Chapitre 9
En quittant l’abbé le jeune duc était amoureux de Kœnigsberg. Il courut tous les libraires pour trouver un voyage en Prusse, qu’il ne trouva point, et enfin, ce soir-là, fut obligé de se contenter de l’article d’un dictionnaire de géographie. Il monta à son cercle et s’établit devant la carte de Prusse.
De toute la soirée il ne dit mot, et de tout ce qu’on lui dit un seul mot l’intéressa :
– Votre père, mon cher duc, lui dit un général membre du cercle en le trouvant placé devant cette carte de Prusse, fit une charge superbe à la bataille de Heilsberg dans cet angle formé par la 1 et pendant huit jours l’Empereur ne parla que de lui.
« J’irai voir ce champ de bataille, se dit Léon, si notre affaire si romanesque jusqu’ici vient à bien et, si je vends une terre, ce sera pour en acheter une autre sur ce champ de bataille de Heilsberg. J’y ferai bâtir une tour de deux cents pieds de haut, sans inscription, le gouverneur du pays ne le souffrirait pas. Mais je dirai (dira) le fin mot à ma mère et elle sera charmée.
Le jour du bal de M. l’Ambassadeur d’Angleterre, Mina Wanghen fut sans cesse entourée de huit ou dix de ses compatriotes, tous disant du mal de la France, tous parlant en allemand à l’envi, tous parlant sensibilité profonde et sentiments intimes. Plusieurs atteignaient à ce degré extrême du ridicule de faire des allusions assez claires à de grandes peines qu’ils auraient éprouvées.
– Ces messieurs, dit Mina à sa mère, n’ont même pas appris que la sensibilité a sa pudeur.
– Tout homme qui raconte son amour, dit madame de Strombek, par cela même prouve qu’il ne sent pas l’amour et n’est mû que par la vanité.
– N’est-il pas singulier, dit madame Wanghen, que nous parlions français entre nous ? Serait-ce aussi de la vanité ?
– Non, dit Mina, c’est le dégoût de l’allemand et de la sensibilité brûlante de ces messieurs.
– Ingrate ! dit madame de Strombek, c’est cependant pour vous que tous ces dandys, qui au fond aiment Paris puisqu’ils font des dettes usuraires en Prusse pour y passer six mois de l’année, se sont mis ce soir à vanter la patrie allemande.
– En ce cas, dit Mina, c’est celui qui a été le plus ridicule et le plus emphatique qui m’aime le mieux, et c’est celui-là que je choisirai pour danser avec lui. Le comte de Rechberg n’est-il pas le plus désireux, le plus emphatique, le plus ennuyeux, Strombek ?
– Sans doute.
– Hé bien, je vais lui dire que la chaleur excessive de la salle a cessé de me faire mal à la tête.
Un instant après Mina figurait à une contredanse avec le beau comte de Rechberg. Il était grand, fort bien fait, fort bien mis, mais, suivant Mina, il avait quelque chose de grossier dans le contour de la bouche et dans la démarche. « Il devrait être capitaine de grenadiers, disait-elle à sa mère à quelques pas de qui elle dansait, et solliciter un coup de sabre au front, peut-être alors il serait mieux. »
En dansant avec le comte Mina remarqua M. de Miossince, elle eut de la joie : « Voilà enfin un homme de bon sens, pensa-t-elle, qui nous dira quelque chose de vrai, de réel, de non exagéré. Et d’ailleurs j’ai deux ou trois questions à lui adresser. Voilà cependant un abbé au bal, on disait que les prêtres français n’y paraissent jamais. C’est que celui-ci est un homme de sens qui n’a d’exagération pour rien ». Un instant après, en cherchant des yeux M. de Miossince, elle le vit donnant le bras à un jeune homme qui avait une cravate noire fort peu haute et de beaux cheveux coupés simplement. « Serait-ce un allemand », pensa-t-elle. Plus tard elle vit danser ce jeune homme, il ne faisait point de sauts, ses mouvements n’étaient point exagérés. « Ce n’est pas un allemand », dit-elle.
Mina dansa beaucoup. Une heure après, faisant un tour dans la salle avec sa mère, Mina rencontra M. de Miossince qui parlait encore au jeune homme aux cheveux singuliers. M. de Miossince aborda ces dames, et, comme son jeune homme restait isolé et silencieux, il eut l’idée subite de présenter à ces dames monsieur de Montenotte. L’abbé eut le bon goût de ne faire aucune mention du titre.
« Après tout ce n’est pas un français, pensa Mina, le nom est italien. »
Le nouveau présenté l’engagea à danser et en dansant parla assez, contre son habitude ordinaire. Il raconta que M. de Miossince avait été l’ami intime de son père.
En dansant Mina rencontra les demoiselles de Vintimille qui depuis quelques jours seulement avaient l’honneur d’être engagées aux bals d’Angleterre. Mina trouva que ces demoiselles la regardaient d’un air singulier. A peine fut-elle de retour auprès de sa mère que parurent les demoiselles de Vintimille guidées par la leur.
