Chapitre 2
Deux années s’étaient écoulées depuis les événements racontés dans la première partie de ce récit. Après un long voyage en Italie, pendant lequel les jeunes époux, entièrement livrés à leur amour, avaient vécu heureux et libres, ils venaient de reprendre leur vie régulière qui convenait à leur rang et à leur situation dans le monde.
D’accord avec sa femme, Édouard de Morangis avait décidé qu’on passerait quatre mois à Paris, un aux eaux, et le reste de l’année à la campagne, c’est-à-dire dans ce beau château où ils s’étaient connus et aimés, où maintenant l’abbé demeurait seul avec Philippe et Claire confiés à sa garde.
Ce programme était en voie d’exécution au moment où nous retrouvons nos personnages, un soir d’hiver, à l’Opéra. Édouard, désireux de procurer à Delphine tous les agréments de la vie parisienne, avait pris à l’Académie de musique un abonnement pour la saison.
Ce soir-là, en raison de la rentrée d’un artiste célèbre, la salle était plus brillante que de coutume. Les femmes semblaient s’être donné le mot pour être plus élégantes et plus belles, et jamais peut-être tant de beautés ni de grâces ne s’étaient trouvées réunies. Au milieu des reines, de l’aristocratie, assises dans leurs loges, il n’en était pas dont le charme dépassât celui qui se dégageait de toute la personne de la marquise de Morangis. Ce qui la rendait telle, ce n’était pas la richesse de sa toilette et de ses diamants, mais le caractère véritablement merveilleux de sa physionomie. Nous avons décrit ailleurs ses traits angéliques, ses yeux ardents, ses cheveux blonds et tout ce qui faisait d’elle une créature incomparable.
Les deux années qui venaient de s’écouler, remplies par le bonheur et par l’amour, avaient accru de si doux attraits et en avaient augmenté l’éclat. On pouvait maintenant, sans exagération, placer Delphine au rang de ces beautés foudroyantes qui, selon le rang qu’elles occupent ou le rôle qu’elles remplissent, laissent dans la mémoire de la société qu’elles ont traversée une trace lumineuse.
Installée à Paris depuis quelques semaines seulement, dans un somptueux hôtel du faubourg Saint-Germain, acheté par le marquis, Delphine, en apparaissant dans le monde, y avait fait révolution, et, grâce aux alliances de son mari, ayant trouvé un cadre digne d’elle, elle était devenue rapidement une des héroïnes du Paris de ce temps. Il n’était pas de fête où on ne fût désireux de l’avoir ; il n’était pas d’homme du monde qui ne cherchât à lui être présenté.
Son mari jouissait des succès qu’elle obtenait, en véritable amoureux, fier pour elle des hommages qui lui étaient rendus. Il n’était pas jaloux, car il se savait aimé, et, après deux années d’intimité, il connaissait la générosité d’âme et la fierté de celle qui portait son nom.
Quant à Delphine, elle s’abandonnait à sa vie nouvelle avec l’ardeur de sa jeunesse, tempérée par un peu d’étonnement et aussi par la mélancolie qui s’emparait d’elle toutes les fois que ses souvenirs remontaient vers le passé. Il y avait si loin de son existence présente à son existence d’autrefois ! La double blessure faite à son cœur par la mort de son père, qu’avait suivie celle de Karl Savaron, était encore profonde ; elle ne pouvait penser aux absents sans tristesse, et, en dépit de la sollicitude dont elle était environnée, des larmes montaient souvent à ses yeux à l’heure même où elle ne semblait avoir autour d’elle que des éléments de bonheur.
Fort heureusement, ces mélancoliques impressions, quoique fréquentes, étaient de courte durée, et le plus souvent elle offrait à ceux qui l’admiraient un regard joyeux et un sourire irrésistible.
Ce soir-là cependant, effet d’une disposition particulière ou effet de la musique qui depuis quelques instants frappait ses oreilles et touchait son cœur, elle était moralement affaissée dans cette sorte de somnolence intérieure qui s’empare si souvent des êtres nerveux, sans autre motif qu’une disposition maladive du corps ou de l’âme.
À deux ou trois reprises, son mari s’était penché vers elle pour l’interroger, et chaque fois elle avait répondu comme une femme brusquement arrachée au sommeil.
— Es-tu souffrante ? lui demanda pour la troisième fois Édouard, au moment où le rideau tombait sur le troisième acte des Huguenots.
— Non, répondit-elle ; un peu émotionnée seulement par le spectacle, et voilà tout.
Tandis qu’elle parlait ainsi, le bruit des conversations s’élevait dans la salle ; un mouvement se faisait ; les hommes assis à l’orchestre quittaient leurs places pour se rendre dans le foyer ou visiter les loges.
Delphine vit alors un grand nombre de lorgnettes se fixer sur elle. Objet de l’attention générale, elle se préoccupa surtout de ne rien laisser paraître de l’impression qu’elle avait ressentie quelques minutes auparavant.
Soudain la porte de la loge s’ouvrit, et un jeune homme, le comte de Guilleragues, récemment présenté à la marquise, entra pour lui offrir ses hommages. Il s’inclina devant elle en tendant la main à Édouard, qui profita de ce que sa femme n’était pas seule pour s’éloigner.
M. de Guilleragues dit alors :
— Je ne suis pas seul, madame la marquise, et j’ai l’honneur de solliciter de vous la permission de vous présenter l’un de mes meilleurs amis.
Depuis qu’elle était à Paris, Delphine avait tant de fois entendue cette phrase, qu’elle se contenta de répondre par un sourire. Alors M. de Guilleragues fit un signe et introduisit dans la loge un homme de son âge, mince et distingué, qu’il nomma sur-le-champ :
— Monsieur Karl Savaron.
Quand ce nom fut prononcé, Delphine regardait dans la salle. Elle éprouva une commotion d’une violence telle qu’elle fût comme clouée à sa place, sans avoir même le courage de se retourner sur-le-champ du côté des visiteurs.
L’excès même de son émotion lui permit de la dissimuler. Elle ne poussa pas un cri. On ne vit pas sa pâleur, et lorsque enfin elle retrouva quelque sang-froid, elle put montrer un front calme, où le bouleversement intérieur qu’elle venait de subir n’avait pas laissé de traces.
Elle leva les yeux.
C’était bien lui ! Quoiqu’il fût très jeune, ses cheveux commençaient à grisonner, son visage était grave, ses yeux exprimaient la tristesse, et Delphine ne put revoir cette physionomie toujours vivante en son cœur, sans sentir frémir tout son être.
Karl Savaron, sur un signe, s’assit en face d’elle, tandis qu’elle cherchait vainement une parole. Quant à M. de Guilleragues, après avoir prêté les mains à cette singulière rencontre, sans se douter de sa gravité, il se dirigea vers le foyer.
Karl et Delphine se trouvèrent seuls.
— Pourquoi êtes-vous venu ? lui demanda-t-elle d’une voix altérée. Vous savez bien que je ne puis plus rien être pour vous.
— Je suis venu pour vous demander compte de votre conduite et de la légèreté avec laquelle ont été oubliées par vous les promesses que vous m’aviez faites.
Delphine le regarda d’un œil stupéfait, en se demandant s’il était fou, et se contenta de répondre qu’elle l’avait cru mort.
— Vous n’avez pas pu croire bien longtemps à cette nouvelle, puisque je vous ai écrit.
— Je jure devant Dieu, fit vivement Delphine, que depuis que vous m’avez quittée brusquement, sans me donner aucune explication, sans même m’adresser un adieu, jamais je n’ai rien reçu de vous, et que je n’ai eu de vos nouvelles que par un journal qui annonçait votre trépas et celui de votre père.
— On vous a du moins remis la lettre que je vous adressai au moment où mon père me contraignit à partir. C’est lui qui m’avait promis de la déposer dans vos mains.
Delphine secoua tristement la tête.
— C’est bien ce que j’avais deviné. M. Savaron vous contraignit à partir parce qu’il voulait vous éloigner de moi. Il ne m’a pas remis la lettre dont vous parlez.
Karl eut un geste désespéré, et il s’écria :
— J’avais tout prévu, excepté cela.
— C’était ce qu’il fallait prévoir d’abord, objecta Delphine.
Karl ne répondit pas, et il y eut un silence de quelques minutes. Puis il reprit avec amertume :
— C’est égal, vous m’avez eu vite oublié ; moins de trois ans après l’heure où vous m’avez cru mort, je vous trouve mariée. Vous n’avez pas porté longtemps mon deuil.
— Ce que vous dites est injuste et méchant. J’étais seule au monde. Tué par le chagrin, mon père venait d’expirer. J’ai dû travailler pour vivre. Ma vie était douloureuse et je ne connaissais pas un cœur ami à qui je pusse confier mes chagrins. La nouvelle de votre décès, annoncée par les journaux, vint les accroître encore. Je ne tenais plus à l’existence par aucun lien. Nul ne songeait à moi, et je semblais destinée à être pour toujours livrée à l’isolement. C’est alors qu’un honnête homme, dont j’élevais les enfants, se présenta et m’ouvrit son cœur. Lui aussi portait un grand deuil. Il pleurait une femme adorée. La similitude de notre douleur nous rapprocha ; il m’offrit sa fortune et son nom. Devais-je refuser ?
Karl garda le silence et Delphine continua :
— J’ai accepté le secours qu’on m’apportait si généreusement et que je ne pouvais plus tenir de vous. Je ne mérite donc pas vos reproches. Nous avons été l’un et l’autre victimes d’une implacable fatalité, plus forte que nous et qui nous a vaincus.
— Je vous aime toujours, cependant, murmura Karl.
Elle ne le laissa pas continuer.
— Taisez-vous, s’écria-t-elle. Vous ne devez pas prononcer ce mot. Je ne dois pas l’entendre, et je vous supplie de me l’épargner.
— Ah ! ma vie est maudite, fit Karl exaspéré. Mon amour était de ceux qui méritent le succès. Pour le briser, on nous a tendu à l’un et à l’autre un piège dans lequel nous nous sommes laissé prendre. Puis le destin lui-même s’en est mêlé. Ce naufrage…
— Que n’êtes-vous venu plus tôt vous-même démentir ces sinistres bruits ! Je vous ai attendu longtemps, alors même que je n’espérais plus.
— C’est seulement à mon retour en France que j’ai su que j’avais passé pour disparu. Je ne pouvais donc démentir cette nouvelle. Je vous écrivais ; pas de réponse ; alors j’ai voulu vous oublier. Je l’ai voulu, mais je n’ai pu y parvenir. Votre souvenir et votre image étaient plus forts que ma volonté. C’est dans ces circonstances que me parvint la nouvelle de la mort de mon père. Je me hâtai de rentrer à Paris, et quand j’eus rempli mes devoirs de fils, je me mis à votre recherche. À votre ancien domicile, nul ne vous connaissait, nul ne put me dire votre sort. Je crus que, trompée par les récits qui me présentaient comme ayant péri dans un naufrage, vous n’aviez pu résister à votre douleur. Je vous pleurai et je portai votre deuil. C’est un hasard qui m’a mis en votre présence. Le comte de Guilleragues, mon ami, désireux de me distraire, m’a entraîné à l’Opéra. J’étais assis dans la salle quand je vous ai vue ; j’ai voulu vous être présenté.
Frémissante et bouleversée, Delphine avait écouté ce récit sans l’interrompre. Lorsqu’il fut terminé, elle essaya de surmonter son trouble et dit d’une voix calme :
— Vous eussiez mieux fait de ne pas chercher à vous rapprocher de moi, et de me laisser la croyance où j’étais. Mais puisque vous avez cru devoir agir autrement, il est un engagement que je sollicite de vous.
— Lequel ? demanda vivement Karl Savaron.
— Celui de ne pas chercher à me revoir.
— Quoi ! vous voudriez…
— Je l’exige.
À ce moment, l’entracte finissait. Le rideau se levait, la porte de la loge s’ouvrit et M. de Guilleragues reparut. Karl Savaron, essayant de recouvrer son sang-froid, se leva sur-le-champ et se retira avec son ami, avant que M. de Morangis fût venu prendre sa place.
Delphine était épouvantée, en proie à une indicible émotion. Karl vivant ! Elle-même mariée ! N’était-ce pas une situation épouvantable, faite comme à plaisir par un destin cruel et railleur ?
À l’âpre regret de sa liberté perdue qui se glissait dans son âme, mais qui ne dura pas, se mêlait un sentiment non moins douloureux, celui du danger que lui faisait courir la résurrection de Karl Savaron. C’était un élément d’effroyable trouble jeté dans sa vie, en présence duquel elle se sentait plus faible qu’elle n’aurait voulu. Sans doute elle professait pour son mari une vive affection, une grande estime. Mais ce n’était pas là l’ardent amour inspiré par Karl et dont elle craignait maintenant de subir de nouveau le joug. Pour la protéger contre un péril si pressant, elle n’avait même pas d’enfant, car la maternité n’avait pas béni son mariage, et les seuls êtres qu’elle pût aimer comme siens, étaient Philippe et Claire, les enfants issus du premier mariage de son mari.
Ainsi elle se trouvait en quelque sorte désarmée alors qu’elle aurait eu besoin des forces les plus efficaces. C’est sous l’empire de ces pensées qu’elle écoutait distraitement l’œuvre de Meyerbeer et le sublime duo de Valentine et de Raoul. Mais il fut à peine terminé que, s’adressant à son mari, elle dit :
— Édouard, je voudrais rentrer.
Il avait été convenu qu’après le spectacle, ils feraient une courte apparition dans un bal qui, ce soir-là, réunissait la fine fleur des deux faubourgs. Dans l’état où elle était, Delphine ne pouvait plus songer à se rendre à cette fête et venait d’y renoncer. Elle voulait être seule pour se recueillir.
— J’avais bien deviné que tu es souffrante, dit tristement Édouard en l’enveloppant avec sollicitude dans ses fourrures. Il fallait nous retirer plus tôt. Et puis ce visiteur qui est venu tout à l’heure a-t-il peut-être contribué à te fatiguer davantage.
— Nullement, se hâta de répondre Delphine. Je ne me mets pas en frais d’esprit pour les indifférents.
— Comment donc se nomme-t-il ? demanda, quelques minutes après, Édouard à sa femme, en s’asseyant à côté d’elle dans la voiture.
Delphine feignit de n’avoir pas entendu. Elle ne voulait pas répondre. Elle se rappelait, en effet, que le jour où un journal trompeur lui apportait la nouvelle de la mort de Karl Savaron, Édouard, présent, l’avait lu après elle. Ce nom ne lui était donc pas inconnu, et Delphine redoutait qu’en rapprochant le mal subit dont elle souffrait de la présentation de Karl, il n’en devinât la véritable cause. Elle garda donc le silence, et Édouard ne renouvela pas sa question. Elle respira, tout en conservant cependant au fond du cœur un vague sentiment d’inquiétude.
La nuit qui s’écoula sur ces émotions fut une triste nuit. Delphine ne put fermer les yeux. Son âme, obsédée tour à tour par des regrets contre lesquels elle se révoltait tout en les subissant, et par des craintes qui ne lui prouvaient que trop sa faiblesse, passa par les alternatives les plus cruelles. Elle avait surtout deux terreurs ; la première, de retrouver Karl ; la seconde, qu’à son émotion son mari ne découvrit la vérité.
Or c’est là surtout ce qu’elle voulait éviter. Bien qu’elle eût aimé Karl avec une ardeur de passion qu’elle n’avait jamais ressentie pour Édouard, elle nourrissait pour ce dernier une estime tendre, suffisant à assurer son bonheur, et était incapable de commettre un acte qui aurait pu troubler la sérénité de sa vie. Aussi son parti fut-il bientôt pris. Puisqu’elle redoutait Karl, il fallait le fuir. Elle n’hésita pas.
L’hiver venait à peine de commencer. Depuis quelques semaines seulement elle mordait dans ces fruits charmants des plaisirs mondains, si doux à un cœur de femme lorsqu’elle y peut apporter, en même temps qu’une honorabilité incontestée, l’éclat de la fortune et de la beauté. Proclamée reine, dès son apparition dans les salons parisiens, elle n’avait pas encore eu le temps de jouir de sa royauté ni de goûter tout le charme des amitiés venues au-devant d’elle.
Elle n’hésita pas cependant, et décidée à rompre brusquement avec tout ce qui pouvait compromettre son bonheur, elle demanda à son mari, le jour où elle avait retrouvé Karl, de la ramener sur-le-champ à Morangis. C’est le matin, vers dix heures, dans sa chambre, où il était entré, qu’elle lui adressa cette prière. Enveloppée dans un peignoir, pressée frileusement contre la cheminée, elle offrait à l’œil charmé d’Édouard plus de grâce languissante qu’à l’ordinaire. Il devina que dans ce cœur où il s’efforçait de maintenir toujours la sérénité et la joie, un nuage était entré, et sans adresser une question indiscrète, il ne put retenir l’expression de sa surprise.
