Chapitre 4
Demeurée seule, Marie ferma sa fenêtre, et, brisée par cette scène émouvante, se jeta sur son lit. Mais elle ne put y goûter aucun repos. Dans son jeune cœur, mille pensées se pressaient qui l’agitaient, et tour à tour la tourmentaient ou la comblaient de joie. La surprise la plus ingénue se mêlait à son émotion. Nature simple et candide, elle se demandait comment elle avait pu inspirer la passion qui venait de se révéler à elle. Elle se demandait surtout comment, depuis six semaines, elle avait pu nourrir tant de sentiments divers pour Jacques, sans comprendre que sous leur variété se cachait un amour égal à celui de son ami. Elle se demandait surtout si, dans sa conduite ou dans ses paroles, il y avait eu quelque chose qui, de près ou de loin, ressemblât à une provocation ; si elle pouvait envisager sans avoir à rougir d’elle-même ce qui lui arrivait. Les réponses qu’elle trouva dans sa conscience la rassurèrent. Elle put donc se livrer tout entière à son bonheur. Elle aimait ! Elle était aimée !
Mais lorsque sa première exaltation fut calmée, la raison fit entendre sa voix sévère, et les souvenirs des jours passés revinrent en foule à la mémoire de la cousine Marie. Si, dans l’effusion de son amour naissant, elle avait pu oublier la position de Jacques, elle ne tarda pas à se la rappeler. Jacques était un réfractaire, par sa propre volonté placé hors la loi, qui refusait de porter secours à son pays menacé par l’étranger. Le dédain qu’elle avait éprouvé pour Jacques, elle l’éprouva de nouveau. En vain, raisonnant avec elle-même, elle essaya de défendre son ami. Elle trouvait coupable et sentait comme un remords de l’aimer en le jugeant tel. Elle s’efforçait de chasser loin d’elle cette prévention funeste, sans pouvoir y parvenir. Ce sentiment, le premier que Jacques lui eût inspiré, restait debout tout entier. L’amour ne l’avait pas détruit.
Et puis, elle songeait à l’avenir : elle se disait qu’une tache éternelle resterait imprimée au front de Jacques ; que s’il avait des enfants, il aurait à rougir devant eux le jour où ils connaîtraient l’histoire de leur père. On dirait de lui : « Jacques Chambert le réfractaire. » Le premier venu aurait le droit de l’injurier, et Marie comprenait que jamais elle ne saurait aimer complètement un homme exposé au mépris de tous. Partager la honte qui rejaillirait sur lui était au-dessus de ses forces.
Telles furent les pensées qui, dans cette imagination de jeune fille, succédèrent à l’ivresse causée par les aveux de Jacques. Elle en ressentit la douleur la plus vive, et le jour la surprit alors qu’elle était encore livrée à ces alternatives, n’ayant trouvé aucune solution qui pût les faire cesser.
Bien qu’elle n’eût pas dormi un seul moment, elle se leva cependant à son heure accoutumée pour aller présenter à son père le front charmant où il déposait chaque matin un baiser, et qui portait, ce matin-là, les traces d’une longue insomnie.
L’oncle Arsène la trouva pâle, attristée. Elle allégua quelque malaise et le pria d’aller seul, pour cette fois, auprès de Jacques qui attendait les provisions du jour. Elle se sentait incapable de reparaître devant lui sans avoir pris un parti et comprenait la nécessité de le voir sans témoin. Elle songea tout le jour à lui en fille résolue, elle examina les divers projets que son imagination et son cœur lui suggéraient. Puis, vers six heures, lorsque le soleil commença à descendre derrière les bois de châtaigniers, son père ayant quitté l’habitation, elle se dirigea seule vers la maisonnette où Jacques l’attendait anxieusement.
Elle n’avait jamais été plus belle. Ses yeux, agrandis par la fatigue, brillaient d’un éclat fiévreux ; son visage, plus pâle que de coutume, respirait la tristesse. Sa tête inclinée semblait trop lourde pour son corps tremblant, et lorsque Jacques la vit arriver, il ne put retenir des larmes, tant son amie lui parut faible en ce moment.
— Je savais bien que vous viendriez, lui dit-il lorsqu’elle fut entrée dans la salle du rez-de-chaussée.
Elle ferma la porte derrière soi, s’assit sur une chaise que Jacques lui présenta ; et, ayant repris haleine, elle dit :
— Je suis venue parce qu’il le fallait. Après ce qui s’est passé cette nuit, une explication était nécessaire entre nous. Je vais vous parler avec une entière franchise, sans chercher à dissimuler mes sentiments, à les accroître ou à les diminuer. Ils sont tels que je vais vous les exposer.
Jacques, ému par ce langage, s’appuya contre le mur, car ses jambes faiblissaient sous le poids de son émotion, et, sans prononcer un mot, il attendit son sort. La cousine Marie reprit :
— Les aveux que vous m’avez faits cette nuit m’ont révélé l’état de mon cœur. Depuis un mois votre présence y a porté quelque trouble ; je le dis sans honte, parce que ce trouble a été involontaire et que, l’ayant subi, je ne me crois pas coupable. Mais j’ignorais de quel nom il le fallait appeler. Vos paroles me l’ont appris, et je ne saurais vous cacher plus longtemps ce que j’éprouve. À vous de comprendre.
Jacques, ivre de joie, allait se jeter à ses pieds. D’un geste elle l’arrêta et reprit :
— Je ne dis pas que si les espérances que j’ai conçues depuis quelques heures se brisaient, j’en mourrais ; mais, à coup sûr, aucun homme ne sera mon mari, si vous ne l’êtes pas.
