‹ Le Salon de Mme NeckerChapitre 1 sur 10 · 01

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D’APRÈS DES DOCUMENS TIRÉS DES ARCHIVES DE COPPET.

La mode et le goût public ne sont plus de nos jours à la philosophie de l’histoire. Notre époque, curieuse des faits, assez dédaigneuse des théories, s’est éprise d’un intérêt passionné pour les moindres souvenirs d’un passé dont, par une contradiction singulière, elle répudie, de plus loin que jamais, les traditions politiques, mais elle prend un médiocre souci de ces belles généralisations auxquelles les écrivains du commencement du siècle se plaisaient à demander les secrets de l’avenir. L’érudition règne en souveraine dans le domaine des temps plus ou moins reculés, et peu s’en faut que l’art de déchiffrer des grimoires manuscrits ne soit tenu pour supérieur à celui de raconter les événemens avec art et d’en dégager le sens. L’abus de cette méthode conduira tôt ou tard, j’en suis persuadé, à quelque réaction, et l’on sera forcé de reconnaître qu’en dépit de certaines apparences ce sont encore les idées qui mènent le monde. Mais il faut avouer que nous aurons dû à cette méthode, à ses abus mêmes, bien des livres intéressans et bien des heures agréables. Tout disposé que je sois à me révolter parfois contre l’abus trop fréquent des papiers inédits, je demeure cependant sensible autant que personne à l’attrait de ces documens où les hommes, les femmes, qui ont vécu des siècles avant nous, semblent parler directement à notre oreille et nous faire l’aveu de leurs passions, de leurs artifices, de leurs joies, de leurs tristesses. Si ces confessions involontaires offrent déjà tant d’intérêt lorsque par la voix d’un livre elles s’adressent en même temps à des milliers de lecteurs, qu’est-ce donc lorsque vous devez à quelque circonstance propice de les entendre seul à seul, en fouillant dans des archives inexplorées, lorsque vous tenez entre vos mains ces feuilles jaunies où l’ardeur de sentimens passagers s’est inscrite en traits dont la durée semble une ironie, lorsque la poudre qui a servi à sécher l’écriture s’attache encore au rude papier d’autrefois et vous montre que votre main indiscrète a été la première et la seule à remuer ces cendres du passé ? La moindre feuille de papier s’anime alors d’une vie singulière ; une lettre, un brouillon informe, quelques mots tracés à la hâte sur une enveloppe ou sur le dos d’une carte à jouer, vous paraissent dignes d’être déchiffrés à tout prix, car c’est la voix affaiblie d’un être humain qui arrive encore à votre oreille. Il y a même dans ces découvertes une sorte de mirage dont, au point de vue de la publication, on doit se méfier ; mais tant que ce mirage dure, il faut convenir que l’illusion en est singulièrement enivrante et douce.