— Comment songes-tu à partir en un pareil moment, mignonne ? Deux mois ne se sont pas écoulés depuis que nous sommes à Paris ; tout au plus si nous avons eu le temps de faire connaissance non seulement avec nos nouveaux amis, mais même encore avec l’hôtel que nous habitons et les objets qui nous y entourent. Que te manque-t-il ici ? et pour quelle cause veux-tu si brusquement t’éloigner ?
— J’ai le plus grand désir de revoir les enfants, interrompit-elle.
— Qu’à cela ne tienne, s’écria-t-il, ce n’est pas nous qui les irons trouver ; c’est eux qui viendront ici. Ils passeront avec nous la fin de l’hiver, et nous rentrerons ensuite tous ensemble à Morangis.
Delphine secoua la tête comme pour refuser cette proposition ; puis, d’un accent grave, elle dit :
— Édouard, je désire partir, il faut que je parte.
Il pressentit qu’un motif grave dictait cette demande ; il ne tenta même pas d’y résister et fit en souriant :
— Quand souhaites-tu quitter Paris ?
— Demain, aujourd’hui même ; le plus tôt possible.
Édouard regarda Delphine avec attention, comme s’il eût voulu lire en son âme le secret qu’elle y cachait. Dans ce regard qui se fixait sur elle, pénétrant et doux, il lui sembla voir un reproche. Elle se leva, s’avança vers son mari, et, jetant les bras autour de son cou, elle lui dit tendrement :
— Quand je vous dirai la cause pour laquelle je désire m’éloigner de Paris, vous m’approuverez.
— Et cette cause, ne peux-tu me la dire sur-le-champ ?
— Si vous l’exigez, je ne vous la cacherai pas ; mais j’aurais préféré choisir moi-même l’heure où il conviendra que je m’explique. Seulement, mon Édouard, soyez assuré qu’au fond de ce petit mystère qui, après tout, n’a d’autre importance que celle qu’il me plaît de lui attribuer, et qui n’en aura aucune, si vous voulez bien vous-même l’oublier, il n’y a qu’une préoccupation, celle de notre bonheur commun que je ne veux, je ne dirai pas seulement laisser compromettre, mais même laisser effleurer.
Ces paroles furent prononcées avec tant d’effusion qu’Édouard se sentit ému jusqu’aux larmes. Il pressa sa femme contre lui en s’écriant :
— Je ne demande rien, je ne veux rien savoir. Tu m’aimes, et cela me suffit. Nous partirons demain, et, après tout, ne voilà-t-il pas que je suis un mari bien à plaindre, parce que ma femme exige que nous vivions dans la solitude ?
— Et si elle l’exigeait pour toujours ? Si elle vous déclarait qu’elle ne veut plus vivre à Paris ?…
— Je dirais que c’est de la haine contre Paris, qui ne la mérite pas ; mais je céderais sans murmurer.
Après ces mots, il s’éloigna pour s’occuper des préparatifs de ce départ qui venait de lui être si soudainement imposé.
Ce fut avec une véritable joie que Delphine se trouva dans le château de Morangis, d’où elle était absente depuis plus d’une année, c’est-à-dire depuis son mariage. Par les ordres de son mari, désireux de lui plaire et de l’entourer de tout ce qui peut contribuer au confortable de l’existence, ce temps avait été employé à mettre à neuf le vieux château. Aussi l’ancienne maison n’était-elle pas reconnaissable, et bien qu’on fût au milieu de l’hiver, le marquis et la marquise de Morangis retrouvèrent en arrivant tout le luxe de leur hôtel de Paris.
— Vous faites des folies pour moi, dit Delphine à son mari. Il me sera impossible de ne pas blâmer de telles prodigalités. Vous avez des enfants, mon ami, et vous ne devez pas l’oublier.
— Je n’ai employé à tout ceci que les économies que j’avais faites depuis dix ans ; le capital est toujours intact. Jouis donc, ma chère femme, sans remords et sans crainte, au bien-être que tu trouveras ici. Il ne coûte rien ni à Philippe ni à Claire.
— C’est égal, répliqua Delphine en souriant, ne me gâtez pas trop. Votre frère l’abbé n’est que trop disposé à croire que je serai la ruine de votre maison.
On se souvient des graves prédictions faites par l’abbé lorsqu’il voulait empêcher son frère d’épouser Delphine. Selon lui, ce n’était qu’une aventurière, une intrigante, qui s’était introduite par surprise dans le château de Morangis et qui devait y apporter des malheurs sans nombre. On sait qu’Édouard n’avait attaché aucun crédit aux menaces du terrible prêtre. Aussitôt après son mariage, il était parti, et depuis ce jour, dans les lettres de ce dernier, il n’avait trouvé jamais aucune allusion à sa jeune femme. En revenant à Morangis, Delphine supposait que les griefs que l’abbé nourrissait contre elle n’étaient pas dissipés et qu’elle allait le retrouver aussi malveillant que par le passé. Elle ne voulait donc à aucun prix fournir de nouveaux prétextes à sa malveillance.
La première entrevue entre eux eut lieu le même jour. Philippe et Claire, qui, depuis deux années, avaient grandi en raison comme en santé, se trouvaient auprès de leur ancienne institutrice, devenue pour eux une seconde mère. Ravis de la revoir, de voir auprès d’elle leur père, qui ne cherchait pas à cacher son bonheur et sa tendresse, les deux enfants s’abandonnaient à toute leur joie avec l’effusion naturelle à leur âge. C’était quelques instants après le déjeuner qui avait suivi le retour du marquis et de la marquise, et auquel l’abbé, hasard ou volonté, n’assistait pas.
Quand il entra, sa belle-sœur était assise dans l’embrasure d’une croisée, tenant sur ses genoux la petite Claire, qui allait alors sur ses neuf ans, et qu’elle pressait contre son sein, tout en lui contant une de ces histoires dont les enfants sont si friands. Un peu plus loin, debout devant la cheminée, le marquis causait avec son fils, dont la raison précoce le charmait et flattait son orgueil. Il suffisait de contempler ce spectacle pour deviner que le bonheur devait habiter sous ce toit où régnait l’amour de la famille, et qu’Édouard de Morangis, après les précoces malheurs de sa jeunesse et les douleurs de son veuvage, était parvenu, en se remariant, à se refaire un intérieur aimable et doux.
À l’aspect de l’abbé, Delphine ne put retenir un léger tressaillement. Elle se souvenait de l’accueil dur qui lui avait été fait par ce prêtre le soir où, orpheline, désolée, seule au monde, elle s’était présentée au château de Morangis afin d’y gagner son pain. En outre elle ne savait de quel œil il allait la voir, maintenant qu’elle y rentrait maîtresse, souveraine, et libre d’y tempérer ou même d’y faire cesser l’autorité que, grâce à la faiblesse d’Édouard, il y avait exercée jusque-là. Aussi quelle ne fut pas sa surprise quand elle le vit s’avancer vers elle, les mains tendues, le visage souriant, et l’entendit dire :
— Je suis heureux, ma chère sœur, de votre retour. Je devine que si mon frère est ici, au milieu de l’hiver, alors que le séjour de Paris vous offrait tant d’attraits, c’est qu’il vous a plu de revenir. Vous n’êtes pas, comme je le redoutais, une mondaine prête à oublier ses devoirs domestiques et à faire oublier à son mari ceux que lui-même doit remplir. Soyez donc la bienvenue. J’ai peut-être beaucoup à me faire pardonner de vous…
— Taisez-vous, taisez-vous, s’écria Delphine en se levant et en l’embrassant d’un mouvement spontané.
Elle était fière de l’hommage qui lui était rendu et qui lui démontrait que l’abbé ne gardait plus aucune des préventions qu’il avait si longtemps nourries contre elle. Elle avait redouté de devenir dans cette maison une cause de dissension, et qu’un jour son mari s’en souvînt. La démarche de l’abbé dissipait toutes ses craintes. C’était en quelque sorte une consécration qu’il lui donnait et par laquelle il reconnaissait en elle la vraie marquise de Morangis. À la joie dont elle vit briller l’expression dans les yeux de son mari, elle devina que, de ce coup, elle venait en quelque sorte de faire un nouveau progrès dans son cœur et d’acquérir sur lui une influence définitive.
Après ces divers incidents, l’abbé, qui avait jusqu’à ce jour gouverné le château et gardé dans ses mains la direction de tous les détails domestiques, voulut remettre ses pouvoirs entre les mains de Delphine. Elle commença par refuser, mais il insista :
— C’est votre droit, lui dit-il, de prendre le commandement ; non seulement c’est votre droit, mais c’est aussi votre devoir. Je ne serai pas toujours ici.
Il faisait allusion à un projet qu’il caressait déjà depuis longtemps et qui consistait à finir ses jours dans une retraite monacale. Mais il ne voulait le réaliser que lorsque son neveu Philippe, dont il dirigeait les études, n’aurait plus besoin de lui. Delphine ne persista donc pas dans son refus, et, guidée par son beau-frère, elle fut mise au courant de tous les détails de la vie quotidienne dans le château et en possession de tous ses droits de maîtresse de maison.
Les événements que nous venons de raconter et qui sont en quelque sorte du domaine moral, remplirent complètement la journée qui suivit le retour de Delphine à Morangis. Aussi n’eut-elle guère le temps de songer aux circonstances dans lesquelles elle avait quitté Paris, aux émotions qu’elle avait ressenties quelques heures auparavant, et, le soir venu, elle fut presque surprise en constatant qu’elle avait recouvré la paix de l’âme. Désormais sa vie était assurée, une vie honorable, entre un mari qui l’adorait et des enfants qu’elle aimait à l’égal de son propre sang. Elle pouvait espérer pour elle-même une heureuse maternité. Elle portait un grand nom, elle jouissait de toutes les faveurs de la fortune. En un mot, la pauvre orpheline qui avait couru tant de périls et qui, dans un jour de désespoir, n’osant recourir au suicide, s’était réfugiée dans un cloître, se voyait parvenue sans intrigue, sans effort, par la seule puissance de sa beauté et des vertus de son cœur, à une de ces situations que toute femme envie. Contre un présent qui s’annonçait ainsi, que pouvait le passé ? Que pouvait Karl Savaron lui-même, et comment Delphine aurait-elle été assez folle pour sacrifier des trésors aussi certains à des passions dont la perspective seule l’épouvantait ? Aussi, alors même que son cœur lui parlait, dans le silence de ces nuits, de cet homme qu’elle avait éperdument aimé, elle se sentait assez forte pour lui résister, et bien qu’elle eût fui le danger, elle savait que si elle le trouvait de nouveau devant soi, elle saurait le conjurer.
Le mois qui suivit le retour du marquis et de la marquise à Morangis fut un mois heureux et béni qu’aucun incident ne troubla. Tout semblait marcher à souhait pour la félicité des époux. Philippe et Claire se montraient heureux du bonheur de leur père, et l’abbé lui-même, après avoir, ainsi que nous l’avons raconté, abjuré toutes les rancunes qu’il avait si longtemps nourries contre Delphine, lui témoignait une respectueuse tendresse qui semblait une expression de son repentir. Elle était donc heureuse et se louait chaque jour d’avoir eu le courage de quitter Paris aussitôt que le péril s’était présenté à elle.
Dans ce beau château de Morangis où rien ne manquait à son bonheur, où tout lui disait qu’elle était souveraine, elle avait en quelque sorte acquis plus d’influence sur son mari et s’était, si la chose se peut, plus étroitement unie à lui. Elle avait pu craindre d’abord que ce brusque retour à la solitude, imposé par elle, succédant aux joies bruyantes de Paris, ne convînt pas à Édouard. Il n’en fut rien. Il parut au contraire s’accommoder à merveille d’une vie intime et calme qui lui laissait plus complète la liberté de son cœur, et qui faisait de lui, entre sa femme et ses enfants, le type de l’homme heureux.
Telle était la physionomie générale du château de Morangis et de ses habitants vers la fin du mois de février. À cette époque, autant pour procurer à sa femme une distraction dont elle n’avait nul besoin, mais qu’il croyait devoir lui plaire, que pour rendre à ses amis de Paris les politesses qu’il en avait reçues, Édouard résolut de donner des fêtes à Morangis. Le château était très vaste, nous l’avons dit, et pouvait aisément loger cinquante invités. Le marquis soumit son projet à Delphine. Elle se montra empressée à lui plaire en l’approuvant, et les invitations furent lancées. Les personnes auxquelles on les adressait étaient conviées à venir passer au château de Morangis huit jours pendant lesquels elles devaient goûter tous les plaisirs de la villégiature et de la ville. De grandes parties de chasse étaient préparées, et l’homme d’affaires du marquis avait traité avec une troupe de comédiens en représentation à Caen, afin qu’ils vinssent jouer deux fois au château.
La perspective de ces divertissements, les préparatifs qu’ils exigeaient, donnèrent à la maison une vie nouvelle. Delphine, qui depuis son retour avait voulu reprendre l’éducation de la petite Claire, se trouva obligée de la négliger un peu pour s’occuper aussi de ses devoirs de châtelaine. La maison était remplie d’ouvriers : tapissiers mandés de Paris pour changer dans les chambres les étoffes et les rideaux défraîchis ; menuisiers et décorateurs qui transformaient une partie des salons du rez-de-chaussée en salle de bal et de spectacle. D’autre part, il avait fallu prendre de nouveaux domestiques. Des chevaux achetés en Angleterre venaient augmenter le nombre de ceux qui se trouvaient déjà dans les écuries, ce qui exigeait aussi un supplément de cochers et de palefreniers.
L’abbé, qui depuis le retour de sa belle-sœur ne s’était pas départi un seul instant de l’aménité qui lui était naturelle avec ceux qu’il estimait et auxquels il voulait plaire, fut mécontent des résolutions prises par son frère, quant aux fêtes qui se préparaient. On ne l’avait pas consulté, et c’était déjà un premier tort, ainsi que Delphine put s’en convaincre bien vite. Et puis, dans les préparatifs qui se faisaient autour de lui, l’abbé ne voyait qu’une chose, la dépense, et sans calculer que son frère possédait une énorme fortune, accrue encore par les économies réalisées depuis dix ans, il estimait que donner des fêtes si coûteuses, c’était gaspiller inutilement les biens que la maison de Morangis tenait d’une longue suite d’aïeux. Il crut d’abord que l’initiative de ces projets appartenait à Delphine.
— Voilà bien les femmes ! pensait-il. Celle-ci a voulu quitter Paris pour venir s’enfermer dans ce château, au milieu de sa famille, et à peine y est-elle que, déjà lasse de la solitude, elle songe à la remplir. Que ne retourne-t-elle à Paris ?
Il osa parler dans ce sens à Delphine.
— Vous vous trompez, mon frère, lui répondit-elle, ce n’est pas moi qui ai voulu les divertissements qui se préparent, c’est votre frère qui les a conçus et décidés ; à dire vrai même, je n’ai connu ces projets que quand les ordres que nécessite leur réalisation ont été exécutés. Laissez-moi d’ailleurs vous rappeler que la fortune du marquis de Morangis permet ces innocentes récréations et n’en sera nullement atteinte.
— Innocentes, innocentes… répliqua l’abbé un peu honteux d’avoir soupçonné sa belle-sœur ; en attendant, vous aurez ici des comédiennes !
— Oui, pendant deux soirées ; le grand mal !
L’abbé ne répondit pas et s’éloigna plus mécontent encore. Il ne se permit cependant aucune observation à son frère. Mais le lendemain, ayant trouvé que le mouvement qui avait lieu dans le château et la vue de tant de nouveaux visages troublaient les études de Philippe, il résolut de quitter la maison avec son élève, afin de passer quelques jours dans une abbaye de bénédictins située à quatre lieues de là, où il comptait de nombreux amis et où on le recevait comme un hôte attendu, toutes les fois qu’il s’y rendait.
Philippe faisait fréquemment cette excursion. En un autre moment, il eût été ravi d’aller vivre quelques jours au milieu des bons pères. Mais, à cette heure, aucun séjour ne pouvait lui être plus agréable que le château, et il trouvait que c’était le traiter avec sévérité que de vouloir le condamner à la retraite et l’empêcher, alors qu’il avait déjà douze ans, de faire la connaissance des amis de sa famille. Et puis, il éprouvait la curiosité si naturelle aux enfants, et se faisait une joie d’assister aux brillantes réceptions qui se préparaient.
Il se garda bien toutefois de se montrer rebelle au projet de son oncle. Seulement, dès qu’il le connut, il alla trouver le marquis, le lui communiqua, et lui témoigna en même temps le désir qu’il nourrissait de ne pas quitter Morangis en ce moment. Édouard l’embrassa tendrement et lui promit qu’il ne partirait pas. Lorsque le lendemain l’abbé vint pour lui communiquer son dessein, il trouva une résistance à laquelle il ne s’attendait guère, et lorsque la volonté du père de Philippe ayant été formellement exprimée, il s’en étonna, Édouard répondit :
— Je ne veux pas priver mes enfants des plaisirs que je vais goûter moi-même.