– Hé ! ma chère, dirent ces demoiselles en parlant à la fois, comment se fait-il que vous connaissiez le duc de Montenotte ?
– Je ne connais aucun duc.
– Quelle affectation, reprit l’aînée des demoiselles de Vintimille, mais ce jeune homme avec lequel vous dansiez et qui vous parlait beaucoup, c’est le jeune duc de Montenotte, le fils aîné du maréchal Malin de la Rivoire, ce fameux général si ami de l’Empereur.
« Il a l’air bien glacial, pensa Mina, pour le fils d’un guerrier si célèbre, je ne croyais pas que les français eussent l’air si froid, il a l’air glacé et raisonnable de ceux des commis que mon père avait coutume de nous vanter comme de bonnes têtes. »
Les dames de Vintimille continuaient à parler beaucoup et les mots duc, duchesse, duché, revenaient à chaque moment. Enfin elles se levèrent et continuèrent leur tour de bal.
– Nous voilà informées à un millier de francs près, dit Mme de Strombek, de la fortune de ce jeune duc, de ce qu’il a actuellement, de ce qu’il aura après la mort de la duchesse sa mère qui n’a guère que cinquante-cinq ans, et qui d’ailleurs n’est que la fille d’un riche marchand de bois de Clamecy. Dieu ! quelles petites gens que ces baronnes de Vintimille !
– C’est exactement, dit Mina, une conversation de femme de chambre.
– Mais pourquoi M. de Miossince, en nous présentant ce jeune homme, n’a-t-il pas fait mention de son titre ?
– Grand Dieu ! serait-ce encore un épouseur, dit Mina !
– Il me semble que dans ce cas on exagère les titres au lieu de les dissimuler, dit Mme de Strombek. Voyez plutôt tous ces comtes allemands, chacun d’eux fait expliquer par quelque ami officieux l’antique origine de son titre.
– Notre excellent ami, M. de Miossince, m’a l’air d’un homme excessivement fin, dit Mme Wanghen. Je ne connais pas encore assez les usages français pour savoir si l’omission du titre de ce jeune homme est une affectation. Mais si c’est une affectation elle a certainement un pourquoi fort savant.
– Dans tous les cas, pour faire la folie de me donner un maître avant vingt ans, il faudrait que je fusse enthousiasmée du mérite de ce maître futur et je ne sens rien de pareil pour ce beau jeune homme. Il ressemble au jeune Buhl, dit-elle à sa mère (c’était un sous-caissier favori de son père).
– Ah ! ma chère, tu es injuste. Buhl a l’air d’un lourdaud et celui-ci a l’air tout au plus d’un être que rien n’anime. Au reste il reparaîtra, se laissera revoir, je pense, avant la fin du bal.
C’est ce qui n’arriva pas, le duc était sorti à l’instant où il eut fini de danser avec Mina. Il était fort pensif. « On dit que la première impression est toujours la plus sûre, se disait-il. Hé bien, cette belle demoiselle (de-demoiselle) sera une femme impérieuse. » Il éclata de rire tout à coup, se moquant de soi-même. « Et la terre que j’achèterai à Heilsberg et la tour… »
Le duc n’acheva pas aussi distinctement le reste de sa pensée par respect pour sa mère, mais cette pensée ou plutôt ce sentiment était : « Et j’ai assez de la société des femmes impérieuses. »
Le fait est que la supériorité d’esprit de Mina réunie à sa parfaite indifférence pour toutes choses donnaient à toutes ses déterminations une extrême décision, ce qui lui donnait souvent l’apparence, les gestes et le regard d’une princesse accoutumée à être comprise et obéie en un clin d’œil. Toutes les choses vulgaires de la vie étaient indifférentes pour cette âme élevée et à laquelle jusqu’ici rien n’avait donné d’émotion profonde.
A vrai dire, ni elle ni personne ne savait ce qu’elle pourrait être un jour si enfin elle arrivait à désirer ou à craindre quelque chose. Jusqu’ici son âme ne daignait pas s’occuper des événements communs de la journée. (Elle suivait toujours et sans discussion ce qui lui semblait juste.) Par habitude déférente, tendre amitié, elle en laissait la direction à sa mère ou même à sa cousine de Strombek. Cette âme élevée ne prenait point ombrage de l’autorité de sa mère.
– Un jour, oui, je serai esclave et ce sera quand j’aurai choisi un mari. Combien il est cruel pour moi d’avoir perdu mon père, cet homme si sage. D’abord j’aurais été moins riche, en second lieu son autorité eût servi de contrepoids à celle d’un mari. Quelle ne sera pas l’influence de celui-ci sur deux femmes faibles et dont probablement l’une l’aimera d’amour !
Jusqu’ici, excepté la mort de son père et son amitié passionnée pour sa mère, son âme n’avait réellement senti, éprouvé de sensation profonde, que par suite des événements que lui figurait son imagination.