01 · MON PORTRAIT :
Un visage qui annonce la jeunesse et la gayeté ; le teint et les cheveux d’une blonde, animés par des yeux bleux, riants, vifs et doux ; un nez petit mais bien tiré ; une bouche relevée dont le sourire accompagne celui des yeux avec quelque grâce ; une taille grande et proportionnée, mais privée de cette élégance enchanteresse qui en augmente le prix ; un air villageois dans la manière de se présenter, et une certaine brusquerie dans les mouvemens qui contraste prodigieusement avec une voix douce et une phisionomie modeste ; telle est l’esquisse d’un tableau que vous pourrez trouver trop flatteur.
Cette belle plante villageoise ne pouvait orner longtemps le jardin d’un presbytère de campagne sans attirer les regards. Dans ce petit pays où tout le monde se connaît, où tout se voit, où tout se sait, le bruit ne tarda pas à se répandre que la fille du pasteur de Crassier était une personne accomplie qui joignait à tous les agrémens de son sexe les solides mérites de l’autre. Cette réputation amena bientôt au presbytère de Crassier d’assez fréquens visiteurs qui vinrent distraire la profonde retraite où, écrivait-elle plus tard, « elle avait passé son printemps. » Parmi ces visiteurs, les plus nombreux étaient de jeunes ministres, qui, sous prétexte de suppléer M. Curchod dans ses fonctions pastorales et de monter en chaire à sa place, venaient passer la journée du dimanche à Crassier, et s’en retournaient à Genève ou à Lausanne le lundi. Attirés par la perspective d’une aussi agréable hospitalité, ces jeunes suppléans de M. Curchod ne se faisaient sans doute point beaucoup prier pour venir ainsi développer devant les fidèles de Crassier (qui ne soupçonnaient guère ce qui leur valait ce renfort de prédicateurs) quelque texte tiré de l’écriture sainte, et la fille du pasteur en titre du village ne dut pas avoir beaucoup de peine à obtenir la signature d’un petit papier par lequel Isaac Cardoini et G. Francillon, ministres du saint évangile, s’engageaient « vis-à-vis de très aimable demoiselle Suzanne Curchod à venir prêcher à Crassier, toutes les fois qu’elle l’exigerait ; sans se faire prier, solliciter, presser, conjurer, puisque celui de leurs plaisirs le plus doux était de l’obliger en toute occasion. » Comme Crassier est situé à deux lieues environ de la rive du lac et que le coche de Genève à Lausanne n’y passe point, M. Curchod récompensait le zèle de ses suppléans en leur prêtant son cheval Grison qui les reconduisait à Genève, et comme il fallait bien, d’autre part, renvoyer Grison et remercier de l’hospitalité qu’on avait reçue au presbytère, c’était entre la jeune fille et les jeunes ministres l’occasion d’une correspondance fréquente et enjouée à laquelle se mêlaient de la part des prédicateurs des galanteries parfois assez vives. J’ignore sur quel ton la jeune fille leur répondait ; mais son attitude n’échappait pas à toutes les censures, car un ami, plus franc peut-être que les autres, lui disait sans ménagement dans une lettre assez verte : « Vous avez beaucoup d’adorateurs, qui sous prétexte de prêcher pour M. votre père, viennent vous en conter. La saine raison ne dit-elle pas que, dès qu’ils ont prêché, vous devriez les chasser à coups de balai, ou vous tenir cachée ? »
Dois-je prendre un « balai » pour les mettre dehors ?
aurait pu répondre Suzanne Curchod à ce nouvel Alceste, et sans la comparer à Célimène, il ne semble pas qu’elle fût non plus d’humeur à ces expulsions brutales. Le plus déclaré de ces adorateurs qu’on lui reprochait n’était cependant pas un pasteur, mais un sorte de bel esprit du cru dont le vrai nom était Dariet Defoncene ; mais, probablement à cause de son âge, il signait toutes les épîtres en vers et en prose qu’il adressait à Suzanne Curchod du nom de Melchisédech, jusqu’au jour où, la jeune fille lui ayant fait observer que son inspiration était beaucoup plus païenne que biblique, il doubla son pseudonyme de celui d’Anacréon. Melchisédech-Anacréon accablait la Sapho moderne (c’était un des noms qu’il se plaisait à lui donner) de madrigaux dont quelques-uns valent bien ceux que nous verrons Marmontel rimer plus tard pour M Necker. Il allait jusqu’à se croire autorisé par son âge à lui adresser des vers dont même à toute autre que la fille d’un pasteur l’expression aurait pu sembler un peu vive. On en jugera par les suivans, qui ne sont pas les plus hardis :
Ces yeux, cette gorge, ces traits,
Ce teint qui pénètre mon âme,
En m’annonçant d’autres attraits,
Me charme, m’émeut et m’enflamme.
