Chapitre 10
Avec les ménagements féminins convenables, Mina dit au duc :
– Tenez, qu’il ne soit jamais question d’amour ni de mariage entre nous et je me sens disposée à être votre amie.
Le duc trouva cela piquant ; en venant souvent chez Mina il cessera d’être persécuté par sa mère (qui songe beaucoup aux sept millions de Mina). (Dans la scène avec l’abbé : « Voilà quatre mariages que ma mère manque, j’en suis excédé, s’il faut parler net. »)
Il vient chez Mina. Elle lui dit :
– Vous gardez trop le silence dès qu’il y a quatre personnes dans le salon. Parlez…
Elle pique Léon en lui disant : « Les momies d’Égypte ont une enveloppe de bois de figuier épaisse de deux pouces. Tel est le duché pour vous, et peu à peu l’enveloppe s’est unie à la chair et votre cœur commence à être lignifié.
Le duc se met à parler, d’abord mal, puis bien, puis très bien… Se trouvant élevé hors de son horizon de duc, son œil charmé découvre un horizon immense, gai, nouveau. Sa joie. Il devient un autre être.
– Vous avez fait ma métamorphose, dit-il à Mina.
Il l’aime.
Elle l’aime.
Mina devient triste, une aventure de la société la porte à penser : « Ceci tend à me séduire, qui sait s’il m’aime. »
Malheureusement Léon avec sa nouvelle éloquence cita un jour ce vers :
Si vis amari, ama.
Ce vers acheva Mina.
( Alors elle imagine de donner à Léon un écritoire de bronze, mais elle place dans un double fond le verso d’une lettre de Léon à elle-même où elle écrit : « Excusez mon mensonge, je vais vous dire une odieuse fausseté, mais ce terrible spectre de mon imagination : être épousée pour les millions, me poursuit… J’ai eu un enfant… » Puis elle lui fait enfouir cet écritoire au fond d’une muraille.)
Alors Mina lui fait l’aveu d’avoir fait un enfant.
Combat dans le cœur de Léon, il lui déclare qu’il l’épousera malgré cela. Désespoir de Mina : elle s’est promis de se brouiller s’il ne la refuse pas.
Elle renonce à la promesse qu’elle s’est faite, elle veut être avec Léon comme à l’ordinaire. Tout est empoisonné. Dans une boutade le caractère ferme de Mina l’emporte sur l’amour. Elle donne son congé à Léon qu’elle adore.
Il le prend par pique d’amour-propre et consent à effectuer un cinquième mariage que la duchesse sa mère avait arrangé. (Arranger les choses suivantes fémininement et suivant les convenances.) Mina revoit Léon. Lui ne peut vivre sans elle, il meurt d’ennui. Il a repris tout son ancien caractère auprès de sa femme. Il voit Mina en cachette. Elle a une consolation bien douce au milieu de ses chagrins, elle est bien sûre maintenant de n’être pas épousée pour les millions.
– Comment avez-vous pu vouloir épouser une fille qui avait manqué à ses devoirs ?
– Plût à Dieu, qu’elle fût ma femme ! Moi qui juge si mal moi et les autres, j’avais pourtant deviné ceci : même avec ce grand défaut, la mère de cet enfant était pourtant encore la seule femme existante au monde.
– Hé bien, lui dit Mina ivre de bonheur, cherchez l’écritoire que je vous ai donné il y a trois mois, vous y remarquerez un double fond. Dans ce double fond une de vos lettres à moi et enfin sur le blanc de cette lettre quelque chose d’écrit.
(A l’instant le duc va déterrer son encrier et revient ivre de bonheur dans la rue solitaire de Mina.)
Mina se donne à lui. La chose éclate dans le monde, c’est-à-dire est fort soupçonnée. La baronne de Vintimille veut faire une scène, une insulte à Mina, insulte fort contenue, mais fort significative.
M. de Miossince l’apprend à Mina, il n’y a qu’un remède. Elle abjure.
Que devient Mme Wanghen ?
Une fois tombé dans le crime, il n’y a plus de retenue. Ou plutôt le malheur est si grand pour une âme pure qu’il faut un nouveau crime.
Elle paye tout ce qui entoure la nouvelle duchesse de Montenotte qui a déjà donné un fils à son mari.
Ce qui suit est-il horrible ?
