‹ Le roman de DelphineChapitre 1 sur 7 · Chapitre 1

Chapitre 1

Parmi les hôtels qu’on trouve sur le côté gauche de la rue Laffitte, en allant du boulevard à Notre-Dame de Lorette, il en est un remarquable entre tous par ses belles proportions architecturales et par les sculptures fouillées dans sa façade. Il appartenait, il y a vingt ans, au banquier Jacques Savaron.

Cet hôtel se compose de deux grands corps de logis séparés par une vaste cour. Dans le premier, qui s’étend sur la rue, était installé le bureau du célèbre financier. Le second, situé entre la cour et un jardin rasé depuis, lui servait d’habitation. On ne saurait souhaiter une demeure plus somptueuse. Tout ce que les hommes ont inventé pour rendre l’existence confortable, luxueuse, pour aider aux aises du corps et flatter les yeux, se trouvait dans cette maison. Merveilles de l’industrie de l’ameublement, chefs-d’œuvre de l’art, tableaux, statues, bronzes, tapis, plantes rares, tout s’étalait comme à profusion ; il suffisait de mettre le pied sous ce toit favorisé par la fortune pour deviner que celui qui l’habitait n’avait plus rien à désirer des félicités matérielles et qu’il avait épuisé tous les plaisirs.

C’est dans une vaste pièce de l’hôtel Savaron que nous introduisons nos lecteurs. Il est cinq heures de l’après-midi. Le jour baisse rapidement, si rapidement qu’au moment où commence ce récit, un valet de pied vient d’apporter plusieurs lampes qu’il a déposées, l’une sur un vaste bureau couvert de papiers, l’autre sur un guéridon, la troisième sur un fût de colonne. Ces lampes, par la manière dont elles sont placées, distribuent habilement leur clarté. Tout est dans l’ombre, et cependant tout se voit. C’est que cette ombre est un demi-jour. Elle permet d’admirer une merveilleuse et artistique garniture de cheminée ; de compter les fleurs grises du tapis blanc qui s’étend sur le parquet ; d’embrasser d’un regard les meubles anciens qui garnissent cette pièce ; de comprendre enfin que l’on est chez un des heureux de la terre, dans une de ces demeures au seuil desquelles la misère s’arrête et où les peines de la vie semblent avoir moins d’âpreté qu’ailleurs.

Un homme marchait seul dans cette salle. C’était Jacques Savaron.

La banque Savaron et fils faisait partie de ce petit groupe d’établissements financiers dont la renommée, au double point de vue de la puissance et de la probité, s’étend dans le monde entier. Sa fondation remontait aux premières années de ce siècle. Jacques Savaron l’avait reçue des mains de son père, s’était appliqué et était parvenu à en développer la prospérité. Il espérait la léguer à son fils unique Karl, élevé surtout en vue de la lucrative et brillante carrière à laquelle on le destinait.

Jacques Savaron touchait à sa soixante-huitième année. Mais l’âge n’avait pas affaibli ses facultés. Il ignorait les infirmités de la vieillesse, possédait la force du corps et la lucidité de l’esprit. Il était d’une taille élevée, bien prise. Il portait le front haut, avec un regard clair, ferme et bon, des cheveux blancs comme sa moustache, coupés très ras, ainsi que ceux d’un soldat. Empreintes d’affabilité, ses manières, comme son accent, séduisaient, exerçaient un charme véritable. Il souriait volontiers, comptait de nombreux amis, ce qui est la preuve d’une nature heureusement douée et d’un cœur généreux.

Mais sous ses formes douces, en quelque sorte moelleuses, se cachait une volonté indomptable, une énergie de fer. Aussi ceux qui vivaient avec lui se plaignaient-ils parfois de son despotisme. Sa femme, morte en donnant le jour à Karl, n’avait pas échappé, bien qu’elle fût éperdument aimée, à la tyrannie de ce caractère indomptable. Jacques Savaron n’avait pas une seule mauvaise action à se reprocher. Il pouvait, au contraire, se vanter d’avoir accompli quelque bien. Mais nul n’était en état de dire jusqu’où s’étendait sa charité, car nul, pas même son fils, ne participait au secret de ses bienfaits. Ce fils – unique souvenir d’une union heureuse – se nommait Karl, nous l’avons dit. Il l’adorait. Et cependant Karl, élevé sévèrement, ressentait encore devant son père, bien qu’il eût vingt-quatre ans, les mêmes craintes que lorsqu’il était petit. Mais il sera temps d’en parler tout à l’heure. C’est actuellement le père qui nous occupe et non le fils.

Donc Jacques Savaron marchait à pas lents dans son cabinet, la tête courbée, le front pensif, les yeux à demi clos, plié sous le poids de ses réflexions. Quelle préoccupation l’absorbait ? S’agissait-il de l’un des intérêts immenses qui attendaient de lui une solution ? S’agissait-il d’un emprunt d’État, d’une opération de bourse, d’un payement à effectuer le lendemain ?

À tout instant se succédaient les employés des divers services. Le chef de la correspondance voulait une signature ; le caissier désirait savoir s’il devait faire honneur aux lettres de crédit d’un correspondant étranger, qui venaient d’être présentées à l’improviste. Sur toutes ces choses, Jacques Savaron prononçait d’un ton calme, comme un général qui connaît tous les secrets du champ de bataille sur lequel il manœuvre. Néanmoins, il n’était pas difficile de deviner que, même au milieu de ce mouvement à travers lequel il passait sans en être troublé, une pensée maîtresse dominait toutes ses préoccupations. Cela devint visible surtout quand, fatigué du va-et-vient perpétuel qui dérangeait ses méditations, il s’écria, en s’adressant à l’huissier de son cabinet :

— Je n’y suis pour personne, Bernard, pour personne, entendez-le bien !

L’huissier s’inclina et allait se retirer. Jacques Savaron le retint et ajouta :

— Vous allez trouver sur-le-champ le valet de chambre de mon fils. Vous lui ferez savoir que M. Karl part ce soir pour un voyage de trois mois et qu’il l’accompagnera. Vous lui ordonnerez en même temps, de ma part, de préparer les malles de son maître. Il n’y a pas une minute à perdre. Il faut que ses préparatifs soient terminés dans deux heures. Allez vite !

Ces instructions données, Jacques Savaron demeura seul. Alors, se plaçant devant son bureau, il murmura :

— Le sacrifier est cruel pour moi. L’épreuve sera terrible pour lui ; mais il le faut.

Le langage qu’il se tenait à lui-même fut en ce moment interrompu par le bruit d’une porte, par une voix fraîche et sonore qui s’écria :

— Bonsoir, mon père. Dînez-vous ici ce soir ?

— Sans doute, et toi aussi, je l’espère.

— C’est cela ; et nous irons ensuite à l’Opéra.

— À l’Opéra ! objecta brusquement Jacques Savaron. Je n’irai pas. Tu n’iras pas non plus, mon enfant.

— Vous avez disposé de ma soirée ? demanda Karl en riant.

— Oui, j’en ai disposé. Tu pars ce soir pour les Indes.

— Je pars !

— Oui, ce soir, répéta Jacques Savaron sans se laisser troubler par la surprise de son fils.

Karl regardait son père sans comprendre.

— Ta place est retenue à bord du Ninus, qui prendra la mer dans trente-six heures. Tu n’as donc que le temps d’arriver à Marseille. En ton absence, j’ai donné des ordres à ton valet de chambre, qui t’accompagnera durant ce voyage. Tes malles doivent être prêtes…

— Mais c’est impossible ! s’écria Karl, que le sang-froid de son père exaspérait. Comment ! je suis là, tranquille, sans m’attendre à rien de semblable, menant ma vie à ma guise, formant des projets pour demain, et brusquement vous m’annoncez qu’il faut partir, sans me donner le temps de me retourner ! M’expliquerez-vous du moins pour quelle cause ?

— La cause ? Elle est bien simple. J’ai reçu de nos correspondants de Bombay des nouvelles très graves relativement aux affaires d’opium que nous avons commanditées. La présence de l’un de nous est indispensable là-bas. Je n’y peux aller, c’est donc à toi de me suppléer. Il serait trop long de t’expliquer maintenant ce que tu auras à faire ; mais voici un dossier contenant les lettres que j’ai reçues. Tu les liras en route ainsi que les instructions que j’y ai jointes et tu seras au courant de la situation.

En écoutant son père, Karl était devenu très pâle. Ses mains tremblaient nerveusement et de grosses larmes s’amassaient au fond de ses yeux.

— Ne pourrais-je remettre mon départ au prochain courrier ? demanda-t-il.

— Impossible, répondit froidement Jacques Savaron. C’est par celui-ci qu’il faut partir.

Karl connaissait le caractère entier, résolu, décidé de son père. Il n’ignorait pas que le banquier ne revenait, en aucun cas, sur une volonté exprimée. Jamais il n’avait tenté de lui résister, sachant bien que ce vieillard était homme à employer la violence, même contre lui, pour se faire obéir. Mais, ce jour-là, ce projet de départ troublait si profondément son existence qu’il voulut essayer ce qu’il n’avait jamais essayé.

— Ne pourriez-vous envoyer quelqu’un à ma place ? Il nous sera cruel à l’un et à l’autre de nous séparer pour si longtemps. Et puis, il y a divers intérêts qui nous sont chers, dont je suis spécialement chargé et qui nécessitent ma présence à Paris.

— Je les ferai surveiller. Quant à ton idée d’envoyer quelqu’un à ta place, elle est inadmissible. C’est l’œil du maître qu’il faut là-bas. Je reconnais que nous aurons quelque peine à demeurer loin l’un de l’autre ; mais ton absence ne sera pas de longue durée, et pour moi, je m’y résignerai, en songeant qu’après tout tu fais un admirable voyage, dans des conditions charmantes, que tu y trouveras de très nombreuses distractions, et qu’il est enfin beaucoup de jeunes gens qui voudraient être à ta place.

— Ah ! ils ne sont pas amoureux ! s’écria Karl, dont la force était épuisée et qui se laissa tomber sur une chaise, le front dans ses mains.

— Amoureux ? demanda Jacques Savaron en regardant son fils d’un air singulier et comme s’il eût ignoré ce que ce cri venait de lui révéler. Amoureux ! et c’est pour une femme que tu hésites à te charger des graves intérêts !…

— Ah ! mon père, interrompit Karl, ce ne sont que des intérêts d’argent, tandis que les autres sont les intérêts les plus chers de mon cœur. Il ne s’agit pas, comme vous pourriez le supposer, d’une liaison sotte et vulgaire. Je ne vous en aurais même pas parlé. Il s’agit d’un grand et noble amour, d’une jeune fille que j’ai jugée digne de devenir ma femme, qui sera ma femme, car lorsque vous la connaîtrez, vous penserez comme moi.

Un sourire bienveillant apparut sur la physionomie ridée de Jacques Savaron. Il s’approcha de son fils, lui mit la main sur l’épaule, et avec l’accent d’une vive tendresse, il lui dit :

— Mais, mon cher enfant, je ne vois pas en quoi le voyage auquel je te condamne peut te désespérer.

— Puisqu’il me sépare de Delphine…

— Il t’en sépare… il t’en sépare, mais seulement pour trois mois, et je pense bien que tu n’avais pas l’intention de te marier demain, alors surtout que tu ne m’as pas encore consulté.

Karl fut touché par les paroles de son père. Il se reprocha de n’avoir pas osé, jusqu’à ce jour, lui avouer la vérité, et, le voyant si bien disposé, voulant aussi, avant de partir, placer sous sa protection celle qu’il aimait, il résolut de ne lui plus rien cacher.

Aussi, le prenant familièrement par la taille, il l’attira vers soi, l’embrassa et lui dit :

— Vous souhaitez que je parte ; votre désir est un ordre pour moi ; je partirai. Permettez-moi seulement de vous faire connaître avec brièveté ce qu’est celle que j’aime, afin que vous puissiez vous intéresser à elle, et que si, en mon absence, elle avait besoin d’un protecteur, vous la jugiez digne d’être protégée par vous.

— Je sais déjà qu’elle se nomme Delphine, fit Jacques Savaron en s’asseyant pour écouter le récit de son fils.

— Oui, mon père, Delphine Vaubert.

— Comment et où l’as-tu connue ?

— Ceci est toute une histoire. Je l’ai connue chez vous.

— Chez moi ?

— Mon Dieu oui, parmi les solliciteurs dont tous les matins vos antichambres sont encombrées.

— Et cette intéressante jeune personne venait solliciter quoi ?

— Ce n’est pas elle qui demandait ; mais son père, un inventeur. Il avait trouvé le moyen, disait-il, de diriger les ballons. Il cherchait, pour mettre son invention en pratique, cinquante mille francs.

— J’espère bien que tu ne les lui as pas prêtés, objecta Jacques Savaron.

— Non, mon père, répondit Karl en rougissant ; mais c’est en étudiant avec lui l’affaire qui l’intéressait, que j’ai connu sa fille, celle que j’aime aujourd’hui, et que je l’ai connue dans les circonstances que je vous demande maintenant la permission de vous raconter.

Tandis que Karl Savaron raconte à son père l’histoire de Delphine Vaubert, en l’enjolivant ainsi que doit le faire un amoureux qui parle de celle qu’il aime, nous la raconterons, en ne demandant qu’à la vérité seule les éléments de ce récit.

Dans le courant du mois de juillet 18.., un. ballon parti de Montargis opéra sa descente à Blois, sur la rive droite de la Loire, à quelques pas du domicile de Martial Vaubert, professeur de mathématiques au lycée de cette ville. L’aéronaute ayant eu à lutter contre le vent, était exténué. Martial Vaubert lui offrit l’hospitalité, le fit asseoir à sa table et, pendant le repas, qui dura longtemps, prit un singulier plaisir à s’entretenir avec lui.

Le professeur était âgé de soixante-deux ans. Sa physionomie était fine et bienveillante, son regard doux, profond, éveillé. Grand, fort, avec des épaules légèrement voûtées, toujours rasé de frais et cravaté de blanc, il portait le plus souvent une longue redingote noire boutonnée et un chapeau à larges bords qui le faisait reconnaître à distance par ses élèves et par les gens de son quartier, auxquels la dignité de sa vie avait inspiré un profond respect pour sa personne. Marié tard, il était resté veuf après quelques années d’une union fortunée dont il ne pouvait parler sans larmes et de laquelle était née une fille.

Élevée avec un soin jaloux, Delphine Vaubert était, à vingt ans, d’une merveilleuse beauté, faite pour exercer autour de soi une séduction irrésistible. Nous ne la peindrons pas autrement. La suite de ce récit le fera mieux connaître que nous ne saurions le faire actuellement. Uniquement préoccupé de l’avenir, Martial Vaubert se flattait de l’espoir de la marier un jour à un honnête homme qui l’aimerait et ne l’éloignerait pas des lieux où elle avait grandi. Tous les matins, le professeur quittait sa fille pour aller faire son cours. Lorsqu’il revenait pour déjeuner avec elle, il la trouvait fraîche, parée, empressée à le recevoir, et il bénissait Dieu qui avait réservé à sa vieillesse laborieuse de si pures, de si grandes joies.

Le professeur et sa fille vivaient beaucoup chez eux. Ils se suffisaient. Le cercle de leurs relations était fort restreint. Ils n’avaient jamais songé à se plaindre de la solitude de leur vie. Les soins de la maison, l’étude, la musique absorbaient les jours de Delphine, et il ne semblait pas que, dans la médiocrité de son existence, elle eût rien à regretter. C’est dans ces circonstances qu’arriva l’événement qui vient d’être signalé.

L’aéronaute parti, Martial Vaubert devint rêveur ; sa nuit fut sans sommeil ; le matin venu, il était résolu à se vouer à la recherche des moyens propres à diriger les ballons dans les airs. À dater de ce jour, sa vie fut toute désorganisée. Il commença par consacrer ses loisirs à fabriquer une foule de petits ballons. Il y en avait de toutes les couleurs, les uns en soie, les autres en papier. Ce qui fut employé de fil pour coudre les uns, d’amidon pour coller les autres, on ne le saura jamais. Mais on ne sera pas étonné d’apprendre qu’au bout de huit jours, tous les arbres du jardin de Martial Vaubert étaient couronnés de débris de papier et de lambeaux d’étoffes.