Mon cœur forma mille désirs ;
Mais votre éternelle morale,
Qui me fut toujours si fatale,
Empoisonne tous mes plaisirs.
Un autre jour il lui racontait (toujours en vers bien entendu) un songe où il l’avait vue apparaître et où l’éternelle morale qu’on lui opposait avait paru disposée à se laisser fléchir. Voici comment se termine cette pièce assez libre :
Je goûtois un sort plein de charmes ;
Rien ne traversoit mes désirs.
Heureux, sans crainte et sans alarmes,
Je m’enivrois dans les plaisirs.
Ne vous alarmez pas, Suzette,
Vous grondâtes, l’amour se tut.
Mon sommeil aima sa conquête,
Mon réveil, votre vertu.
Bien des années après, celle qui avait accueilli ces hommages sans déplaisir, ne laissait pas de ressentir quelque embarras en repassant ces souvenirs d’une époque de sa vie où elle devait avoir peine à se reconnaître, et elle justifiait ainsi à ses propres yeux, par une note écrite dans son journal, son ancienne indulgence. « Je n’avois guère alors le sentiment des bienséances, car ma simplicité m’empêchoit de les connaître, et j’avois d’ailleurs la tête tournée par les éloges. »
Il aurait fallu une tête plus solide que ne le sont en général les têtes des jeunes filles pour que la sienne ne fût pas, en effet, tournée par tant d’hommages. Loin de se préoccuper des inconvéniens que leur système d’éducation pouvait présenter, les parens de Suzanne Curchod semblent au contraire n’avoir cherché qu’à la produire sur un plus grand théâtre. Comme tout est en ce monde affaire de comparaison, ce théâtre fut celui de Lausanne. Si mes lecteurs, comme je le voudrais, n’ont pas dédaigné ce petit tableau de mœurs pastorales et vaudoises que nous a offert l’intérieur du presbytère de Crassier, ils trouveront également, je l’espère, quelque intérêt à la peinture de la vie littéraire et sociale de la ville de Lausanne, précisément à l’époque où Voltaire venait éclairer d’un rayon de sa gloire les rives encore obscures du lac de Genève. Il ne faudrait pas juger tout à fait de ces mœurs d’après les lettres enthousiastes que Voltaire écrivait de sa « petite cabine de Monrion » à d’Alembert et à Moncrif, alors que le souffle puissant de son génie avait en quelque sorte ranimé et soulevé de terre ce petit monde un peu endormi. On était accouru en foule aux représentations de son théâtre ; on avait pleuré à la mort de Zaïre ; on l’avait applaudi dans le rôle du bonhomme Lusignan, et il n’en demandait pas davantage pour proclamer ses deux cents spectateurs « d’aussi bons juges qu’il y en ait en Europe, » en déclarant que « son beau pays romand était devenu l’asile des arts, des plaisirs et du goût, et que César ne prévoyait pas, lorsqu’il vint ravager ce petit coin de terre, qu’on y aurait un jour plus d’esprit qu’à Rome. » Mais, malgré l’enthousiasme avec lequel il parlait, au début, de ses quinze croisées donnant sur le lac, il n’avait pas tardé à vendre sa maison et à retourner aux Délices pour y engager de plus près la bataille avec le Magnifique Conseil et le Vénérable Consistoire de Genève. Près d’un siècle plus tard, Sainte-Beuve portait sur ce même pays romand un jugement bien autrement juste et modéré dans une lettre qui a été pour la première fois publiée ici-même. « Ce pays-ci est un pays bien à part. On n’y vit pas de la vie de la France ; on va peu à Paris et on ne s’en inquiète guère. C’est une vie en soi : la pente est tournée vers le lac. » Si, en 1837, on vivait en soi à Lausanne, et si la pente était tournée vers le lac, à plus forte raison en était-il de même en 1757, et l’on va voir qu’en dépit du brillant passage de Voltaire, l’horloge de ce petit monde avait continué à retarder singulièrement sur celle du siècle et sonnait quelquefois encore l’heure de l’hôtel de Rambouillet.