Cette réponse irrita très vivement l’abbé. Il déclara que puisque l’on contestait le droit qu’il exerçait sur son élève, il n’avait qu’à s’incliner ; mais que quant à lui, ne pouvant, en raison même de son caractère, rester le témoin des événements qui allaient s’accomplir, il partirait dès l’arrivée du premier invité, pour ne revenir que lorsque le dernier aurait quitté le château.
Édouard, que le tempérament irritable et entier de son frère blessait quelquefois, malgré toute la tendresse qu’il lui portait, ne fut pas fâché de cette résolution. Elle lui épargnait, pendant que ses convives seraient au château, la présence d’un censeur sévère jusqu’à l’exagération.
— Je vous approuve, lui répondit-il. Philippe travaille avec assez d’assiduité pour qu’on puisse sans danger pour ses études lui accorder quelques vacances, qui ne dureront d’ailleurs pas au-delà de huit jours.
Ainsi se termina ce petit incident. En soi, il n’était pas de nature à troubler la paix de la maison ni même l’affection des deux frères. Seulement, il eut pour conséquence de laisser l’abbé sous l’empire de dispositions injustes, et de le préparer à juger la conduite d’Édouard et de Delphine avec une sévérité qui devait accroître la gravité des événements qui nous restent à raconter.
À quelques jours de là, il y avait grande fête au château de Morangis. Afin d’inaugurer les divertissements qui devaient avoir lieu chez lui, Édouard offrait un bal à ses invités, ainsi qu’à un assez grand nombre de ses amis habitant les châteaux voisins et les villes de Bayeux et de Caen. Vers dix heures du soir, cent cinquante personnes environ étaient réunies dans les salons du château. On touchait alors à la fin de février. Au dehors, le temps était encore aigre et froid ; le vent soufflait avec violence ; par intervalles, les mugissements de la mer, comme on sait, voisine de Morangis, se mêlaient aux symphonies de l’orchestre que répercutaient les échos.
Au dedans, tout était joie, lumière et sourires. Les vastes salles du rez-de-chaussée, brillamment éclairées, se prêtaient à merveille à ces bruyants plaisirs, et chacun de ceux que la valse entraînait en ce moment s’y trouvait à l’aise. Les femmes portaient d’élégantes toilettes. Il y avait là quelques Parisiennes réputées dans le faubourg Saint-Germain pour leur luxe et leur beauté ; puis, auprès d’elles, des châtelaines du pays, des femmes de fonctionnaires, dont la tenue conservait un caractère provincial, en dépit des efforts qu’elles avaient faits pour pouvoir être comparées aux belles dames venues de Paris.
Tout ce monde allait, venait, livré aux enivrements d’une soirée véritablement féerique, où rien n’avait été épargné pour plaire aux yeux et aux sens. Au milieu de cette foule, Delphine se prodiguait, désireuse de plaire à tous et de remplir sans défaillance ses devoirs de maîtresse de maison. Elle était un peu lasse, ayant voulu ce jour-là veiller elle-même à ce que chacun fût satisfait.
Le château ressemblait à une ville prise d’assaut. Parmi les invités, il n’y en avait guère que trente qui fussent logés. Les autres étaient venus des environs à l’heure même du bal. Les cours étaient donc pleines de voitures, des baraques en bois servaient d’annexes aux écuries, et les domestiques en attendant leurs maîtres, dont les plaisirs semblaient devoir se prolonger toute la nuit, avaient allumé de grands feux autour desquels, grâce à la générosité des châtelains, ils buvaient et mangeaient à discrétion. Si, pour les serviteurs seulement, de tels préparatifs avaient été nécessaires, les maîtres en avaient exigé de plus grands, et, désireuse que chacun emportât de chez elle une bonne impression, Delphine ne négligeait rien pour plaire à tous. Les hommages qu’on lui rendait prouvaient d’ailleurs combien l’on était sensible à ses efforts. Partout où elle passait on s’inclinait devant elle ; on la félicitait ; on l’accablait de témoignages de gratitude. Elle était, ce soir-là, plus belle encore que de coutume. Rien de ce qui donnait à sa physionomie le caractère saisissant que l’on sait ne lui manquait ; et il n’était pas jusqu’à sa toilette, chef-d’œuvre de grâce et de goût, qui n’aidât à rehausser ses charmes.
Cependant les danses continuaient. Il était environ minuit et nul ne songeait à se retirer, puisqu’on avait annoncé pour deux heures un grand souper servi dans les serres et autour duquel tout le monde devrait trouver place. En attendant, Delphine, qui pliait sous la fatigue et qui, pour ce motif, avait répondu par des refus aux nombreux danseurs qui s’étaient présentés à elle, se dirigea vers un petit salon situé à l’extrémité de l’aile droite du château, où elle espérait se trouver seule et se reposer quelques instants.
C’était une petite pièce octogone, véritable boudoir garni de divans et de glaces, dont les murs étaient couverts de peintures qui dataient du siècle dernier et que l’on conservait assez soigneusement avec son caractère primitif. Elle était éclairée par quelques lampes couvertes d’abat-jour et par des flambeaux placés sur des tables de jeux qu’on avait dressées là, mais qui demeuraient solitaires. Delphine se jeta sur un des divans et se recueillit quelques instants. Les sons de l’orchestre lui arrivaient en échos affaiblis, mêlés aux bruits du dehors. Elle resta assoupie quelques minutes seulement. Bientôt, s’apercevant que ces rumeurs la berçaient et qu’elle allait s’endormir, elle se leva pour mieux résister au sommeil et s’apprêta à revenir lentement vers ses invités. Mais au moment où elle allait sortir de cette salle, un homme apparut devant elle.
C’était Karl Savaron. Elle se sentit devenir très pâle, et son émotion fut telle qu’elle crut qu’elle allait défaillir.
— Vous ici, chez moi ! murmura-t-elle.
— Il le fallait bien, répondit froidement Karl, puisqu’il vous a convenu de me fuir.
Cette réponse consterna Delphine. Le danger auquel elle avait cru pour jamais échapper se dressait de nouveau devant elle alors qu’elle n’était aucunement préparée à l’affronter. Elle essaya cependant de le regarder en face, et s’adressant à Karl, elle dit :
— M’expliquerez-vous au moins comment vous êtes ici ?
— Rien de plus simple, fit-il avec calme. Quand vous eûtes si brusquement abandonné Paris, ayant deviné la cause de votre départ, je résolus de vous rejoindre. Je m’informai et je sus bientôt que vous vous étiez retirée dans cette terre. Dès lors je cherchai les moyens à l’aide desquels je pourrais me rapprocher de vous. M’étant rappelé que ma famille possédait des amis en Normandie, je me rendis auprès d’eux sous prétexte de les voir, mais en réalité pour abréger la distance qui nous séparait. C’est à Bayeux que j’ai appris que de grandes fêtes se préparaient ici. Mon parti fut vite pris, et je suis venu à tout hasard, comme si j’avais été invité. Aux yeux de votre mari, je passe pour avoir été amené par l’un de mes amis. J’ai pu jusqu’ici me dérober à ses regards…
— Mais enfin, qu’espérez-vous ? s’écria Delphine, que ce langage épouvanta.
— Reconquérir votre cœur.
— Jamais ! jamais !
— En êtes-vous sûre ? Osez donc dire que vous ne m’aimez pas !
— Et vous-même, oseriez-vous prétendre que vous m’aimez, quand vous êtes là, ne cherchant que l’occasion de me perdre, de me déshonorer sans retour ?
À ces mots Karl baissa les yeux. Son visage était enflammé ; son cœur battait avec une extrême violence, sa poitrine se soulevait. En le voyant ainsi, Delphine crut qu’elle venait de faire entrer le remords et le repentir dans cette âme passionnée, aigrie, mais non pervertie. Elle voulut triompher de la volonté qui s’acharnait après elle ; des supplications et des larmes dans la voix, elle dit à Karl :
— Je vous en supplie, partez. Votre présence est ici, pour vous et pour moi, le plus redoutable des périls. Mon mari n’ignore pas votre nom. Sans vous connaître, il sait quel rôle vous avez joué dans mon passé.
Elle allait continuer ; mais d’un geste, Karl Savaron l’arrêta et, croisant ses bras, il répondit :
— Il est inutile, madame, que vous insistiez ; je ne partirai pas.
— C’est alors moi qui vous céderai la place…
Elle se dirigea vers la porte. Mais il se plaça sur sa route, et d’une voix tremblante, quoique distincte, il murmura ces paroles :
— Je vous jure que vous ne sortirez pas sans m’avoir entendu.
Delphine recula devant la menace qui venait de lui être adressée, en jetant à droite et à gauche un regard pour chercher le moyen de fuir. Mais il n’y avait pas d’autre issue que la porte, devant laquelle Karl Savaron se tenait. Alors elle se laissa tomber sur le canapé où elle était assise quelques instants auparavant et attendit, les yeux à demi clos, que Karl eût fini son discours.
— Vous m’avez supplié de partir, fit-il ; je m’y refuse, et je vous ai déclaré que vous ne sortiriez pas sans m’avoir entendu. C’est que l’heure est venue de parler, l’heure est venue pour moi de vous dire ce que j’attends, ce que j’espère, ce que j’exige.
À ce dernier mot, Delphine ne put contenir un mouvement de violente colère et répondit :
— Vous êtes fou !
— Raisonnable ou fou, je vous aime, et pour oser vous le répéter, je m’arme de tous les droits que vous m’avez donnés sur votre cœur. Comment avez-vous pu croire que, parce qu’il vous avait plu d’ajouter foi à des récits mensongers et d’en profiter pour oublier si vite les promesses que vous m’aviez faites, je renoncerais à revendiquer l’exercice de droits que je tiens de vous-même ? Je vous aime follement, avec passion, avec frénésie, si vous voulez, et il m’est impossible de vivre alors que vous êtes à un autre, si vous ne me fournissez pas la preuve que vous ne m’aviez pas entièrement oublié.
— Mais, c’est infâme ! Ce que vous me proposez, c’est la violation des devoirs les plus sacrés, c’est le déshonneur pour moi et le désespoir pour l’honnête homme dont je porte le nom.
— Eh ! que m’importe cet homme ? s’écria brusquement Karl Savaron, dont la colère et la passion illuminaient les traits d’une sorte de lueur fatale. Pourquoi se trouve-t-il sur mon chemin ? pourquoi vous a-t-il aimée ? S’il est un obstacle aujourd’hui, je le briserai.
Cette violente parole ne causa pas à Delphine tout l’effroi qu’on pourrait supposer ; car son premier mouvement fut de se demander si elle n’avait pas affaire à un aliéné. Et puis, comme toutes les natures violentes et entières, Karl Savaron prenait, pour reconquérir ce cœur qui lui avait appartenu, le plus détestable des chemins. S’il se fût présenté à Delphine comme un soupirant timide et désespéré, il aurait eu quelque chance de la toucher encore. Mais en la revoyant, il l’épouvanta plus qu’il ne l’émut. Son amour tel qu’il le proposait de nouveau, c’était pour Delphine le manquement le plus grave à ses engagements, le déshonneur public, la destruction de la situation morale et matérielle que lui avait faite son mari. Elle n’était pas femme à se jeter dans de semblables aventures, et quelque amour qu’elle eût ressenti pour Karl, quelque émotion qu’elle eût subie en le voyant, un soir, dans sa loge à l’Opéra, elle se sentait maintenant en état de lui résister.
En se révélant brutal et violent, il commettait donc la plus insigne des maladresses. Il tuait dans le cœur de Delphine la sympathie qu’elle lui avait gardée jusque-là. Elle s’avança vers lui, et parlant avec fermeté, elle dit :
— Votre langage est misérable et je ne sais ce que vous en attendez. Si je vous aimais, il ne pourrait que détruire mon amour en me prouvant que je m’illusionnais quand je vous tenais pour un homme d’honneur ; mais je ne vous aime pas, je ne vous aime plus. Quand je vous ai cru mort, je vous ai pleuré. J’ai porté votre deuil. Puis, lorsque sous l’influence d’une consolante tendresse, mes regrets ont décru, je ne vous ai plus conservé qu’un souvenir sympathique et attristé. Il ne tenait qu’à vous de transformer ces sentiments en une affection fraternelle. Vous avez préféré exiger de moi je ne sais quel crime odieux, et spéculer sur ma faiblesse. Détrompez-vous : je ne suis pas ce que vous pensez. Si, comme vous avez osé l’affirmer, vous essayez quelque attaque contre la vie de mon mari que je vénère et que j’aime, entre lui et vous je n’hésiterai pas…
Elle s’arrêta pour reprendre haleine, et croyant aussi qu’ému par ses accents Karl allait se jeter à ses pieds et implorer son pardon. Il n’en fut rien. Les bras croisés sur la poitrine, il se contenta de la regarder d’un œil farouche. Alors elle ajouta :
— Et maintenant, croyez-moi, partez. Votre présence ici n’est tolérable pour personne, ni pour nous, ni pour vous. Plus tard, sans doute, vous vous repentiriez de n’avoir pas suivi le conseil que je vous donne.
— Je ne partirai pas, s’écria Karl. Et puisqu’il vous convient de me désespérer par vos rigueurs, ne vous en prenez qu’à vous des malheurs qui ne peuvent manquer de se produire.
— Mais enfin, demanda Delphine exaspérée, m’avez-vous donc jugée assez vile pour croire que votre présence suffirait à m’entraîner au point de déshonorer, en le désespérant, l’homme à qui je dois tout ?
Karl l’interrompit :
— Quand je vous ai retrouvée, fit-il, je n’avais formé aucun dessein, conçu aucun projet ; j’étais venu avec l’espoir que vous sauriez reconnaître la constance de mon amour. Ce que je vous demandais, ce n’était pas de briser votre vie, ce n’était pas d’afficher publiquement vos sentiments pour moi ; c’était de ne pas me désespérer en me rejetant loin de vous, ainsi qu’un objet qu’on dédaigne ; c’était de me laisser l’espérance et d’être encore, dans le mystère qui aurait caché nos entrevues, telle que vous étiez chez votre père…
— Alors, monsieur, j’étais libre, répliqua Delphine. Je ne le suis plus aujourd’hui et je n’ai que trop prêté l’oreille à vos paroles. Elles me prouvent combien vous m’estimez peu. J’en ai assez entendu, et je vous ordonne de me laisser passer.
En même temps elle s’avança vers la porte dont, jusqu’à ce moment, Karl avait obstrué le passage. Obéissant à un mouvement dont il ne fut pas maître, ce dernier se rangea, et elle sortit sans même le regarder. Pour lui, lorsqu’il la vit sous son regard, presque sous sa main, belle à damner les anges, il éprouva le plus terrible frémissement. De ses lèvres tomba, dans un cri de supplication, le nom de celle qu’il avait tant aimée, qu’il aimait tant encore. À ce cri, Delphine s’arrêta, et d’un accent où se trouvaient à la fois la dignité de la femme blessée et la pitié d’une âme sensible, elle dit :
— Comprenez-moi bien. Je ne peux pas, je ne veux pas vous entendre. Je tiens votre présence ici comme une insulte pour moi. Éloignez-vous. Je vous jure que j’essayerai d’oublier l’excès où vous a conduit l’amour, et quand je vous retrouverai plus tard, je serai heureuse de vous tendre la main. Mais, à cette heure, je vous le répète, il n’est qu’une manière de me prouver la vérité de vos sentiments, c’est de partir.
Ayant ainsi parlé, elle s’éloigna.
Karl la vit disparaître parmi le flot des danseurs qui se pressaient dans les salons voisins, et rejoindre son mari, au bras duquel elle se suspendit, joyeuse de le retrouver, et comme si elle eût voulu le couvrir de sa protection contre les menaces que Karl avait proférées. Ce spectacle porta à son comble l’exaspération de ce dernier.
— Ah ! murmura-t-il sourdement, c’est trop de cruauté, et puisqu’on me brave, je lutterai. Malheur à eux ! malheur à elle !
En même temps il entrait à son tour dans les salons, et, s’approchant d’une des personnes qui l’avaient amené, il dit :
— Veuillez donc me présenter au maître de la maison, afin que je lui offre mes hommages.
Ce fut une impression cruelle et douloureuse que celle qu’éprouva Delphine lorsque, s’étant promenée quelques instants parmi ses invités, livrés avec ardeur au plaisir et revenant vers son mari, elle le trouva en conversation très intime avec Karl Savaron. Elle était déjà très émue par la scène que nous avons racontée. L’audace de Karl la consterna. Elle révélait, en effet, une âme capable de toutes les audaces, même de celle du crime. Elle n’osa s’approcher sur-le-champ, et, se tenant à distance dans un groupe de femmes, elle s’efforça de deviner, par l’étude de la physionomie des deux interlocuteurs, le sujet de leur entretien. Elle n’y parvint pas. Le visage de chacun d’eux ne révélait qu’un très grand calme. Ils parlaient – on pouvait le croire – avec cette liberté d’esprit et cette confiance si faciles à naître entre deux hommes jeunes et sympathiques, alors surtout que l’un reçoit l’autre dans sa maison et veut se montrer aimable.