On comprendra donc aisément que je n’aie pas vu sans émotion s’ouvrir devant moi la porte de la vieille tour où sont conservées les archives du château de Coppet. Je savais qu’aucune curiosité banale n’avait été admise à franchir cette porte dont la solide armature de fer inspirait à mon enfance une terreur respectueuse, et je crois qu’un étranger même n’eût pas été insensible à l’attrait d’interroger librement tous ces témoignages de la vie de deux générations et de deux sociétés disparues. Je me hâte cependant de dire que, si ces documens n’étaient que des papiers de famille, je ne chercherais pas à satisfaire par la publication même partielle de ces papiers la curiosité qu’inspire toujours la vie privée de personnages plus ou moins connus. Mais, par le fait des circonstances, il y a peu d’hommes ou de femmes ayant tenu quelque place à la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci, depuis Voltaire jusqu’à Chateaubriand, et depuis la duchesse de Choiseul jusqu’à M Récamier, dont l’écriture ou le nom ne se trouve dans les vingt-sept volumes de lettres adressées à M. ou à M Necker, et dans les liasses à peine classées qui contiennent les papiers de M de Staël. Pour ne parler que de M. et M Necker, qui feront seuls l’objet de cette première série d’études, Buffon, Grimm, Marmontel, d’Alembert, Diderot, M du Deffand, M Geoffrin, M d’Houdetot, bien d’autres encore que je pourrais citer furent de leurs amis et de leurs correspondans, Aujourd’hui que les moindres lettres inédites échappées à la plume des personnages célèbres sont lues avec avidité, je me ferais une sorte de scrupule de ne pas produire au jour les plus intéressantes de celles qui se trouvent entre mes mains. Le salon de M Necker assurément n’a pas été sans influence sur le mouvement des esprits et des idées qui a précédé la révolution française, et on peut dire qu’ouvert comme il l’a été jusqu’à la veille de la grande crise, il est demeuré le dernier salon de l’ancienne société. C’est ce petit monde que je voudrais peindre, en essayant d’en faire parler et revivre les habitués. Mais, pour rendre au salon de M Necker sa physionomie véritable, il faut que mes lecteurs me permettent de commencer par leur présenter de nouveau la maîtresse de la maison, qui peut-être (on le verra tout à l’heure) n’est pas aussi bien connue d’eux qu’ils peuvent se le figurer. Je ferai ensuite défiler devant leurs yeux ses amis et ses relations quotidiennes, et j’aurai occasion de montrer, chemin faisant, comment elle comprenait l’accomplissement de ses devoirs de femme et de mère. Ce groupe, auquel n’ont manqué assurément ni l’éclat, ni le mérite, ni les ambitions, valait peut-être la peine d’être étudié de près, et je ne fais qu’un vœu, c’est que mes lecteurs veuillent bien prendre à cette tentative de résurrection une faible part de l’intérêt que j’ai trouvé moi-même à l’entreprendre.

Dirai-je cependant que, tout en poursuivant cette étude, je n’ai pu parfois me défendre contre l’invincible mélancolie que fait naître dans l’âme un contact trop intime avec ce qui n’est plus ? Tandis que, dans ma tour silencieuse, je maniais d’une main d’abord émue et bientôt indifférente ces lettres, ces papiers, ces journaux auxquels les secrets de tant de rêves, de tant de passions, de tant de douleurs ont été confiés, je sentais peu à peu s’exhaler de ces feuilles mortes de la vie un parfum de tristesse qui m’envahissait. A mesure que je plongeais dans les couches d’un passé qui me semblait à la fois si lointain et si proche, je sentais en quelque sorte peser sur moi le poids de ces monceaux d’oubli qui se sont accumulés sur tant de souvenirs. De combien de deuils ces murs de Coppet n’ont-ils pas été témoins, depuis le jour où, au lendemain de la mort de sa femme, M. Necker s’enfermait dans une petite chambre encore pleine d’elle pour y étouffer le bruit de ses sanglots, jusqu’à celui, tout récent, où une foule nombreuse et recueillie conduisait au champ du repos la pieuse gardienne qui avait veillé sur cette vieille demeure comme sur le sanctuaire qui contenait les trésors de son cœur ! Combien de fois aussi la vie toujours forte et jeune n’a-t-elle pas balayé de sa main brutale les fragiles obstacles que la douleur et les regrets avaient voulu élever sur son passage ! Et voici que des générations nouvelles s’épanouissent dans ces lieux, asiles de tant de tristesses, comme ces pâles roses qui croissent sur les ruines, et leur indifférence curieuse, vis-à-vis de ces souvenirs qui pour d’autres étaient des reliques, vient témoigner encore une fois de l’inévitable défaite du passé. C’est à ce passé vaincu que je voudrais venir en aide, en me servant des débris qu’il a laissés. Peut-être doit-on quelque chose à ceux qui vous ont précédés directement dans la vie, et j’aurai rempli ma tâche si je viens à bout de réveiller quelques sympathies en faveur d’une femme qui d’un siècle corrompu n’eut que les travers, et dont les vertus furent celles des nobles âmes.