D’abord on pouvait croire que ce n’étaient là que des épouvantails destinés à éloigner les oiseaux qui faisaient des fruits leur pâture habituelle. Les voisins le crurent ainsi. Ils louaient l’adresse du vieux professeur, qui était parvenu à préserver ses pêches et ses cerises contre les maraudeurs du ciel.

Mais bientôt les feuillages disparurent sous une énorme quantité de petits drapeaux qui transformaient tous les arbres du verger en véritables arbres de Noël, tels qu’on en voit en Angleterre et en Allemagne, et auxquels il ne manquait que des joujoux. C’est que les ballons que le professeur envoyait dans les airs pour expérimenter les effets du vent ne s’élevaient pas au-delà de quelques mètres. Ils rencontraient les branches, s’y accrochaient tranquillement, en refusant de monter plus haut.

— Bah ! il faudra bien qu’ils se décident à partir, se disait Martial Vaubert sans se décourager.

Quand il eut employé à cet usage environ quarante mètres d’étoffe de soie et plusieurs rames de papier du plus grand format, Delphine se permit quelques critiques.

— Tant de beau taffetas déchiqueté ainsi, s’écriait-elle, n’est-ce pas à faire pitié ? On en ferait de si belles robes !

— Des robes ! Mais tu en auras, fillette ; c’est pour t’en donner que je travaille. Si je réussis dans l’œuvre que j’ai entreprise, ta fortune sera faite.

— Ma fortune !

— Sans doute ! suppose que mes efforts soient couronnés de succès : de tous côtés s’organisent des messageries aériennes. Les chemins de fer sont enfoncés. Nous lançons dans l’espace des trains de voyageurs. Nous nous enlevons cent, deux cents à la fois. Nous traversons les mers en bravant les tempêtes. En quelques heures, nous allons de Paris à Constantinople, de New-York à Pékin. J’exploite mes inventions, je gagne de l’argent, je te dote, et j’ai par-dessus le marché la satisfaction de voir mes contemporains m’élever des statues.

— Oui, mais en attendant nous risquons de mourir de faim, ajouta Delphine avec un soupir.

Martial Vaubert n’avait jamais été riche. Son traitement de professeur constituait le plus clair de son revenu. Or, à voir avec quelle négligence, depuis qu’il s’était lancé dans le domaine des découvertes, il remplissait ses fonctions, il était permis de craindre qu’il ne provoquât quelque grave mesure à son égard. Il ne se rendait que très irrégulièrement au lycée. Le proviseur se plaignait, non sans cause, et, à plusieurs reprises, il écrivit des lettres sévères qui n’échappèrent pas à l’œil vigilant de Delphine.

Un soir, Martial Vaubert rentra plus gai que de coutume, il dit à Delphine d’un ton dégagé :

— Fillette, j’ai donné ma démission.

Elle devint très pâle. La nuit, dans un rêve, elle avait vu le spectre de la misère prendre en maître possession de la maisonnette où elle était née, où elle avait grandi, heureuse jusqu’à ce jour.

— Votre démission ! fit-elle. Dans six mois vous auriez eu droit à votre retraite.

— Sans doute ! sans doute ! mais, six mois, c’est bien long. J’ai besoin de tout mon temps pour me livrer à mes expériences. Entre elles et ma place, je devais choisir. Je n’ai pas hésité.

— Qu’allons-nous devenir ? murmura Delphine.

— Nous allons partir pour Paris, répondit Vaubert fièrement.

— Pour Paris !

— Là seulement je trouverai des capitalistes pour seconder mes recherches, pour m’aider à exploiter mes découvertes. Vois-tu, mignonne, l’argent, c’est le nerf de l’intrigue ; Figaro l’a dit. C’est la clef de tout. À Paris, je me rencontrerai avec des camarades devenus riches. Ils seront heureux d’appuyer une affaire au bout de laquelle il y a sûrement la fortune et la gloire.

Il parlait avec une conviction si profonde que Delphine n’eut pas le courage de le combattre. D’ailleurs, le mal était sans remède, la démission donnée. Il ne fallait plus songer à revenir sur cet acte si légèrement accompli.

— Quand partons-nous ? demanda-t-elle.

— Dans huit jours.

Huit jours après, en effet, ils arrivaient à Paris et s’installaient dans un modeste logement aux Batignolles.

À cette époque décisive de sa vie, Delphine, on le sait, avait vingt ans, tous les charmes de son âge, la beauté, la grâce et l’éclat. Au premier abord, sa physionomie révélait la douceur, la bonté. Mais, en l’examinant mieux, on pouvait lire dans son fier regard des ardeurs peu communes et l’expression d’une volonté indomptable. Elle était grande, bien prise, avec quelque chose de viril, de résolu qui éclatait parmi les grâces féminines de sa personne et leur donnait une saveur particulière. On eût dit d’un lac calme à sa surface, mais troublé dans ses profondeurs.

Delphine n’était point une nature vulgaire. Esprit ferme, cœur généreux, elle eût été faite pour apporter partout avec elle le bonheur et le charme, s’il n’avait germé en elle une chaude ambition que le spectacle de Paris déchaîna tout à coup. Sous la monotonie de sa vie elle dissimulait un âpre désir de devenir riche, d’avoir sa place marquée au premier rang dans le monde. Elle se sentait digne d’une situation plus haute que celle qui lui était dévolue. Elle aimait le luxe, toutes les élégances. Elle connaissait sa beauté et n’en ignorait pas le pouvoir.

Une fois à Paris, elle voulut sortir tous les jours. Elle admira dans les rues les magasins aux étalages brillants ; sur les boulevards, les jeunes élégants qui semblent destinés à plaire à toutes les femmes ; dans les allées du bois de Boulogne, de belles personnes appartenant à toutes les sociétés, à tous les mondes, enfouies dans leurs voitures doublées de satin et de velours.

Ce spectacle la frappa vivement. Elle en fut comme éblouie, et alors, ces paroles de son père se présentèrent à son esprit :

— Si les expériences auxquelles je me livrerai réussissent, nous serons riches.

Riches ! c’est-à-dire qu’elle pourrait se jeter dans le mouvement fiévreux de la vie parisienne, avoir sa place parmi les reines de la mode et de la beauté dont elle enviait le sort. Et son père se faisait fort de lui donner la fortune qu’elle souhaitait ! Elle se prit à l’admirer. Elle le jugea autrement qu’elle ne l’avait jugé quand ils habitaient la province.

— Après tout, se disait-elle, c’est peut-être un homme de génie.

Un soir, elle l’interrogea afin de savoir où il en était :

— J’avance, ma petite, j’avance.

— Qu’attendez-vous donc pour lancer votre invention ?

— Ce que j’attends ! la possibilité de construire mon appareil. Puis, je le ferai manœuvrer moi-même devant les Parisiens éblouis. Je partirai du haut des tours de Notre-Dame pour m’aventurer dans l’espace, et l’on me verra naviguer tranquillement dans les airs.

En parlant ainsi, Martial Vaubert s’exaltait comme s’il était déjà dans la réalisation de ses rêves.

Sa fille l’embrassa. Il reprit :

— Ces expériences seront fort coûteuses. L’appareil seul vaut dix mille francs. C’est la difficulté de trouver cette somme qui retarde le résultat définitif.

— Hélas ! vous ne la trouverez jamais, murmura Delphine.

— Jamais ! allons donc ! Mais j’ai déjà vu des banquiers. J’ai de l’espoir. L’un d’eux m’a écouté avec attention. Il m’a engagé à mettre tous mes plans en ordre, à les lui présenter avec des devis et des pièces justificatives !…

Trois jours après, Martial Vaubert, en rentrant après une absence de plusieurs heures, dit à sa fille d’un accent plein d’émotion :

— Je crois que je touche au but. Demain matin, l’un des banquiers à qui je me suis adressé doit venir me voir.

— Comment se nomme-t-il ?

— Karl Savaron, de la maison Jacques Savaron et fils, répliqua Martial Vaubert qui se frottait les mains.

On devine ce qui s’était passé. Martial Vaubert s’étant présenté chez Jacques Savaron, avait été reçu par Karl. Karl, intéressé par la naïveté et l’ardeur du vieil inventeur, avait promis de l’aller voir, de lui venir en aide, s’il jugeait l’opération pratique. Le lendemain, il se présentait chez l’ancien professeur.

Lorsqu’il entra dans le petit salon où elle se tenait avec son père, Delphine fut comme éblouie. Son cœur se mit à battre un tic tac précipité. Le nouveau venu prenait d’un seul coup dans sa vie une place si grande qu’elle en était stupéfaite. En l’entendant annoncer, elle avait rêvé un homme entre deux âges, ayant pour piédestal un sac d’écus, pour auréole une couronne de pièces d’or, dans chaque main des liasses de billets de banque. Même sous cet aspect, sa présence devait être douce à un cœur ambitieux.

Mais elle le vit apparaître, et ses sentiments se transformèrent. C’est que Karl avait vingt-six ans, une chevelure brune, des yeux noirs, une taille de héros et l’une de ces physionomies qui charment d’une manière soudaine et captivent souverainement. Quant à lui, son impression fut analogue. Ce fut le choc de deux êtres destinés à être un jour tout l’un pour l’autre, et qui peut-être, au moment où pour la première fois ils se rencontrent, en ont le pressentiment.

Tandis que Martial Vaubert, empressé à recevoir Karl, se mettait à l’entretenir de son invention, celui-ci jetait du côté de Delphine des regards furtifs. Cette beauté radieuse l’attirait. Jusqu’à ce jour il n’avait pas connu l’amour véritable. À cause de son nom, de sa fortune, plus encore qu’à raison de sa jeunesse et de sa fière beauté, il avait rencontré sur son chemin les liaisons faciles. L’impression que lui causait Delphine était tout autre que celles qu’il avait ressenties jusque-là. Elle se présentait à ses yeux dans une auréole de pureté qui donnait à toute sa personne un charme indicible.

Que dire encore et à quoi bon insister ? Le résultat de cette première entrevue, on le sait déjà. Quand, après un long entretien, Karl quitta la maison de Martial Vaubert, il était engagé vis-à-vis de ce dernier à lui venir en aide et il aimait Delphine. Il l’aimait follement et voulait l’épouser, uniquement préoccupé du moyen par lequel il arriverait à faire accepter à son père, dont il connaissait les projets ambitieux en ce qui touchait son établissement, la pensée de voir entrer dans sa famille, au lieu d’une héritière opulente, une jeune personne pauvre, inconnue.

Le lendemain, Martial Vaubert était autorisé à toucher à la caisse de la banque Savaron une somme de cinq mille francs, qui devait aider la préparation de ses premières expériences. Il alla lui-même retirer les fonds, accompagné de sa fille. Comme il sortait de l’hôtel du banquier, fier, heureux, les poches pleines, Karl se trouva sur leur passage.

— Oh ! mon jeune ami, s’écria l’inventeur, je vous entraîne dans une admirable affaire dont les bénéfices sont incalculables.

— Je n’y ai pas songé, répliqua Karl. J’ai cédé d’abord au désir de vous obliger.

En parlant ainsi, il osa regarder Delphine. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle comprit tout. À ce trait, elle avait deviné l’amour.

Ses sensations furent délicieuses. Quelques semaines plus tôt, elle avait entrevu la misère entrant dans sa maison, s’installant à son foyer, s’attachant à elle, pesant sur toute sa vie. Maintenant, elle se voyait échappant à ces périls, et celui dont la générosité accomplissait ce miracle possédait les privilèges qui rendent un homme digne de tendresse.

Ce jour-là, Delphine rentra dans sa maison, heureuse, transfigurée, pleine de l’image de Karl Savaron, auquel elle songeait avec un attendrissement que l’espoir de le revoir revêtait d’un charme infini. Oh ! les saintes et douces émotions du premier amour ! Que ceux qui les ont goûtées osent dire qu’il en est de meilleures, de plus nobles, de mieux faites pour jeter dans une vie idéale les hommes qui s’y livrent avec l’ardeur d’un cœur jeune et d’une âme loyale.

Les deux jours qui suivirent, Karl les passa livré à une émotion indescriptible. Il eut cependant la force de la cacher à son père. Il n’osait lui avouer la vérité. Il redoutait un courroux ou l’explosion d’une colère qui eût troublé son bonheur et compromis l’avenir. Il comprenait bien que c’était lentement, peu à peu, qu’il fallait provoquer le consentement sans lequel il ne pouvait rien. Il se réservait, dès que les premiers essais de Martial Vaubert auraient réussi, de le présenter au banquier. Il ne désespérait pas d’intéresser ce dernier au sort de ce vieux savant, de lui faire connaître Delphine, et de préparer de la sorte et peu à peu les choses pour les amener au résultat qu’il souhaitait.

Le caissier lui ayant demandé à quel compte il fallait inscrire la somme remise à Martial Vaubert :

— À mon compte, répondit Karl, sans se rappeler que son père avait la coutume de procéder lui-même une fois par mois à l’examen des livres de sa maison.

En quarante-huit heures, il était devenu un autre homme. Plus rien de ce qui l’intéressait naguère ne l’intéressait plus. On cessa de le voir au bois, à son cercle, et le vieux Jacques Savaron constata qu’à l’heure des repas, son fils demeurait triste et silencieux. Il crut à l’existence de quelque amourette contrariée, et comme il fermait volontiers les yeux sur ce qu’il appelait les galantes distractions de Karl, il ne s’en inquiéta pas autrement.

Poussé par l’amour auquel il résistait autant qu’il le pouvait, c’est-à-dire fort peu, Karl Savaron se trouva un jour devant la porte de la maison de Martial Vaubert. Naturellement, ses pas l’avaient porté de ce côté. Il monta. On le reçut. Delphine était seule. C’était une occasion inespérée. Il résolut d’en profiter.

— À quel heureux hasard dois-je l’honneur de vous voir, monsieur ? demanda Delphine qui n’était pas moins troublée que lui.

— J’espérais rencontrer votre père. Je voulais savoir s’il s’est déjà mis à l’œuvre pour hâter ses expériences.

— Oh ! il n’a pas perdu de temps. Il travaille avec acharnement.

Ayant dit ces mots, Delphine baissa les yeux, demeura silencieuse. Elle ne laissait pas d’être très émue. Elle pressentait quelque chose de grave. Elle ne se trompait pas.

— Tenez, mademoiselle, s’écria Karl tout à coup, il m’est impossible, puisque je vous rencontre seule, de vous taire ce qui est au fond de mon cœur !

— Vous avez à me parler ? demanda-t-elle avec bienveillance et douceur, comme pour encourager les confidences de son ami.

Il hésita pendant quelques instants. Puis il dit :

— C’est que ce que j’ai à vous faire connaître ne s’exprime pas facilement, répondit Karl, et, si vous ne m’aidez pas…

— Comment pourrais-je vous aider alors que j’ignore de quoi il s’agit ?

— N’avez-vous pas deviné ?

— Quoi donc ?

— N’avez-vous pas deviné que je vous aime ? Si vous n’avez pas compris, c’est que votre cœur…

Elle l’arrêta d’un geste.

— Oh ! taisez-vous, fit-elle ; n’allez pas douter de mon cœur, qui éprouve, comme le vôtre, le meilleur des sentiments qui puisse y pousser.

— Dieu bon ? mais alors…

Une vive rougeur monta au visage de Delphine, colora ses joues. Ses yeux se fermèrent, et, vaincue par l’émotion, elle fut obligée de s’asseoir.

Karl tomba devant elle agenouillé. D’une voix éloquente qui la pénétrait tout entière, il lui tint ce langage d’amour qui, dans tous les temps, dans toutes les langues, est toujours le même. Il lui dit comment, en la voyant, il s’était senti foudroyé par sa beauté. Il ajouta que son amour n’était pas égoïste, que ses intentions étaient pures. Il ne voulait la tenir que d’elle-même, au moment où elle se croirait assez aimée pour pouvoir s’unir à lui par les liens du mariage.

Sur ce mot, Delphine, qui, jusqu’à cet instant, avait écouté Karl sans l’interrompre, l’arrêta :

— Ne suis-je pas folle de prêter l’oreille à vos discours ? demanda-t-elle. Vous parlez de mariage ! mais avez-vous le droit d’en parler ?

— Je dispose de ma destinée, mademoiselle.

— Êtes-vous certain que votre père n’en a pas disposé déjà ? Vous êtes son unique héritier. Toutes ses espérances reposent sur vous. Peut-être a-t-il rêvé pour son fils une union digne de sa fortune ?