Mais si tel fut le résultat de l’examen auquel se livrait Delphine, il faut dire aussi qu’il ne répondait pas à la vérité. Karl Savaron et Édouard de Morangis, quelle que fût la tranquillité apparente de leurs traits, étaient, chacun de son côté, sous l’empire d’une très vive émotion. Voici pourquoi. En se faisant présenter à Édouard, Karl ne s’était pas dissimulé qu’il mettait le pied dans une voie périlleuse, laquelle, vu l’excitation violente qu’il subissait, pouvait le mener à un résultat qu’il souhaitait sans oser encore le provoquer. À cette heure où son cœur et ses sens déchaînés le rendaient esclave de sa passion, Édouard était pour lui non seulement le mari de la femme qu’il aimait et de laquelle il était jaloux, mais encore l’homme dont la vie seule l’empêchait d’être lui-même heureux.
Que cet homme disparût, et sans doute les scrupules de Delphine disparaîtraient aussi. Elle serait docile à ses accents quand il la retrouverait veuve, et deviendrait telle qu’il l’avait connue et aimée jeune fille. L’idée d’un crime se présentait donc à sa pensée, non sous une forme nette et déterminée, mais assez clairement cependant pour justifier l’émotion qu’il ressentait.
Quant à Édouard de Morangis, celle qu’il éprouvait en ce moment trouvait sa source dans une autre cause. Dans ce Karl Savaron dont le nom prononcé une seule fois devant lui ne lui rappelait rien, il venait maintenant de reconnaître celui que sa femme aimait avant son mariage et auquel elle n’avait cessé d’être fidèle que parce qu’elle le croyait mort. En le voyant dans sa maison, d’une manière aussi singulière qu’inattendue, en constatant le calme apparent avec lequel Karl Savaron causait et dissertait sans faire allusion au passé ni à ses relations anciennes avec Delphine, Édouard se demandait si celle-ci le savait présent à cette heure sous son toit.
Les invités étaient si nombreux, la marquise de Morangis était elle-même à ce point absorbée par la nécessité de s’occuper de leur bien-être, qu’on pouvait admettre que, jusqu’à ce moment, elle n’avait pas rencontré Karl. Mais à quel mobile obéissait donc ce dernier en se présentant ainsi dans une demeure qu’il aurait dû fuir ? Alors Édouard se rappela l’ardeur avec laquelle, quelques semaines plus tôt, sa femme s’était montrée désireuse de quitter Paris.
— Assurément c’est qu’elle avait retrouvé son ancien fiancé, se dit-il. Peut-être a-t-elle découvert qu’elle l’aimait encore ; peut-être a-t-il proféré des menaces ; dans les deux cas, elle en a peur. Mais lui-même, comment ose-t-il la poursuivre jusque dans l’asile où elle s’est réfugiée pour ne pas le revoir ?
Édouard s’adressait cette question lorsqu’il aperçut tout à coup Delphine dans le groupe dont nous avons parlé. Il fut pris d’un ardent désir, celui de savoir de quel œil elle reverrait l’homme qui jadis remplissait son cœur. Tout en causant, il se mit donc à marcher vers sa femme en entraînant Karl, qui regardait à droite et à gauche, sans chercher à deviner où on le conduisait. Quant à Delphine, ayant constaté qu’on se dirigeait de son côté, elle tenta de s’éloigner. Mais un signe de son mari la retint et l’obligea même à faire quelques pas à sa rencontre.
Sa situation en ce moment était horrible. Delphine devinait que Karl venait de tendre un piège à Édouard, mais elle ignorait en même temps si le nom de Savaron, prononcé par elle devant son mari, en une circonstance solennelle, était encore assez présent à la mémoire de ce dernier pour lui rappeler le passé qu’il n’avait d’ailleurs connu qu’imparfaitement, et s’il n’y aurait pas un danger à mettre ces deux hommes aux prises, en révélant à l’un ce que l’autre osait exiger d’elle. Accablée par ces réflexions, elle demeura à sa place immobile et debout, en proie à des perplexités qu’on devine, et extrêmement pâle.
— Ma chère amie, lui dit Édouard, voici M. Karl Savaron qui désire que je te le présente.
— J’ai eu déjà l’honneur de recevoir monsieur dans ma loge à l’Opéra.
Karl s’était incliné. À ces mots, il releva la tête et répondit :
— C’est vrai, madame ; mais ma visite avait été si courte que je n’osais croire que vous en aviez gardé le souvenir.
Il fut facile à Édouard de deviner que ces paroles cachaient un mensonge.
— Eh quoi, se disait-il, voici deux êtres qui se sont aimés jadis et dont l’un n’a oublié l’autre que parce qu’il l’a cru mort, et lorsqu’ils se retrouvent ils restent froids et tels que s’ils ne s’étaient jamais connus ! Cela est-il possible ? et n’est-ce pas à croire que, s’étant vus ailleurs, ils ont résolu de jouer devant moi une coupable comédie ?
Ainsi, dans l’imagination d’Édouard de Morangis, pénétraient les éléments d’un malentendu douloureux et des soupçons les moins justifiés. Il n’allait pas jusqu’à penser que sa femme était criminelle. La preuve de son innocence ressortait de la volonté formelle qu’elle avait manifestée un jour et réalisée le lendemain, de quitter Paris. Il se rappelait le langage qu’elle avait tenu pour le rassurer, alors qu’il s’inquiétait des motifs ignorés qui la décidaient à partir. Mais sa conduite cachait un secret irritant. Celle de Karl Savaron dissimulait et révélait un plan coupable. Delphine était-elle complice de ce jeu ? Et si elle n’en était pas complice, comment tolérait-elle une tactique dont le but apparaissait si clairement à son mari ?
Telles étaient les pensées qui se pressaient dans l’imagination d’Édouard de Morangis et qui le troublaient si profondément au moment même où tout autour de lui était joie et sourires. Combien il souhaitait à cette heure d’être loin de ces lieux, et comme il maudissait l’idée qu’il avait conçue de donner des fêtes qui venaient d’ouvrir sa maison au seul homme qu’il pût redouter. Le doute était entré dans son cœur, et désormais il allait cesser d’être heureux jusqu’au jour où il aurait acquis la preuve que Delphine était toujours digne de sa confiance.
L’entretien qui eut lieu alors entre Delphine et Karl Savaron se ressentit de la présence d’Édouard de Morangis. Avec cette perspicacité particulière aux femmes, qui se développe si facilement au contact d’un danger menaçant pour leur bonheur et leur repos, la marquise devinait les soupçons de son mari. Elle était terrifiée en constatant leur existence et l’impossibilité où elle se trouvait d’y mettre un terme. Que pouvait-elle, en effet ? Elle se sentait au pouvoir de Karl Savaron, non qu’il eût des droits sur elle, mais parce qu’elle était pénétrée de la nécessité de le ménager, de ne pas l’irriter davantage, avant d’avoir arrêté des résolutions énergiques.
Quant à lui, son attitude était celle d’un homme qui connaît l’étendue de sa puissance et qui l’exerce tyranniquement. Il adressait la parole au mari plus encore qu’à la femme. C’est à elle, en réalité, qu’il parlait ; c’est elle qu’il regardait, et la fermeté de son accent semblait affirmer qu’il entendait de ne pas quitter la place, mais exécuter jusqu’au bout le plan qu’il avait conçu, et que Delphine cherchait vainement à comprendre, bien qu’elle le pressentît horrible.
Tout ce drame se passait dans l’intérieur de leur âme sans que l’émotion à laquelle ils étaient en proie se reflétât sur leurs traits. Édouard, qui les observait avec attention, tout en affectant des airs dégagés et joyeux, ne put pénétrer le secret qu’on lui cachait. Et tandis qu’ils étaient livrés tous les trois aux plus violentes émotions, – Karl Savaron parce qu’il cherchait à satisfaire son amour ; Delphine parce qu’elle ne songeait qu’à défendre son bonheur menacé ; Édouard parce que ses efforts pour connaître la vérité demeuraient inutiles, – autour d’eux un orchestre en délire entraînait des couples de danseurs légers et enivrés, entièrement au bonheur de se sentir vivre durant ces heures charmantes et fiévreuses.
En ce moment, la fête était dans tout son éclat, et les yeux, de quelque côté qu’ils se voulussent fixer, ne voyaient que mains entrelacées, pieds frappant frénétiquement le parquet, jeunes hommes et jeunes femmes tendrement penchés les uns vers les autres. Sous la clarté chaude et rayonnante des lustres, les épaules des danseuses, imprégnées d’une moiteur suave, avaient des reflets attrayants. Les diamants brillaient d’un incomparable éclat. Des parfums doux montaient dans l’air et le chargeaient d’effluves capiteux comme ceux qui se dégagent du vin.
Parfois, pour respirer une atmosphère moins échauffée, on se poussait vers un rideau d’épais velours derrière lequel une croisée était demeurée entrouverte. Alors une vive fraîcheur saisissait la gorge, fouettait le visage et glaçait les chairs. Ceux qui s’y étaient exposés se rejetaient en frissonnant dans les salons, ainsi que dans un bain de vapeur. En un mot, tout révélait le plaisir poussé au paroxysme que goûtaient largement, sans songer ni à la veille, ni au lendemain, les invités du marquis de Morangis.
Delphine, debout entre Édouard et Karl, ne voyait rien de ce spectacle, bien qu’elle s’efforçât de prouver qu’il la passionnait. Elle maniait machinalement son éventail, se sentant comme écrasée sous les regards de ces deux hommes dont l’un cherchait à pénétrer jusque dans son âme pour saisir ses pensées au passage, et dont l’autre la dévorait, le sang brûlé par les violences de désirs fous, avivés jusqu’à la frénésie.
Soudain, l’orchestre qui jouait une valse aux accords languissants, la recommença sur un ton plus vif avec une véritable furia. Karl Savaron sentit un frisson passer par tout son corps. Il ne vit plus ce mari qui semblait placé là pour défendre son honneur. Il ne vit que la femme dont il était épris. Il fit un pas vers elle, et d’une voix suppliante :
— Cette valse, madame, voulez-vous ?
Delphine hésita. Refuser, c’était peut-être exciter encore les colères qu’elle subissait avant même qu’elles eussent éclaté. Accepter, c’était paraître céder à des craintes dont Karl ne manquerait pas d’abuser s’il pouvait en deviner l’existence. Elle regarda son mari. Il avait détourné les yeux.
— Il faut que je tente un dernier effort sur cet homme, se dit-elle ; il faut qu’il parte.
Et, résolument, elle montra, par un geste, qu’elle consentait à valser avec lui. Un éclair de joie passa sur ses traits contractés. Il la prit entre ses bras, la pressa contre soi et se jeta dans le tourbillon des danseurs.
Ils firent ainsi quelques tours. Delphine était horriblement émue et sentait, en même temps qu’une pâleur extrême couvrir son visage, ses jambes se dérober sous elle.
— J’étouffe, murmura-t-elle.
Karl s’arrêta sur-le-champ, et ravi de la sentir tremblante à son bras, il attendit, à moitié caché par les larges plis d’une portière, qu’elle eût recouvré quelque calme. Mais dès qu’elle eut repris haleine, elle dit :
— Mon mari commence à s’inquiéter de votre présence ici. Votre nom a réveillé dans sa mémoire des souvenirs anciens. Il vous a reconnu sans vous avoir vu jamais. Vous compromettez mon bonheur. Encore une fois, je vous supplie de partir.
— Je vous ai déjà dit que je ne partirais pas !
— Ah ! vous êtes inflexible ! Qu’espérez-vous ?
— Ressusciter l’amour dans votre cœur !
— Jamais !
— Y faire naître la pitié, alors !
— Mais, cette pitié…
— Vous me plaindrez, et c’est peut-être à ce sentiment que je vous devrai.
— Vous me connaissez peu, monsieur. L’inqualifiable résistance que vous opposez à mes désirs, les menaces qui tombent de vos lèvres m’inspirent de la colère et non de la pitié.
Elle lui adressa ces paroles d’une voix sourde et d’un accent indigné. Il la regarda, comme s’il eût hésité quant à la décision qu’il allait prendre. Elle crut qu’il était ébranlé, et s’adressant à lui une fois de plus, elle dit :
— Vous vous éloignerez, n’est-ce pas ?
Alors il la reprit entre ses bras, et ils recommencèrent à valser. En même temps il lui répondait en ces termes :
— Ma douleur n’a pas touché votre âme. Vous m’enlevez jusqu’à l’espoir qui pouvait seul faire de moi une créature docile dans vos mains. Vous prenez plaisir à me désespérer. Malheur à vous ! Je vous déplais, soit ! Vous ne me verrez plus. Mais je resterai près d’ici, – car j’aime mieux cesser de vivre que de n’être pas dans votre ombre, – et je ne saurais répondre des conséquences de l’exaspération dans laquelle vous me jetez.
En disant ces mots, il ramenait Delphine à la place où elle était tout à l’heure et où son mari se trouvait encore. Puis, l’ayant saluée, il la laissa toute tremblante et pâle comme une morte.
Ce jeu n’avait pas échappé à Édouard. Mais il n’y fit aucune allusion et n’adressa même pas la parole à sa femme, qui, faisant à son sang-froid un suprême appel, se trouva bientôt en état de dissimuler ses émotions.
En ce moment, les portes de la serre s’ouvraient et laissaient voir, au milieu de plantes rares et de fleurs exotiques, le souper servi sur une infinité de petites tables. Les lampes brûlaient dans des globes de couleur et les bougies dans des lanternes vénitiennes. Le spectacle était féerique et il n’y eut qu’un cri d’admiration. Chacun courut se placer à son gré ; et quand Delphine et son mari – après avoir pris souci de leurs invités et s’être assurés que nul d’entre eux n’avait rien à désirer – se retournèrent instinctivement, chacun de son côté, et sans s’être communiqué leur commune pensée, pour chercher Karl Savaron, ils s’aperçurent qu’il avait disparu.
Que de révélations cruelles pour Delphine, et quel douloureux supplice durant cette longue soirée ! Cet homme qui lui inspirait, au temps où elle était heureuse de l’aimer, une confiance et une estime égales, venait de lui apparaître sous un jour odieux. Menaçant de s’imposer à elle, prêt à lui infliger le déshonneur et la honte, décidé peut-être à commettre un crime pour se défaire du rival dont le bonheur le rendait jaloux, il avait montré le fond de son âme. Delphine en demeurait terrifiée. Était-ce la violence de son amour déçu qui l’avait rendu tel ? N’était-ce pas plutôt la violence de son dépit ? Elle n’osait répondre à ces questions, qui la laissaient anxieuse. Mais ce qu’elle comprenait, c’est que désormais Karl était pour elle le pire des ennemis.
Pour se protéger contre lui, elle ne voyait qu’un moyen : fuir de nouveau, se cacher dans quelque retraite où il ne pût la découvrir. Mais comment exécuter un projet de ce genre, alors que le château était rempli d’amis qui devaient encore y demeurer huit jours ? Et puis, comment révéler à son mari l’existence des périls qu’elle s’efforçait de conjurer, sans déchaîner sa colère, sans armer son bras contre l’homme qui la menaçait, et sans l’exposer à être tué par ce dernier ou à devenir lui-même un meurtrier ?
Delphine, qui pensait à ces choses, retirée dans sa chambre après le bal et le souper, qui s’étaient prolongés jusqu’au matin, s’endormit aux premières lueurs du jour, brisée par la fatigue, sans avoir découvert la solution qu’elle cherchait, mais rendant grâce aux circonstances qui, modifiant momentanément son existence, éloignaient d’elle son mari et lui épargnaient les embarras d’un tête-à-tête, alors qu’elle s’y fût montrée si troublée.
Son sommeil se prolongea fort tard et fut interrompu par la cloche qui appelait à table, pour le déjeuner, les habitants du château. Delphine s’empressa de s’habiller, mécontente d’avoir dormi jusqu’à une heure aussi insolite. Elle se plaignit à sa femme de chambre et la blâma de ne l’avoir pas réveillée plus tôt. Mais celle-ci répondit qu’elle avait suivi les ordres du marquis, qui s’était opposé à ce que l’on troublât le repos de sa femme.
— Il m’aime toujours, et il veille sur moi ! pensa Delphine, touchée par cette preuve de sollicitude.
Elle s’empressa de descendre au salon. Les autres arrivèrent successivement. Édouard entra en même temps que les derniers venus. Claire et Philippe l’accompagnaient. Il avait fait avec eux, de bonne heure, une longue course au bord de la mer. Ils embrassèrent tendrement Delphine, dont le marquis pressa la main en échangeant un sourire avec elle.
— Ses soupçons se sont-ils dissipés ? se demandait Delphine, qui songeait non sans terreur aux incidents de la nuit.
On passa dans la salle à manger et l’on se mit à table. Tous les visages, et ceux des femmes surtout, portaient des traces de fatigues. On avait dansé, veillé jusqu’au jour, et la brièveté du repos qui venait de succéder à ces bruyants plaisirs se faisait sentir.