Àl’époque dont nous parlons, Lausanne, déchue de ses antiques privilèges de ville impériale et réduite à neuf mille habitans, jouissait, sous la domination un peu rude, mais énergique et intelligente de Leurs Excellences de Berne, d’une tranquillité qu’aurait pu lui envier parfois sa voisine la libre Genève, déjà livrée à toutes les agitations de la querelle des natifs. Docile et résignée sous la domination d’un bailli qui lui était envoyé de Berne, la future capitale du pays de Vaud servait de refuge à la noblesse du pays, qui commençait à s’ennuyer dans ses châteaux, où elle était dépouillée de toute autorité et de tous privilèges. Les représentans de ces vieilles familles féodales dont les noms élégans et sonores semblent faits pour le roman, les Senarclens, les Loys, les Lavigny, les d’Hermenches, habitaient de préférence le quartier de Bourg. Leurs vieux hôtels y subsistent encore avec leur façade noirâtre et leurs gais jardins dont la vue s’étend sur le lac. Ils avaient échangé l’existence batailleuse de leurs pères contre une vie oisive, facile et douce. De la noblesse ils avaient perdu les droits et les exemptions, mais j’aime à penser que quelques-uns avaient su atteindre ce rare idéal si bien défini par Mme de Charrière lorsque, dans les Lettres écrites de Lausanne, elle a peint quelques années plus tard la même société. — « J’imagine, disait Mme de Charrière, des gens qui ne peuvent devenir ni chanoines, ni chevaliers de Malte, et qui paient tous les impôts, mais qui se sentent plus obligés que d’autres à être braves, désintéressés, fidèles à leur parole ; qui ne voient point de possibilité pour eux à commettre une action lâche ; qui croient avoir reçu de leurs ancêtres et devoir remettre à leurs enfans une certaine fleur d’honneur, qui est à la vertu ce qu’est l’élégance des mouvemens, ce qu’est la grâce à la force et à la beauté, et qui conservent ce vernis avec d’autant plus de soin qu’il est moins définissable, et qu’eux-mêmes ne savent pas bien ce qu’il pourrait supporter sans être détruit ou flétri. » En tout cas, ces derniers représentans de la féodalité vaudoise avaient abjuré de la noblesse la morgue et les préjugés. Par les belles soirées d’été, ils se mêlaient au menu peuple, rassemblé sous les marronniers qui environnent la cathédrale ; souvent ils ne dédaignaient pas d’entrer dans les rondes, et on les voyait danser aux chansons.
Sur les pentes de la colline où s’élève la vieille église de Notre-Dame et le château des évêques, dans le quartier de la Cité, se réunissait à la même époque une autre société, celle des professeurs et des étudians à l’académie ou au collège de Lausanne. Il est probable que la société du quartier de Bourg méprisait un peu la société de la Cité, à cause de son peu de naissance, et que la société de la Cité méprisait celle du quartier de Bourg à cause de sa frivolité ; mais, la douceur des mœurs et une certaine bonhomie générale aidant, ces deux sociétés ne s’en mêlaient pas moins et se retrouvaient fréquemment dans des assemblées et dans des pique-niques, qui sont demeurés jusqu’à nos jours un des divertissemens favoris du pays. Les jeunes filles de Lausanne avaient même créé entre elles une petite société qui portait le nom gracieux de Société du printemps. Les mères en étaient soigneusement bannies ; mais les jeunes gens y étaient reçus. On y jouait aux jeux innocens, et on y contractait parfois aussi des engagemens que le mariage venait consacrer. Il y avait loin, on le voit, de ces mœurs simples et honnêtes à celles, à la fois cérémonieuses et corrompues, de Paris ou de Versailles, et je crois qu’un peu d’ennui entra pour autant dans le départ de Voltaire que les petites tracasseries dont il fut à la fois la cause et la victime.