Enfin la duchesse cruellement négligée par son mari prend un amant. Elle va aux eaux d’Aix (en Savoie) pour avoir un peu plus de liberté. Madame et mademoiselle Wanghen y vont aussi. Le duc va en Suisse mais il meurt d’ennui, il vient passer trois jours à Aix. Mina paye l’amant de la duchesse, un fat vaniteux et ruiné. Il se laisse voir sortant de chez la duchesse à minuit, par une galerie sur le jardin. (Comme aux Échelles.)
Mina a amené le duc sur la digue de Guiers. Il veut faire une scène à l’amant. « Quoi, déshonorer votre femme ! lui dit Mina. Quelle sottise ! Promettez-moi de ne rien faire avant trois mois. J’espère qu’alors vous aurez assez de raison pour dire comme le duc de Richelieu : Hé, madame, si ç’avait été un autre ! »
Le duc y consent, quoi après ? (Alors continuer le plan. Faire en voyage les chapitres avec exemples de l’idée de 1798 1.)
· · ·
Plan de la fin. 23 Mai. M. Fior 2.
M. de Saint-Maurice, bel homme du monde de 40 ans, était depuis longtemps l’amant de Mad. Fauchet. Il sait que M. Fauchet désire se défaire de sa femme, il va lui offrir de lui livrer pour 20.000 francs toutes les lettres d’amour que cette malheureuse femme lui a écrites. Ce qui fut fait, et M. Fauchet, l’ancien préfet de Florence, put se défaire de sa femme.
Mina peut offrir cent mille francs au fat ruiné (sans aucun mérite que de bien mettre sa cravate) qui a pris Mme la duchesse de Montenotte pour qu’il se laisse surprendre dans les bras de la duchesse. La duchesse, bonne femme, le défend et demande grâce pour lui à son mari.
…Dans la fausse confidence, Mina dit au duc que son maître à danser lui a fait un enfant et qu’elle adore cet enfant qui est en nourrice à Diepholtz.
br. F. propose
1o que la fortune de Mina soit comme celle de M. de L… 1o en portefeuille : 5 millions 2o en vaisseaux : 2 1/2 millions.
P. Wanghen n’assurait pas ses vaisseaux, ou les assurait à soi-même. Mina dit au jeune duc qu’elle est ruinée en grande partie, des tempêtes ont fait périr ses vaisseaux, des banqueroutes ont beaucoup réduit son portefeuille, enfin certains états (l’Espagne par exemple) ne paient pas ses rentes. Le duc la croit quelque temps et dit : Je n’en aurai que plus de plaisir à vous épouser. Puis Mad. de Strombek par instinct de bavardage dit au duc un jour qu’elle se trouve seule avec lui qu’il n’en est rien.
Mina sait cela plus tard, mais croit que le duc a su que la confidence était fausse dès le moment où elle a été faite. Son épreuve a donc manqué.
Si j’ai besoin de choses vraies, naturelles, laides, etc. Mad. de Strombek rêve la possibilité de devenir duchesse en épousant Léon et cherche à le brouiller avec Mina 3.
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1.Ces premières pages sont de la main d’un copiste : troisième version sans doute de ce début. Corrections nombreuses de la main de Stendhal. N. D. L. E.
2.Cette dernière phrase est barrée d’un trait de crayon et Stendhal au-dessus a écrit : Pédant. N.D.L.E.
3.Journal du matin qui se moque de tout, même des choses respectables.
4.En face le feuillet qui porte ceci et qui est le feuillet 13, Stendhal a écrit : « For me l’action commence à la page 13 du manuscrit ou 7 du book. Nantes, 4 juin. ». N.D.L.E.
5.Plan : 20 mai. Au moyen des pages suivantes, le caractère et la grande résolution de Mina me semblent assez féminisés. 20 mai 37.
1.On lit en marge de ce passage : « Chronologie — La terre de Diephortz a été achetée pour la confirmation de Mina à 15 ans, il y a trois ans. M. Waughen est mort à 50 ans. Mme W. n’a que 36 ans. » N. D. L. E.
2.Stendhal note en marge : « Ceci me fait l’effet d’une longueur, à la vérité, je suis distrait. Le 5 juin 1837, Nantes. » N. D. L. E.
