2.2
Nous avons déjà parlé à plusieurs reprises du voyage du comte et de la comtesse du Nord. Le départ, qui eut lieu le 5 octobre 1781, produisit une vive sensation à Pétersbourg. Le peuple entoura la voiture qui emportait l’héritier de la couronne, avec des pleurs, des gémissements et tous les signes du plus vif attachement. Des enthousiastes se jetèrent sous les roues de l’équipage pour l’empêcher d’avancer. Cela seul aurait suffi pour mécontenter Catherine. Elle fut pourtant flattée, au premier abord, plutôt qu’irritée, par les hommages qui accueillirent Paul à Berlin. Une conversation qu’elle eut avec son fils, après son retour, la fit changer de sentiment. Alors seulement, elle s’avisa de trouver qu’il avait été trop caressé par Frédéric. Paul ne se donnant pas la peine de cacher ses opinions ni ses sympathies, elle s’emporta, déclarant, dans sa colère, qu’après sa mort « la Russie deviendrait une province prussienne » !
Le voyage du grand-duc avait eu lieu dans le plus strict incognito. Leurs Altesses allaient jusqu’à refuser les appartements qu’on préparait pour elles, logeant « en garni » avec leur suite, qui devait être considérable, puisqu’elle réclamait soixante chevaux aux relais de poste. Paul et sa femme acceptèrent cependant d’être, pour quelques jours, les hôtes de Versailles, où leur séjour paraît avoir laissé une assez bonne impression. « Le grand-duc, écrivait Marie-Antoinette, le lendemain de leur départ, a l’air d’un homme ardent et impétueux qui se contient… Le roi n’a pas remarqué qu’il eût adopté des opinions exagérées. » Il y eut fête mythologique et allégorique à Trianon, où une jeune Hébé charma particulièrement les augustes spectateurs. C’était — comment évoquer ce souvenir sans un serrement de cœur ? —, c’était Madame Élisabeth ! La famille royale voulut aussi faire honneur au bon renom de l’hospitalité française. À Mouceaux (sic), dans les jardins du duc de Chartres, « après avoir parcouru mille faux-fuyants tortueux voûtés de sycomores, de lilatiers, de peupliers d’Italie et de mille arbrisseaux des Indes ; après avoir respiré un air frais et pris quelque repos sur des gazons de thym et de serpolet, visité des cabanes et des manoirs gothiques prêts à s’écrouler, le comte et la comtesse du Nord partagèrent le repas simple des bergers de retour de leurs champs 1… ». À Paris, le passage de Leurs Altesses, coïncidant avec l’effervescence de sympathies russes que nous avons signalée plus haut, eut presque des apparences de triomphe. Des prévenances flatteuses, d’agréables surprises rencontraient partout les visiteurs. Nous avons dit celle dont la grande-duchesse fut l’objet à la manufacture de Sèvres. Paul ne se trouva pas moins bien traité. À la Bibliothèque royale, après lui avoir signalé un lot de livres russes, tirés, à son intention, des rayons où sans doute ils trouvaient peu de lecteurs, le bibliothécaire, Desolnais, appela l’attention du grand-duc et des assistants sur un volume ayant servi, dit-il, à l’éducation d’un prince que Paris avait déjà appris à admirer et qu’il apprenait maintenant à chérir. C’était un manuel composé à l’usage de Paul lui-même par l’archevêque Platon. Leurs Altesses s’appliquaient, d’ailleurs, à payer de retour tant de courtoisie. Après avoir passé en revue le régiment des gardes françaises du maréchal Biron, la grande-duchesse adressait à celui-ci un billet des plus gracieux, en y joignant dix billets de la caisse d’escompte de 1 200 livres chacun, pour faire boire les soldats à la santé de leur chef. On se souvenait encore à Berlin, depuis 1776, de la parcimonie, d’ailleurs forcée, que Paul y avait montrée, en venant dans cette capitale, pour y épouser sa seconde femme. Des ordres impérieux venant de Saint-Pétersbourg avaient coupé court alors à ses inspirations personnelles, naturellement généreuses. On en glosa longtemps, même à Paris, et la différence des procédés fut d’autant mieux appréciée. Il y eut cependant l’incident pénible de Clérisseau. Paul, on le devine, se trouva particulièrement entouré, dans la capitale des lettres et des