C’est à peu près vers le temps où Zaïre et Adélaïde du Guesclin venaient d’être jouées sur le théâtre de Monrion, que Suzanne Curchod paraît avoir été amenée pour la première fois à Lausanne par ses parens. On peut penser l’émoi que produisit dans un cercle aussi restreint l’apparition d’une jeune fille belle autant qu’instruite, dont on disait « qu’elle était supérieure à toutes les jeunes filles par le visage et à tous les jeunes gens par le savoir. » Vingt ans plus tard, un des correspondans de M Necker (il est vrai que c’était un solliciteur) lui rappelait en ces termes le souvenir de cette apparition :
Lorsque j’étudiois en belles-lettres, à Lausanne, M. Darnay, notre professeur, nous disoit que vous étiés une exception de votre sexe par vos lumières, et vous proposoit pour notre modèle. Lorsque vous passiés dans les rues, toujours entourée d’un cortège d’admirateurs, j’entendois le public qui disoit ; Voilà la belle Curchod ! et je courois aussitôt sur votre passage, où je demeurois le plus longtemps qu’il m’étoit possible. J’eus même l’honneur de danser avec vous au bal des étudians, dont vous étiés la reine.
Elle ne tarda pas à faire en effet l’ornement des assemblées, et le maintien qu’elle y gardait nous est ainsi décrit par un de ses adorateurs (on verra qu’elle en eut beaucoup) dans une lettre qu’il lui adressait :
Vous étiés entourée de cavaliers qui vouloient vous persuader que vous êtes aimable, tout comme si vous ne l’aviés pas sçu. Là-dessus mille redites, très inutiles, à ce qu’il m’a paru, et je crus voir, au ton ironique que vous preniés avec eux, que bien loin de vous amuser, ils avoient le talent de vous ennuyer. Vous vous donniés sur votre siège un petit air penché qui marquoit bien le peu de cas que vous faisiés de cette conversation et que vous méditiés quelque chose de plus intéressant. Vous vous retirâtes enfin de votre distraction, et la matière dont il s’agissoit vous fit faire quelques réflexions que vous communiquâtes à ces messieurs. Je fus enchanté de l’esprit que vous y fîtes paraître. Vous y mêlâtes même un peu d’érudition. Cadèdis ! je vis bien alors que vous aviés lu quelque chose.
Ces hommages des jeunes cavaliers n’étaient pas les seuls que Suzanne Curchod dut recueillir durant les fréquens séjours qu’elle fit à Lausanne, et son esprit ne lui valut pas moins de succès que sa beauté. Si la société du quartier de Bourg se piquait peu de littérature et de bel esprit, il n’en était pas de même de la société de la Cité. Dans ce monde de professeurs et d’étudians que réunissait à Lausanne la célébrité naissante de son académie et de son collège, l’arrivée d’une jeune fille qui entendait le latin et qui dissertait volontiers sur les questions les plus ardues de la philosophie ou des sciences, devait assez naturellement surexciter les esprits et piquer les maîtres aussi bien que les élèves d’une généreuse émulation. Sous l’influence de Suzanne Curchod, les étudians en belles-lettres et les petits proposons (c’est ainsi qu’on appelait les étudians en théologie), fondèrent bientôt une réunion littéraire qui s’intitula : Académie des Eaux ou de la Poudrière, nom tiré d’une source située dans une vallée voisine de Lausanne et autour de laquelle l’Académie tenait le plus souvent ses séances. Elle était composée des beaux esprits du cru qui recevaient tous des surnoms qu’on dirait tirés de Clélie ou du Grand Cyrus : Thémire, Céladon, Nizance, Sylvandre. Suzanne Curchod avait été nommée présidente de l’Académie sous le nom de Thémire, et quelques prescriptions des statuts rédigés par son ordre rappellent un peu ceux des cours d’amour du moyen âge et de la renaissance. J’y relève en effet les articles suivans : « Afin de faire régner une douce union parmi nous, les cavaliers porteront les couleurs des dames qui leur plairont le mieux, et les dames de même. Lorsqu’on changera de couleurs, on sera obligé d’exposer devant l’Académie les raisons de ce changement ; elle décidera de leur solidité.
« Il est permis aux dames d’escamoter aux cavaliers leurs couleurs, rubans ou autres choses, et les cavaliers jouiront du même privilège.