— Il ne m’en a parlé jamais.

— Il peut vous en parler !

— Je lui dirai que je vous aime ! Il ne veut que mon bonheur.

— Sait-il que vous êtes ici ?

— Oh ! non ! s’écria Karl avec un mouvement de crainte.

— Vous voyez bien que vous lui cachez vos désirs ! Pourquoi, si ce n’est que vous avez compris combien il vous sera difficile de le décider à laisser entrer dans sa famille une personne pauvre…

— Quand il saura combien vous êtes intelligente, bonne, belle ; quand il se sera convaincu que je vous aime avec toutes les forces de ma jeunesse et de mon cœur, il donnera son consentement.

Delphine secoua la tête et répondit :

— Obtenez-le alors avant de m’ouvrir ces horizons nouveaux qui naissent sous mes yeux, illuminés par les feux de votre amour. Vous voulez m’emporter dans des régions idéales et célestes, où le bonheur est à l’état permanent, parce qu’il est basé sur la tendresse infinie qui ne passe pas. Mais que deviendrais-je, si vous m’abandonnez ?

— Oh ! jamais ! jamais ! s’écria Karl. Sans vous, je ne saurais vivre. Vous avez pris possession de moi.

Ces paroles étaient empreintes d’un accent de conviction et de sincérité qui frappa Delphine. Aussi, après avoir laissé son ami parler longtemps, elle laissa tomber sa main dans la sienne et dit :

— Je vous engage ma foi. Soyez sûr de votre fiancée. Quand vous me voudrez, vous me trouverez.

C’est ainsi qu’ils s’engagèrent l’un à l’autre, et lorsque Karl se retira, ce fut après avoir promis de revenir le lendemain et tous les jours.

Delphine fut d’abord effrayée par l’excès même de son bonheur, dont elle ne fit pas part à son père, n’ayant pas encore la certitude que de si belles promesses se réaliseraient. Elle n’osait croire que, comme sous l’empire d’une baguette magique, sa vie pourrait se transformer, ainsi qu’on le lui laissait espérer, et que, condamnée hier encore à la médiocrité, elle était en droit de se voir, dans un avenir peut-être prochain à la tête d’une des plus opulentes maisons de Paris, épouse légitime et aimée d’un homme auquel bien peu de femmes auraient pu résister.

Cependant, lorsqu’elle revit Karl que chaque jour ramenait auprès d’elle et qui, sous le prétexte de suivre les préparatifs des expériences promises par Martial Vaubert, venait sans cesse renouveler ses serments, elle fut gagnée peu à peu par la confiance qu’exprimait son ami. Elle ouvrit à ses propos une oreille complaisante, et elle ne douta plus de ses paroles lorsqu’il disait qu’avant peu tous les obstacles qui s’opposaient à leur union seraient vaincus. Il parlait de bonne foi. Mais il comptait sans l’imprévu, qui tient tant de place dans les affaires humaines.

Cette idylle charmante durait depuis un mois environ lorsque Jacques Savaron la découvrit. Il avait remarqué dans le caractère de son fils un changement qui le frappa. Jusqu’à ce jour, Karl s’était montré plein d’ardeur pour les plaisirs de son âge, d’une gaieté entraînante, aimant le monde, le théâtre, se mêlant volontiers aux parties fines, sur lesquelles son père fermait les yeux sans cesser cependant de le surveiller.

Tout à coup, il devint paisible, mélancolique, préoccupé. Jacques Savaron devina qu’il y avait quelque passion sous roche, et comme il ne lui convenait pas que son fils s’engageât dans des liens sérieux sans son consentement, il se mit à veiller sur lui avec plus de soin encore que par le passé. Sa surveillance le mit en quelques jours au courant de la vérité. Il fit suivre Karl et sut qu’il se rendait tous les jours dans une modeste maison des Batignolles, habitée par un vieillard et par sa fille. Puis il sut que ce vieillard, qui se nommait Martial Vaubert, avait touché à la caisse, à diverses reprises, une somme totale de quinze mille francs, portée au compte de Karl par les ordres de ce dernier. Dès lors il ne lui fut pas difficile de reconstruire ce joli roman. L’ayant découvert, il résolut sur-le-champ de le détruire.

Karl amoureux d’une fille pauvre, c’était l’anéantissement d’un projet longtemps caressé par Jacques Savaron, qui consistait à donner pour femme à son fils l’unique héritière d’un riche banquier, laquelle était à la veille d’atteindre sa dix-huitième année, et qui devait apporter à la maison Savaron une fortune égale à celle qui s’y trouvait déjà. Jacques Savaron n’hésita pas. C’était, nous l’avons dit, un homme ferme, énergique, tout d’une pièce, dont la volonté ne se modifiait jamais. Au risque de briser le cœur de son fils, d’exposer sa santé, sa vie à des périls incessants, sans chercher à savoir si la jeune fille choisie par Karl était belle, intelligente, honorable, il avait pris le parti d’envoyer aux Indes le pauvre garçon, afin de rester libre de dénouer ces liens dont il ne voulait à aucun prix.

Au début de ce récit, on a vu comment Jacques Savaron avait signifié sa résolution à son fils, et comment ce dernier fut entraîné à lui révéler le secret qu’il cachait depuis un mois. Il raconta l’histoire de ses amours en termes émus. Il fit à son père le portrait de Delphine, lui dépeignit l’état de son cœur et termina sa narration, qui n’apprenait à Jacques Savaron rien qu’il ne connût déjà, par ces mots :

— Je l’aime, je l’aime à en mourir si vous me séparez d’elle !

— Tout ce que tu viens de me dire est fort touchant, répondit le banquier qui prenait le parti de feindre afin d’avoir raison de la résistance de son fils. Mais, encore une fois, je ne comprends rien à ton désespoir.

— Eh quoi, mon père, abandonner Delphine !

— Il ne s’agit pas de l’abandonner. Il s’agit de faire un voyage de trois mois qui, loin d’atteindre votre amour, le fortifiera, si vraiment il est autre chose qu’un entraînement de vos jeunes imaginations.

— Il est de ceux qu’on ne détruit pas ! s’écria Karl.

— Qu’avez-vous donc à redouter d’une séparation momentanée ? T’ai-je dit que je m’opposais à ce mariage ?

— Vous consentiriez ?

— Assurément, si cette jeune fille est honorable, si son père est digne de nous.

— Oh ! que vous êtes bon ! Mais, alors, je peux aller lui dire…

Jacques Savaron interrompit son fils.

— Tu n’as plus le temps d’y aller, et je te demande encore ce sacrifice. Écris. Annonce mon consentement conditionnel et la célébration du mariage à ton retour, si, comme je l’espère, j’ai reconnu dans mademoiselle Vaubert les vertus que j’ai le droit d’exiger dans la femme de mon fils.

Karl croyant à la sincérité de son père, ne pouvait hésiter. Il venait d’obtenir, au prix d’un éloignement dont il se promettait d’abréger le terme, un consentement qu’une heure auparavant il n’espérait pas. Aussi, tout en regrettant de ne pouvoir faire ses adieux à Delphine, il ne se préoccupa plus que de se montrer docile, afin de ne pas aliéner la bonne volonté que son père témoignait.

— J’obéis, dit-il. Je pars sans regret, avec l’assurance qu’à mon retour vous aurez acquis la conviction que l’union que je désire donnera à notre famille une femme bonne et belle, destinée à nous faire honneur. Je vais lui écrire et lui dire qu’afin de savoir si nous nous aimons, vous avez voulu nous soumettre à une épreuve, laquelle est une séparation de quelque mois.

Son père l’ayant approuvé, il commença à écrire une longue, bien longue lettre. Il faisait connaître à Delphine le langage de M. Savaron ; puis il annonçait avec ménagement son départ précipité. Il ajoutait, ce qui devait atténuer singulièrement le chagrin de Delphine, que, en son absence, elle pourrait, avec son père, se présenter à l’hôtel Savaron, assurée d’y être bien reçue. « Avant de vous appeler sa fille, disait-il, mon père veut apprendre à vous connaître. Venez donc le voir souvent. Accoutumez-vous à l’aimer. Que votre tendresse, pendant que je serai loin, remplace la mienne auprès de lui. » Puis, lorsqu’il eut terminé, et croyant n’être pas vu, il embrassa frénétiquement ce papier mouillé de larmes, qui devait porter à Delphine une preuve nouvelle de son amour.

— Voici ma lettre, mon père, dit-il.

— Confie-la-moi, répondit Jacques Savaron. Je l’enverrai. Il faut épargner à notre fillette une mauvaise nuit qu’elle passerait à pleurer sur toi. Et puis, qui sait, peut-être demain, dès le matin, irai-je moi-même lui apporter tes adieux.

— Oh ! mon père, combien je vous aime ! s’écria le passionné jeune homme, dupe de la bonhomie apparente de Jacques Savaron.

Il lui sauta au cou, l’embrassa tendrement et ajouta ;

— Maintenant me voilà prêt à partir, désireux de m’acquitter avec succès de la mission que vous me confiez et de revenir au plus tôt, car le bonheur, mon père, il est ici, vous le savez bien.

Après ces paroles, heureux d’avoir obtenu ce consentement paternel auquel il n’osait croire encore, tant il en avait douté, il alla s’occuper lui-même des préparatifs de son départ. La perspective de ce lointain voyage ne l’épouvantait plus, parce qu’il voyait dans un avenir prochain ses vœux couronnés.

Deux heures plus tard, il quittait Paris. Précaution ou tendresse, son père avait voulu l’accompagner au chemin de fer, et ne quitta la gare qu’après avoir vu partir le train qui emportait son fils vers Marseille. Il revint alors vers sa demeure et s’enferma chez lui après avoir donné l’ordre à ses domestiques de ne recevoir personne.

La nuit était venue. La chambre dans laquelle il se trouvait était vaste, éclairée en ce moment par deux lampes à globe, posées sur une table, et chauffée par un grand feu qui dansait capricieusement dans la cheminée. Il était triste, le vieux Jacques Savaron. Sa tête reposait lourdement dans ses mains, et c’est en vain qu’il s’efforçait d’arrêter quelques larmes qui passaient à travers les cils de ses yeux fermés. Il était triste parce que son fils venait de partir et peut-être aussi parce qu’il se trouvait cruel et stupide d’avoir sacrifié à une ambition folle de richesses nouvelles, le bonheur de son enfant et son propre bonheur.

Mais cet accès de faiblesse dura peu. Il secoua son front, comme s’il eût voulu éloigner de son esprit ces idées qui le troublaient, et bientôt le vieil homme, le despote tout d’une pièce reparut. Il avait promis, en l’absence de son fils, de veiller sur le repos de Delphine, de la recevoir. Il s’était engagé à lui transmettre la lettre éloquente, passionnée par laquelle Karl expliquait les causes de son départ et annonçait les bonnes dispositions de son père. Mais il était résolu à ne tenir aucune de ses promesses. Il les avait faites uniquement dans le but de calmer les défiances de son fils et de le voir s’éloigner heureux. Une fois seul, il relut l’épître amoureuse dans laquelle Karl envoyait de tendres adieux à Delphine. Il ne fut touché ni par la pureté de ces sentiments qui étaient tout à la gloire de celle qui les avait inspirés, ni par cet enthousiasme d’un amour qui semblait prêt à tous les héroïsmes. Il sourit amèrement, roula pendant quelques instants entre ses doigts maigres ce papier auquel son fils avait confié ses impressions dernières, puis d’un mouvement fiévreux il le lança dans les flammes qui le dévorèrent en un instant.

Alors Jacques Savaron se leva. Les mains derrière le dos, il se mit à marcher dans la chambre, faisant crier sous ses pieds le parquet recouvert d’un épais tapis.

— L’absence de Karl, pensait-il, guérira cette jeune fille, à supposer qu’il n’y ait pas de sa part plus d’ambition que d’amour. Elle en voudra mortellement à celui qui, après lui avoir adressé des déclarations passionnées, s’éloigne d’elle sans même lui dire adieu, et dans sa colère son amour sombrera. Sa destinée suivra un autre cours, et je veillerai d’ailleurs à ce qu’aucune relation ne puisse se nouer entre eux.

Il entendait par là qu’il prendrait ses précautions afin qu’aucune lettre de Karl, s’il écrivait directement à Delphine, ne pût arriver à la jeune fille.

— Quant à mon fils, se disait-il encore, il y a lieu de penser que le long voyage qu’il entreprend et que je ferai durer autant que cela sera nécessaire, lui apportera l’oubli. Si d’ailleurs il n’oubliait pas, lorsqu’à son retour je lui apprendrai que cette jeune fille ne songe plus à lui, il ne fera pour la revoir aucune tentative.

— Mais si ton fils n’allait pas revenir ! murmura dans sa conscience une voix mystérieuse qui le fit tressaillir.

— Bah ! j’y suis bien allé, moi, et j’en suis revenu, s’écria-t-il.

Il s’assit devant son bureau et écrivit à Martial Vaubert la lettre suivante :

« Monsieur, j’ai dû blâmer sévèrement mon fils pour la précipitation et la légèreté avec lesquelles, dans le but de vous être agréable, et sans avoir sollicité mon autorisation, il vous a fait ouvrir un crédit dans ma maison de banque. Je ne l’y avais nullement autorisé, et si j’avais été consulté, j’aurais refusé, n’ayant ni la volonté ni l’habitude de commanditer des entreprises aussi aléatoires que celle dont vous poursuivez la réussite. Je me vois donc obligé, à mon grand regret, de cesser dès à présent les versements qui vous étaient faits au nom de mon fils. J’ai vu par les livres de ma caisse que vous avez reçu quinze mille francs. Permettez-moi de vous offrir cette somme comme un encouragement tout personnel donné à vos savantes expériences, et comme un dédommagement qui vous consolera, je l’espère, de la décision que je suis obligé de prendre. »

Cette lettre écrite, Jacques Savaron alla se mettre au lit. Le lendemain dès sept heures du matin, le banquier gravissait les hauteurs qui conduisent de la rue Laffitte aux Batignolles. Il n’avait voulu confier à personne le soin de déposer sa lettre au domicile de Martial Vaubert. Et puis, il s’était mis en tête d’intercepter celles que son fils écrirait à Delphine. Il voulait que la jeune fille n’entendît jamais plus parler de Karl. Cela était nécessaire à ses projets, et il se rendait lui-même sur les lieux où elle était, afin d’organiser le silence autour d’elle.

Martial Vaubert et sa fille habitaient une rue calme et modeste. Ils avaient trouvé, dans une maison assez vaste, un petit logement simple et agréable à la fois. Au moment où Jacques Savaron arrivait devant leur demeure, une vieille femme dans laquelle il n’eut aucune peine à deviner la concierge, se tenait debout sur le seuil, mélancoliquement accoudée sur le manche d’un balai oisif entre ses mains.

— C’est bien ici que demeure M. Martial Vaubert ? demanda le banquier.

— Au troisième étage, la porte à gauche, répondit la vieille femme, sans se déranger et avec un accent qui prouvait qu’elle tenait son locataire en médiocre considération.

— Je ne veux pas monter chez lui, madame, mais seulement vous prier de lui remettre cette lettre. Il n’y a pas de réponse.

En parlant ainsi, Jacques Savaron tendait à la portière sa lettre, au-dessus de laquelle elle vit briller une belle pièce de cinq francs en argent.

— J’y cours, monsieur, j’y cours, s’écria-t-elle, ramenée subitement à la réalité par le gain matinal qui lui arrivait.

Elle avait pris la lettre et l’argent. Elle allait s’éloigner.

— Un instant ! fit Jacques Savaron en la retenant. Rien ne presse.

— Tout aux ordres de monsieur, reprit-elle obséquieusement.

— Comment vous nomme-t-on ?

À cette question dont elle ne s’expliquait ni le but ni la cause, elle le regarda et s’aperçut alors qu’il avait la mise d’un homme riche.

— On me nomme la veuve Picard, dit-elle sans hésiter.

— Eh bien, madame Picard, je voudrais, avant que vous ne montiez ma lettre chez M. Martial Vaubert, causer quelques instants avec vous.