Le presbytère du petit village de Crassier (ou Crassy), situé sur la limite de la France et du pays de Vaud, fait face à la porte du temple protestant. C’est une maison toute simple, blanche, avec des contrevents verts ; un petit jardin avec de vieux arbres fruitiers la sépare à peine de la route, et rien ne la distingue des habitations environnantes. C’est dans ce presbytère que naquit M Necker, et elle fut portée à l’église du village le 2 juin 1737, pour y être baptisée sous le nom de Suzanne. Son père, Louis-Antoine Curchod, était depuis plusieurs années ministre du saint évangile à Crassier. Malgré la médiocrité de sa situation et la consonnance bourgeoise de son nom, il paraît certain que Louis-Antoine Curchod appartenait à une ancienne famille du pays de Vaud qui avait contracté autrefois des alliances avec la noblesse du pays, mais que des revers de fortune avaient réduite à une condition modeste. Cette famille Curchod ou Curchodi (dont les membres signaient quelquefois également de Curchod), s’était autrefois divisée en deux branches dont l’une avait continué d’habiter le pays de Vaud, tandis que l’autre avait suivi la fortune des ducs de Savoie. Mais lorsque M Necker voulut, quelques années après son mariage, donner un caractère d’authenticité à cette réputation d’honorable ancienneté dont jouissait sa famille, et lorsqu’elle sollicita en secret l’avis du sieur Chérin, « généalogiste du roy, » sur la validité des titres de noblesse qu’elle avait rassemblés à grand’peine, elle éprouva un léger déboire. Vainement elle produisit un certificat du châtelain d’Avanche, petit village du canton de Vaud, attestant « qu’il y avait autrefois, dans la vieille ville d’Avanche, brûlée par Attila, roi des Huns, l’an quatre cent cinquante, une famille qui s’appelait Curchodi ; » vainement elle s’efforça de prouver qu’en l’an 1300 Batardo Curchodi était écuyer du duc de Savoie, et qu’en l’an 1536 le duc Charles avait écrit à Jean Curchodi une lettre semblable à celles qu’il adressait « aux gentilshommes qu’il affectionnait, » le sieur Chérin fut inflexible et lui répondit « que c’était avec une véritable peine qu’il en était réduit à lui annoncer que sa preuve n’était pas en état de servir de base à un arrêt du conseil. » M Necker en fut réduite à se consoler en serrant précieusement les papiers qu’elle avait rassemblés dans une cassette de bois, sur le couvercle de laquelle elle écrivit de sa propre main : « Titres de noblesse de la famille Curchodi. » Ils y dorment encore aujourd’hui.

Si, malgré l’inébranlable conviction de M Necker, la noblesse de sa famille paternelle demeure au moins douteuse, il n’en est pas de même de la noblesse de sa famille maternelle. M Curchod était une demoiselle d’Albert de Nasse, d’une bonne famille du Dauphiné. Ses parens, originaires de la petite ville de Montélimart, appartenaient à cette noblesse du Midi parmi laquelle la réforme avait recruté d’assez nombreux partisans, et ils furent obligés de quitter la France pour échapper aux persécutions auxquelles, sous le règne de Louis XV, les protestans n’avaient pas cessé d’être exposés. Ils se réfugièrent à Lausanne, où l’on conserva longtemps le souvenir de l’effet produit dans le cercle assez étroit de la bonne société par l’apparition de M d’Albert. « J’étais à Lausanne, écrivait bien des années après à M Necker une vieille amie de sa mère, lorsque la belle demoiselle d’Albert y arriva. On ne parlait que de sa beauté et de son mérite qui l’avait engagée à renoncer au bien-être dont elle jouissait dans son pays, et avait ensuite préféré feu M. Curchod avec peu de bien et beaucoup de mérite à un autre parti fort opulent. » La fille du pasteur de Crassier aimait assez à rappeler cette aristocratique origine. Elle signait souvent ses lettres Curchod de Nasse, et pendant un séjour qu’elle fit à Paris avant son mariage, c’était sous le nom de M d’Albert de Nasse qu’elle demandait à ses amis de lui adresser leurs lettres.