« Si l’amour veut occuper les cœurs des membres de l’Académie, on n’exige point qu’ils se fassent de violence pour lui en fermer l’entrée ou l’en chasser. Mais la légèreté étant une qualité aussi utile qu’agréable, elle pourra leur conseiller de ne point se piquer d’une constance trop héroïque. »
Le titre de chevalier de l’Académie des Eaux (c’est ainsi que signaient ses membres) imposait quelques obligations plus sérieuses que de choisir les couleurs d’une dame. C’était d’abord, pour chaque candidat, d’adresser aux académiciens, ses futurs collègues, un véridique portrait de lui-même au physique et au moral, après lecture duquel il était procédé au suffrage ; c’était ensuite de défrayer de temps à autre les séances de l’Académie par l’envoi de quelque pièce de vers ou de quelque dissertation en prose. La présidente se conformait la première à cette obligation en adressant à l’Académie des essais dont elle appréciait assez justement plus tard la valeur en écrivant sur le cahier qui en renfermait la copie : « Il y a des pensées fines et justes, mais beaucoup de tortillage, » Quant aux pièces de vers, odes et élégies, il est presque superflu de dire qu’elles étaient toutes invariablement adressées à la présidente Thémire et destinées à célébrer les douceurs que ses sujets goûtaient sous son sceptre et dans son temple. Pour diriger vers ce temple les pas des nouveaux venus, une véritable carte de Tendre avait été dressée. Le temple de Thémire était situé dans une île de peu d’étendue, au milieu de la mer orageuse du Sentiment, près du vaste empire de l’Amour, et l’on n’y pouvait arriver que par le sentier escarpé de l’Estime sincère qui serpente au travers des précipices de l’orgueilleuse Prospérité et de la brillante Ambition. En plus des travaux qu’elle imposait à ses membres, l’Académie tenait des séances plénières. Tantôt on y délibérait sur le projet d’établir un droit des gens entre les femmes, « en considérant le cœur des hommes, ainsi que le Nouveau-Monde, comme une terre inculte et sauvage, » et on démontrait la nécessité de rédiger ce nouveau code « par les désordres que cause la non-existence du droit de propriété entre les femmes quant à leurs principaux biens qui sont les cœurs des hommes. » Tantôt on cherchait ensemble la réponse à quelques questions subtiles, dont il semble que, sous la présidence d’une jeune fille, la discussion seule devait être assez délicate : « Le mystère rend-il réellement par lui-même l’amour plus doux ? » « Peut-il y avoir une amitié du même genre entre un homme et une femme qu’entre deux hommes ou deux femmes ? » « Quel est le plaisir le plus délicat ? » Il est vrai qu’à cette question l’Académie de la Poudrière répondait à l’unanimité : « Celui de rendre parfaitement heureuse une personne très malheureuse, sans y être obligé par aucune raison ? »
Il me semble que ces documens, soigneusement classés depuis un siècle dans des cartons dont ils n’étaient pas sortis, nous font apercevoir une personne assez différente de celle que nous croyions connaître ; un peu pédante et bel esprit peut-être, mais vive, enjouée, séduisante, et, s’il faut tout dire, assez coquette. Je me ferais cependant scrupule de charger cette respectable mémoire d’une imputation aussi grave : un peu de coquetterie à vingt ans, si elle-même à cette époque n’avait souffert de bonne grâce qu’on lui adressât ce reproche. Un ami plus âgé qu’elle, qui s’était chargé du rôle toujours délicat de l’informer des critiques que sa conduite pouvait soulever, se croyait obligé de lui écrire : « Les hommes mêmes trouvent que vous affichez trop clairement l’envie de leur plaire. Ils sont bien persuadés, il est vrai, que toutes les femmes ont les mêmes prétentions ; mais ils aiment qu’on leur fasse perdre de vue cette vérité par des façons et des propos qui aient l’air de ne pas y toucher. » Elle-même avouait avec ingénuité « que la louange qui partait des hommes était celle qui la touchait le plus, » et malgré les dires de son austère censeur, il ne me semble pas que les hommes eussent beaucoup de peine à lui pardonner ce crime. Le nombre est grand, en effet, des pièces de vers français ou latins où ses attraits sont célébrés sous les noms variés de Sapho, de Thémire, de Suzanne, de Suzette, ainsi que des déclarations et des lettres qui se terminaient par une offre de mariage. Je n’aurai pas l’indiscrétion inutile de publier la liste de ces prétendans éconduits ; mais parmi ces prétendans, il en est un cependant dont la liaison romanesque avec Suzanne Curchod a jeté quelque éclat. Je veux parler de Gibbon. Il n’est en effet pas une vie de l’historien anglais, si sommaire qu’elle soit, où l’on ne voie rapporté qu’il tomba amoureux de Suzanne Curchod pendant son premier séjour à Lausanne, et qu’après l’avoir demandée en mariage, il se vit contraint de céder devant l’opposition formelle de son père. C’est ainsi que Gibbon lui-même raconte l’histoire dans ses Mémoires. Mais des documens curieux me permettent de compléter cette histoire en rectifiant sur plusieurs points le récit de Gibbon, et je serais étonné si l’on trouvait que sa conduite gagne à être présentée sous son véritable jour.