— Alors, si monsieur veut entrer dans la loge !…

Il la suivit, et bientôt ils se trouvèrent dans une petite chambre où personne ne pouvait surprendre leur entretien. Jacques Savaron s’exprima comme suit :

— Vous ne me connaissez pas, et il est inutile que vous me connaissiez, si nous ne devons pas nous entendre pour ce que j’ai à vous proposer.

— Mais nous nous entendrons, répliqua la veuve Picard sans savoir de quoi il s’agissait, mais pressentant instinctivement que ce ne pouvait être que d’une bonne affaire.

— Je l’espère. J’ai un service à vous demander, et j’entends le bien payer.

— Parlez, monsieur, parlez.

— M. Martial Vaubert a une fille ?

— Oui, mademoiselle Delphine, un beau brin, ma foi ! mais un peu fière. Ces gens-là ça n’a pas le sou, le père est un vieux fou.

— Depuis un mois environ, un jeune homme vient voir mademoiselle Delphine, interrompit Jacques Savaron.

— Ah ! oui, M. Karl, il paraît qu’il est très riche. Il vient en effet tous les jours, mais, à dire vrai, je crois que c’est en tout bien, tout honneur…

— Moi, j’en suis sûr ; mais il ne s’agit pas de cela. Ce jeune homme ne viendra plus.

— Ah ! mon Dieu ! lui serait-il arrivé malheur ?

— Non, il est parti. Je suis son père. Il ne pouvait me convenir qu’il épousât mademoiselle Vaubert. Il ne la reverra plus.

— Ces pauvres jeunes gens, ils vont être bien malheureux ! Mais, enfin, puisque monsieur est le père, il est le maître, n’est-ce pas ? Et quel est le service ?…

— C’est très simple. Je ne veux pas que mon fils écrive à mon insu à cette demoiselle. Il faudrait donc me remettre toutes les lettres qui arriveront ici pour les Vaubert. Je les lirai ; je garderai celles de mon fils ; je vous rendrai les autres, sans qu’on puisse s’apercevoir, d’ailleurs, qu’elles ont été décachetées.

— Mais c’est un vol que vous me proposez ! s’écria la veuve Picard.

D’un geste Jacques Savaron lui imposa silence.

— Ne criez donc pas, dit-il. Ce n’est pas un vol, puisqu’il ne s’agit que de m’aider à surveiller mon fils, sur lequel j’ai bien quelques droits, et de l’empêcher de me désobéir. Voici mes conditions. Toutes les fois qu’une lettre arrivera ici, vous me l’apporterez. Dès à présent, je vous assure pour chacune de celles que vous me remettrez, cent francs, et lorsque je n’aurai plus besoin de vos services, vous continuerez à recevoir de moi une rente annuelle de six cents francs.

La veuve Picard ouvrait ses yeux démesurément et la surprise la rendait stupide. Jacques Savaron continua :

— Comprenez bien ceci : c’est à une bonne action que vous vous associez ; seulement je vous avertis que si vous communiquez à qui que ce soit notre convention, si vous parlez du service que vous me rendez, si enfin, par suite de votre négligence, une seule lettre de mon fils arrive dans les mains de mademoiselle Delphine, adieu la rente viagère de six cents francs.

— Je ferai mes efforts pour justifier la confiance de monsieur, répondit la veuve Picard, laquelle, en sa qualité d’ancienne femme de chambre, comprenait à demi-mot.

— Je me nomme Jacques Savaron. Je suis banquier rue Laffitte. Quand vous aurez à me parler, vous viendrez le matin, vous demanderez M. Henri ; c’est mon valet de chambre. Il aura des ordres pour vous introduire auprès de moi.

La veuve Picard s’inclina, tandis que le banquier glissait dans sa main cinq louis, en disant :

— Voici des arrhes. Et maintenant, vous pouvez monter cette lettre. Vous direz qu’elle vient d’être apportée par un commissionnaire.

Jacques Savaron ayant ainsi donné ses ordres, s’éloigna à grands pas.

Sa lettre tomba comme la foudre dans la maison de Martial Vaubert. Delphine attendait la visite de son ami, qui la veille, en la quittant, avait dit qu’il reviendrait le lendemain. Tout d’abord elle ne s’expliqua pas d’une manière trop inquiétante le rapport qu’il pouvait y avoir entre l’amour du fils et la lettre du père. Elle savait que l’argent prêté à son père par Karl l’était à l’insu de M. Jacques Savaron. Elle crut que ce dernier, après avoir blâmé son fils, écrivait pour faire connaître sa volonté ; mais qu’il n’y avait rien là qui menaçât leur amour. Elle pensait, au contraire, que Karl ferait savoir à son père qu’il était amoureux d’elle, et que le banquier serait désolé d’avoir usé d’un procédé aussi brutal qu’injuste.

Le sentiment de Martial Vaubert se rapprocha davantage de la vérité. Tout entier à ses études, il ne connaissait rien de l’idylle dont sa maison était le théâtre. Il ne savait pas à quel mobile Karl Savaron avait obéi en lui venant en aide ; mais il comprit, par le désaveu que le banquier infligeait à son fils, qu’il devait renoncer à continuer l’entreprise commencée.

— Ainsi, disait-il, tenant dans ses mains tremblantes cette fatale lettre, j’aurai touché du doigt le succès, et c’est lorsque je vais l’atteindre qu’on brise l’instrument qui devait me le donner !

Et des larmes roulaient de ses yeux sur ses joues ridées. Sa fille le rassura, le consola, releva son courage. Elle était forte de son amour ; elle se disait que quels que fussent les desseins de Jacques Savaron, elle disposait de Karl. Elle s’attendait à le voir venir le même jour. Elle lui raconterait ce qui venait de se passer, et ensemble ils arrêteraient un plan afin que Martial Vaubert pût continuer à s’occuper en repos de ses inventions, qui ne devaient pas être bien coûteuses après tout, vu la lenteur avec laquelle ses travaux étaient condamnés à marcher.

— Vous avez tort de vous alarmer, mon père, dit-elle au pauvre vieux qui se lamentait. M. Jacques Savaron refuse de vous aider de son argent. Eh bien, M. Karl vous aidera, lui. Je réponds de sa bonne volonté. Allez le voir…

Elle envoyait son père auprès de Karl, n’osant avouer qu’elle l’attendait.

— Tu as raison, ma fille, répondit Martial Vaubert, à qui ces paroles ouvraient une espérance nouvelle. J’y cours. Je saurai dans quelques instants à quoi m’en tenir.

Delphine attendit impatiemment son retour, non qu’elle pût douter de Karl, mais parce qu’elle avait hâte de connaître la cause des obstacles imprévus dont la lettre du banquier Savaron révélait l’existence. Son attente dura une heure environ. Enfin, de la croisée, elle vit au bout de la rue apparaître son père.

À la façon dont il marchait, à la tristesse profonde de sa physionomie, elle devina qu’il apportait de tristes nouvelles. Effrayée, elle se demanda quel allait être son sort. Elle s’avança jusque sur le palier de l’escalier, au-devant de Martial Vaubert, qui montait lentement, comme écrasé sous le poids de son chagrin.

— Eh bien, mon père, demanda-t-elle, avez-vous vu M. Karl Savaron ?

— Je ne l’ai pas vu.

— Et son père ?

— Son père non plus.

— Mais ne vous a-t-on pas dit de retourner ?

— Le caissier n’a pu me fournir aucun renseignement, et, tout aimable il y a huit jours à peine, il m’a traité presque durement.

Delphine devenait très pâle.

— Mais comment n’avez-vous pas insisté pour parler à M. Karl ?

— M. Karl ! s’écria le professeur, mais puisque je te dis qu’il est parti…

— Parti !

— Voilà… j’ai su par le suisse de l’hôtel que le père était en course depuis le matin. Quant au fils, il a quitté Paris hier soir, afin d’aller à Marseille où il doit s’embarquer pour les Indes. On ne sait pas combien de temps durera son absence.

À cette nouvelle qui tomba sur son cœur avec la violence d’un coup terrible, Delphine ne put retenir un cri de détresse. Martial Vaubert épouvanté la regarda. Elle était pâle comme une morte. Ses jambes fléchissaient. Elle n’eut que le temps d’atteindre un fauteuil où elle tomba privée de connaissance.

— Ma fille ! ma fille ! s’écria Martial Vaubert en courant vers elle.

Et tout à coup, se frappant le front, il ajouta :

— Miséricorde ! elle aimait ce Karl de malheur. Le misérable, il me la tue !

Lorsqu’elle revint à elle, son père, penché sur son front, la regardait avec une tendresse inquiète, alarmée. Elle l’embrassa en disant :

— Ah ! mon père, je suis bien malheureuse ; mais ne l’accusez pas, lui. Il est innocent de mon malheur. Il m’aime. Il a juré de m’épouser. C’est M. Jacques Savaron qui l’aura brusquement éloigné de moi.

Huit jours s’écoulèrent pendant lesquels Delphine refusa de croire que Karl avait pu quitter Paris sans lui adresser ses adieux. Dans ce départ précipité, au lendemain d’une entrevue qui marquait en quelque sorte les débuts de leur amour, elle pressentait un fait extraordinaire. Que Karl se fût éloigné brusquement elle pouvait, à la rigueur, le comprendre ; mais qu’il eût gardé le silence envers elle, alors que la veille il s’était engagé par des serments passionnés et solennels, à l’aimer toujours, c’était là un procédé tellement odieux, qu’elle se persuada aisément que son ami était victime d’un mystérieux incident dont quelque jour elle aurait le mot.

Elle se rappelait que Karl parlait de son père avec terreur, et peu à peu son esprit arrivait à se rapprocher de la vérité. Plus elle y pensait et plus elle était convaincue que l’auteur de sa peine était le père de Karl. C’est lui, sans doute, qui avait précipité le départ de son fils et peut-être supprimé les lettres par lesquelles il expliquait à son amie les causes de ce départ.

Lorsqu’elle eut acquis, à force d’y réfléchir, la conviction que les choses avaient dû se passer ainsi, son chagrin devint moins intense ; non qu’elle cessât de souffrir cruellement de l’absence de Karl, mais parce qu’elle était disposée à croire qu’il n’avait voulu ni l’abandonner, ni l’oublier. Un jour il reviendrait. Le mystère serait dévoilé. Quelque consolante que fût cette pensée, elle ne suffisait pas toutefois à soulager la pauvre enfant. Malgré tout, et bien qu’elle essayât fréquemment de se fortifier par l’espérance, ses doutes reprenaient souvent toute leur violence.

— Peut-être s’est-il repenti de m’avoir promis sa main, et s’est-il éloigné afin de ne plus me revoir.

Elle ne pouvait chasser loin de soi cette idée à laquelle cependant elle refusait de croire.

— Non ! non ! s’écriait-elle, c’est impossible. Il m’aime encore. Son père l’aura obligé à partir sans me dire adieu, et aura supprimé les lettres qu’il m’écrivait. Mais il ne m’oubliera pas et je le reverrai.

Cet espoir mettait un rayon dans ses yeux ; mais soudain le doute apparaissait de nouveau.

— Le reverrai-je ? demandait-elle.

Ces incertitudes altérèrent sa santé. Aux couleurs de son visage la pâleur succéda. Sa beauté se revêtit d’un caractère mélancolique qui accrut le charme de sa physionomie, mais dont son père s’alarma. En quelques jours, le bonhomme avait changé du tout au tout. Ce n’était plus l’inventeur enthousiaste et puéril, qui avait gaspillé sa fortune dans des expériences malheureuses. C’était un père tendre et prévenant, uniquement préoccupé de la santé de sa fille. Il la comblait de soins. Il l’interrogeait avec sollicitude. Comme il devinait qu’elle s’efforçait de lui taire la vérité, il lui disait :

— Parle-moi avec franchise. Je comprends bien que tu l’aies aimé. Il était charmant. Il t’aime encore, j’en ai l’assurance. Il n’est parti que contre son gré, j’en suis sûr. Mais il reviendra, et tu verras alors qu’il est toujours digne de toi.

Elle souriait pour le rassurer, mais elle avait l’âme déchirée par le doute.

Les jours s’écoulaient lentement. La maison Vaubert devenait mortellement triste. On eût dit la maison des larmes. Les murs eux-mêmes semblaient avoir pris le deuil. Delphine, absorbée par son unique préoccupation, ne parlait plus.

Son père passait ses journées à ses côtés, silencieux comme elle, suivant anxieusement sur son visage naguère joyeux les traces d’un mal dont il souffrait encore plus qu’elle. N’ayant d’autre désir que de la voir se rattacher à l’espérance et se soustraire à l’empire de son chagrin, il ne s’apercevait pas que lui-même ne tenait plus à la vie que par un souffle. La blessure qu’il avait reçue était plus profonde encore que celle de sa fille.

Une nuit que Delphine couchée cherchait vainement le sommeil et tentait d’apaiser les ardeurs de son cerveau, tout rempli du souvenir de Karl, elle entendit son père pousser des gémissements. Elle se leva, passa dans la chambre voisine, courut auprès du lit sur lequel dormait Martial Vaubert.

Le professeur se débattait contre la mort. Il avait été soudainement frappé. Ses mains amaigries pressaient convulsivement sa poitrine brûlante. Penchée sur lui, la tête perdue, Delphine appelait du secours. Elle entendait ces mots qui tombaient des lèvres du malade :

— De l’air ! mon cœur s’est gonflé. Il va éclater.

Il se tordait avec des mouvements affreux. Elle le vit se roidir, pousser un grand cri, puis un soupir qui semblait venir des profondeurs de l’être, et demeurer immobile. La vie venait d’abandonner brutalement cette enveloppe usée. Delphine était orpheline.

Quand sa première douleur fut apaisée, elle eut un accès de colère et de rage. Pourquoi donc était-elle éprouvée ainsi ? Quelles fautes avait-elle commises qui méritassent un si rigoureux châtiment ?

Elle avait nourri des ambitions très hautes, souhaité la fortune, désiré l’existence opulente qui devait être le cadre de sa beauté. Était-ce donc un si grand crime ? Méritait-elle d’être doublement frappée dans son amour d’amante, dans son amour de fille ? Qu’allait-elle devenir ? En fouillant les tiroirs de son père, elle avait trouvé quelques billets de banque, quelques pièces d’or, de quoi vivre six mois. Et après, où irait-elle ? À quelle porte irait-elle frapper ? À quel travail demanderait-elle son pain ?

La pensée du suicide se présenta, nettement formulée à son esprit. La mort, c’était le repos, le néant, la solution des difficultés violentes au milieu desquelles elle se débattait.

— Non, ce n’est pas le néant, murmura dans son âme une voix mystérieuse.

Tous les souvenirs chrétiens de sa jeunesse montèrent à son cerveau comme un parfum. Dans une vision rapide, elle vit son enfance pieuse, ses ferveurs mystiques de jeune fille, l’heure enchanteresse de sa première communion. Un rayon lumineux traversa son âme.

— Le cloître ! s’écria-t-elle.

La prière éternelle, le sacrifice constant, une marche rude, mais prompte sur la route difficile qui conduit au ciel, au ciel où son père l’attendait dans la contemplation de Dieu.

Il y avait quinze jours que son père était mort. Vêtue de ses habits de deuil, l’orpheline traversa Paris pour se rendre dans un couvent de carmélites situé rue des Postes, non loin du Panthéon. Naguère elle y était venue afin d’assister aux vœux d’une de ses amies d’enfance qu’une vocation irrésistible avait poussée vers le cloître.

L’hospitalière maison s’ouvrit devant Delphine. Elle demanda à parler sur-le-champ à l’abbesse. Une femme dont elle ne put voir les traits se présenta devant elle. L’orpheline s’agenouilla. D’un accent que brisaient les sanglots, elle dit :

— Ma mère, ma mère, j’ai souffert. Je suis seule, abandonnée. Ouvrez-moi votre couvent, je veux chercher l’oubli dans la prière.

— Venez, chère petite, répondit une voix douce, tandis qu’elle se sentait soulevée et soutenue entre des bras maternels.

Le même soir, elle put s’endormir dans une cellule, au sein d’un calme profond, troublé seulement par les monotones psalmodies des religieuses dans la chapelle du couvent. Elle se croyait destinée à la vie que menaient ces saintes femmes. Elle n’était venue parmi elles qu’après avoir réglé toutes ses affaires matérielles et dit adieu au monde, duquel elle n’avait reçu que des douleurs. Elle n’éprouvait qu’un désir : rester là, pleurer et prier.

