‹ Le roman de DelphineChapitre 7 sur 7 · Chapitre 5

Chapitre 5

La cousine Marie descendit en courant les flancs de la colline et ne s’arrêta pour reprendre haleine que lorsqu’elle se vit hors de la portée du regard de Jacques. C’était sur la lisière d’un pré qui s’en allait en pente douce jusqu’à l’habitation. Elle s’assit au pied d’un saule et se mit à penser à ce qui venait de lui arriver. Elle en était heureuse jusqu’au délire, et ce bonheur eût été sans nuages, sans la pensée amère qui se présenta à son esprit aussitôt qu’elle fut en état de réfléchir.

Elle aimait Jacques assez pour n’avoir point hésité à se promettre à lui, à lui engager toute sa vie. Et cependant c’était elle qui venait de le décider à partir ; car il allait partir ! Des jours, des mois, des années peut-être s’écouleraient sans qu’elle le revît, à supposer qu’elle dût un jour le revoir. Durant tout ce temps, n’oublierait-il pas ? Serait-il fidèle à l’objet de sa tendresse, désormais si loin de lui ? Et s’il était frappé de mort dans quelque bataille, survivrait-elle à cette horrible aventure ? Et puis, lorsque les parents de Jacques apprendraient qu’il n’avait enfreint leurs volontés que poussé par elle, ne la maudiraient-ils pas, ne la rendraient-ils pas responsable des conséquences de la décision de leur fils ?

La perspective des maux dont elle serait peut-être la cause la fit frémir ; la pensée de se séparer de Jacques à l’heure où il devenait doux de ne plus le quitter, accrut sa tristesse. Elle se repentit alors des conseils qu’elle lui avait donnés. Elle s’en repentit par crainte et par égoïsme, mais sans obéir à des remords impérieux, car sa conscience lui disait qu’elle avait bien fait.

Des indécisions si cruelles étaient au-delà de ses forces. En proie à une violente douleur, elle ne put contenir des gémissements et des larmes. Au même moment, des pas se firent entendre à son côté. Elle releva les yeux. Son père venait vers elle. En voyant sa fille dans cet état, l’oncle Arsène crut à quelque grand malheur. Il demeura cloué sur place, immobile, interrogeant Marie du regard.

— Mon père, mon père ! s’écria-t-elle, je suis bien malheureuse !

— Malheureuse ! toi, mon enfant, répondit vivement le cher homme.

En même temps il se jeta sur l’herbe à côté d’elle, la prit entre ses bras, la pressant contre lui et la berçant comme un petit enfant.

— Dis-moi vite pourquoi, ajouta-t-il.

Ainsi poussée par son père, dont elle connaissait le tendre cœur, la cousine Marie n’hésita pas ; elle lui ouvrit le sien et lui raconta dans tous ses détails l’histoire de ses innocente amours.

— Le mal n’est pas grand, répondit l’oncle Arsène avec son bienveillant sourire, après l’avoir écoutée en silence. Ce qui a causé ta douleur, c’est l’exagération de ton jugement sur la conduite de ce jeune homme. Il n’est pas aussi coupable que tu l’as cru, puisqu’il n’a agi ainsi qu’il l’a fait que pour obéir à la tendresse mal inspirée de sa mère. Nous ne pouvons douter ni de son honneur ni de son courage, et cela suffit pour qu’il ne soit pas nécessaire de le soumettre à l’épreuve que tu as voulu lui imposer et qu’il accepte si vaillamment. Puisque tu l’aimes, mon enfant – et je te connais assez pour savoir que si tu le lui as dit, c’est pour la vie, – il ne faut pas subordonner votre bonheur à des aventures qui ne le rendraient pas plus digne de toi qu’il ne l’est aujourd’hui, et qui pourraient avoir une issue tragique. Dès demain il partira pour Lyon, avec la somme nécessaire pour payer son remplaçant et des recommandations pour quelques amis puissants qui l’aideront à régulariser sa position. Le sacrifice que je vais faire ne m’est rien alors qu’il s’agit de ton bonheur.

— Ô mon père, que vous êtes indulgent et bon ! s’écria Marie que ce langage comblait de gratitude et de joie. Venez ; allons annoncer à Jacques vos intentions.

L’oncle Arsène se leva, offrit son bras à sa fille qui reprit avec lui le chemin de l’observatoire. Ils trouvèrent Jacques à la place où elle l’avait laissé, devant la porte de la maisonnette, debout et cherchant à sonder des yeux les profondeurs du bois pour y découvrir encore sa bien-aimée.

En voyant arriver ainsi le père et la fille, il comprit que le premier n’ignorait plus la vérité. Tremblant que l’oncle Arsène ne désapprouvât sa conduite, redoutant les reproches, il s’élança vers lui.

— Me pardonnez-vous, monsieur Arsène ? s’écria-t-il.