Gibbon avait seize ans (il était né en 1737, la même année que Suzanne Curchod) lorsque son père l’envoya en pension à Lausanne, chez le révérend ministre Pavilliard, spécialement chargé de lui faire abjurer les erreurs du papisme, auxquelles le jeune Gibbon s’était laissé entraîner durant son séjour à Oxford, et de le ramener dans le sein de l’église protestante. Soumis pendant les premières années de son séjour à une surveillance sévère, Gibbon, auquel le révérend Pavilliard ne servait chaque mois qu’une pension exiguë, se plaignait fort d’occuper « dans une rue étroite et sombre, la moins fréquentée d’une ville qui n’est pas belle, et dans une maison vieille et incommode, une petite chambre mal bâtie, mal meublée, qui, aux approches de l’hiver, au lieu d’un feu qui fait société, était destinée à recevoir la chaleur invisible d’un poêle. » Ce ne fut qu’au bout de deux années, et après avoir abjuré le catholicisme entre les mains du pasteur Pavilliard avec autant de docilité qu’il avait abjuré le protestantisme entre les mains du « father Lewis, » que Gibbon, ayant conquis un peu de liberté, fut introduit par la famille Pavilliard dans le cercle de la société de Lausanne. Il avait alors dix-huit ans et l’on a quelque peine à se figurer ce que pouvait être à cet âge de la jeunesse et de la grâce ce petit homme qu’une silhouette bien connue nous représente gras, replet, avec des jambes courtes, et dont le nez se perdait si singulièrement au milieu de deux énormes joues que M du Deffand, en lui tâtant le visage avec les mains, se croyait victime d’une mystification de mauvais goût. Un portrait de lui à cet âge, que je suis heureux de pouvoir donner, nous aidera cependant à comprendre quels agrémens pouvaient compenser sa laideur :
Je coulerai légèrement sur la figure de M. G… Il a de beaux cheveux, la main jolie, et l’air d’une personne de condition. Sa phisionomie est si spirituelle et singulière que je ne connois personne qui lui ressemble. Elle a tant d’expression qu’on y découvre presque toujours quelque chose de nouveau. Ses gestes sont si à propos qu’ils ajoutent beaucoup à ce qu’il dit. En un mot, c’est une de ces phisionomies si extraordinaires qu’on ne se lasse presque point de l’examiner, de le peindre, et de le contrefaire. Il connoît les égards que l’on doit aux femmes. Sa politesse est aisée sans être trop familière. Il danse médiocrement. En un mot, je lui connois peu des agréments qui font le mérite d’un petit-maître. Son esprit varie prodigieusement…
Ici le portrait s’arrête, comme si le peintre avait ressenti tout à coup quelque trouble. Peut-être Suzanne Curchod (car c’est elle qui est l’auteur de ce portrait), avait-elle craint, en continuant, de s’avouer à elle-même l’intérêt trop grand qu’elle prenait au modèle. Ce fut sans doute dans quelque assemblée de jeunes gens et de jeunes filles, peut-être dans quelque réunion de la société du Printemps dont il parle dans ses Mémoires, que Gibbon rencontra pour la première fois Suzanne Curchod. Laissons-le d’abord raconter lui-même cette rencontre et les conséquences qui en découlèrent. Nous verrons ensuite ce qu’il faut prendre et laisser de son récit :
Les attraits personnels de M Suzanne Curchod étoient embellis par les vertus et par les talents de l’esprit… Dans ses courtes visites à quelques-uns de ses parents de Lausanne, l’esprit, la beauté et l’érudition de M Curchod furent le sujet des applaudissements universels. Les récits d’un tel prodige éveillèrent ma curiosité. Je la vis et j’aimai. Je la trouvai savante sans pédanterie, animée dans la conversation, pure dans ses sentiments et élégante dans les manières. La première et soudaine émotion se fortifia par l’habitude et le rapprochement d’une connoissance plus familière. Elle me permit de lui faire deux ou trois visites chez son père. J’ai passé quelques jours heureux dans les montagnes de la Franche-Comté ; ses parents encouragèrent honorablement ma recherche. Dans le calme de la retraite, les légères vanités de la jeunesse n’agitant plus son cœur distrait, elle prêta l’oreille à la voix de la vérité et de la passion, et je pus me flatter de l’espérance d’avoir fait quelque impression sur un cœur vertueux. À Crassier, à Lausanne, je me livrai à l’illusion du bonheur. Mais à mon retour en Angleterre, je découvris bientôt que mon père ne voudrait jamais consentir à cette alliance, et que, sans son consentement, je serois abandonné et sans espérance. Après un combat pénible, je cédai à ma destinée. Je soupirai comme amant, j’obéis comme fils. Insensiblement le temps, l’absence et l’habitude d’une vie nouvelle guérirent ma blessure. Ma guérison fut accélérée par un rapport fidèle de la tranquillité et de la gaîté de la demoiselle elle-même, et mon amour se convertit peu à peu en estime et en amitié.