— Mesdames, dit Édouard, dès le début du déjeuner, en s’adressant aux femmes, j’ai organisé pour cette après-midi une promenade à la chartreuse d’Arches. Le soleil est brillant, le ciel bleu, et le froid ne se fera pas trop sentir. Nous partirons en caravane, qui à cheval, qui en voiture, au choix. On goûtera dans les ruines, autour d’un grand feu que nous allumerons nous-mêmes. Nous serons là comme au bivouac.
L’annonce de ce projet fut accueillie par des cris d’enthousiasme. Le déjeuner à peine terminé, chacun courut se préparer. À midi, tout était disposé pour le départ.
Delphine sortit de sa chambre, vêtue d’une amazone de drap noir. Elle avait résolu de faire cette promenade à cheval. C’était une attention pour deux ou trois jeunes filles qui, ayant formé ce projet, n’osaient l’exécuter si la maîtresse de la maison ne les encourageait de son exemple. Quelques instants après, tout le monde était en route. Les femmes à cheval ouvraient la marche, escortées de leurs compagnons. Les voitures venaient ensuite au nombre de trois, contenant une douzaine de personnes ensevelies sous de chaudes fourrures. Les autres cavaliers caracolaient aux portières.
La chartreuse d’Arches, où l’on se rendait, est une vieille abbaye située à quatre lieues du château de Morangis, sur une des collines boisées dont les versants regardent la mer, non loin d’Arromanches. L’édifice n’est plus que ruines aujourd’hui. Mais celles de la chapelle sont dans un état relatif de conservation qui leur donne un caractère artistique extrêmement curieux. Puis le site est pittoresque au-delà de ce que l’imagination peut rêver. Ces murailles demeurées debout parmi les décombres du couvent, percées de fenêtres ogivales qui encadrent tantôt un massif de verdure, tantôt un coin du ciel, se dressent pleines de majesté sous des arbres plus antiques qu’elles.
La chartreuse d’Arches appartient aujourd’hui aux bénédictins. Elle fait partie du domaine qu’ils ont acquis en cet endroit et où ils ont fondé une maison de leur ordre. Le couvent neuf, situé à deux kilomètres des ruines, servait alors d’asile à l’abbé de Morangis, qui s’y était installé en attendant que le château eût repris sa physionomie et son calme accoutumés. Il comptait s’y retirer définitivement plus tard pour y finir ses jours.
Un temps exceptionnel favorisa la promenade des hôtes de Morangis. Après deux heures de route, la caravane arrivait au pied des ruines, à travers les bois découronnés et par des sentiers couverts de feuilles mortes. Le soleil pénétrait joyeusement parmi le fouillis des branches nues et se jouait sur les murailles de la vieille abbaye. Il entrait à pleins rayons dans la chapelle dont il illuminait les voûtes effondrées.
Les voyageurs mirent pied à terre. Tandis que les domestiques, ayant parqué les chevaux sous un hangar de branchages adossé contre les ruines, tiraient du caisson des voitures les paniers de provisions, on gravit jusqu’au sommet de la colline pour contempler l’Océan.
À son extrémité, la falaise était coupée brusquement et dominait une vaste plage que la mer couvrait et découvrait tour à tour. De quelque côté que l’œil se fixât, il n’embrassait que les eaux et le ciel. Le spectacle était saisissant, et bien que Delphine l’eût fréquemment contemplé, l’émotion qu’il déterminait en elle lui arracha des larmes. Il est vrai qu’elle se trouvait, par suite des événements de la veille, sous l’empire de sensations nerveuses qui la tenaient dans un état un peu maladif. Elle voulut néanmoins secouer la torpeur qui commençait à l’envahir, et s’arrachant à la contemplation qui l’obsédait, elle descendit vers les ruines en affectant la satisfaction et la gaieté.
Lorsque la joyeuse bande entra dans la chapelle, de grosses branches brûlaient dans une sorte de cheminée improvisée, et c’est en regardant monter la flamme, et à l’abri du froid, qu’on procéda à la collation promise par le marquis. Quand on songea au retour, le jour était encore dans tout son éclat. Mais on pouvait prévoir qu’on ne serait pas rendu au château avant la nuit. Fort heureusement, la lune promettait d’éclairer les routes et de fournir aux promeneurs une lumière plus éclatante que celle qui leur était nécessaire.
On était en route depuis une demi-heure dans la direction du château. L’ombre des arbres s’allongeait sur les sentiers couverts de mousse et de feuilles desséchées, et déjà, dans le ciel sans nuages, la lune montrait les pointes de son disque argenté. Une vapeur légère descendait sur les champs ; le vent devenait plus vif, le froid plus intense, et, pressés de rentrer, les cavaliers donnaient de l’éperon tandis que les cochers activaient le trot de leurs chevaux.
Édouard de Morangis marchait en tête de la petite caravane, engagé dans un entretien des plus animés avec quelques-uns de ses compagnons. Dans une voiture, trois jeunes femmes chantaient en chœur un air d’opéra. Le bruit de leurs voix mêlé au tumulte que faisaient sur la route les roues et les chevaux, remplissait l’écho sonore qui le répétait, communiquant au paysage une animation joyeuse. Chacun des promeneurs se trouvait de la sorte occupé, qui à parler, qui à chanter, qui à écouter.
Seule Delphine cheminait un peu en arrière, absorbée par ses pensées, sans pouvoir se soustraire aux préoccupations qui l’obsédaient depuis la veille. Le calme des lieux qu’elle traversait était trop en harmonie avec son âme pour qu’elle s’associât aux cris et aux rires qui résonnaient devant elle. C’est à dessein qu’elle se tenait à quelque distance de ses compagnons. Elle éprouvait à se trouver seule une joie infinie, et son cheval, comme s’il eût partagé les impressions auxquelles elle s’abandonnait, avait ralentie sa marche, laissant à une assez grande distance le gros de la troupe.
Pendant ce temps, le jour s’affaiblissait de plus en plus. La brume, qui commençait à couvrir la nature comme d’un voile, s’épaississait. Delphine perdait ses amis de vue ; mais guidée par le son de leur voix et bercée par sa rêverie, elle ne songeait pas à s’inquiéter de leur éloignement. Tout à coup son cheval s’arrêta, par un mouvement brusque et inattendu qui la secoua sur sa selle et la ramena à la réalité. Elle releva les yeux. Elle était au milieu d’une clairière à laquelle venaient aboutir trois avenues.
— Me voilà perdue ! se dit-elle en souriant et en se moquant de sa propre distraction.
Elle prêta l’oreille. Des chants arrivèrent jusqu’à elle, comme pour lui indiquer le chemin qu’elle devait suivre. Elle guida son cheval dans la direction d’où venait le bruit, en le frappant légèrement de la cravache, au contact de laquelle il partit au grand trot. Il courut ainsi durant dix minutes, et Delphine se trouva de nouveau dans un carrefour, obligée de choisir entre plusieurs routes qui s’ouvraient devant ses yeux et dont l’extrémité se perdait dans le noir. Embarrassée, elle s’arrêta, écoutant ainsi qu’elle avait fait précédemment. Mais, cette fois, elle n’entendit rien que les rumeurs mystérieuses et confuses qui se dégagent des sonorités des bois. Un cri de chat-huant, monotone et sinistre, s’éleva dans le calme crépusculaire du jour tombant.
— Je me suis tout à fait égarée, pensa Delphine soudainement un peu émue de sa situation.
Néanmoins, elle ne s’effraya pas. Elle ne manquait ni de sang-froid ni de courage, et, sans perdre son temps à se lamenter, elle chercha à s’orienter avant la nuit. À cet effet, elle poussa son cheval dans une allée, en espérant qu’elle parviendrait, si elle avait déjà passé en cet endroit, à le reconnaître. Mais, en cet instant, le bruit d’un rapide galop se fit entendre derrière elle. Instinctivement elle se retourna et n’eut que le temps de voir un cavalier traverser le carrefour lancé à fond de train. Elle n’eut pas le loisir de reconnaître son visage. Croyant que c’était un de ses hôtes, demeuré en arrière et égaré, elle appela. Mais sa voix n’arriva pas jusqu’à lui. Alors elle s’élança sur ses traces, convaincue qu’elle le suivait vers le chemin de Morangis.
Pendant quelques minutes elle lui tint pied. Mais il était mieux monté qu’elle. Elle ne tarda pas à le perdre de vue. Néanmoins, comme elle se croyait en bonne voie, elle n’eut garde de s’arrêter et pressa plus encore son cheval, espérant qu’elle allait brusquement déboucher sur la grande route et rattraper ses compagnons.
Soudain elle se reconnut, s’arrêta brusquement en poussant une exclamation de stupeur. Un grand mur se dressait devant ses yeux. Depuis une demi-heure elle tournait le dos au château de Morangis, et sa course folle venait de la ramener aux ruines de l’abbaye d’Arches.
La découverte ne laissait pas d’être émouvante pour une femme seule. Il faisait entièrement nuit, et les ténèbres eussent été complètes si la lune n’eût répandu sur les bois une lumineuse clarté. Delphine sentit les battements de son cœur se précipiter, non qu’elle eût peur, mais parce qu’elle se voyait obligée de passer en ces lieux plusieurs heures, et surtout parce qu’elle devinait la terreur qui éclaterait au château lorsqu’on s’apercevrait de son absence. Elle resta livrée à l’indécision et à la crainte.
Cependant il fallait prendre un parti. Lequel ? Se mettre en route en ce moment, elle ne l’osait pas. Comment espérer que dans la nuit elle trouverait son chemin ? N’était-il pas plus sage d’attendre en cet endroit qu’on envoyât à sa recherche ? Ce qui allait se passer, elle le devinait. En ne la voyant pas arriver au château, son mari comprendrait qu’elle était égarée. On partirait immédiatement pour la retrouver. On viendrait ainsi jusqu’à l’abbaye. C’est donc là qu’elle devait rester. D’ailleurs la chapelle lui offrait un abri contre le vent dont la violence augmentait et dont les mugissements se mêlaient à ceux de l’Océan.
Cette résolution arrêtée, elle se mit en mesure de l’exécuter. Elle sauta sur le sol, prit la bride de son cheval et se dirigea vers la chapelle. Maintenant que l’excitation de la course était dissipée, sa sérénité se dissipait sous l’impression que lui causait une aventure aussi singulière.
Tout à coup, comme elle mettait le pied sur le seuil de la chapelle, sa bête se mit à hennir, et sur-le-champ un hennissement lui répondit. Il partait de l’intérieur des ruines. Delphine tressaillit, se demandant si ce cri révélait la présence d’un homme, et si cet homme était un ami ou un ennemi. Son attente ne fut pas de longue durée.
— Qui va là ? s’écria une voix forte.
Un frémissement parcourut le corps de Delphine. Cette voix, elle l’avait reconnue, c’était celle de Karl Savaron. En même temps, au fond de la chapelle, elle le vit surgir de l’ombre formée par les colonnes brisées de la nef ; Karl s’avança vers elle et ne la reconnut qu’au moment où il la touchait :
— Vous, vous, ici ! s’écria-t-il. C’est pour sauver votre mari que vous êtes venue ?
— Sauver mon mari ! fit-elle sans comprendre.
— Oui, continua-t-il, vous avez ouvert sans doute, en son absence, la lettre que je lui adressais ?…
— Vous lui avez écrit ?
— Ne le savez-vous pas, puisque vous voilà ?
— Je suis ici parce que je me suis égarée, sans savoir que je vous y rencontrerais, s’écria Delphine, qui pressentait l’existence d’un danger pour Édouard et qui voulait arracher à Karl son secret. Mais vous-même ?…
Il ne lui permit pas d’achever, et l’interrompit par ces mots, qui furent prononcés avec satisfaction :
— Décidément, le hasard a plus d’esprit que les hommes !
Pour faire comprendre au lecteur les paroles que venait de prononcer Karl Savaron, aussi bien que les scènes qui vont se dérouler, il importe de suivre ce dernier, depuis le moment où, dans la soirée de la veille, il avait quitté le château de Morangis. On se rappelle les circonstances dans lesquelles il s’éloignait. L’âme remplie de ressentiment autant contre cette femme à laquelle il reprochait d’avoir oublié le passé, que contre son mari qu’il accusait d’être le véritable auteur de ses maux, il méditait de tirer vengeance de l’un et de l’autre.
Il regagna Bayeux où des amis de sa famille lui donnaient l’hospitalité. Il passa la nuit sous l’empire d’une pensée unique qui l’absorbait tout entier et ne lui laissait même pas la liberté de formuler sur sa propre situation un jugement raisonnable. Il éprouvait cette excitation qui caractérise l’impuissance, qui se traduit par la colère, et qui peut, en se prolongeant, conduire ceux dont elle s’est emparée jusqu’au crime ou à la folie. Certes s’il eût été capable de réflexion, s’il eût pu considérer sa situation, il se fût calmé. L’existence s’ouvrait devant lui dans les conditions les plus enviables et sous les formes les plus séduisantes. Il n’avait pas trente ans. Il était libre, beau, riche ; il ne tenait qu’à lui de trouver une femme digne de porter son nom ou de se livrer, si cela lui convenait mieux, aux entraînements de la passion. Il ne dépendait de personne et ne devait compte de ses actes qu’à sa conscience. Pour être heureux en ce moment, il lui aurait suffi de retourner sur-le-champ à Paris, d’oublier Delphine ou tout au moins de s’efforcer de l’oublier.
Or c’était là justement le seul effort qu’il ne pût pas ou ne voulût pas faire, et, au lieu de fuir, il préférait s’attarder dans une situation sans issue et en chercher le dénouement dans les moyens extrêmes. Il pensait à Delphine. C’est avec des mouvements de rage qu’il constatait qu’elle était perdue pour lui. Et alors il se disait :
— Puisqu’elle ne peut plus être à moi, elle ne sera pas à un autre.
Et dans sa tête, enfin, s’agitaient mille projets fous qu’il abandonnait aussitôt après les avoir conçus et auxquels il revenait aussitôt après les avoir abandonnés. Une imagination ardente fait beaucoup de chemin en quelques heures, et lorsque, après une nuit sans sommeil, Karl se leva, une idée dominait en lui : comment se débarrasserait-il du marquis de Morangis ?
L’assassinat ! Karl ne s’y arrêta même pas. Le ressentiment pouvait armer son bras, faire de lui, dans un accès de violence, un meurtrier, mais il était incapable de concevoir et d’exécuter froidement le plan d’un crime. Le projet qu’il découvrit et auquel il s’arrêta fut celui-ci : Puisqu’il ne voulait pas, lui vivant, et alors que Delphine refusait de l’entendre, qu’un autre homme fût heureux par elle, il devait jouer sa vie contre celle de cet homme. Un combat à chances égales, dans lequel l’un des deux succomberait, tel est le parti qui paraissait, à ce malheureux exalté, comme ce qui pouvait convenir le mieux pour dénouer la situation.
Ce projet définitivement arrêté, il se mit en mesure de l’exécuter. Pendant les quelques jours qu’il avait passés à Bayeux avant de se présenter au château de Morangis, il avait fait quelques excursions de divers côtés, et notamment aux ruines de l’abbaye d’Arches. Il y était même retourné plusieurs fois, prenant un âpre plaisir à contempler cette nature triste et un peu sauvage, dominée par le murmure éclatant de l’Océan, et dans laquelle il prenait plus d’un point de contact avec son âme. Il se dit alors qu’en cet endroit il pouvait donner rendez-vous à celui qu’il appelait son rival, et avoir, loin de tout témoin, une explication solennelle. Dans l’état où il était, il ne réfléchit pas longtemps aux conséquences de l’acte qu’il entreprenait, et avec la vivacité fébrile qui caractérisait sa conduite depuis quelques jours, il écrivit au marquis de Morangis la lettre suivante :
« Je sais que mon nom ne vous est pas inconnu. Vous devez comprendre ce que j’ai souffert dans la soirée d’hier, en constatant, au milieu des amis qui vous entouraient, l’existence d’un bonheur sans mélange. J’ai le droit de considérer ce bonheur comme un bien qui m’a été volé. Vous le tenez de la femme qui porte aujourd’hui votre nom et qui devait porter le mien, de ma fiancée en un mot. L’un de nous deux est donc de trop dans la vie, et vous le reconnaîtrez sans doute quand nous aurons eu un suprême entretien. J’ai donc l’honneur de vous demander un rendez-vous, et dans le cas où vous seriez embarrassé pour me désigner un lieu où nous puissions nous réunir, abrités contre les indiscrets ou même contre les soupçons de votre femme, je vous attendrai ce soir, à six heures, dans la chapelle des ruines d’Arches. Il vous semblera, comme à moi, qu’il ne se peut d’endroit plus propice pour une explication que je considère comme indispensable. »
Si quelque ami de Karl Savaron se fût trouvé auprès de lui, nul doute que cette lettre ne serait pas partie. On lui aurait montré ce qu’il y avait de lâche et de fou dans cette provocation ridicule adressée à un homme qu’elle venait atteindre en plein bonheur, sans qu’il eût en rien mérité d’être ainsi frappé. Mais Karl était seul. Nul conseil ne pouvait arriver jusqu’à sa raison. Il s’était plu à faire le mystère autour de ses douleurs, et maintenant il subissait dans toute leur horreur les excitations malsaines que la solitude imprime aux cœurs déchirés. La lettre devait donc partir et elle partit. Karl étant monté à cheval, la porta lui-même jusqu’auprès d’Arromanches. En cet endroit, il arriva un petit paysan, et moyennant une belle pièce blanche il consentit à se rendre au château de Morangis.