— Qu’ai-je à vous pardonner, mon garçon ? demanda celui-ci. Tout est bien, puisque vous plaisez à ma fille et que je vous connais assez, vous et vos parents, pour ne pas désapprouver son choix. Seulement, il ne me paraît pas qu’en vous arrêtant au projet d’aller remplir vos devoirs de soldat vous marchiez d’un pas bien rapide vers la réalisation de votre bonheur. J’ai jugé autrement que ma fille votre situation, mon cher enfant. Je pense que, tel que vous voici, vous êtes digne d’elle. Ce n’est pas la lâcheté qui dicta votre conduite. Il suffira donc que vous alliez à Lyon arranger vos affaires, pour que vous ayez le droit de marcher le front haut. Dès ce moment, je vous juge digne d’entrer dans ma famille.

Et l’excellent homme, après ces préliminaires, fit part à Jacques des projets qu’il venait d’arrêter dans le but d’assurer au plus vite le sort de ses enfants.

Jacques l’écouta jusqu’au bout sans l’interrompre, les yeux fixés sur Marie, dont l’attitude prouvait clairement qu’elle partageait sur tous ces points l’opinion de son père. Puis, lorsque la confidence fut terminée, il parla à son tour.

— Monsieur Arsène, la reconnaissance dont je suis pénétré en ce moment est telle que je ne trouve pas de mots pour l’exprimer. Avant même que je sois entré dans votre famille, que je sois devenu votre fils, vous me traitez avec une sollicitude qui m’émeut plus que je ne saurais le dire. Vous couronnez mes désirs au lendemain du jour où je les ai trahis. Acceptez donc l’hommage de ma filiale tendresse ; mais permettez-moi de ne rien changer aux projets que j’ai arrêtés. J’ai beaucoup réfléchi depuis une heure. Marie avait raison : le bonheur que vous m’offrez, je veux le conquérir par ma bravoure, et je n’entrerai dans votre famille que lorsque je pourrai y apporter un nom honorable et respecté.

À ce langage, l’oncle Arsène sentit des larmes monter à ses yeux. Quant à Marie, fière et désespérée à la fois, elle attendait anxieuse la résolution définitive de Jacques. Elle se traduisit par ces mots :

— Je partirai demain.

Il faut renoncer à décrire les sentiments divers qui agitaient ces trois nobles cœurs, les efforts tentés par l’oncle Amène pour changer la résolution de Jacques, les larmes de Marie. Jacques demeura inébranlable. Il partit le lendemain.

Dix mois s’écoulèrent. Jacques ne donna qu’une seule fois de ses nouvelles, et Marie passa de tristes jours dans les prières et les larmes, l’attendant en vain, vivant dans d’horribles transes, redoutant d’apprendre la mort de son ami et se la reprochant.

Au commencement de 1814, une lettre de Jacques parvint à la Vignasse ; elle était adressée à Marie et ainsi conçue :

« Mademoiselle, après m’être battu pendant six mois comme un vaillant soldat, après avoir atteint le grade de sous-lieutenant, ne vivant que de votre souvenir et de mes espérances, je viens d’être blessé en enlevant un drapeau à l’ennemi. On a dû me couper la main gauche : je suis mutilé pour le reste de mes jours. Il est de mon honneur comme de mon devoir de vous rendre votre parole et vos serments. Je serais indigne. de vivre si, tel que me voilà, j’exigeais que vous les remplissiez. Vous êtes libre.

« Jacques. »

— Mon père, mon père, il vit ! s’écria Marie en tendant la lettre à l’oncle Arsène.

— Eh bien, ma fille, que comptes-tu faire ? demanda celui-ci après en avoir pris connaissance.

— Partir sur-le-champ, mon père, voler auprès de lui. Ma place est à ses côtés.

— Nous partirons demain, répondit simplement l’oncle Arsène.

Blessé non loin de Troyes, dans la campagne de France, durant l’une des sanglantes journées qui marquèrent la fin de l’empire, Jacques avait pu se traîner jusqu’au petit village d’où sa lettre était datée, et reçut des soins dans une auberge transformée en ambulance.

C’est là que, durant une soirée du mois de mars, un an après l’époque où il avait vu Marie pour la première fois, Jacques seul, malade, désespéré, maudissant la blessure qui l’avait mutilé, pleurant ses espérances détruites, vit apparaître sa chère fiancée accompagnée de l’oncle Arsène.

— Ah ! s’écria-t-il, quelque chose me disait bien que vous viendriez. Vous voulez donc encore de moi ?

— Ne vous ai-je pas promis d’être un jour votre femme ? demanda Marie en l’embrassant.

Jacques, affaibli par un mois de maladie et de larmes, ne put résister à l’excès de son bonheur. Il perdit connaissance dans les bras de l’oncle Arsène.

À deux mois de là, il épousait la cousine Marie.

— Et c’est ainsi, ajoutait le grand-père Antoine lorsqu’il nous racontait cette histoire, que Jacques Chambert est devenu le propriétaire de la Vignasse.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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