Àen croire le récit de Gibbon, c’est de son côté qu’auraient été tous les troubles de la passion, et Suzanne Curchod n’aurait ressenti que la légère impression d’un cœur vertueux. Dès son retour en Angleterre, l’obéissance à la volonté paternelle aurait dénoué son engagement, et tandis qu’il soupiroit en amant, la demoiselle prenait tranquillement et gaîment son parti d’une rupture dont il aurait été seul à souffrir. On verra d’après les lettres que j’ai entre les mains, que le trouble apporté par cet engagement dans la vie de Suzanne Curchod fut bien plus profond qu’il ne convient à Gibbon de le dire, et que le lien ne fut définitivement rompu entre eux que lors d’un second séjour de Gibbon à Lausanne. Malheureusement les lettres échangées entre Gibbon et Suzanne Curchod ne portent pas toutes leurs dates, et j’en suis réduit à les ranger dans l’ordre où leur texte même me fait supposer qu’elles ont dû être écrites. Je commencerai par la publication de trois lettres de Gibbon, écrites manifestement pendant les premières années de leurs relations ; celle qu’on va lire marque même le commencement de leur correspondance.
Eh bien, que ne commencez-vous votre lettre à M Curchod ? Il y a une grande heure que je te vois devant ton pupitre, quelquefois levant les yeux au ciel avec un sentiment de plaisir, un moment après faisant de grands éclats de rire. Qu’as-tu ? Ne sais-tu pas que lui dire ? — Arrête ; tu n’y entends rien (c’est à mon génie familier que je réponds). Tu vas voir qu’avec un objet aussi charmant (vous n’étiez pas présente, mademoiselle, ainsi cette louange ne doit pas choquer votre modestie), tu vas voir que je sais jaser comme un perroquet. Mais trouves-tu, butor que tu es, une heure, qu’il te plaît d’appeler grande, un temps bien considérable lorsqu’il est question de goûter, d’avaler à longs traits un bonheur comme celui de pouvoir réparer en quelque sorte les malheurs de l’absence et de pouvoir m’entretenir à mon aise avec une personne dont les appas suffisent pour charmer l’esprit, pour éclairer le cœur et pour rendre heureux l’univers entier ? Je me rétracte cependant quant au dernier article. Ce cœur, ce magasin de tendresse et de sentiment ne pourra faire le bonheur que d’un seul, mais aussi que ce mortel fortuné seroit ingrat s’il portoit envie aux plus grands rois ! Je ne sais cependant si je vous dois des remercîments pour la permission que vous m’avez accordée de vous écrire. Elle me fait sentir trop vivement ce que j’ai perdu en m’éloignant de vous. La douceur que cette occupation me procure est infiniment supérieure à tout ce qu’on nomme si faussement plaisirs. Quelle est la compagnie la plus aimable que je ne quitte avec plaisir lorsqu’il est question de penser à vous et à plus forte raison lorsque je puis espérer que mes pensées iront jusqu’à vous ? Mais je sens toujours quelle est la différence entre tracer de froides lignes dans la poussière de mon cabinet et épancher toute mon âme à vos pieds, entre vous avoir présente aux yeux et à l’imagination. Je ne l’ai pas (cette imagination) des plus engourdies, mon cœur m’aide puissamment, et cependant je n’ai jamais pu réussir non à vous peindre tout entière, mais à me représenter un seul de vos regards. Encore si un seul sentiment régnoit dans ces beaux yeux, à force de s’y opiniâtrer on pourrait peut-être faire quelque chose, mais la tranquillité de votre âme y laisse paraître mille sentiments divers qui paroissent et qui s’évanouissent dans le même instant. Le moyen de vous peindre ?