— Tu remettras toi-même la lettre à la personne, lui dit Karl.
L’enfant promit. Mais quand il arriva au château, le marquis et ses invités venaient de partir pour l’excursion dont nous avons parlé. Avant que l’enfant s’en fût assuré, un prêtre parut devant lui. C’était l’abbé de Morangis, venu quelques instants plus tôt du couvent qu’il habitait provisoirement, afin d’embrasser sa nièce et son neveu et de prendre des nouvelles de son frère. Il ne le trouva pas au château, puisque tout le monde était parti. Mais quand un domestique vint lui dire qu’un paysan apportait une lettre destinée au marquis, sur laquelle se trouvaient écrits ces mots : très pressée, l’abbé accourut.
L’enfant ne fit aucune difficulté pour lui livrer son message. La soutane de l’abbé avait dissipé tous ses scrupules. Il savait d’ailleurs que ce prêtre portait le même nom que le marquis. Il existait depuis longtemps entre l’abbé et son frère des relations et des coutumes telles qu’il n’hésita pas à décacheter ce billet. On devine sa stupéfaction. Mais en cette circonstance, il resta l’homme supérieur qu’il était toujours aux heures critiques. Il connaissait le passé de Delphine ; il la savait honnête. La lettre de Karl était elle-même une preuve nouvelle de la pureté de la jeune femme, et puisqu’il n’y avait rien à craindre de son côté, puisque le marquis seulement était menacé, l’abbé remercia Dieu, qui avait fait arriver dans ses mains le nœud de cette intrigue. Il prit une résolution énergique et se dit :
— Ce n’est pas le marquis de Morangis que M. Karl Savaron trouvera à ce rendez-vous, c’est moi-même.
Au moment où six heures sonnaient à l’horloge du couvent neuf d’Arches, Karl Savaron arrivait aux ruines. C’est lui que Delphine avait vu passer, tandis qu’elle cherchait à retrouver sa route. C’est lui qu’elle avait suivi jusqu’au moment où il s’était perdu dans les profondeurs de la forêt. En entrant dans la chapelle il mit pied à terre, attacha son cheval à l’un des piliers de la porte, puis il se recueillit pour l’explication solennelle qui se préparait. À ce moment il aperçut sous un tas de pierres, un objet qui brillait dans l’ombre. Il y courut et put constater que c’était un brasier non encore consumé.
— On a fait du feu ici, pensa-t-il non sans inquiétude et loin de se douter que le marquis et la marquise de Morangis avaient pris place en même temps que leurs amis autour de ce bivouac improvisé, à l’endroit où lui-même se tenait.
Il était venu dans ces lieux chercher le mystère. Or, dans la journée, quelqu’un y avait pénétré déjà. Il redoutait donc d’y être surpris ou que l’on pût écouter la conversation qu’il allait avoir avec le marquis de Morangis. Toutefois, cette préoccupation dura peu. Il était armé, ayant mis dans ses poches, avant de quitter Bayeux, deux revolvers. Il n’avait donc rien à craindre. Il ranima les branches à demi consumées, y jeta quelques débris de bois mort qu’il trouva sous sa main, et, enveloppé dans son manteau, le dos appuyé contre le mur, les pieds étendus vers la flamme, il attendit.
C’est au bout de quelques minutes, qui avaient suffi pour le plonger dans les réflexions les plus graves et peut-être aussi les plus salutaires, que sa rêverie fut interrompue par le hennissement de son cheval, auquel un bruit semblable, venu du dehors, répondait. Il sentit la sueur monter à son front en grosses perles. Il crut que le marquis de Morangis arrivait au rendez-vous. Or, bien qu’il eût préparé des phrases énergiques pour entrer en matière, il ne savait, les ayant oubliées, quel langage il allait tenir. Il le savait d’autant moins qu’il avait été surpris au moment où sa conscience lui adressait de sévères et légitimes reproches, où il les écoutait docilement, s’apprêtant peut-être à fuir ces lieux et le souvenir de Delphine, à se soustraire, en un mot, à la fatale influence du passé, si malheureusement prolongée jusqu’à présent.
Pour dominer son trouble, il se leva et prononça d’une voix forte la question que Delphine avait entendue ; puis il s’avança et se trouva soudain devant la jeune femme épouvantée. Tout à l’heure, il était sous une impression salutaire. L’aspect de Delphine ranima toutes ses colères et plus que ses colères, tous ses désirs. Sous les rayons tremblants de la lune qui entrait à flots par les voûtes effondrées et par les ogives que le temps, en rongeant les pierres, avait agrandies, Delphine, tremblante et pâle, encadrée dans la poésie qui se dégageait de sa propre terreur, des lieux et de l’heure, était d’une beauté surhumaine. La folle passion de Karl la lui faisait voir plus belle encore, et, en même temps, la voix du tentateur soufflait à son oreille ces mots brûlants :
— Seul avec elle, seul dans ce désert !
Et c’est alors qu’il tint le langage ironique que nous avons déjà cité.
— Décidément, le hasard a plus d’esprit que les hommes.
Puis il ajouta :
— Je vous aurais suppliée de m’accorder un rendez-vous, vous me l’auriez impitoyablement refusé, alors même que je serais mort à vos pieds de votre refus ! Et le hasard, malgré vous, contre vous, et à mon insu vous conduit ici.
Il accompagna ces paroles d’un sourire qui fut saisi par Delphine et qui redoubla son effroi. Il était d’un homme sans pitié, placé comme un esclave sous la puissance de ses désirs, prêt à tout pour les satisfaire. Il jetait sur la marquise des regards affolés.
— J’espère, monsieur, dit-elle plutôt pour témoigner de sa fermeté que pour faire appel à sa raison, j’espère que vous n’avez pas cessé d’être un homme d’honneur !
— Il s’agit bien d’honneur ! s’écria-t-il brusquement. Il s’agit d’amour, de mon amour, de celui que vous avez allumé dans mes veines, qui s’est excité par l’éloignement, l’attente, mon désespoir, votre ingratitude, et qui me brûle aujourd’hui. Et c’est quand je suis ainsi que vous venez seule dans ce désert, comme pour mettre ma patience à l’épreuve ! Pourquoi êtes-vous venue ? Est-ce que je vous ai appelée, moi ? C’est votre mari que j’attendais, puisque c’est à lui que j’ai écrit. Sans doute nous allons le voir arriver. Mais s’il tarde trop, comment voulez-vous que je réponde de moi ?
— Je ne suis pas venue vous braver. Je jure qu’un accident seul m’a conduite ici, que je ne pensais pas vous y trouver, ni vous ni personne.
— J’avais donc raison de prétendre que le hasard est souvent habile, répliqua Karl, qui revenait fréquemment à cette idée.
— Je pense qu’il convient que je m’éloigne, continua Delphine, et j’espère que vous ne vous y opposerez pas.
Quelque désir qu’elle eût de connaître les motifs pour lesquels Karl avait appelé son mari à ce rendez-vous, elle pressentait trop nettement l’imminence et la gravité du danger qui la menaçait pour s’attarder dans une conversation qui l’aurait éclairée sur bien des points, mais qui aurait eu pour résultat d’accroître les excitations de Karl Savaron.
— Vous voyez bien que vous ne pouvez pas partir, s’écria brusquement Karl. Il fait nuit. Vous ne sauriez retrouver votre route. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’attendre que je parte aussi. Le chemin m’est connu ; j’ai une lanterne, je vous guiderai sûrement.
— Mais puisque mon mari doit venir vous rejoindre ici, croyez-vous qu’il doive m’y rencontrer ? demanda Delphine.
Elle cherchait à profiter des retards apportés à son éloignement pour pénétrer les périls qui menaçaient son mari.
— Redoutez-vous d’être trouvée avec moi ? Vous direz à votre mari la vérité. Il sait que je l’attends. Il saura que vous l’attendez aussi en ma compagnie.
— Êtes-vous assuré qu’il doive venir ?
— Sans doute, à moins qu’il n’ait peur.
Cette réponse éclaira l’esprit de Delphine. Elle se précipita vers Karl :
— Vous voulez vous battre avec lui ?
À cette question, la colère de Karl éclata :
— Eh bien, oui, je veux me battre avec lui ; le tuer, si je le peux. C’est dans ce but que je l’ai appelé ici. L’un de nous, puisque nous sommes deux à vous aimer, est de trop sur la terre, et doit disparaître.
Accablée par ces révélations, Delphine courba la tête et fut un moment sans pouvoir répondre.
— Maintenant que vous savez qu’un danger le menace, vous n’êtes plus si pressée de partir ? lui dit Karl avec ironie.
— Assurément, répondit-elle en reprenant courage à la pensée qu’elle aurait besoin de toutes ses forces pour défendre son mari. Je reste jusqu’à ce qu’il vienne, et je ne quitterai ces lieux plus tôt que si vous les quittez aussi.
Karl leva les épaules et reprit :
— Restez donc. Seulement je vous engage à vous rapprocher de ce feu. Il n’est pas brillant, mais il suffira pour empêcher le froid de pénétrer vos membres.
Machinalement elle obéit, marchant avec lenteur au milieu des murailles éboulées, parmi les statues renversées et les pierres tombales brisées, relevant d’une main les longs plis de son amazone et serrant fiévreusement dans l’autre sa cravache, la seule arme dont elle disposât en ce moment pour se défendre.
Arrivée au fond de la chapelle, devant le brasier que Karl avait rallumé, Delphine, stupéfaite, se demanda si l’aventure dans laquelle elle se trouvait mêlée à l’improviste, si les sensations qu’elle éprouvait n’étaient pas un rêve. Mais il lui suffisait, pour se convaincre qu’elle était en face de la réalité, de jeter les yeux autour de soi, sur ces ruines au milieu desquelles elle était venue tant de fois en des temps plus calmes, et qui semblaient destinées à devenir maintenant le théâtre de quelque drame dans lequel un rôle lui était assuré.
Elle se tenait à peine, accablée par la fatigue autant que par l’émotion. Depuis le matin elle parcourait les bois. La dernière course qu’elle venait de faire à la recherche de son chemin l’avait en quelque sorte brisée. C’est grâce à une rare énergie qu’elle demeurait encore à cette place, dans l’attitude d’une femme résolue à défendre ce qu’elle aime. Mais le poids de son corps était trop lourd pour ses jambes qui tremblaient, et à toute minute elle oscillait, obligée de faire appel à toutes ses forces pour ne pas être renversée.
Karl Savaron, malgré l’exaltation qui l’animait, la considérait avec attendrissement. Elle était si belle, et en même temps, sous le poids de son accablement, elle semblait si frêle, qu’elle devait inspirer en ce moment une pitié égale à l’amour. Quel travail se fit en lui ? Nous ne saurions le dire ; mais tout à coup, d’un mouvement rapide, il enleva le manteau qui couvrait ses épaules, le plia, en fit un coussin qu’il déposa sur la pierre où tout à l’heure il était assis, et s’adressant à Delphine, il lui dit d’une voix douce qui contrastait étrangement avec le ton qu’il avait précédemment affecté :
— Prenez place ici. Il est impossible que vous restiez plus longtemps debout.
Elle le regarda avant de lui obéir. Mais comme elle vit qu’il était très ému, comme elle crut distinguer dans ses yeux l’expression vive d’un sentiment amical, qui n’avait plus rien de blessant, elle obéit. Quand elle fut assise, elle le remercia et ajouta :
— Si vous vouliez être toujours ainsi, je cesserais d’être malheureuse, et si vous m’aimez comme vous le dites, vous ne sauriez me donner une plus grande preuve d’amour que de demeurer de la sorte docile et doux.
— Il ne tient qu’à vous que je sois tel que vous désirez me voir, répondit-il.
Elle se méprit au sens de ces paroles dans lesquelles son honnêteté ne pouvait découvrir aucune allusion injurieuse.
— Que faudrait-il donc, demanda-t-elle, pour vous décider à me ramener sur-le-champ au château de Morangis et pour vous faire renoncer à adresser à mon mari une provocation aussi folle que criminelle ?
À ces mots, le visage de Karl exprima de nouveau les sentiments qui avaient effrayé déjà Delphine. On eût dit que toutes les fois qu’elle faisait allusion à son mari, Karl se laissait aussitôt dominer par la colère.
— Ce qu’il faudrait pour me rendre docile et doux ! Comment oserais-je vous le dire, alors que je vous vois uniquement préoccupée du bonheur et de la sûreté de votre mari, et nullement du mal que vous me faites ?
— Dites plutôt que vous vous faites à vous-même, s’écria Delphine, à qui tout son effroi revenait. Je vous ai adressé une question : comment puis-je obtenir de vous d’être ramenée à Morangis et que vous abandonniez des projets qui mettent la mort dans mon âme ?
Karl Savaron ne répondit pas sur-le-champ. Il cherchait les termes dont il allait se servir pour exprimer toute sa pensée. Il regardait Delphine d’un œil où passaient tour à tour comme des éclairs les sentiments divers qui le possédaient. À l’heure où il se trouvait, se sentant maître de cette femme, libre de ses actions, le désir qui le dévorait, aiguisé par la présence de Delphine, dominait son cœur, sa tête et ses sens, et ce qu’il y avait de mauvais en lui commençait à tenir une place plus grande que ce qu’il y avait de bon.
— Vous ne me répondez pas, demanda Delphine, glacée par la persistance avec laquelle se fixait sur elle ce regard qui n’était plus celui du fiancé d’autrefois, mais celui d’un implacable ennemi exigeant et capricieux.
— Voici près de quatre ans, madame, que je suis amoureux de vous. Pendant longtemps j’ai vécu avec la certitude que vous seriez ma femme, et cette pensée seule a soutenu mon courage dans les épreuves difficiles que j’ai été condamné à subir. Quand je vous ai retrouvée, vous étiez à un autre. Je n’examine pas si vous avez bien ou mal fait. Ce que je sais, c’est que je vous aime toujours, c’est que je meurs de cet amour, et que seule vous pouvez m’empêcher d’en mourir. Vous me demandez maintenant un service. Je n’ai plus besoin de vous dire à quel prix vous pouvez l’obtenir.
Ce fut dit d’un accent nerveux, tremblant, un accent de criminel. Delphine comprit. Le rouge de la colère et de la honte monta à son front. Elle se leva, et avec une fierté dédaigneuse qui exprimait toutes les pudeurs de la femme révoltée, elle dit :
— Vous prenez plaisir à me démontrer que je ne saurais rester avec vous une minute de plus. J’espère que je parviendrai à retrouver seule ma route. En tous cas, je veux m’en aller.
Et, parlant ainsi, elle fit quelques pas pour sortir. Mais Karl se plaça devant elle, et les bras croisés sur sa poitrine, il s’écria :
— Vous en aller ! Et vous croyez que j’y consentirai ? Ne m’est-il pas bien prouvé que vous vous moquez de moi ? Votre mari devrait être ici depuis une demi-heure. Il n’y est pas, mais vous, vous y êtes. Qu’est-ce que cela prouve, sinon que c’est vous qui avez reçu la lettre que je lui adressais, et que vous êtes venue vers moi afin d’obtenir que je renonce à ma vengeance. Y renoncer ! Savez-vous que pour une femme qui ne veut rien accorder, vous demandez beaucoup ?… Maintenant que vous avez vu de quel prix je veux être payé, vous désirez vous retirer, uniquement préoccupée du salut de votre mari ? Vous m’avez bravé, vous avez surpris mes secrets, et vous voulez partir ? Est-ce que tout cela est possible ?
Sa voix gonflée par l’ironie et la colère, s’élevait peu à peu, son imagination se surexcitait, et le moment arrivait où il n’allait plus être maître de soi. Tout à coup il se redressa plus encore et, avec un geste qui révélait une implacable résolution et qui laissait peu d’espoir de le fléchir, il ajouta :
— Je ne sais quel plan vous avez formé en venant ici, mais, depuis que vous y êtes, j’en ai aussi formé ; ils se réaliseront.
Delphine se rejeta brusquement en arrière.
— Rassurez-vous, dit-il en voyant son épouvante, je ne veux rien obtenir de vous par la violence. Ce que je souhaite, c’est par les supplications que j’y prétends arriver. Je vous demande, pour la dernière fois, une parole d’espérance, la promesse que vous consentirez à m’écouter, que vous ne me fuirez plus, que je deviendrai l’un des amis de votre maison, et que si un jour votre cœur vous parle de moi, vous l’écouterez. Je sollicite cette promesse parce que je sais que, l’ayant faite, vous la tiendrez.