Mais, le lendemain, elle fut, dès le matin, mandée chez l’abbesse, invitée par elle à raconter son histoire, et les péripéties qui l’avaient conduite, à vingt ans, en pleine jeunesse, à prendre cet extrême parti. Elle parla sans détours et fit connaître les événements parmi lesquels elle venait de passer. L’abbesse l’écouta sans l’interrompre ; mais lorsque ce récit fut terminé, elle dit :

— Votre place n’est point ici, mon enfant. Une douleur violente vous y a conduite. Mais vous ne sauriez y rester. Vous n’avez pas la vocation. Vous n’êtes pas faite pour nos austérités. Ce que vous avez pris pour une inspiration divine, n’est que l’excès même de votre chagrin, qui s’amoindrira, se dissipera comme tous les chagrins de ce monde.

— Le monde m’est odieux ! s’écria Delphine.

— Est-ce à dire que le cloître puisse jamais vous devenir cher ? demanda l’abbesse.

— Je vous en supplie, ma mère, ne me repoussez pas. Il ne me reste rien que votre protection.

— Demeurez, mon enfant. Vous vivrez parmi nos pensionnaires, des personnes qui cherchent la vérité de leur vocation. J’ai l’assurance que dans quelques jours vous viendrez me manifester le désir de quitter cette maison.

C’est ainsi que Delphine fut admise à voir de près la vie intérieure des religieuses carmélites. La règle des carmélites est austère. Le silence est de rigueur. Les vêtements sont grossiers, les aliments répugnants. On ne dort que quelques heures. Le temps est partagé entre la méditation et la prière. Delphine vit des jeunes femmes brisées par les mortifications, le cilice et le jeûne, marcher lentement comme épuisées, inclinées vers la terre. Ces corps à moitié anéantis n’étaient plus soutenus que par l’âme, que des espérances divines emportaient vers les régions idéales qui contiennent l’éternelle vie, Delphine toucha des plaies profondes ; elle constata des regrets cuisants : elle vit plus d’une de ces créatures, qu’emprisonnaient des vœux imprudents, aspirer à la liberté. Elle eut peur. Un jour, elle dit à l’abbesse :

— Vous avez raison, ma mère, je ne resterai pas. J’aime mieux gagner durement mon pain, dévorer mes larmes, que me livrer au calme qu’on goûte ici. Le prix en est trop haut pour moi.

L’abbesse s’attendait à cette déclaration ; mais elle portait déjà un vif intérêt à l’orpheline. Elle ne voulait pas la livrer aux mauvais conseils de la misère. Elle s’était occupée à lui trouver du pain honorablement gagné. Il s’agissait de se consacrer à l’éducation d’une fillette de huit ans, Claire de Morangis, qui vivait dans un château sur la côte normande, avec son frère, de deux années plus âgé qu’elle, et son père, un homme jeune encore qui pleurait la mère de ses enfants. Il y avait aussi dans cette maison un vieux prêtre, l’aîné du marquis de Morangis. C’est lui qui s’était adressé à l’abbesse des carmélites, afin qu’on l’aidât à trouver une institutrice pour sa nièce.

Tous ces détails furent donnés par l’abbesse à Delphine, qui les écouta avec recueillement, et répondit :

— Je suis prête à partir.

La situation qu’on lui offrait était honorable, lucrative, ne l’exposait pas aux périlleuses tentations du monde, – du moins elle le croyait, – elle espérait que, tout entière aux devoirs de son nouvel état, elle pourrait attendre avec patience le retour de Karl Savaron, de la parole duquel elle ne pouvait se résoudre à douter et qu’elle espérait revoir.

Suivant l’itinéraire qui lui avait été tracé par l’abbesse des carmélites, Delphine, qui était partie par le chemin de fer de Cherbourg, descendit de wagon à Bayeux. Il était environ cinq heures du soir. En hiver, c’est le moment où la nuit arrive avec rapidité. Le voyage était plein de tristesse. Delphine, tout en bénissant Dieu qui permettait qu’au milieu des misères qui tout à coup avaient surgi autour d’elle, elle eût assuré sa vie, n’allait pas sans terreur vers l’inconnu qui était au terme de sa route. Elle était livrée aux appréhensions les plus diverses que la vue du ciel gris, des arbres sans feuilles, de la neige sur les routes, en un mot, de l’aspect désolé des champs, ne pouvait aider à dissiper.

Au moment où l’orpheline, vêtue de noir, parut dans la cour de la gare, un vieux domestique portant une livrée de deuil, s’approcha d’elle, et se découvrant, il dit :

— N’est-ce pas mademoiselle qui se rend au château de Morangis ?

— C’est en effet là où je vais, répondit Delphine.

— On nous a envoyés à la rencontre de mademoiselle, M. le marquis étant absent depuis trois jours, et M. l’abbé ayant été souffrant.

Parlant ainsi, le domestique fit un signe dans la direction d’une voiture, attelée de deux vigoureux chevaux gris, qui stationnait à l’extrémité de la cour de la gare. Le cocher réunit les rênes dans ses mains, et touchant ses chevaux, il s’approcha jusque auprès de Delphine. La portière de la voiture s’ouvrit devant elle ; elle se trouva confortablement assise dans un coupé bien clos et bien chaud. Le vieux valet de pied alla retirer les bagages ; aidé du cocher, il les chargea derrière la voiture qui partit ensuite assez rapidement et gagna les champs sans traverser la ville.

Les ombres de la nuit s’abaissaient vers la terre, qu’elles enveloppaient peu à peu. Malgré les nuages qui le voilaient, le ciel restait clair cependant. Ces clartés se blanchissaient du reflet argenté de la neige. Depuis vingt-quatre heures, elle était tombée abondamment. Il fallait la vigueur de deux chevaux normands ferrés à glace pour que la voiture pût avancer sur le sol couvert d’une couche durcie. À droite, à gauche, s’étendaient dans une plaine vaste, accidentée, des clos de pommiers, lesquels jetaient capricieusement dans le vide leurs branches où le givre s’était accroché. Dans la campagne transformée ainsi, personne ne passait.

Après avoir contemplé pendant quelques instants ce spectacle étrange, Delphine, fatiguée par le voyage, ferma les yeux. Bercée par le mouvement doux et régulier de la voiture, elle s’assoupit. Lorsqu’elle se réveilla, la voiture venait de s’arrêter et la portière de s’ouvrir.

— Nous sommes arrivés, mademoiselle, dit le domestique qui lui avait déjà parlé.

Elle mit pied à terre devant un perron auquel on accédait par trois degrés, et qui s’étendait en terrasse devant une façade dont elle ne put que constater l’étendue, le château étant plongé dans l’ombre. Le domestique la guida par une porte monumentale et par un corridor immense jusque dans un salon vaste dont une partie seulement était éclairée par deux lampes posées sur la cheminée. À la lueur de ces lampes, Delphine vit devant le feu un prêtre qui s’inclina lorsqu’elle parut, et lui cria, du plus loin qu’il la vit :

— Veuillez approcher, mademoiselle. Il m’est impossible d’aller à votre rencontre. La goutte me cloue sur ce fauteuil. Vous êtes mademoiselle Vaubert, n’est-ce pas ?

Delphine tressaillit, tant cette voix lui parut dure et violente. Elle obéit cependant et se rapprocha du prêtre, ne s’arrêtant que lorsqu’elle fut en face de lui.

C’était un homme de cinquante ans environ, qu’elle jugea devoir être très grand, quoiqu’il fût assis. À la largeur de ses épaules, à la longueur de ses bras, à la grandeur de ses mains, on aurait dit un athlète. Son visage aux traits énergiques, éclairé par des petits yeux gris malicieux et brillants, était creusé profondément, si profondément que les rides semblaient autant de balafres qui le traversaient en tous les sens. La peau était basanée, la bouche grande, les lèvres épaisses, très rouges. Enfin les cheveux, coupés ras, avaient la blancheur de la vieillesse.

L’abbé de Morangis – car c’était lui – portait une soutane de drap grossier, laquelle montrait la corde en mains endroits. Il avait suffi à Delphine de quelques minutes pour se rendre compte du caractère particulier de cette physionomie. Elle se sentit glacée par l’effroi. Rien, dans ce prêtre, autour duquel elle était appelée à vivre, ne lui paraissait sympathique, et si elle eût écouté sa première impression, elle aurait sur-le-champ quitté le château.

Pendant qu’elle était ainsi livrée à ses réflexions, l’abbé la considérait attentivement. Lorsqu’il se fut convaincu que la personne qui se tenait en face de lui était merveilleusement belle, lorsqu’il eut vu ces grands yeux dont la douleur, l’étonnement et la terreur changeaient à chaque instant l’expression, sans qu’elle cessât d’être adorable ; lorsqu’il eut vu les cheveux blonds comme un soleil florentin, qui formaient, épars et voltigeant en boucles folles, un cadre lumineux à ce visage angélique, il s’écria :

— C’est vous, mademoiselle, que madame l’abbesse nous envoie pour faire l’éducation de ma nièce ?

— C’est moi, monsieur l’abbé.

À cette réponse, il bondit sur son fauteuil. Oubliant que la goutte l’y retenait, il fit un effort pour se lever. Mais une douleur aiguë vint lui rappeler qu’il devait rester immobile. Il eut un mouvement de colère et d’impatience et murmura entre ses dents :

— Elle est folle, cette abbesse ! Je lui demande un laideron et elle m’envoie… Elle a donc oublié que mon frère n’a que trente-trois ans ?

Delphine attendait toujours. L’abbé reprit tout à coup :

— Mademoiselle, je pense que ce soir il vous sera agréable de vous retirer de bonne heure. Mon frère est absent jusqu’à demain. C’est donc seulement demain que vous le verrez, que vous vous entendrez avec lui et qu’il vous présentera votre élève. On va vous conduire chez vous et l’on vous y servira votre dîner. Cela vous conviendra mieux que de dîner seule dans la salle à manger ; car, pour moi, je ne saurais vous tenir compagnie.

Delphine s’inclina sans répondre. L’abbé tira le cordon d’une sonnette. Le domestique avec lequel Delphine était arrivé, accourut.

— François, dit l’abbé, envoyez-moi Jeannie.

— La voici justement, elle attendait que monsieur l’abbé la fit demander.

— Approchez, Jeannie.

C’était une grande personne de vingt ans, bien plantée, au teint rose, vêtue comme les paysannes normandes.

— Conduisez mademoiselle dans son appartement, et mettez-vous à ses ordres.

Delphine suivit la jeune fille.

L’appartement qu’elle devait occuper était situé au deuxième étage. Il se composait d’un petit salon, d’une chambre assez vaste et d’un cabinet de toilette. Ces trois pièces étaient meublées dans le goût le plus pur du dix-huitième siècle. Fauteuils, chaises, lit, pendule, tout datait de cette époque. Les murs étaient couverts de tentures de soie brochées, couvertes de dessin à ramages. Au milieu de quelques gravures modernes, représentant des sujets religieux, il y avait d’anciens portraits remontant à deux siècles.

En entrant, Delphine eut une bonne impression. Le feu flambait joyeusement et, la lampe aidant, répandait dans la pièce un air de gaieté. Lorsque la jeune fille, servie par Jeanne, eut changé contre des vêtements plus convenables ses vêtements de voyage, Jeannie dit :

— Je pense que mademoiselle veut dîner.

— Je mangerai volontiers, mon enfant.

Jeannie sortit, et quelques instants après, Delphine s’asseyait devant un couvert dressé dans le petit salon. Jeannie allait prendre à la porte les plats qu’un domestique montait des cuisines et les plaçait sur la table.

Le visage de Jeannie inspirait confiance à Delphine. Aussi, tout en mangeant, elle l’interrogea sur les habitants de la maison dans laquelle elle venait d’arriver. Elle apprit ainsi que le marquis de Morangis était jeune encore, veuf depuis six ans, et qu’autant pour honorer la mémoire de sa femme et élever virilement ses enfants que pour plaire à son frère l’abbé, jamais il n’avait voulu quitter ce château, bien que l’état de sa fortune lui permît, s’il l’avait voulu, de mener grand train à Paris.

L’abbé était un ancien soldat qui était entré au séminaire en quittant l’armée. Il avait eu le même père que le marquis, mais non la même mère. La sienne était pauvre, celle du marquis était riche, ce qui expliquait comment, après une existence bruyante et tourmentée, possédant à peine de quoi vivre, il était venu demander l’hospitalité à son frère, dans le château où ils avaient grandi. Il payait cette hospitalité d’abord en servant d’aumônier aux habitants du château, et, en outre, en faisant l’éducation de son neveu, le fils du marquis, un enfant de dix ans environ.

L’abbé était bon, mais sa bonté se cachait sous une extrême dureté d’allures et de paroles. Il était très sévère à lui-même, mais il ne l’était pas moins pour les autres. Son neveu et sa nièce, à cause de leur âge, étaient les seuls envers lesquels il se montrât tendre et doux.

Quant au marquis, tous ceux qui l’approchaient l’aimaient. Il était compatissant aux malheureux, rempli de mansuétude, d’un caractère facile. La douleur qui l’avait frappé le maintenait, depuis la mort de sa femme, dans une sorte de mélancolie qui paraissait lui être chère, mais qui n’altérait en rien le charme de ses relations.

Jeannie révéla de la sorte à Delphine bien des détails propres à lui faire connaître les personnes au milieu desquelles elle allait vivre. Lorsque la fille du professeur Vaubert s’endormit pour la première fois dans le château de Morangis, elle était rassurée et caressait l’espérance d’y passer des jours calmes, en attendant que le destin lui ramenât Karl Savaron.

Il nous faut maintenant décrire la maison dans laquelle elle venait d’arriver. Le château de Morangis était situé au-delà de Bayeux, et non loin la mer, sur le plateau qui domine Arromanches. C’était une construction plus vaste qu’artistique, sans caractère architectural bien marqué, qui n’avait d’imposant que sa façade, laquelle s’étendait devant un parc dont les extrémités allaient se perdre dans des bois qui descendent jusqu’à la mer. On arrivait au château par une route large et droite, qui s’allongeait entre des champs de blé et des clos plantés de pommiers. Une grille séparait la cour d’honneur de la route. À chaque bout de cette grille s’élevait un mur qui, à droite et à gauche, enfermait le parc jusqu’aux falaises qui bordent la mer.

Aussi, lorsque au lendemain de son arrivée, Delphine, réveillée par le jour, s’approcha de la croisée pour jeter les yeux sur les champs, elle fut éblouie par le spectacle qui se déroulait sous ses regards. Les fenêtres de son appartement s’ouvraient sur des pelouses d’une grande étendue, au-delà desquelles on voyait des arbres élevés dont les feuillages devaient former, en été, une voûte impénétrable, tandis que les allées circulaient à travers leurs troncs énormes et vermoulus. Ce jour-là, arbres, pelouses et sentiers disparaissaient sous la neige.

L’œil embrassait des profondeurs mystérieuses, des perspectives étonnantes. C’était un paysage mélancolique, adorable, qui semblait mort, mais auquel un rayon de chaud et lumineux soleil devait rendre la vie. Au loin, au-dessus des branches poudrées à blanc, dans les brumes grises du matin, on apercevait une plaine immense, sans limites, dont les extrémités se confondaient à l’horizon avec les nuages égarés dans le ciel. On croyait voir d’abord des champs incultes et déserts, des steppes sablonneux, désolés. Mais bientôt, à mesure que le jour permettait d’en mieux constater l’étendue, on s’apercevait que cette plaine était mouvante. Des collines s’y élevaient subitement pour s’abîmer ensuite dans l’immensité monotone de laquelle elles étaient sorties. À la place où elles disparaissaient courait longtemps une écume blanche et lumineuse. Cette plaine, c’était l’Océan, mais l’Océan entrevu à travers les clartés grises d’une matinée d’hiver.

Un cri d’admiration s’échappa des lèvres de Delphine ; dans son enfance elle avait vu la Méditerranée, une mer où le soleil se joue, qui tantôt gaie, tantôt subissant des colères nerveuses plus périlleuses qu’imposantes, ne saurait se comparer à l’Océan majestueux, dont les tristesses et les orages sont empreints d’une écrasante grandeur. Un murmure sourd, régulier, affaibli par l’espace, arrivait jusqu’à ses oreilles, et le vent, en passant au-dessus des arbres, lui apportait des parfums salubres.