arts, par la clientèle littéraire et artistique que sa mère s’y était faite. Il ne parvint pas toujours à la satisfaire et à ménager toutes ses susceptibilités. Sans la distance séparant Paris de Saint-Pétersbourg, Catherine elle-même n’y aurait peut-être pas réussi. Madame d’Oberkirch raconte ainsi qu’il suit, dans ses Mémoires, cette scène qui eut pour théâtre l’hôtel de M. de la Reynière occupé aujourd’hui par le cercle de l’Union artistique. M. de la Reynière était un fermier général opulent, et sa demeure, décorée par les premiers artistes de Paris, Clérisseau en tête, passait pour une des merveilles de la ville. Paul voulut la visiter. On lui avait déjà présenté antérieurement l’irascible architecte, et il ne l’avait pas trop bien traité. Clérisseau, du moins, en avait jugé ainsi, et il avait écrit au prince Bariatinski, aide de camp du grand-duc, une lettre — fort digne au rapport de Grimm — où il s’était cependant enhardi à annoncer qu’il rendrait compte à l’impératrice de Russie de l’accueil que les gens honorés de son estime recevaient auprès de son fils. À quelques jours de là, l’artiste et le prince se rencontraient dans la salle à manger de l’hôtel de la Reynière. Cette pièce était un des chefs-d’œuvre de Clérisseau. En y pénétrant, le comte du Nord aperçut un homme qui le saluait sans mot dire. Paul rendit le salut, mais l’homme lui barra passage.
— Que me voulez-vous, monsieur ?
— Vous ne me reconnaissez pas, monseigneur !
— Je vous reconnais parfaitement ; vous êtes le sieur Clérisseau.
— Pourquoi ne me parlez-vous pas, alors ?
— Parce que je n’ai rien à vous dire.
— Et vous allez être ici ce que vous avez été chez vous, monseigneur, me méconnaître, me traiter comme un étranger, moi, l’architecte de l’impératrice, moi qui suis en correspondance avec elle ! Aussi, je lui ai écrit, à madame votre mère, pour me plaindre de l’indigne réception que vous m’avez faite.
— Écrivez-lui donc aussi, à madame ma mère, que vous m’empêchez de passer, monsieur ! Elle vous en remerciera certainement.
La version que Grimm donne de l’incident, dans sa correspondance avec Catherine, est sensiblement différente. Elle nous paraît aussi plus vraisemblable. Paul aurait été le premier à aborder Clérisseau, voulant réparer les torts qu’il avait pu avoir à son égard, se montrant très aimable, rappelant des paroles flatteuses qu’il aurait adressées déjà à l’artiste, lors de leur première entrevue. Mais Clérisseau coupa court à ces démonstrations tardives :
— Monsieur le comte, il se peut que vous ayez eu l’intention de me dire tout cela ; mais je n’en ai rien entendu.
— Il faut donc que vous n’ayez ni oreilles ni mémoire, répliqua Paul impatienté.
Ce mot et l’intervention des assistants mirent fin à l’entretien. « Jamais je n’ai été si malmené, dit en riant le grand-duc à ceux qui l’entouraient, j’en ai la chemise collée sur le dos. » La grande-duchesse essaya encore d’arranger les choses ; mais Clérisseau se montra intraitable et finit par devenir grossier. La princesse lui demandant de lui envoyer le modèle et les dessins d’un salon qu’elle avait admiré, il répondit sèchement : « J’enverrai ce modèle et ces dessins à mon auguste bienfaitrice, où madame la comtesse pourra les avoir. »
Catherine ne s’avisa pas assurément, en cette circonstance, de donner raison à son architecte contre l’héritier de sa couronne : elle entendait mieux les intérêts de son rang et de sa dignité ; mais l’aventure n’en laissa pas moins, sans doute, une fâcheuse impression dans son esprit : elle n’inclinait que trop à admettre que son fils et héritier n’était qu’un maladroit. Les lettres qu’elle adressa aux voyageurs, pendant la durée de leur absence, furent cependant toujours affectueusement maternelles. Il semble même que cette séparation ait exercé sur ses sentiments une influence apaisante et adoucissante. Présent et rapproché d’elle, Paul redevenait une menace et une cause d’inquiétude perpétuelle. N’avait-on pas répété dans le public qu’elle attendait sa majorité pour lui restituer son bien, c’est-à-dire la place qu’elle occupait ?