— Eh ! c’est bien pour cela que je ne la ferai pas, s’écria impétueusement Delphine. Vous n’avez qu’un parti à prendre, je vous l’ai dit, celui de vous éloigner et de cesser de me voir jusqu’au jour où cette malheureuse passion aura disparu de votre cœur et n’y pourra plus rentrer. Comprenez donc bien que j’aime mon mari, et que rien, rien au monde ne pourra me détacher de lui ou m’entraîner même une minute, par crainte ni par force, dans l’oubli de mes devoirs ou de mon amour.
La courageuse femme fit cette déclaration avec une fierté que développait le sentiment du péril.
Elle croyait en ce moment sa vie menacée. Et elle le crut plus encore quand elle vit Karl mettre la main dans la poche de sa redingote et en retirer un revolver.
— Vous êtes sans pitié, dit-il, et je me vengerai. Il ne tiendrait qu’à moi de vous arracher ici par la mort à l’homme que je hais parce que vous l’aimez. Mais je veux vous imposer un châtiment plus cruel. Je vais mourir à vos pieds en vous laissant un remords éternel, car ce sont vos rigueurs qui me tuent.
Delphine avait tout prévu, excepté cette étrange et dramatique solution, et, de toutes celles qu’elle pouvait rêver, nulle ne lui semblait plus horrible. Elle se précipita donc sur Karl pour arrêter le mouvement par lequel ce malheureux allait se détruire. Son élan fut si rapide qu’elle put arracher l’arme de ses mains. Mais elle se trouva de la sorte et dans l’ardeur de cette lutte pressée contre lui.
Au contact de son corps délicat, frêle et charmant, Karl sentit des flammes brûlantes monter à son cerveau et, sous l’empire d’un violent désir, ses bras étreignirent la taille souple de Delphine. Elle n’en pouvait plus. Déjà brisée par la fatigue, les émotions qu’elle subissait en ce moment l’affaiblissaient plus encore. Pour empêcher Karl de mourir, elle venait de faire un suprême et dernier effort. Mais son énergie était à bout, et lorsqu’elle sentit les bras de son ancien fiancé si follement passionné se croiser sur elle, le sentiment de son impuissance fut tel qu’elle se crut à sa merci et déshonorée. Ses yeux se fermèrent, sa tête se pencha lourdement sur la poitrine de Karl et elle demeura là sans connaissance. Pour lui, c’est en la regardant qu’il s’aperçut qu’elle venait de s’évanouir. Plein d’angoisses, éperdu, inhabile à lui donner des soins, il jeta un regard autour de soi, cherchant une place où il pût coucher ce pauvre corps, immobile comme un cadavre.
Tout à coup un nouveau personnage entra dans la chapelle et s’arrêta brusquement devant le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Karl, dans son trouble et trompé par l’obscurité, le prit pour le marquis de Morangis.
— Monsieur, lui dit-il, accourez au secours de votre femme. Elle vient d’affirmer ici son honnêteté et son amour pour vous. J’ai voulu, me trouvant seul avec elle, lui imposer le mien. Elle m’a résisté et vient de s’évanouir entre mes bras.
Le nouveau venu s’approcha. Karl vit alors que c’était un prêtre.
— Je ne suis pas le mari de cette femme, monsieur, dit ce dernier ; je suis son beau-frère. On me nomme l’abbé de Morangis.
Avant d’ajouter un seul mot aux paroles par lesquelles il venait de se faire reconnaître, l’abbé de Morangis s’élança vers Karl, avec l’aide duquel Delphine fut étendue devant le feu. L’abbé se pencha vers elle, et lui ayant fait un oreiller avec le manteau de Savaron, il l’examina attentivement.
— Il n’y a aucun danger, dit-il en se relevant ; dans quelques instants elle reprendra ses sens. Quant à vous, monsieur, continua-t-il en s’adressant à Karl, dont l’attitude prouvait plus d’exaltation que de repentir, vous ne pouvez plus rien. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous retirer.
— Mais enfin me dira-t-on, s’écria Karl, comment il se fait que j’aie vu ici ceux que je n’attendais pas, et que celui que j’attendais n’y soit pas venu ?
— La raison en est simple, répondit l’abbé. Voici votre lettre, c’est moi qui l’ai reçue. Remerciez-en le ciel, monsieur. Cette circonstance vous épargne un crime et vous explique ma présence ici. En lisant cette provocation insensée, que le hasard, que dis-je, le hasard, la main de Dieu même m’a livrée, j’ai résolu de venir au rendez-vous que vous assigniez à mon frère et dont j’ai eu soin de ne pas lui en parler. C’est peut-être à votre tour de m’expliquer comment cette femme se trouve auprès de vous. Lui aviez-vous écrit aussi, et prétendiez-vous la rendre témoin de ce qui se serait passé entre vous et son mari ?
— Je ne suis pas un lâche, répliqua vivement Karl. J’étais arrivé le premier et j’attendais le marquis de Morangis quand la marquise est apparue. Ce n’est pas elle que j’espérais voir, je vous le jure. La terreur sans fondement qui s’est emparée d’elle quand elle m’a reconnu me prouve qu’elle non plus ne croyait pas me rencontrer. Je me souviens du récit qu’elle m’a fait. Elle s’était égarée dans la forêt, surprise par la nuit, et ne retrouvait pas sa route…
L’abbé l’interrompit en disant :
— Cela suffit. Les explications que nous pourrions échanger n’ajouteraient rien à la situation. Vous n’avez plus, je vous le répète, qu’à vous éloigner. Je vous prierai seulement, puisque vous avez un cheval, de vous rendre au couvent d’Arches, à deux kilomètres d’ici, afin qu’on m’envoie des hommes pour transporter ma belle-sœur. Puis, vous passerez au château de Morangis pour annoncer que je suis auprès d’elle et qu’elle est hors de danger.
— Mais à qui parlerai-je ? demanda Karl.
Il lui répugnait maintenant de se trouver en présence du marquis de Morangis. L’abbé le comprit avant qu’il se fût autrement expliqué.
— Vous avez raison, fit-il, je vais vous remettre un billet. Vous n’aurez qu’à le faire passer à mon frère sans vous montrer à lui.
En parlant ainsi, il prit dans l’une des poches de sa soutane un portefeuille et traça à la hâte quelques lignes sur deux papiers destinés, l’un à son ami le prieur du couvent d’Arches, qu’il avait quitté quelques instants auparavant ; l’autre à rassurer Édouard, dont il devinait les angoisses. Il les remit à Karl en ajoutant ces seuls mots :
— Partez, monsieur, et pressez-vous.
Honteux, pâle, défiguré par ces violentes émotions, le malheureux jeune homme s’éloigna après avoir jeté un dernier regard sur Delphine, étendue et toujours immobile, et bientôt l’abbé entendit les pas de son cheval se perdre dans la forêt.
L’entretien qui précède avait eu lieu en moins de temps que nous n’en avons mis à le raconter. Resté seul, l’abbé vint s’asseoir auprès de Delphine. On l’aurait crue morte, si les battements de son cœur n’eussent prouvé que la vie n’avait pas quitté ce corps inanimé et qu’elle était seulement suspendue.
En venant à ce rendez-vous, l’abbé de Morangis ne pensait guère y trouver Delphine évanouie. Il n’avait donc rien apporté de ce qui est nécessaire pour donner des soins en pareil cas. Réduit à attendre qu’elle reprit ses sens naturellement et l’arrivée des secours qu’il avait demandés au couvent, il demeura à la même place, essayant de comprendre par quelle étrange aventure Delphine s’était rencontrée avec Karl. Il ne pouvait la croire coupable. C’est lui-même qui avait reçu la lettre de ce dernier. Les termes mêmes dans lesquels Karl Savaron s’adressait au marquis de Morangis prouvaient l’innocence de Delphine. Les paroles prononcées par lui au moment où l’abbé s’était présenté devant ses yeux surpris affirmaient cette innocence de nouveau et avec plus d’éclat encore.
— Non, se disait le prêtre, elle n’a pas failli à ses devoirs. Elle a su résister, pour l’honneur, de l’homme qu’elle aime à présent, à celui qu’elle aimait autrefois et qu’elle tenait pour mort. Mais alors quelle cause l’a conduite en ces lieux ?
Cette question portait le trouble dans son cœur. On a pu voir, par les pages précédentes, qu’il était resté longtemps avant d’avoir foi dans l’honnêteté de celle qui était devenue sa sœur. Il s’était défié d’elle. Il avait maudit sa beauté. le jour même où elle entrait pour la première fois dans le château de Morangis, seule, pauvre, abandonnée, et offrant en quelque sorte volontairement sa grâce et sa misère à la faiblesse du marquis.
Depuis, le bonheur de son frère avait effacé dans le cœur de l’abbé ces impressions premières. Après deux ans, il avait consenti à reconnaître pour sa sœur cette femme étrangère entrée par surprise dans la noble maison de Morangis.
Mais, en ce moment, il regrettait presque d’avoir eu si rapidement confiance, et le mystère dont cette aventure était enveloppée, l’irritait au point de le rendre soupçonneux et injuste. Il se demandait si Delphine était encore aussi innocente qu’il l’avait supposée jusque-là, et si sa présence en ces lieux n’était pas la preuve de sa faute.
Il en était là de ses cruelles réflexions quand Delphine fit un mouvement. Comme il veillait attentivement sur elle, il s’en aperçut, la souleva doucement entre ses bras. Elle ne tarda pas à ouvrir les yeux. Ses regards flottèrent quelques instants de droite à gauche, indécis, égarés, comme si elle eût eu quelque peine à recouvrer la mémoire. Puis ils s’arrêtèrent sur l’abbé. Une rougeur fugitive colora le visage de Delphine.
— Vous ici ? murmura-t-elle.
— Oui, répondit doucement l’abbé faisant taire ses doutes, oui, mon enfant. Je vous ai trouvée dans un bien triste état.
Et comme il vit qu’elle cherchait autour d’elle, il ajouta :
— La personne qui était auprès de vous vient de se retirer.
Un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine de Delphine, et ses nerfs, subitement détendus, subirent une réaction telle qu’un torrent de pleurs coula de ses yeux. L’abbé la considérait anxieux et se demandait avec angoisse si c’étaient des larmes de regret ou des larmes de repentir. Quand elle se fut calmée, elle lui dit :
— Je ne vous interroge pas sur les circonstances qui vous ont conduit auprès de moi. Je sais que vous vous y êtes trouvé pour m’éviter un péril, et je vous en remercie. J’ai seulement une grâce à vous demander.
— Laquelle ? Parlez.
— Il faut que mon mari ignore que je n’étais pas seule quand vous êtes arrivé.
Ces paroles, que le lecteur s’expliquera si bien, produisirent sur l’abbé une impression douloureuse comme si elles eussent été équivalentes à un aveu.
— Il est donc vrai qu’elle a quelque reproche à s’adresser, quelque faute à dissimuler ? pensait-il.
Comme cette réflexion se formulait dans son esprit et qu’il allait peut-être l’exprimer avec la dureté qui lui était naturelle quand on excitait ses soupçons, un grand bruit se fit entendre au dehors. Au même instant un homme se précipita dans la chapelle en criant d’un accent désespéré :
— Delphine ! Delphine !
L’abbé n’eut que le temps de se relever, Delphine de l’imiter, et ils n’avaient pas encore répondu que déjà le marquis de Morangis était aux pieds de sa femme qu’il couvrait de pleurs et de baisers.
— Mais comment cela s’est-il fait ? demandait-il.
Et il interrogeait tour à tour son frère et Delphine. Alors l’abbé regarda celle-ci, et après lui avoir adressé un reproche muet pour le mensonge qu’il allait commettre pour elle, il répondit :
— J’ai trouvé cette pauvre femme évanouie au milieu de la forêt. Il faut bénir Dieu qui a conduit ma promenade de ce côté.
On s’empressa autour de Delphine. Les premiers soins lui furent immédiatement donnés ; et, bien que très faible, très pâle, très émue, elle se trouva bientôt en état de monter en voiture. Autour d’elle, à la lueur des lanternes dont, pour se mettre à sa recherche, son mari et ses amis avaient dû se munir, elle ne voyait que des visages sympathiques et alarmés anxieusement fixés sur elle. Se retournant vers son mari qui souriait à travers les larmes que l’émotion lui arrachait encore, elle lui dit :
— J’ai hâte de rentrer au château et d’embrasser Claire et Philippe.
Quelques minutes auparavant, Édouard lui avait appris qu’en ne la voyant pas revenir, les deux enfants s’étaient abandonnés à un accès de désespoir. Puis elle s’appuya d’un côté sur le bras de son mari, de l’autre sur le bras de l’abbé. Elle fut conduite ainsi vers les voitures qui attendaient à la porte de la chapelle.
Mais avant de sortir, Édouard fit un signe au valet de pied qui le suivait, et par son ordre ce dernier ramassa le manteau sur lequel Delphine avait été étendue et qui devait servir encore à la couvrir dans la voiture. Ce manteau, on s’en souvient, c’était celui de Karl Savaron qui l’avait oublié là dans la précipitation de son départ. Il semblait que ce ne fût qu’un incident vulgaire, et c’est par cet incident cependant qu’Édouard devait apprendre la vérité.
Au moment où l’on allait se mettre en route pour regagner le château, les hommes que l’abbé avait fait mander au couvent par Karl arrivèrent suivis du prieur et de deux moines pressés d’accourir en apprenant l’accident dont une personne de la famille du marquis avait failli devenir victime. On échangea quelques paroles. Le marquis remercia lui-même les religieux pour l’empressement avec lequel ils avaient répondu à l’appel de son frère.
— Puisque les bons pères ont bien voulu venir, dit tout à coup l’abbé, je ne retournerai pas ce soir au couvent. Ma présence peut être utile au château.
Delphine entendit ces mots, et d’un signe elle remercia son beau-frère. Mais au même moment, le prieur s’approcha de l’abbé et lui dit à demi-voix :
— Quel est donc le mystérieux messager par lequel vous m’avez fait prévenir ? À peine arrivé, après m’avoir remis votre billet, il est tombé comme une masse inerte ; nous l’avons cru mort. Pendant cinq minutes il a été sans connaissance, et, en reprenant ses sens, il m’a déclaré que bien que vous l’eussiez chargé de porter une lettre au château de Morangis, il lui était impossible de faire un pas de plus, et qu’il me priait de lui accorder l’hospitalité pour la nuit.
— Alors il est au monastère ? interrompit vivement l’abbé.
— Je l’ai fait mettre à l’infirmerie.
— Je vais avec vous, s’écria l’abbé.
Il voulait profiter de l’occasion qui lui était offerte et qu’il n’avait pas espérée, pour avoir avec Karl un entretien qui le fixerait sur le point de savoir si Delphine était innocente ou coupable. S’adressant à son frère, il lui dit :
— Décidément, je cède à la prière de M. le prieur qui me supplie de ne quitter le couvent que demain après l’office où je dois prêcher. J’arriverai au château dans la matinée ; j’ai l’assurance qu’on n’y aura pas besoin de moi plus tôt.
On se sépara donc, et tandis que l’abbé s’éloignait avec les moines dans la direction du monastère, le rapide galop de chevaux vigoureux entraînait le marquis, la marquise et leurs amis à Morangis.
Il était environ dix heures quand ils arrivèrent. Tout le monde était sur pied, les attendant, avec une impatience plus facile à comprendre qu’à décrire. Philippe et Claire surtout, avec l’impatience fébrile de leur âge et l’exagération de leur pensée, étaient excités à un degré inquiétant. Ils avaient pleuré, croyant, comme ils le disaient, leur chère maman perdue, peut-être morte au fond d’un fossé. Nul bonheur ne peut se comparer à celui qu’ils éprouvèrent en la voyant revenir, et il ne fallut rien moins que la violente fatigue qu’elle éprouvait pour qu’ils se décidassent à ne pas l’étouffer sous leurs caresses.
Delphine, après avoir donné l’assurance que rien ne lui était nécessaire, sinon une boisson réconfortante et un repos immédiat, rentra chez elle avec ses femmes de chambre pour se mettre au lit. C’est alors seulement que le marquis et ses amis s’aperçurent qu’ils avaient oublié le dîner. Le couvert les attendait dans la vaste salle à manger. On prit immédiatement place, et bien que tous les mets fussent trop cuits, on les margea en grand appétit et en grande joie. La veillée se prolongea même assez tard.