Elle fut à ce moment violemment impressionnée, attirée par ce gouffre béant dont nul n’a sondé le fond, et qui exerce sur les natures exaltées un attrait inquiétant et néanmoins rempli de charme. Elle comprit qu’à cause du voisinage de la mer, elle se plairait dans ce pays, si, parmi les personnes au milieu desquelles elle allait vivre, elle trouvait un peu de tendresse et de tolérance.

Elle fut arrachée à sa contemplation par le bruit d’une porte s’ouvrant derrière elle, qui livra passage à Jeannie. La jeune paysanne apportait sur un plateau une tasse pleine jusqu’aux bords d’un chocolat fumant.

— Déjà levée ! dit Jeannie. Je croyais trouver mademoiselle au lit.

— Je suis matinale, répondit Delphine en souriant.

Jeannie offrit son chocolat, qui fut accepté et trouvé excellent. Elle jeta dans la cheminée de la chambre quelques brassées de bois, y mit le feu, et bientôt une flamme capricieuse monta dans le foyer, réchauffant tout autour d’elle.

Alors Jeannie dit à Delphine :

— Voici plus d’une heure que mademoiselle Claire attend en bas pour savoir quand elle pourra venir se présenter à vous.

— Mademoiselle Claire ? demanda Delphine.

— Votre élève.

— Qu’elle entre donc, la chère petite.

À l’appel de Jeannie, une fillette accourut, entra en courant, et se jeta dans les bras qu’on lui tendait. Elle avait sept ans, des cheveux blonds, des yeux noirs, la taille fine, le visage le plus doux du monde, joli comme un rêve heureux, bien qu’on y remarquât une expression mélancolique peu ordinaire à cet âge.

— C’est vous, mon enfant, que je suis chargée d’instruire ? dit Delphine après avoir caressé longtemps la fillette.

— C’est moi, mademoiselle, et j’en suis bien heureuse. Madame la supérieure des carmélites de Paris a écrit à mon oncle l’abbé que vous étiez bonne. M’aimerez-vous bien ? Je désire que vous m’aimiez, car vous me plaisez beaucoup. Je ferai tous mes efforts pour que vous n’ayez jamais qu’à vous louer de moi.

Ce petit discours fut prononcé d’une façon charmante. S’il n’était pas appris par cœur, il révélait une nature exquise, intelligente et dévouée.

— C’est bien parlé, mon enfant. Je prévois que nous allons vivre très heureuses, très amies.

— Je m’en réjouis.

— Qu’avez-vous appris jusqu’à ce moment ?

— Oh ! pas grand-chose. Je n’ai reçu jusqu’ici que les leçons de mon oncle l’abbé. Et il n’est pas toujours patient, mon oncle ; il aime bien mieux instruire mon frère Philippe, auquel il parle latin, que moi. Quand j’ai su lire et écrire, il a dit à mon père : Il faut donner une institutrice à cette enfant. C’est alors qu’on a écrit à Paris. Depuis un mois j’attendais ; j’avais très peur ; car on m’avait dit que les institutrices sont vieilles, laides, méchantes. Aussi, hier soir, pendant que vous étiez au salon avec mon oncle, j’ai doucement entrouvert la porte pour vous regarder, et j’ai sauté de plaisir en voyant combien vous ressembliez peu à la personne qu’on m’avait annoncée. Quand mon petit père est arrivé tout à l’heure, je me suis jetée à son cou et je l’ai couvert de baisers pour le remercier de m’avoir donné une institutrice telle que vous.

Quand elle eut ainsi dit tout ce qu’elle avait sur le cœur, la fillette s’arrêta ; puis, ayant remarqué que Delphine portait des vêtements de deuil, elle lui demanda pourquoi elle était ainsi vêtue. La question n’avait rien d’indiscret. C’était plutôt la sympathie d’un jeune cœur qui se révélait.

— Je suis en deuil, mon enfant, parce que mon père est mort.

Claire de Morangis ouvrit grandement les yeux, se pressa contre sa nouvelle amie et lui dit .

— Mais votre mère vous reste. Moi je n’ai pas connu la mienne, et je sais que mon père l’a beaucoup pleurée.

— Ma mère est morte aussi, répondit Delphine avec émotion.

— Oh ! combien je vais vous aimer ! s’écria spontanément Claire.

Quelques instants après, elles descendaient toutes les deux. Mademoiselle de Morangis, bien qu’elle ne fût qu’une enfant, avait un tact rare. Pour faire oublier à Delphine le chagrin soulevé par ses questions, elle s’était offerte à lui faire les honneurs du parc.

— Mais ne craignez-vous pas la neige, le brouillard ?…

— La neige ! mais je n’ai pas de plus grand plaisir que d’en faire des boules avec Philippe. Vous ne le connaissez pas, mon frère. C’est un grand monsieur, très savant. Mais il aime bien tout de même à s’amuser avec moi.

Elles s’engagèrent dans les allées du parc. Au bout de cinq minutes, on rencontra Philippe. Ce grand monsieur, très savant, était tout simplement un bambin de dix ans, au visage intelligent, bien planté.

Pour le moment, il s’occupait à élever quatre murs de neige autour d’une statue d’Apollon placée sur un piédestal de marbre, au milieu du parc, et qui grelottait sous les couches d’humidité coulant sur ses membres.

— Philippe ! Philippe ! s’écria Claire du plus loin qu’elle le vit, voici mon institutrice, mademoiselle… Elle s’arrêta embarrassée.

Elle ignorait le nom de la nouvelle venue.

— Delphine, ajouta celle-ci.

— Un joli nom, reprit Claire. Va, Philippe, tu l’aimeras bien et nous allons être très heureux.

Le grand monsieur s’approcha, essoufflé, suant et se soulevant sur la pointe des pieds, il présenta son front aux lèvres de Delphine.

— Mais vous allez prendre mal, mon mignon, dit-elle.

Elle chercha dans sa poche un mouchoir de fine batiste, à l’aide duquel elle essuya le visage humide de l’enfant. Ils continuèrent tous les trois la promenade. Delphine parlait peu, mais elle écoutait. Le langage des deux enfants lui apprenait mille détails sur les personnes qui devenaient désormais ses compagnons d’existence. Elle sut ainsi que le marquis de Morangis était jeune encore, beau, toujours sous l’empire de la tristesse qu’avait laissée en lui la mort de sa femme ; qu’il adorait ses enfants jusqu’à la faiblesse ; que l’abbé ne les aimait pas moins, mais qu’il le laissait moins paraître et savait, en véritable ancien soldat, devenu plus tard aumônier de la flotte et accoutumé à vivre avec des matelots, se montrer sévère.

On ne revint du côté du château que vers onze heures, et quand on entendit la cloche qui sonnait pour annoncer le déjeuner.

— Vous allez voir notre père, dit Philippe. Vous saurez vite combien il est bon.

Par une circonstance étrange, en ce moment Delphine ne put s’empêcher de penser à Karl Savaron, celui auquel elle avait résolu de rester fidèle. Le doute se glissa dans son âme, et elle se demanda s’il vivait encore, ou si tout au moins il n’oubliait pas la jeune fille dont il avait été si brusquement séparé. Quelles réflexions se pressèrent en ce moment dans l’esprit de Delphine ? Mais alors qu’elle franchissait le seuil du château et allait se trouver en présence du marquis de Morangis, elle était sous l’empire d’une émotion violente.

Lorsque, précédée des enfants, elle entra dans la salle à manger du château, le marquis de Morangis s’y trouvait déjà avec son frère, debout dans l’embrasure d’une croisée. Ils s’entretenaient avec animation. L’objet de leur entretien devait être irritant, car lorsque, au bruit causé par la présence de Delphine, le marquis se tourna du côté de la jeune fille, son visage exprimait l’émotion et la colère. Il se fit violence pour donner à sa physionomie un air gracieux.

Le sourire aux lèvres, il s’avança vers Delphine et lui dit :

— Mademoiselle, je vous remercie d’avoir consenti à vous charger de l’éducation de ma fille. Oui, je vous en remercie et je vous en resterai reconnaissant. Elle a perdu sa mère, la chère enfant, et si vous consentez à lui en tenir lieu, vous nous rendrez à tous un grand service.

— Je l’aime déjà beaucoup, fit la petite Claire en montrant Delphine. Nous vivrons très unies, mademoiselle et moi.

Delphine essayait de sourire. Mais elle était un peu troublée par les compliments et les éloges dont elle se voyait l’objet. Elle allait essayer de formuler des remerciements, quand soudain l’abbé, qui jusqu’à ce moment avait gardé le silence, fit un pas en avant, et s’adressant au marquis :

— Voyons, mon frère, réfléchissez, je vous prie. Je vous ai présenté mes observations. Êtes-vous décidé à n’en pas tenir compte ?

— Apparemment, répondit brusquement le marquis sans le regarder.

— Vous avez tort, répliqua l’abbé sur le même ton, tandis que ses petits yeux gris se portaient tour à tour sur son frère et sur Delphine.

— C’est vous qui avez tort, mon frère, s’écria le marquis, de vouloir entraver mes décisions et mes volontés. Vous abusez, laissez-moi vous le dire, du caractère dont vous êtes revêtu. À vous croire, je ne suis qu’un enfant, incapable de me conduire d’après mes propres inspirations, et auquel vos conseils sont indispensables. Or il n’en est rien. J’entends agir selon ma fantaisie. Je vous l’ai dit déjà. Je vous le prouverai aujourd’hui, car, quoi que vous en puissiez penser, je ne reviendrai pas sur ma détermination.

Durant cet entretien, le plus profond silence régnait dans la salle à manger. Le domestique qui allait servir le déjeuner s’était arrêté sur le seuil et attendait discrètement la fin de cette explication intime. Delphine, qui ne la comprenait pas, mais qui devinait une querelle, sans se douter qu’elle en était l’objet, regardait les champs à travers une croisée, en retenant par la main Claire et Philippe de Morangis, pressés contre elle.

À la réponse de son frère, l’abbé garda le silence, comme s’il eût renoncé à lui tenir tête, alors même qu’il n’était pas convaincu par ses arguments. Le marquis s’avança alors du côté de la table, vers laquelle, sur un signe de lui, les enfants entraînèrent Delphine. Chacun prit place, les deux frères en face l’un de l’autre, Delphine à la droite du marquis, ayant auprès d’elle sa petite élève.

Pendant le repas, l’abbé observa le silence le plus absolu. Il semblait sombre et livré à des réflexions amères. Son frère affecta, au contraire, la plus entière liberté d’esprit. Il s’entretint surtout avec Delphine, à laquelle il parla tour à tour de Paris, de son château et de ses enfants.

La jeune fille, débarrassée, maintenant qu’elle le connaissait, des craintes qu’elle avait précédemment conçues, lui répondit en se maintenant dans les limites que lui traçait son modeste emploi. Le marquis lui inspirait d’ailleurs une confiance complète avec sa physionomie jeune, ouverte, des traits expressifs, des yeux doux. Il touchait à sa trente-troisième année. Tout en lui révélait un gentilhomme instruit, un cœur généreux, une nature d’élite.

— Je vous confie ma fille, dit-il à Delphine. Elle est bien douée sous tous les rapports. C’est une nature impressionnable, de laquelle vous ferez ce que vous voudrez, à condition que vous lui inspirerez l’affection sans laquelle vous ne sauriez prendre sur elle aucune influence.

Delphine remarqua que le marquis la regardait rarement. C’est qu’il éprouvait en ce moment une sensation étrange. La beauté de Delphine le captivait, allumait en lui une ivresse dont il comprenait tout le péril, à laquelle il n’osait s’abandonner. Ce qui se passait en lui, son frère l’abbé l’avait prévu, et c’est pour cela qu’il l’engageait tout à l’heure à renvoyer Delphine, à ne pas la garder au château, où sa présence pouvait devenir un élément de trouble.

La querelle qui avait eu lieu avant le déjeuner provenait justement des conseils de l’abbé et de l’énergie avec laquelle le marquis y résistait.

Lorsque, après le repas, Delphine se fut éloignée, suivie de Philippe et de Claire, l’entretien entre les deux frères reprit son cours.

— Persistez-vous à conserver cette personne auprès de vous ? demanda brusquement l’abbé. Êtes-vous aveugle ou voulez-vous ne pas voir quels dangers vont naître à chaque instant sous vos pas ? La présence de cette belle jeune fille sous le toit que vous habitez, vous qui êtes presque un jeune homme, n’est pas convenable. Elle donnera lieu à des commentaires auxquels vous n’avez, ni l’un ni l’autre, à gagner.

— Vous me croyez donc bien faible ou bien léger ? objecta le marquis.

— Je vous sais faible, facile aux séductions.

— Que pouvez-vous redouter de la présence de mademoiselle Vaubert, puisque, grâce à vous, il est maintenant décidé que je dois me marier et épouser mademoiselle de Costigan ?

À cette question, l’abbé regarda son frère, leva les épaules et parut prendre une résolution énergique.

— Ce que je redoute, je vais vous le dire, fit-il. Il est très vrai que j’ai consacré tous mes efforts à vous décider à épouser mademoiselle de Costigan. Je l’ai fait, parce que j’ai compris combien il est difficile à un homme de votre âge et de votre tempérament de vivre sans femme et sans amour. Mais je n’ignore pas que c’est à contrecœur que vous avez consenti à ce mariage. Vous y allez sans plaisir, comme résigné. Or c’est dans ces conditions, alors que la douleur que vous avez ressentie après la mort de votre femme va chaque jour en s’apaisant et ne vous aide plus à comprimer vos passions, c’est dans ces conditions que vous ouvrez votre maison à une jeune fille belle, séduisante, que je crois ambitieuse et peu scrupuleuse sur le choix des moyens à employer pour satisfaire son ambition… Eh bien, j’ai peur, je vous l’avoue. Cette fille, c’est un démon, entendez-vous ? Si elle se met en tête de vous prendre, c’en est fait de vous.

— Je la crois très honnête.

— Autre danger, alors ; car, si vous l’aimez, il n’y aura aucun motif pour que vous ne l’épousiez pas. Et cependant mademoiselle de Costigan a reçu vos promesses.

— Il ne faut pas s’en exagérer la portée. Elles sont très conditionnelles, puisque en définitive elle ne s’est pas encore engagée vis-à-vis de moi.

— Vous voyez ! s’écria victorieusement l’abbé ; vous voilà heureux de constater que vous êtes encore libre…

Le marquis donna un coup de poing sur la table et répliqua :

— Vous prenez plaisir à me torturer. Que vous ai-je donc fait ? Laissez-moi, je vous en prie, conduire mes affaires de cœur ainsi que je le jugerai bon. Elles ne sont en rien troublées par la présence de cette jeune institutrice qui a eu le malheur, on ne sait trop pourquoi, d’encourir votre courroux. Je ne faillirai jamais à l’honneur, ayez-en l’assurance.

Après ces mots, le marquis sortit à pas précipités. L’abbé resta seul, il leva ses yeux, et regardant avec une expression farouche la porte par laquelle son frère venait de disparaître, il murmura :

— Fou ! fou ! trois fois fou ! Oh ! mais, j’y veillerai.

Les deux frères, nous l’avons dit, n’avaient pas été élevés ensemble. Ils étaient issus du même père, mais non de la même mère. Le marquis était l’enfant du second lit. Sur son berceau il avait trouvé, du fait de sa mère, une fortune considérable, tandis que son frère n’ayant eu, du côté maternel, qu’un maigre héritage, était demeuré pauvre. Ce dernier, après lui avoir cédé le titre de marquis auquel, en sa qualité d’aîné, il avait droit, s’était fait soldat, puis prêtre, et avait servi à bord d’un navire français comme aumônier de la flotte. Lorsque son frère était devenu veuf, il avait volé auprès de lui et s’était fixé à ses côtés pour l’aider à élever ses enfants, à gérer ses biens. Peu à peu l’influence de l’abbé était devenue toute-puissante ; il l’exerçait uniquement dans l’intérêt de son frère et non dans son intérêt personnel. Il n’avait ni besoins ni désirs. À cinquante ans, plus rien ne lui faisait envie. C’était un type de moine farouche. Il n’admettait pas qu’on pût transiger avec le devoir. Il avait élevé son neveu et sa nièce dans la crainte de Dieu. Au lieu d’essayer de consoler son frère, il cherchait à le convaincre que la douleur qui le frappait était le châtiment des fautes de leur race, qui retombait sur eux. Il avait fait du château de Morangis une maison triste et morne, où les sourires de Philippe et de Claire semblaient eux-mêmes empreints de mélancolie. Ce prêtre austère avait horreur de la joie qui se traduit bruyamment.