Si la ferme trempe du caractère et de solides principes religieux furent le double héritage transmis par la mère à la fille, cet héritage dut être encore cultivé par les soins de l’éducation paternelle. Suzanne Curchod reçut en effet l’éducation sévère et forte dont profitent encore aujourd’hui bon nombre de jeunes filles de la Suisse romande. Dans ces pays protestans, il est peu de familles appartenant aux classes aisées de la société qui ne comptent dans leur sein quelque ministre de l’évangile. Ce mélange habituel du clergé avec le monde, s’il abaisse un peu le niveau du ministère ecclésiastique, élève en revanche celui de la famille, et maintient dans les réunions nombreuses (au prix peut-être d’un peu d’aisance et de gaîté), un certain ton de décence qui dans les autres pays n’est pas toujours celui de la meilleure société. Bon nombre de ces jeunes filles, élevées dès l’enfance dans une atmosphère froide et pure, y contractent de bonne heure le goût des préoccupations sérieuses, des conversations élevées, et elles savent conserver plus tard ce noble goût au milieu des devoirs domestiques dont l’accomplissement tient toujours une grande place dans la vie de toute bonne Genevoise ou Vaudoise. Si l’on ne trouve point parmi elles, ainsi que Rousseau le leur a si singulièrement reproché, beaucoup de Julies d’Etanges, leurs grâces sévères valent bien les ardeurs passionnées de la nouvelle Héloïse, et l’apparence un peu froide qu’elles doivent à leur éducation première n’enlève rien à la vivacité de leur esprit ni à la chaleur de leur cœur.

M. Curchod se plut donc à développer l’intelligence facile et précoce de l’enfant unique sur laquelle toutes ses affections étaient concentrées, et il lui communiqua l’instruction solide qu’il eût pu donner à un fils. À seize ans, Suzanne Curchod était en état d’écrire à un des amis de son père une lettre en latin, à laquelle celui-ci répondait avec empressement : « Domina, non sine ingenti quadam doctrinæ admiratione, Ciceroniam tuam epistolam legi ac perlegi. Quoad metum, quo laborasti, nempe cachinnis causam præbere ? Quis doctus, aut erudita, si exstat, aliquo judicio ingenioque præditi, irridere possent, tantam eruditionem in tam molli planta animadvertentes ? » Malgré ces encouragemens, Suzanne Curchod eut cependant le bon goût de ne pas continuer cette correspondance cicéronienne. Mais je ne serais pas étonné, en revanche, qu’elle n’eût appris un peu de grec, car, parmi les lettres qui lui étaient adressées (de bonne heure elle eut beaucoup de correspondans), j’en trouve une composée à la vérité en français, mais écrite en caractères grecs et signée : Ἐπαμινῶνδας. Elle avait aussi le goût des sciences et mettait à contribution pour s’instruire la bibliothèque des professeurs de Genève ou de Lausanne, auxquels elle empruntait des ouvrages de géométrie et de physique. « Si vous regrettez les conversations que nous avions sur la physique, lui écrivait quelques années après son mariage le professeur Lesage, je les regrette aussi beaucoup, parce que vous compreniez admirablement bien l’exposition que je vous faisais de mon système, ce qui me faisait présumer que vous saisiriez fort bien aussi les preuves par lesquelles je l’appuie. » Ces études sérieuses ne la détournaient pas des arts d’agrément ; elle jouait du clavecin, du tympanon, essayait d’apprendre le violon, et cultivait un peu la peinture.

Tous ces mérites intellectuels ne suffiraient peut-être pas à expliquer les hommages dont la jeunesse de Suzanne Curchod fut, comme on va le voir, entourée, si elle n’y avait réuni les agrémens que, même au pays de Vaud, les hommes prisent davantage chez les jeunes filles. On se souvient que la beauté de M Curchod avait fait autrefois sensation dans les cercles de Lausanne ; Suzanne Curchod avait également reçu de sa mère cet héritage non moins précieux. Le portrait de Duplessis, que la gravure a souvent reproduit, donne l’idée d’une personne qui dans son âge mûr devait avoir conservé une grande finesse de traits et une grande élégance de tournure. Mais ces agrémens, que le temps n’avait pu détruire, étaient relevés dans la jeunesse du modèle par un grand éclat de teint, que devaient bientôt altérer les épreuves d’une santé incertaine. Pour donner, au reste, une idée exacte de ce que Suzanne Curchod pouvait être dans cette première fleur de son printemps, c’est à elle-même que j’aurai recours, et, bien qu’il puisse paraître un peu crédule de tenir pour fidèle le portrait d’une femme peint par elle-même, celui que je vais citer et que je trouve écrit de sa main, répond assez aux témoignages de ses contemporains pour qu’il soit permis de n’en point mettre en doute la ressemblance.

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