Édouard, qui avait interrogé sa femme durant le trajet et à qui elle avait répondu de manière à confirmer le généreux mensonge de l’abbé, racontait à ses convives comment, au détour d’une allée, alors qu’elle cheminait un peu en arrière du groupe de ses compagnons, son cheval s’était emporté si rapidement dans une autre direction, qu’elle n’avait eu ni le temps d’être vue ni la pensée d’appeler au secours ; qu’entraînée ainsi très loin, ne sachant où elle se trouvait, et son cheval, dans l’ardeur de sa course folle, s’étant abattu, elle avait été jetée à terre, évanouie. C’est là que par un miraculeux hasard l’abbé, faisant seul sa promenade quotidienne, l’avait trouvée, toujours immobile, n’ayant d’autre compagnie que le cheval qui, après un si terrible accident causé par lui, broutait avec tranquillité l’herbe autour d’elle.
Chacun tremblait à ce récit, et quelque invraisemblable qu’il pût être par certains côtés, nul ne songeait à y contredire. Il était déjà fort tard quand on songea au repos. Successivement les invités du marquis regagnèrent leur appartement. Philippe et Claire étaient remontés déjà chez eux.
Lorsque le marquis fut seul, il se prépara à suivre cet exemple ; mais avant d’entrer dans sa chambre, il passa par celle de sa femme. Delphine était endormie. La vieille gouvernante du château qui veillait auprès d’elle assura que le lendemain il ne resterait nulle trace du malheur.
Édouard se décida alors à s’aller coucher. Mais en mettant le pied dans sa chambre, il aperçut sur un fauteuil où lui-même, en arrivant, il l’avait jeté, le manteau sur lequel Delphine était étendue dans l’abbaye d’Arches. Une réflexion lui vint tout à coup à l’esprit ; c’est que ce vêtement ne lui appartenait pas, mais qu’il devait être la propriété de l’abbé. Il regretta même de ne le lui avoir pas rendu, en pensant que le trajet des ruines au couvent était assez long pour que son frère eût le temps de souffrir du froid.
En même temps, il prenait le manteau pour le placer en un autre endroit, quand d’une poche entrebâillée un papier roula sur le tapis. Édouard s’empressa de le ramasser. Ce n’était rien qu’une carte de visite. Machinalement, sans être même poussé par la curiosité, puisqu’il croyait tenir un objet appartenant à son frère, il y porta les yeux et ne put retenir un mouvement de surprise. Il regarda mieux, croyant s’être trompé. Mais il ne se trompait pas. Il se sentit devenir très pâle et trembler. Sur cette carte était écrit le nom de Karl Savaron.
Cette découverte jeta le marquis de Morangis dans une consternation véritable mêlée d’irritation et de douleur. Son imagination surexcitée se plaisait à lui présenter sa femme, dont jusqu’à ce jour il n’avait jamais douté, comme coupable du plus grand des crimes, celui de l’avoir trompé. Il comprenait maintenant ce qui jusqu’à ce moment lui avait paru mystérieux dans le rapide séjour de Karl Savaron au château de Morangis. Il s’expliquait aussi le motif pour lequel Delphine, feignant de s’égarer dans la forêt d’Arches, était restée en arrière de ses amis et les avait laissés rentrer seuls à Morangis, au risque de leur causer de mortelles inquiétudes.
— Elle voulait trouver le temps et la liberté d’un tête-à-tête avec son amant, se disait Édouard.
Ce qu’il comprenait moins, par exemple, c’est que Delphine se fût évanouie. L’abbé de Morangis affirmait l’avoir trouvée sans connaissance, et Édouard ne voulait pas douter de sa parole, alors même qu’il pressentait un mystère. N’était-ce qu’une comédie jouée par Delphine afin de donner le change sur sa conduite véritable ? Était-ce, au contraire, la vérité et y avait-il eu entre elle et Karl quelque scène violente qui justifiait son évanouissement ?
Telles étaient les questions que se posait le malheureux Édouard. Sa confiance en Delphine avait été très longue à se dissiper ; la défiance, au contraire, s’augmentait avec rapidité. Mille faits se présentaient maintenant à son souvenir, dont il n’avait tenu nul compte au moment où ils s’étaient produits, et lui apparaissaient comme les preuves certaines d’une faute dont il ne connaissait à aucun degré les circonstances et de l’existence de laquelle il était cependant convaincu. Cela se passait la nuit. Il était seul dans sa chambre. Ses domestiques s’étaient retirés. Ses invités, un peu brisés par la fatigue et les émotions du jour, étaient rentrés dans leurs appartements. Delphine dormait dans le sien, aussi bien que Philippe et Claire. Seul le marquis veillait, face à face avec sa douleur dont l’intensité grandissait de minute en minute, sans qu’il eût cependant recueilli un seul témoignage qui lui confirmât son malheur, sinon cette carte de visite qui ne prouvait pas la culpabilité de Delphine.
Il pleurait et blasphémait tour à tour. Quand il se rappelait l’origine de la marquise de Morangis, quand il songeait à la misère de laquelle il l’avait tirée pour lui faire une situation incomparable, et quand ensuite il constatait la noire ingratitude qu’elle venait de révéler envers lui, tout son corps frémissait sous le poids de l’indignation, et, s’il se fût écouté, il se serait précipité sur-le-champ vers l’appartement de Delphine, afin de la punir et de venger d’un seul coup les horribles tortures par lesquelles il passait. Il se contint cependant. Il songea aux invités qui remplissaient son château et auxquels il ne voulait pas donner le spectacle de la honte qui venait d’envahir la maison. Il maudissait leur présence. Il formait des vœux afin qu’ils s’éloignassent au plus tôt ; mais il était résolu à leur cacher sa peine et à leur laisser ignorer l’incident qui en était la cause.
Il songeait aussi à ses enfants. Il connaissait la tendresse profonde qu’ils portaient à Delphine, et il redoutait de jeter dans ces âmes affectueuses et pures l’ombre d’un soupçon contre celle que lui-même leur avait appris à respecter.
Et puis enfin, il était retenu par un sentiment lâche autant qu’humain, qui faisait qu’en maudissant celle qui le rendait malheureux, il ne pouvait cesser de l’aimer, et qu’alors même qu’il était convaincu de son indignité, il voulait en douter encore. Il éprouvait contre elle une rage intense et sourde, sans se sentir la force d’affronter sa présence et de lui adresser les reproches qu’elle méritait.
— Mais que faire alors ?
Cette question se posait dans sa pensée avec des alternatives redoutables et sans qu’il fût capable de lui donner une solution. Ne rien dire, ne rien faire ; dissimuler soigneusement son chagrin et sa blessure, en mourir au besoin sans en parler ; c’était peut-être le parti le plus digne. Mais lorsqu’il serait en présence de Delphine, lui serait-il possible de contenir ses légitimes sentiments, et n’y avait-il pas à redouter qu’il cédât alors aux fureurs déchaînées en lui ?
Et puis, comment admettre que le marquis de Morangis, héritier d’une maison où l’honneur des femmes est légendaire autant que la valeur des hommes, laissât impunément faire injure à son blason et ne tirât pas vengeance de ce Karl Savaron, cru mort si longtemps et ressuscité pour le malheur d’Édouard et de Delphine ?
Tout en pensant à ces choses, Édouard s’était jeté sur son lit. Le sommeil le surprit au moment où ces graves préoccupations engendraient la fièvre dans son cerveau malade. Le matin le réveilla et le trouva livré aux mêmes angoisses et aux mêmes perplexités. Néanmoins il était plus calme, et alors il comprit qu’avant de se faire sur les événements qui le rendaient si malheureux une opinion définitive, il fallait interroger habilement Delphine et s’efforcer de savoir d’elle comment ils s’étaient accomplis.
Ce parti définitivement arrêté dans sa pensée, il se prépara à l’exécuter. Il s’arma de courage, il détermina dans sa pensée les termes des questions qu’il adresserait à Delphine. Il se préparait avec le même soin qu’un juge qui doit interroger un prévenu.
Tout à coup il se dit :
— Mais si de cet interrogatoire la culpabilité allait ressortir nette, formelle, prouvée et sans que le doute demeurât possible ?…
Alors il se laissa aller dans un fauteuil. De ses mains il se couvrit le visage, et les sanglots longtemps contenus s’échappèrent de sa poitrine.
À ce moment la porte de sa chambre s’ouvrit et l’abbé de Morangis entra. En le voyant, Édouard se leva, courut à sa rencontre, et comme l’abbé, à l’aspect de son visage pâle, défait, s’était arrêté les bras ouverts, il s’y précipita en criant :
— Mon frère, mon frère, je suis bien malheureux !
— Malheureux ? demanda vivement l’abbé. Est-ce que l’état de votre femme s’est aggravé ?
Édouard secoua la tête et dit :
— Je ne sais si cela ne vaudrait pas mieux. Non, ce n’est pas sa santé qui m’inspire des inquiétudes, c’est notre bonheur. Voyez plutôt.
En parlant ainsi il s’était dégagé de l’étreinte fraternelle, et soulevant le manteau cause de toutes ses douleurs, il montrait à l’abbé la carte de Karl Savaron.
L’abbé demeura quelques secondes sans comprendre ; il se frappa soudain le front et demanda :
— Ce manteau, où l’avez-vous trouvé ?
— Dans les ruines, répondit Édouard. Il servait de couche à Delphine quand j’y suis arrivé.
— Et sur cet indice vous l’avez crue coupable ? C’est là, je pense, la cause de votre douleur ?
Édouard fit un signe affirmatif.
— Rendez grâces à Dieu, répondit vivement l’abbé. Votre femme est toujours digne de vous.
— Quoi ! vous savez !…
— J’ai passé la nuit au couvent d’Arches, et plusieurs heures auprès de ce jeune homme dont l’état, à la suite des émotions qu’il a subies depuis plusieurs jours, inspire les plus vives craintes. Je lui ai arraché, lambeau par lambeau son secret. Son âme est livrée à une passion ardente autant que coupable pour votre femme. Il l’a retrouvée à Paris, et lorsqu’elle a voulu rentrer à Morangis, c’était pour le fuir.
— Oui, je me souviens, murmura Édouard. Elle ne voulut pas me dire le motif auquel elle obéissait, je comprends maintenant.
— Elle se montrait fidèle à ses devoirs. Ce jeune homme la poursuivit jusqu’ici. Elle s’efforça vainement de l’éloigner, et lorsque enfin elle y parvint, elle fut effrayée des menaces qu’il proféra.
— Que ne m’avouait-elle la vérité ? s’écria Édouard.
— Elle fit sagement de se taire, reprit l’abbé. Vous avouer la vérités c’eût été infailliblement armer votre bras contre Karl Savaron et armer le sien contre vous. Delphine préféra donc attendre. Les choses en étaient là quand hier, s’étant égarée dans la forêt, elle s’est rencontrée avec lui. Il lui a tendu un piège, l’a attirée dans les ruines de l’abbaye, et si votre femme n’avait pas été la plus pure, la plus dévouée, la plus courageuse, la plus aimante des épouses, vous auriez maintenant le droit de gémir et de pleurer. Mais elle a été ce qu’elle doit être. C’est moi qui vous l’affirme, non point comme votre frère, mais comme prêtre du Dieu vivant.
L’abbé n’avait pas encore terminé sa phrase qu’Édouard de Morangis, transporté de joie, s’élançait hors de sa chambre en courant, arrivait jusqu’à l’appartement de Delphine, y entrait comme un fou et se jetait aux pieds de sa femme dont il couvrait les mains de baisers et de larmes.
Émue, surprise, Delphine s’abandonnait aux caresses de son mari. Tout à coup, à deux ou trois mots qu’il prononça, le souvenir des jours précédents revint en sa mémoire. Elle se rappela les craintes subies par elle lorsque Karl Savaron, osant venir la poursuivre jusque dans le château de Morangis, s’y était rencontré avec le marquis. À ce moment, elle avait déjà deviné les soupçons de son mari. Elle s’en souvint très nettement, et rapprochant l’attitude qu’il affectait alors de celle qu’il gardait maintenant, et qui révélait tant de confiance et d’amour, voire un sentiment de repentir, elle comprit tout ce qui venait de se passer, et dit, non sans mélancolie :
— Édouard, cher Édouard, vous aviez douté de moi !…
— Je voulais te le cacher, murmura-t-il tristement ; mais puisque tu as découvert la vérité, j’avoue que j’ai été assez fou pour croire que tu ne m’aimais plus et que tu aimais l’autre.
— Et comment ce soupçon vous était-il venu ?
À cette question, Édouard prit place à côté de sa femme et n’hésita plus à raconter ce que le lecteur connaît déjà. Delphine écouta très attentivement ce récit ; quand il fut terminé, elle dit :
— Ainsi, c’est votre frère qui s’est porté vis-à-vis de vous garant de mon innocence ?
Édouard se méprit à cette question et crut y voir un reproche. N’en méritait-il pas un, en effet, pour avoir douté de Delphine ? Mais elle était trop heureuse pour songer à lui garder rancune. Surprise par l’abbé aux ruines d’Arches, évanouie entre les bras de Karl Savaron, elle avait bien compris, revenue à elle, que les apparences n’étaient pas en sa faveur et qu’il lui serait difficile, sinon impossible, de prouver qu’elle ne se trouvait pas volontairement en cet endroit. Maintenant, l’assurance donnée par l’abbé de Morangis lui démontrait qu’il ne doutait plus d’elle, et que son mari était également convaincu de son innocence. C’était donc la tranquillité de sa vie à jamais assurée. On rendait à son courage la justice qu’il méritait.
À son tour elle voulut raconter à Édouard comment les choses s’étaient accomplies, Elle lui en fit le récit fidèle, d’autant plus fidèle qu’elle n’avait rien à dissimuler, puisque tout, dans cette affaire, était à son honneur.
— Il n’y avait jamais eu d’orage sur notre bonheur depuis que nous sommes mariés, lui dit Édouard quand elle eut terminé ; celui-ci a été le premier. Il sera le dernier, je l’affirme. Il m’a appris que tu vaux plus encore que je ne croyais, et que, comme l’a dit si bien mon frère, tu es la plus pure, la plus courageuse, la plus aimante des épouses ; et moi j’ajoute : la plus aimée.
— Il a dit cela ? s’écria Delphine que faisait rougir de plaisir cet hommage d’un homme qui si longtemps avait été pour elle comme un ennemi.
— Il l’a dit, et il n’a dit que la vérité !
Une semaine après les événements racontés dans ces pages, le château de Morangis avait repris sa physionomie accoutumée. L’abbé l’habitait comme par le passé et continuait les études de Philippe avec un soin égal à celui qu’apportait Delphine dans l’éducation de Claire.
Rien ne manquait au bonheur d’Édouard. Il suffisait qu’il eut été un instant compromis pour qu’il en appréciât mieux le prix. De longues années de repos et de sérénité s’offraient en perspective à ses espérances, et les plans qu’il formait en vue de l’avenir avaient pour objectif unique les êtres qui lui étaient chers.
Quant à Delphine, sa tendresse pour son mari s’était accrue au milieu de ces douloureuses aventures. Elle ne poursuivait d’autre but que de s’attacher à prouver qu’elle était digne de porter le nom de Morangis, et capable de lui donner une auréole nouvelle de beauté, d’esprit et de vertu.
Karl Savaron resta pendant plusieurs semaines au couvent d’Arches, et, par suite des violentes impressions qu’il avait ressenties, malade au point d’être à plusieurs reprises entre la vie et la mort. Les soins énergiques et dévoués dont il fut l’objet de la part des moines le sauvèrent. Mais, une fois rétabli, il éprouva un découragement si profond, il constata si bien, en comprenant que Delphine était irrémédiablement perdue pour lui, le vide de son cœur, il eut tant de peine à se rattacher à l’existence, qu’il se retourna comme un désespéré vers les idées religieuses auxquelles le ramenait sans cesse le spectacle dont il était témoin chaque jour. Peu s’en fallut qu’il n’embrassât la vie monacale. Il se serait arrêté à ce parti sur-le-champ, sans le refus que le prieur opposa à ses désirs, en objectant qu’il n’avait pas la vocation. Et comme Karl insistait, il lui fut répondu :
— Éloignez-vous pendant deux années. Retournez à Paris, à vos affaires, à vos plaisirs. Voyagez et cherchez à vous distraire. Si, dans deux ans, vos sentiments ne se sont pas modifiés, les portes de cette maison s’ouvriront devant vous.
C’est ainsi qu’un matin, le cœur rempli d’aspirations vagues, indéfinies, où l’amour inspiré par Delphine se confondait dans les ardeurs nées de l’idée de Dieu, Karl Savaron quitta tristement le couvent d’Arches, en disant aux pères :
— Au revoir !
Il ne revint pas. Avant l’expiration du délai qui lui avait été fixé, il épousait à Naples la fille d’un banquier, correspondant de sa propre maison, laquelle, sous sa direction, retrouvait la même prospérité qu’au temps de feu Jacques Savaron. Eh quoi ! demandera-t-on, voilà donc ce qui survivait à des passions si violentes ? Se peut-il que l’homme soit si changeant ? Oui, sans doute, et n’est-ce pas heureux ? En mettant impitoyablement le pied sur des sentiments exaltés auxquels il ne pouvait donner une pâture, en les condamnant à l’oubli, Karl agissait en disciple de la saine raison. C’était le commencement de la sagesse.
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