Un jour, ayant compris que le chagrin de son frère était apaisé et que le cœur du marquis voulait d’autres aliments que le sermon perpétuel, plein de sévérité, qu’il lui faisait entendre, il avait formé le dessein de le marier, et choisi dans ce but une vieille fille à l’esprit étroit, élevée en province. C’était la dernière héritière d’une illustre maison de Normandie, devenue à vingt-huit ans un type de dévotion aveugle et fanatique.

Mademoiselle de Costigan n’aurait jamais consenti à se marier, si l’abbé ne lui avait représenté le mariage comme l’accomplissement d’un grand devoir, comme l’unique moyen de gagner le ciel. Le marquis était veuf depuis sept ans. Son cœur avait soif de tendresse, et l’on ne sera pas surpris d’apprendre que, à trente-trois ans, celle de ses enfants ne pût lui suffire. D’autre part, depuis qu’il pleurait sa femme, il n’avait pas mis le pied hors de son château. Il était devenu paysan jusqu’au bout des ongles. Le côté poétique, fier de sa nature exaltée, s’était en quelque sorte émoussé. En outre, il se pliait volontiers aux désirs de son frère.

Mademoiselle de Costigan habitait seule un petit château voisin du sien. Elle faisait force fêtes aux enfants et paraissait les chérir. Elle ne manquait ni de grâce, ni de distinction. Le marquis se laissa arracher un consentement auquel mademoiselle de Costigan répondit en sollicitant un délai de trois mois, à l’expiration duquel elle devait faire connaître sa décision. Ce délai touchait presque à son terme quand soudain Delphine était apparue au château dans les circonstances précédemment racontées.

Les craintes de l’abbé, on les devine. Delphine était en pleine jeunesse et sa beauté dans sa fleur. L’abbé sentit une jalousie folle mordre son cœur. Dans cette jeune fille aux traits angéliques il pressentit l’ennemi, celui qui venait lui disputer l’influence qu’avec le temps il avait su prendre sur son frère. Sous cette influence, le château avait été jusqu’à ce jour comme une maison monacale. Delphine y apportait des rayons lumineux. Les enfants, dont les ébats étaient sans cesse comprimés et glacés par le visage austère de l’abbé, avait couru vers elle avec enthousiasme et confiance. En quelques heures tout semblait prendre une nouvelle vie. L’abbé avait peur et se demandait avec effroi si son frère allait se montrer faible jusqu’à concevoir de l’amour pour cette créature aux yeux profonds, aux lèvres rouges, au visage pâle, aux mains blanches, qui paraissait faite pour troubler et bouleverser le cœur des hommes.

Le même jour, le marquis de Morangis, après avoir réglé d’une manière définitive la situation de Delphine, ordonné aux domestiques d’avoir pour elle les mêmes égards que pour lui, et engagé son frère à faire taire ses antipathies que rien ne justifiait, quitta le château pour une semaine. Il allait chasser, disait-il, chez un de ses amis, dans les environs d’Alençon. En réalité, ce n’était là qu’un prétexte. Il s’éloignait pour ramener dans son cœur, subitement troublé par la présence de Delphine, le calme nécessaire à la réflexion.

De l’impression violente, instantanée qu’il avait ressentie, nul ne sera surpris. La beauté de Delphine produisait de ces effets foudroyants. Karl Savaron en avait subi les atteintes dans des conditions identiques. Quoique moins jeune, le marquis Édouard de Morangis était frappé de même. La solitude, le deuil, les larmes ne l’avaient que trop disposé à se laisser séduire. Lorsqu’il vit Delphine, lui dont l’horizon amoureux si longtemps fermé était maintenant borné aux charmes vieillots de mademoiselle de Costigan, que l’abbé voulait à tout prix lui donner pour femme, il fut mordu au cœur.

Toutefois, lorsqu’il revint, il avait fait des réflexions sérieuses. Il s’était promis de résister aux tentations, de se mettre au-dessus de toutes les faiblesses, de continuer à faire son devoir. Il affronta, calme et digne, la présence de Delphine. Il l’interrogea sur les procédés d’instruction qu’elle employait vis-à-vis de Claire. Il dut se montrer satisfait autant des réponses de l’institutrice que de sa tenue générale, qui était parfaite. Elle restait à la place qui lui convenait. Elle était modeste, douce pour tous. Il paraissait certain qu’à son école les enfants ne pouvaient que gagner.

— Vous voyez, mon frère, disait le marquis à l’abbé, que j’aurais eu tort de céder à vos conseils. Je me félicite d’y avoir résisté et d’avoir conservé cette jeune fille dans ma maison.

L’abbé demeurait silencieux, n’osant dire toute sa pensée ni révéler ses craintes. Ce fut toujours préoccupé qu’il s’efforça de ramener le marquis du côté de mademoiselle de Costigan. Édouard n’avait pas revu la vieille demoiselle depuis six semaines. Elle-même avait imposé cet éloignement. Sur la prière de l’abbé, qui lui exposa la situation, elle consentit à revenir sur sa décision.

Dix jours après l’arrivée de Delphine au château de Morangis, le marquis, rentré du court voyage dont nous avons parlé, fut mandé un matin au château de Costigan. Il y courut, résolu à en finir avec une situation intolérable.

— Êtes-vous certaine, mademoiselle, que nous soyons faits l’un pour l’autre ? demanda-t-il brusquement à mademoiselle de Costigan. Êtes-vous certaine que nous serons heureux quand la bénédiction nuptiale sera descendue sur nous ? Ressentez-vous pour moi quelque chose qui ressemble à l’amour ? N’est-il pas vrai qu’on vous a dit que vous unir à moi, c’était accomplir un devoir que le ciel vous impose ? Dites, répondez-moi et soyez sincère.

Elle fut interdite.

Elle ne s’était pas attendue à ces questions, auxquelles elle ne pouvait répondre affirmativement sans avoir recours au mensonge. Elle avait oublié de demander à l’abbé si, dans ce cas particulier, le mensonge était permis. Dans l’incertitude où elle se trouvait à cet égard, elle n’osait l’employer, de peur de perdre son âme. Elle garda le silence.

Alors le marquis osa lui dire qu’il ne l’aimait pas, qu’il ne l’avait jamais aimée, que s’il l’épousait, il serait malheureux toute sa vie. Il vit qu’elle n’était ni surprise ni affligée par ces déclarations, et n’en parla qu’avec plus d’éloquence. Que dire encore qu’on n’ait deviné ? Lorsqu’il s’éloigna de mademoiselle de Costigan, il était dégagé des promesses qu’il avait faites naguère. Elle avait la certitude d’avoir agi ainsi qu’il le fallait pour leur bonheur commun. Quant à Édouard, il revint au château de Morangis, rempli d’une joie immense qui n’avait d’autre cause que celle-ci : il avait reconquis sa liberté.

Ainsi, sans avoir ouvert la bouche, par la seule puissance de ses beaux yeux, et presque à son insu, Delphine venait de provoquer au château de Morangis une révolution véritable et de jeter le désarroi parmi les projets arrêtés avant son arrivée. C’est en vain que le marquis aurait voulu nier qu’il subissait l’influence de cette beauté puissante. La conduite qu’il venait de tenir à l’égard de mademoiselle de Costigan prouvait qu’au contraire les charmes de Delphine l’avaient bouleversé.

C’est de la bouche de la vieille fille que l’abbé connut la vérité. Il rentra au château exaspéré. Il ne pouvait, sans irritation, renoncer à ses plans. Il rencontra Delphine qui sortait du parc, suivie de Philippe et de Claire, pour aller se promener avec eux sur les falaises. Il l’arrêta d’un geste, l’entraîna à quelques pas des enfants, et lui dit avec sa brusquerie accoutumée :

— Soyez sincère, mademoiselle. Votre dessein est-il de séduire mon frère ?

— Moi ! s’écria Delphine stupéfaite.

— Ne feignez pas l’ignorance. Mon frère allait se marier avec une personne honorable. Hier, il est allé dégager sa parole. Comment aurait-il eu la pensée de se conduire aussi indignement, si votre détestable influence…

Le regard de Delphine l’arrêta. Il exprimait la colère et l’indignation. Elle n’était pas une Costigan, elle, c’est-à-dire une fille faible et craintive. Elle avait l’audace d’un homme.

— Pas un mot de plus, monsieur, dit-elle. Je ne tolérerai d’insulte ni de vous ni de personne. J’ignore ce que j’ai pu vous faire, en quoi j’ai pu vous offenser ; mais depuis le jour où j’ai mis le pied dans cette maison, j’ai constaté que vous ne me traitiez pas ainsi que j’ai le droit d’être traitée. Je jure sur l’âme de mon père que je n’ai rien tenté pour acquérir sur votre frère des droits auxquels je n’oserais prétendre, alors même que mon cœur me pousserait vers lui. Je tiens la situation que j’occupe ici de sa bienveillance et de sa confiance. Je resterai digne de l’une et l’autre, et je repousse énergiquement tout ce qui, de votre part, ressemblerait à un soupçon.

Ayant ainsi parlé à l’abbé interdit, elle lui tourna le dos, rejoignit les enfants, les prit par la main l’un et l’autre et les emmena pour continuer avec eux sa promenade interrompue. Elle atteignit les falaises, s’assit parmi les plantes qui poussaient çà et là, et engagea les enfants à descendre, par une pente sablonneuse, jusque sur les dunes laissées à sec par la mer. La plage s’étendait immense sous son regard. Le ciel était bleu, le soleil assez brillant pour combattre le vent aigre et froid que, durant l’hiver, la mer envoie à la terre. Tout était calme.

De l’endroit où elle se trouvait, elle voyait Philippe et Claire qui creusaient le sable, et entendait leur voix qui montait, douce, jusqu’à ses oreilles. Elle aimait ce silence, cette solitude, où elle était libre de laisser son cœur voltiger capricieusement parmi les souvenirs du passé. Chaque jour elle venait s’asseoir à la même place. Elle goûtait le bonheur.

Mais, après la scène qui venait de se passer, elle se sentait profondément troublée. Les larmes montaient à ses yeux. Il est cruel, lorsqu’on voudrait plaire, de se savoir des ennemis. On l’accusait d’avoir voulu séduire le marquis de Morangis. Elle n’y avait même pas songé, et si elle pouvait se reprocher quelque faute, c’était d’avoir pu craindre qu’il ne fût sensible à sa beauté.

Puis elle était remuée par la nouvelle que l’abbé venait de lui révéler, à savoir qu’Édouard de Morangis, à la veille d’épouser mademoiselle de Costigan, avait subitement renoncé à ce projet. Elle comprenait que la jeunesse du marquis, la situation particulière dans laquelle ils se trouvaient l’un et l’autre, constituaient un danger. Eh quoi ! à peine installée dans cette maison où elle avait espéré vivre tranquille, aimée déjà par les deux enfants, traitée par tous les habitants du château avec une respectueuse sympathie, allait-elle être obligée de partir, d’aller chercher son pain ailleurs ?

Tandis qu’elle s’adressait cette question, un bruit de pas sur le sable se fit entendre derrière elle. Elle se retourna et changea de couleur en voyant le marquis. Obéissant à une inspiration subite, elle résolut de provoquer une explication au terme de laquelle elle saurait si elle devait fuir le château ou y demeurer.

— Veuillez, monsieur le marquis, me permettre une question et y répondre sincèrement, dit-elle. Êtes-vous satisfait des soins que je donne à votre fille ?

— Oh ! très satisfait, mademoiselle, je croyais déjà vous en avoir remerciée.

— Ainsi vous ne songez pas à vous priver de mes secours ?

— Mais nullement, et si vous ne vous plaisiez pas auprès de nous, je vous supplierais de m’en dire la cause ; je tâcherais de la faire cesser.

— Je vous remercie, monsieur le marquis, répondit Delphine ; j’avais besoin d’avoir de votre bouche des assurances aussi formelles. Elles m’encouragent à vous dire à mon tour que j’ai le vif désir de ne pas quitter votre maison. Mais je n’y veux rester qu’à la condition de rencontrer chez tous ceux qui y vivent une bienveilllance égale à la vôtre.

— Quelqu’un en a-t-il manqué envers vous ? demanda le marquis.

— Votre frère.

Et sans rien cacher de la vérité, Delphine raconta à Édouard la scène qui avait eu lieu entre elle et l’abbé, à l’instigation de celui-ci.

— Mon frère est fou ! s’écria le marquis avec émotion. J’ai prié mademoiselle de Costigan de me rendre ma parole, parce que ce mariage ne convenait ni à elle ni à moi. Telle est l’unique raison que j’ai à faire valoir. Mademoiselle de Costigan s’en est contentée. Mon frère n’a pas le droit de se montrer plus difficile.

Le silence succéda à ces paroles, puis Édouard reprit :

— Si quelque autre motif a dicté ma conduite, c’est là mon secret. Je ne reconnais à personne le droit de chercher à l’approfondir, et je ne crois pas que s’il vous était connu, vous puissiez m’en vouloir.

Elle se leva un peu émue, car elle ne s’attendait pas à une réponse aussi explicite.

— Oh ! ne vous alarmez pas, ajouta le marquis en tremblant. Il est vrai que je vous aime, mais il n’en résulte pas que vous couriez ici aucun danger.

La déclaration inattendue d’Édouard de Morangis frappa Delphine de stupeur. Elle fut une minute sans pouvoir parler. Elle dirigea du côté de Philippe et de Claire, qui continuaient leurs ébats sur la grave déserte, un regard anxieux. Puis, s’adressant au marquis qui demeurait devant elle dans une attitude qui n’eût rien appris de ses sentiments à des étrangers :

— Vous m’aimez ! s’écria-t-elle. Dieu m’est témoin que je n’ai rien fait, rien, pour vous amener là.

— Les pressentiments de mon frère étaient fondés, répondit Édouard. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j’ai compris que vous preniez victorieusement possession de mon cœur, oui, victorieusement, d’une manière instantanée et à votre insu.

— Mais alors il fallait ne pas me retenir, céder aux conseils de votre frère. Ils étaient sages, prudents.

— Ils étaient ceux d’un égoïste. Eh quoi ! depuis sept ans, je pleure une femme que j’adorais. Je n’en avais pas encore trouvé une qui pût la remplacer, qui fût digne de lui succéder ; et quand je la trouve, celle-là, quand dans la tristesse solitaire de ma vie elle apparaît belle, séduisante, envahissant mon cœur, je n’aurais pas le droit de m’abandonner à cette ivresse !

— Où vous conduira-t-elle ? demanda Delphine, qui commençait à se sentir singulièrement émue.

— À être heureux, si je parviens à me faire aimer de vous.

— Oh ! ne l’espérez pas. Si j’étais assez faible pour prêter à vos paroles une oreille complaisante, je donnerais raison aux soupçons que votre frère a dirigés contre moi. Je suis pauvre, d’une naissance modeste, et alors même que l’amour seul me pousserait vers vous, on n’en suspecterait pas moins mon désintéressement. On dirait que l’ambition, le désir d’être riche, de devenir grande dame, ont dicté mes résolutions. Non, n’espérez pas que je puisse être à vous.

— C’est là pourtant mon seul espoir, s’écria Édouard.

— Vous avez donné votre parole à mademoiselle de Costigan.

— Elle me l’a rendue, répliqua le marquis avec impétuosité. Puis il ajouta : Tenez, Delphine, daignez m’entendre. C’est une volonté impérieuse qui vous a conduite ici. Tant de routes s’ouvraient devant vous. Pourquoi avez-vous pris celle du château de Morangis, si ce n’est parce qu’il était écrit que vous trouveriez là une âme en peine qui avait soif de tendresse et d’affection ? Vous êtes venue, vous voilà, je vous aime. À quoi bon discuter ? cela est. En êtes-vous heureuse ? Je n’ose le croire. Mais, assurément, vous ne sauriez non plus en être malheureuse, car mon amour n’a rien d’injurieux pour vous. Il m’a fait faire ce que je n’aurais jamais fait sans lui, c’est-à-dire dégager ma parole donnée à mademoiselle de Costigan. Aujourd’hui me voilà libre. Je veux mériter votre main. Ne me répondez pas…

— Je partirai, murmura Delphine. Vous m’oublierez.