3.En marge de la main de Stendhal : « L’interruption a huit grandes pages. » N. D. L. E.
4.A partir d’ici le manuscrit reprend de la main de Stendhal et n’est plus qu’une première ébauche sans doute.
1.A partir d’ici, la copie reprend, toujours abondamment corrigée de la main de Stendhal (Stenhal). N. D. L. E.
2.Stendhal note en marge : « Tout le contraire, puisque Mina espère passer pour pauvre à Paris. » N. D. L. E.
3.Un Allemand en parlant à une femme noble dit… et s’il parle à la femme d’un marchand …
4.Peu féminin.
5.Chronologie : madame Wanghen a quarante-six ans et sa fille dix-huit.
1.A partir d’ici le manuscrit est constitué par un premier jet de la main de Stendhal. N. D. L. E.
2.Vue du laid par une âme délicate.
3.For me. C’est parce qu’ils sont soumis de cœur qu’ils sont si tranquilles, si peu en colère.
1.Dans la marge, au crayon : « Répété plus bas, ôter cela ici. » N. D. L. E.
2.Bravo ! les petites things.
3.Littéralement Conseiller de Cour ; en Allemagne, le gouvernement donne ce titre à tout ce qui se distingue, à un grand médecin par exemple.
4.Je me figure toujours M. L.-eq.
5.A partir d’ici, le manuscrit reprend de la main du copiste. N. D. L. E.
1.« Mina. La demoiselle au chapeau vert sur la Loire au retour le 7 juin 1837. Mina a cette physionomie-là. Je lisais sur sa physionomie ce que lui disait ce bonhomme de jeune homme monté en graine. (Nantes, 8 juin 37 et le 9 pour Vannes.) »
2.For me : Le duc n’a pas encore trouvé ce qui doit l’animer, et a trop d’orgueil et d’esprit pour jouer l’animation.
3.Littéralement du gazon, un homme qui passe sa vie aux courses de chevaux, qui en fait sa grande affaire.
4.A partir d’ici, et jusqu’à la fin, le manuscrit redevient entièrement de la main de Stendhal. N. D. L. E. -
5.Vrai, mais peu prudent.
6.Forme : Tour sérieux, bien vrai ; je vois mon jeune duc. Mais j’ai peut-être déjà dit cela quelque part.
7.Un mot Illisible. N. D. L. E.
8.La fin de cet alinéa est barrée d’un léger trait de crayon. N. D. L. E.
1.Le manuscrit porte : l’abbé se montra. N. D. L. E.
2.C’était la terre du duc.
3.Nantes 1837. Travaillé with the admirable view of the place Graslin.
4.Depuis : Je retrouve en moi, jusqu’ici, Beyle a entouré son texte d’un trait de plume et a écrit au travers : « Longueur peut-être, » N. D. L. E.
5.Longueur.
1.Liberté des deux chiens que je viens de voir courir dans la place Graslin, 6 juin.
2.En corrigeant ôter la trop grande ressemblance avec la duchesse Dol. 16 mai 37. Froid.
3.Ceci est-il trop dur ? Non, le trappiste Mauprat.
4.Stile de 1750.
5.Contradiction : un protestant juge d’un Calas.
6.Plan : que M. l’abbé de Miossince ait toujours une conduite parfaitement honnête au fond.
1.En blanc dans le manuscrit, N. D. L. E.
1.Les dernières pages du manuscrit sont intitulées : « Application de la règle de 1798, recherche du plan ou avant tout de la passion. » Ce sont des notes sur les caractères, une liste des héroïnes qui dans leur vie ont montré une passion égale à celle de Mina, et enfin un tableau où Beyle oppose tour à tour les habitudes de l’âme aux différentes passions qui la peuvent habiter. De ce combat, prétend en effet Stendhal, naît le seul dramatique possible. Et il dresse la liste de ces combats pour les répartir dans les chapitres de son roman. N. D. L. E.
2.Ce dernier plan se trouve placé sur un feuillet antérieur, au verso de la page 76 du manuscrit. N. D. L. E.
3.Dès le 14 mai, sur une ébauche de plan, Stendhal avait songé déjà à faire jouer à madame de Strombek un rôle assez noir. Le 24 mai, Stendhal revient sur cette idée que Mme de Strombek veut dans la suite épouser le duc. N. D. L.E.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.