les liens qui l’attachaient encore à cette cour. Paul n’y prit pas garde. Il se laissa fêter, flatter et enjôler par Frédéric, et quand il parut à Vienne, on s’aperçut avec surprise qu’il ne savait rien encore, ou ne voulait rien savoir, de l’alliance qui, déjà, avait uni cette cour à la sienne. Partout, d’ailleurs, il s’érigea en censeur sévère de la politique maternelle. À Florence, en causant avec Léopold, le frère de Joseph, il s’exprima sans ménagement aucun sur le compte des principaux collaborateurs de Catherine, du prince Patiomkine, de Bezborodko, de Panine lui-même, les déclarant vendus, sans exception, à l’empereur. « Je les extirperai tous », répétait-il avec colère.
Nous croyons cette seconde version aussi arbitraire que la première, et toutes deux nous paraissent pécher par la base : il faudrait prouver qu’à un moment quelconque Catherine ait, en effet, traité son fils mieux qu’elle ne l’a fait, soit après le mariage du tsarévitch, soit après la grande tournée européenne qui la sépara momentanément de lui. Sans doute, dans ses lettres à madame de Bielke, qui datent de 1772, la souveraine se plaît à peindre, sous les couleurs les plus agréables, la vie qu’elle mène à Tsarskoïe Selo, en compagnie de Paul ; mais nous savons déjà ce que vaut la sincérité épistolaire de Catherine. Sans doute encore, au cours du mois de septembre de cette même année, l’envoyé prussien, comte de Solms, mentionne à plusieurs reprises une recrudescence de démonstrations tendres dont le grand-duc est l’objet de la part de sa mère. « Elle ne fait plus un pas sans l’avoir avec elle », écrit-il. Mais c’est au beau milieu d’une crise, qui, en séparant la souveraine de son premier favori en titre et en la brouillant avec la puissante tribu des Orlof, lui fait éprouver des craintes sérieuses pour la sûreté de son trône. « Je sais de source certaine, a soin d’ajouter Solms, que le grand-duc n’est pas trop persuadé lui-même de l’excès de l’amitié de madame sa mère. » Il aurait tort, en effet. À la même époque à peu près, écrivant à son fils et s’y reprenant à deux fois pour rédiger sa lettre, Catherine traçait ces mots :
« Il m’a paru que vous étiez affligé ou boudeur pendant la journée ; l’un et l’autre me ferait de la peine comme mère ; pour de la bouderie, je vous avoue que je ne m’en soucierai pas beaucoup, et comme mère et comme impératrice. »
Elle déchirait la page et recommençait ainsi :
« Il m’a paru que vous étiez affligé ou boudeur pendant la journée : pour de l’affliction, j’en ressentirais de la peine ; pour de la bouderie, je vous remets à vous-même de juger du cas que j’en puis faire. » Mais la première rédaction traduisait probablement sa pensée plus exactement, et elle n’indiquait pas, ce nous semble, des relations très cordiales. Catherine supposait d’ailleurs que l’affliction ou la bouderie du grand-duc venait de ce qu’elle lui avait refusé l’entrée de son Conseil, et ce refus n’était assurément pas en lui-même une preuve de confiance ni de tendresse. Enfin, en 1764 déjà, Bérenger mandait de Pétersbourg au duc de Praslin :
« Ce jeune prince (Paul) annonce des dispositions sinistres et dangereuses. Il est connu que sa mère ne l’aime point et que, depuis qu’elle règne, elle refuse avec trop peu de bienséance toutes les marques de tendresse qu’elle lui prodiguait auparavant… Il demandait, il y a peu de jours (Bérenger tient ce détail d’un des valets de chambre du grand-duc), pourquoi on avait fait mourir son père et pourquoi on avait donné à sa mère le trône qui lui appartenait de droit. Il ajoutait que quand il serait grand, il saurait bien se faire rendre raison de tout cela. On se dit, Monseigneur, que cet enfant se permet trop souvent de pareils propos, pour qu’ils ne soient pas rendus à l’impératrice. Or, personne ne doute que cette princesse ne prenne toutes les précautions possibles pour en prévenir l’effet… »
Il est admissible, cependant, que le voyage entrepris par Paul contre le gré de sa mère et l’attitude qu’il y fit paraître à plusieurs reprises aient contribué à indisposer l’impératrice et à la pousser plus avant dans une voie où son avènement même au trône, c’est-à-dire à proprement parler l’usurpation des droits de son fils, l’avait fait entrer.
Mais l’intimité et la tendresse avaient cessé bien avant. Elles étaient incompatibles avec la position respective de ces deux êtres, dont l’un occupait violemment la place de l’autre. Ces sentiments et ces rapports affectueux avaient-ils seulement existé jamais ? Catherine a-t-elle pu jamais avoir un cœur de mère pour cet enfant qu’on avait arraché de ses bras quelques minutes après qu’il était sorti de son sein, qu’elle n’avait pas nourri, qu’elle n’avait pas élevé, qu’elle n’avait aperçu qu’à des intervalles parcimonieusement espacés ? Lui prodigua-t-elle en effet, à un moment quelconque, les caresses dont parle Bérenger ? Peut-être, avant qu’elle fût devenue impératrice, quand cet enfant, qui était son fils, pouvait encore devenir un jour son empereur et son maître. S’il y a eu un changement dans ses procédés, l’événement a dû être contemporain de celui du 5 juillet 1762, ainsi que l’indique d’ailleurs nettement le rapport du chargé d’affaires français, et la raison en est suffisamment apparente.