— Partir ? Pourquoi ? Est-ce que je vous ai manqué de respect ? Oh ! non, restez, je vous en supplie ; s’il ne vous convient pas que je vous parle de mon amour, je ne vous en parlerai jamais, jusqu’au jour où vous-même, touchée de mes soins, provoquerez des confidences nouvelles et consentirez à devenir la marquise de Morangis.

Nous devons l’avouer, en ce moment, dans la pensée de Delphine, le souvenir de Karl Savaron était bien affaibli. Qui songerait d’ailleurs à blâmer l’orpheline ? Depuis qu’il était parti, Karl ne lui avait fait parvenir aucune nouvelle. Quelque confiance qu’elle eût en lui, elle ne pouvait affirmer qu’elle fût aimée ni même qu’il fût vivant. Elle pouvait mesurer toute la tristesse de l’avenir qui serait le sien, si le fils du banquier manquait à ses promesses ou si la mort le frappait durant le long et périlleux voyage que, par l’ordre de son père, il avait entrepris.

C’est dans ces circonstances qu’un autre parti non moins brillant s’offrait à elle. Sans doute son cœur appartenait encore à Karl, mais ce cœur inexpérimenté se lassait d’attendre sans certitude d’aucune espèce. Et puis, quelle femme n’est touchée lorsqu’un homme semble descendre jusqu’à elle et, dans la pauvreté qui paraît devoir être son lot, lui tend la main pour transformer son existence ? Elle était donc très émue. Néanmoins elle se contint et répondit :

— Je croyais qu’en m’adressant à vous, madame la supérieure des carmélites vous avait raconté mon histoire, que vous saviez que ma main est promise…

— L’allusion que la supérieure a faite à cette situation est bien discrète, et je croyais qu’il y avait rupture entre vous et celui que vous deviez épouser.

— Rupture ! Oh ! non. Il y a eu entre nous la volonté d’un père qui a exigé le départ de son fils, et qui, sans doute, a supprimé les lettres que celui-ci m’adressait. Il n’y a pas eu autre chose, et je n’ai pas lieu de douter du cœur de mon ami.

— Et s’il ne revenait pas ?

Delphine baissa les yeux sans répondre directement à cette question.

Puis elle parla en ces termes :

— Monsieur le marquis, je suis ici pour me consacrer à l’instruction de votre fille. Pour votre repos, pour le mien, ne me détournez pas, je vous en supplie, de la tâche en vue de laquelle vous m’avez appelée. Si ma présence doit être pour vous une cause de trouble, entre votre frère et vous un sujet de querelle, ayez le courage de me l’avouer. Je partirai ; sinon laissez-moi à mes fonctions. Le jour où vous voudrez vous marier, vous trouverez dans votre monde…

— Je ne me marierai pas, s’écria le marquis d’un ton presque irrité.

— Voilà que vous allez me haïr ! objecta Delphine avec un pâle sourire.

— Vous haïr, moi ! fit-il. Puis, comme s’il eût violemment imposé silence aux paroles qui allaient lui échapper, il reprit avec douceur : Je vous promets, mademoiselle, que je ne vous reparlerai pas de ce qui paraît ne pas vous être agréable… à moins que vous-même ne m’y poussiez. Cette promesse d’un gentilhomme doit vous suffire, je l’espère, et vous décidera à ne pas quitter ma maison. Renoncez à cette pensée et veuillez continuer à aimer ma fille…

Cette résignation apparut à Delphine comme un excès même de cet amour qui venait de lui être révélé. Elle fut touchée jusqu’aux larmes et, obéissant à un sentiment de pitié, elle tendit la main au marquis.

— J’aime votre fille autant que si elle était ma fille. Je demeurerai auprès d’elle à la condition que si votre cœur vous porte à voir en moi autre chose qu’une institutrice ordinaire, vous consentiez à me traiter comme une sœur.

Édouard avait pris sa main. Il la retenait dans les siennes tandis qu’elle parlait. Lorsqu’elle eut fini, il ne sut pas résister au désir de déposer un baiser sur cette petite main tremblante. Il y appliqua ses lèvres et s’enfuit, laissant Delphine pâle et troublée.

Elle descendit à pas lents sur la plage. Philippe et Claire avaient creusé dans le sable de grands trous que remplissaient les vagues poussées par la mer montante et devant lesquelles ils reculaient peu à peu.

Delphine ne put prendre sa part de leur joie. Elle avait le cœur trop gros. Elle était stupéfaite de ce qu’elle venait d’entendre. Les événements de cette journée devaient d’ailleurs occuper une trop grande place dans sa vie pour qu’elle n’éprouvât pas une immense émotion.

Lorsqu’elle rentra au château, elle remarqua que l’abbé la regardait avec moins d’irritation qu’il ne l’avait fait jusqu’à ce moment. Édouard avait-il raconté à son frère ce qui s’était passé entre Delphine et lui ? Elle le crut et s’abandonna sans remords au calme qui succédait aux émotions des heures précédentes.

Le soir, vers huit heures, après le dîner, la famille était réunie dans le vaste salon du château, autour d’une table ronde sur laquelle deux lampes étaient posées. Philippe et Claire jouaient ensemble, autour d’un album de lithographies sur lesquelles ils passaient, à l’aide d’un pinceau, des couleurs variées. L’abbé lisait un journal, tandis que le marquis, un livre devant les yeux, regardait Delphine par-dessus les feuillets. Elle avait entre les mains un canevas sur lequel, à l’aide d’une aiguille, elle traçait un dessin compliqué qui absorbait son attention. L’abbé posa bientôt son journal. Delphine, fatiguée de broder, prit la feuille et y jeta les yeux. Soudain Édouard la vit pâlir.

— Vous souffrez, mademoiselle ? s’écria-t-il.

Au lieu de répondre, elle rejeta sa tête en arrière, contre le dossier de son fauteuil, et fondit en larmes en gémissant. Quand elle put parler, elle tendit le journal au marquis, en désignant un passage qu’il s’empressa de lire et qui était ainsi conçu :

« Le navire le Nisus, de la Compagnie internationale maritime, parti le mois dernier de Marseille pour Calcutta, s’est perdu corps et biens en vue du port qui était le terme de son voyage. Les détails manquent encore sur ce désastre qui n’a eu pour témoins que des pêcheurs, lesquels étaient eux-mêmes en détresse et n’ont pu porter secours aux naufragés. »

Et un peu plus loin on lisait :

« Nous avons le regret d’annoncer la mort de M. Jacques Savaron, le célèbre banquier de la rue Laffitte. Il a été comme foudroyé par un coup de sang, déterminé, à ce que l’on croit, par la lecture de la dépêche qui précède et que reproduisait hier le Journal des Débats. M. Karl Savaron, son fils, était parmi les passagers du Nisus. Ce jeune homme avait quitté Paris pour se rendre aux Indes, contre son gré, et uniquement pour obéir aux ordres de son père. »

Quand il eut terminé cette lecture, le marquis interrogea Delphine d’un regard.

— C’était lui, murmura-t-elle.

— Pauvre enfant ! s’écria Édouard, qui s’élança pour voler à son secours.

Elle eut assez de fermeté pour rester maîtresse d’elle-même. Tandis que le marquis et ses enfants se pressaient autour de Delphine, en lui prodiguant des consolations, l’abbé avait quitté sa place et s’était emparé du journal. À son tour il lut les dépêches qui précèdent. Il ne put retenir un geste de colère, et ayant vu son frère anxieusement penché sur la jeune fille en larmes, il s’éloigna en disant :

— Comédie ! comédie !

Une heure auparavant, son frère lui avait fait part des réponses faites par Delphine à ses déclarations. L’abbé s’était réjoui des circonstances qui mettaient un obstacle à la réalisation des desseins du marquis. Maintenant il était irrité de voir l’institutrice soudainement redevenue libre, et refusait de croire à la sincérité de sa douleur.

· · ·

· · ·

Trois mois se sont écoulés. Au rude hiver a succédé le tiède printemps. Tout revit, tout renaît, les feuilles le long des arbres et les foins dans les prairies. Les tempêtes de la mer touchent à leur fin, et les vents agitent moins fiévreusement ses flots.

Le cœur de Delphine est comme la nature. Après la douleur violente dont il a été frappé, les rayons de l’immortelle espérance s’y sont fait jour. Les larmes ont perdu leur amertume. Elles ont maintenant la douceur qui les rend moins cruelles, et tout fait présager qu’elle se consolera.

Qui s’en étonnerait ? Tout passe, tout s’oublie, même les plus violents chagrins. Or le sien n’a pas la même violence que beaucoup d’autres, parce que quelque amour qu’elle éprouvât pour Karl Savaron, elle commençait, au moment où elle apprit sa mort, à perdre l’espoir de le revoir. Pendant ces trois mois qu’elle a passés dans le deuil, Édouard de Morangis a été pour elle le plus doux des amis, le plus dévoué des frères. Il a respecté sa douleur, il a oublié ses propres sentiments pour pleurer avec elle. Aucun jour ne s’est écoulé sans qu’il ait donné une preuve nouvelle de sa tendresse discrète autant que passionnée.

En vain l’abbé s’est montré grondeur, boudeur, antipathique à Delphine ; en vain il a essayé d’altérer l’affection de Philippe et de Claire pour la jeune institutrice ; en vain il a voulu montrer à son frère qu’il finirait tôt ou tard par tomber dans les pièges de celle qu’il appelle une aventurière ; tous ces efforts dictés par un orgueil démesuré du nom qu’il porte et par un dévouement fanatique aux intérêts du marquis, se sont brisés contre le parti pris de ce dernier de ne plus tenir compte de ses avertissements ni de ses conseils. Delphine n’a pas eu de peine à comprendre qu’elle était aimée avec idolâtrie. Quelle femme ne serait habile à deviner les sentiments qu’elle inspire ?

Elle s’est laissée toucher peu à peu par cet amour qui se dégage de toute la personne d’Édouard, qui se traduit dans ses gestes, dans ses paroles. À mesure qu’elle se console, elle s’est demandé si son devoir ne lui ordonnait pas de faire le bonheur du marquis. Son intérêt est d’accord avec son devoir, et son cœur, que tant de tendres soins ne saurait laisser insensible, va bientôt se mettre de la partie pour la pousser à cette résolution qui est attendue avec une si fébrile impatience.

Il ne faut plus s’étonner maintenant du charme qu’ont pour elle les conversations qu’elle noue avec Édouard. Tous les jours, vers trois heures, elle sort du château pour aller, avec les enfants, se promener sur la plage. Elle les laisse courir et prendre leurs ébats sur la grève déserte, tandis qu’assise au sommet de la falaise, elle dirige sur l’horizon son regard rêveur. Les voiles blanches se détachent sur le ciel, et le soleil fait pénétrer ses rayons jusque dans les profondeurs de la mer qu’ils illuminent.

Tout à coup, Édouard apparaît auprès d’elle. Elle semble surprise, et lui-même semble étonné de la trouver en cet endroit. Mais cette surprise n’est qu’à la surface. Il y a comme un rendez-vous tacite qui, tous les jours, les réunit à cette place. L’entretien roule sur leur vie commune, comme si chacun d’eux éprouvait le besoin de se révéler complètement à l’autre. Ils se racontent leur passé, et ces touchantes confidences ont pour résultat de les rapprocher plus que jamais.

Un jour où, comme de coutume, Édouard était venu la rejoindre au bord de la mer, l’entretien prit une tournure plus confidentielle encore que les jours précédents. Édouard parla de l’état de son cœur, livré à la solitude, à la tristesse.

— J’adore mes enfants, disait-il, mais leur naïve tendresse ne me suffit pas. Quelque chose me manque : une amie, une confidente de toutes les heures, une femme qui m’aime autant que je l’aime, et dont la bienfaisante influence puisse ramener dans mon âme meurtrie les joies et les béatitudes de l’amour. Vous-même, mademoiselle, vous souffrez du même mal que moi. Vous aussi vous avez perdu quelque chose de vous : mais ce quelque chose vous était encore trop peu pour que vous puissiez demeurer inconsolable.

Delphine baissa la tête. Elle n’osait donner à ces paroles un démenti. Il était vrai qu’elle se consolait chaque jour et se rattachait à la vie et à l’espérance. Édouard continua :

— Eh bien, alors que séparément nous souffrions ainsi, un hasard que je bénis nous a rapprochés et a créé entre nos âmes une étroite sympathie. Nous avons échangé des confidences qui nous ont fait connaître l’un à l’autre. Vous savez ce que je suis, et je sais tout ce que vous valez. Par l’affection que mes enfants vous portent, je devine combien vous les aimez. Ainsi, tout nous attire l’un vers l’autre, tout conspire pour nous rapprocher. Allons-nous-en demeurer là, et obéissant à je ne sais quel sentiment inexplicable, nous condamner à un veuvage dont nous sommes las ? Résisterons-nous à la volonté supérieure qui a voulu nous unir ?

Delphine écoutait très émue ces paroles. Pour la première fois, depuis bien des semaines, elle entendait de nouveau résonner à ses oreilles des paroles d’amour. Elle ne savait qu’y répondre. Elle éprouvait une vive amitié pour Édouard. Mais qu’il y avait loin de là à cette passion ardente qu’elle avait ressentie pour Karl Savaron. En épousant ce dernier, elle aurait fait un mariage d’amour ; en épousant le marquis, elle ne ferait qu’un mariage de raison. Mais là encore elle pouvait être heureuse. Cette alliance dépassait tout ce qu’une orpheline peut espérer, et même une femme ambitieuse devait y trouver des satisfactions puissantes. Enfin, elle pouvait d’un seul coup reconnaître et payer largement toutes les bontés dont Édouard de Morangis s’était montré si prodigue envers elle.

Elle hésitait encore cependant. Soudain le marquis aborda plus résolument la question :

— Consentez-vous à être ma femme ? dit-il. Oh ! je sais bien que vous ne m’aimez pas autant que je vous aime. Mais, j’ai la conviction qu’en me connaissant mieux, vous vous attacherez à moi. Vous trouverez ici, en attendant que l’amour prenne votre cœur, la fortune, un nom illustre que toute femme serait fière de porter, des cœurs qui vous chérissent et, pour tout dire, le bonheur. Pourquoi hésiteriez-vous ? Est-ce que vous ne m’aimez pas ? Qu’importe. Accordez-moi votre main, et je vous jure que vous resterez libre de décider l’heure où il vous sera possible de répondre à mon amour. Ainsi, vous ne serez engagée à rien envers moi qu’à garder le respect dû à mon nom et la tendresse que vous avez accordée déjà à mes enfants ; et moi, je goûterai la félicité de savoir que, dussiez-vous ne m’aimer jamais, du moins jamais aussi vous ne serez la femme d’un autre.

Après ce discours, Édouard s’arrêta. Il se tenait debout devant Delphine, qui l’avait écouté en regardant l’Océan immense. Tout à coup il la vit se lever et lui dire :

— Je ne veux pas raisonner. Je ne veux pas rechercher si j’ai tort ou raison de me conduire ainsi que je le fais, si je ne m’expose pas à être considérée comme une femme ambitieuse qui n’est venue ici qu’afin d’y trouver une fortune et un nom ; si je ne vais pas apporter la division dans votre famille, en irritant contre moi votre frère, en l’irritant contre vous ; non, j’obéis, je ne veux obéir qu’aux sentiments qui me dictent ma conduite. Monsieur le marquis, voici ma main.

Il poussa un cri de bonheur, appela les enfants, et, les poussant dans les bras de Delphine :

— Aimez-la bien. Désormais elle sera votre mère.

Le même soir, le bruit se répandit dans le château que l’institutrice des enfants allait devenir marquise de Morangis. Édouard n’avait aucun motif pour cacher sa résolution. Il la communiqua à son frère, et comme il prévoyait des objections, il s’empressa d’ajouter :

— Mon mariage est résolu. Épargnez-moi les conseils et les reproches. Ils ne changeront rien à une détermination qui est irrévocable.

L’abbé se le tint pour dit. Il avait jusqu’à ce jour traité son frère comme un enfant. L’enfant lui prouvait qu’il était homme. Il garda donc silence.

Le mariage fut célébré quelques semaines plus tard.

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