— Qu’ai-je fait pour qu’il m’arrive tant de bonheur, pour mériter d’être ainsi compris de vous ? murmura Jacques en tombant à genoux et croisant les mains.
— Vous voyez combien je suis franche, continua la cousine Marie sans se laisser arrêter ni émouvoir. Je vous livre mes pensées les plus intimes. Je ne vous cache rien, et vous pouvez dès à présent deviner ce que je serai pour vous si Dieu unit nos destinées. Mon cœur ne changera pas. Seulement, pour être sincère jusqu’au bout, je dois ajouter qu’il y a entre nous un obstacle et que seul vous pouvez le faire disparaître.
— Quel est-il ? demanda Jacques.
— Je ne serai jamais la femme d’un homme que d’autres pourraient accuser de lâcheté.
À ces mots Jacques devint très pâle. Il se releva et, s’adressant à la cousine Marie :
— Me croyez-vous un lâche ?
— Non, mais d’autres le croiront.
Il ne répondit pas et resta debout, la tête baissée, les yeux secs, en proie à un sentiment d’inexprimable terreur. La cousine Marie reprit alors, en mettant dans sa voix toute la douceur, toute la tendresse qui était dans son cœur.
— La vie impose aux hommes de grands devoirs, Jacques ; ceux qui ne les remplissent pas sont indignes de vivre et d’être heureux. Ce n’est qu’après les avoir accomplis, qu’après avoir traversé avec courage les épreuves qu’ils engendrent, qu’on peut goûter sans remords la joie d’être aimé des siens, et honoré des hommes. Vous avez failli à l’un de ces devoirs, vous avez reculé devant une épreuve solennelle. Dès que la patrie est menacée, tout homme jeune et libre se doit à elle. Vous avez refusé de la servir. C’est une faute que vous devez réparer. Quel respect prétendriez-vous inspirer à vos concitoyens et même à vos fils, si vous entriez dans la vie un remords dans la conscience, un stigmate sur votre nom ? Si vous désertez les glorieux devoirs que vous impose la guerre, ne déserterez-vous pas aussi les devoirs plus utiles que vous imposera la paix ? De quel droit oseriez-vous aspirer au bonheur d’être époux et père, si vous refusez de remplir la plus vulgaire des obligations ? Pardonnez-moi ce langage. Je devais vous le tenir, car, si j’étais assez faible pour devenir votre femme sans exiger que vous ayez fait acte de patriotisme, il en résulterait pour vous, un jour, une honte que je devrais subir comme vous, et sous laquelle mon amour succomberait si je ne succombais moi-même.
La cousine Marie, en parlant ainsi, n’était plus la jeune fille placide que Jacques avait connue jusqu’à ce jour. De légères couleurs étaient montées à son visage. Une animation singulière s’emparait d’elle peu à peu, sans altérer en rien la douceur de son accent, par laquelle elle atténuait la sévérité de ses paroles. Si Jacques eût pu, dans un semblable moment, conserver quelque sang-froid, il se serait demandé à quelle école elle avait appris ces conseils dignes d’une Romaine. C’est que Marie n’était pas une créature vulgaire. Déjà se révélait en elle la femme supérieure qui devait être plus tard l’honneur et la gloire des siens.
Cependant elle avait fini. Toujours assise devant Jacques silencieux, elle semblait attendre de lui une résolution virile. Il ne resta pas longtemps muet.
— Merci, Marie, dit-il, des paroles que vous venez de me faire entendre. Elles m’ont éclairé. Elles ont fait de moi un homme nouveau. Jamais ma position ne m’était apparue sous ce redoutable aspect. Lorsque je me décidai à fuir, à venir me cacher ici, je ne fis qu’obéir aux supplications de ma mère. Elle m’adjurait de ne pas aller exposer mes jours aux hasards de la guerre. Longtemps je lui résistai, car instinctivement je comprenais que le parti qu’elle me conseillait n’était pas digne de moi. Mais mon père se joignit à elle. Ils me prédirent que j’aurais un jour à me reprocher leur mort si je refusais de leur obéir, et lorsque je vis la chère créature se traîner à mes pieds, je devins faible. Je ne sus pas lutter contre ses larmes, et j’obéis. Mais maintenant il faut racheter ma faiblesse, conquérir par un acte viril le bonheur que vous me promettez. Dès demain, Marie, je partirai ; et je partirai heureux si j’emporte d’ici l’assurance que celle que j’ai choisie pour la compagne de ma vie, et qui accepte de partager mon sort, attendra fidèlement mon retour.
— C’est bien ! Jacques, s’écria la cousine Marie enthousiasmée. La promesse que vous souhaitez de moi, je vous la fais solennellement ici. J’attendrai fidèlement votre retour, et je ne serai jamais à d’autre qu’à vous.
En parlant ainsi, elle s’était levée en tendant les mains à son ami. Ces mains tremblantes, il les prit dans les siennes et voulut de nouveau se mettre à genoux ; mais elle ne lui en laissa pas le temps et s’enfuit. Il demeura une minute ébloui, comme si quelque rayon divin eût soudainement frappé ses yeux. Lorsqu’il revint à lui, il se précipita vers la porte ; mais il n’eut que le temps de voir la cousine Marie au moment de disparaître derrière les grands châtaigniers, se retourner pour lui faire un dernier geste d’adieu.
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