Il y a dans ce moment cent vingt une heures dix-huit minutes et trente-trois secondes depuis le commencement de mon exil. Vous m’entendez assez. La chaise part ; Crassy se confond avec les nuages. Quel fut mon état ! Figurez-vous un prince oriental qu’un revers imprévu a fait passer dans un moment du trône au cachot ; qu’il se voit privé à la fois de son sceptre, de sa liberté et de sa vue, environné d’esclaves impitoyables qui ignorent ce doux langage qu’il faut parler aux malheureux. Ou faites mieux (car aussi bien cette comparaison ne me plaît point) réalisez la description que fait Milton de l’état d’Adam lorsqu’il fut chassé du paradis et que le monde entier ne lui offroit plus qu’un vide affreux. Encore Adam étoit-il bien moins à plaindre que moi. La compagnie d’un objet chéri pour qui il avoit tout sacrifié lui tenoit lieu de tout. Avec une pareille consolation on ne sent plus guère ses malheurs. Tout ce qui me consoloit dans mes sombres rêveries étoit l’espérance de vous revoir à Rolle ; je me livrois tout entier à cette douce espérance. J’étois à vos genoux, je vous parlois d’amour et vous ne vous courrouciez point. C’étoit mon imagination qui m’a fourni ce dernier trait, mais ne la grondez pas, ma raison lui en a fait sur-le-champ une verte censure. Mon domestique voulut me faire sortir de ma rêverie en me demandant à quelle auberge je voulois aller. « Oui, lui répondis-je, au moins je la verrai avec moins de gêne qu’à Genève. On ne me fermera pas la porte à six heures du soir. » Je doute qu’à présent mon valet fît les éloges de ma douceur. Je ne lui ai pas encore pardonné d’avoir interrompu cette agréable rêverie. Réalisez-la, mademoiselle, si vous voulez sa grâce, c’est le seul moyen de l’obtenir.
J’aurois mille choses à vous dire du reste de mon voyage, des originaux qui m’excédèrent à Rolle de mes occupations à Lausanne (qui sont telles, par parenthèse, que l’on me croit généralement fou), mais on a mauvaise grâce de vouloir parler toujours de soi-même. Voilà une lettre telle quelle, je serai bien content si elle vous paroît aussi courte qu’à moi. Je comprends au reste qu’il y a peu d’ordre, et autant de vérités que de ratures.
Adieu, mademoiselle, assurez, s’il vous plaît, M. et M Curchod de tout mon dévoûment et faites bien mes compliments à tous nos amis à Borex.
J’ai l’honneur d’être avec une considération toute particulière,
Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
E. Gibbon.
Les deux lettres suivantes (sans date également) paraissent se rapporter à une période d’intimité plus grande. Gibbon a fait ouvertement l’aveu de ses sentimens, et cet aveu n’a point été pris en mauvaise part. On verra que ces deux lettres se suivent à peu de jours d’intervalle.
Vous dire que la semaine que j’ai passé sans vous voir m’a paru un siècle seroit vrai, mais seroit trop usé. Je me distingue trop avantageusement des autres amants par mes sentiments pour vouloir me confondre avec eux par mon langage. D’ailleurs vous m’avez toujours dit que j’étois un grand original, un être unique dans mon espèce, etc., etc. Le moyen de renoncer à des titres aussi glorieux ? Cependant que faire et comment vous faire sentir la maussaderie de mon existence, depuis que je vous ai quitté à Borex ? Voici ce qui peut vous en donner une foible idée. J’étois une fois à la campagne pendant trois semaines avec une dévote des plus rébarbatives, qui m’excommunioit vingt fois par jour à cause de mon peu de foi et surtout parce qu’il m’arriva malheureusement de bâiller à une explication d’un endroit de l’apocalypse où il étoit question, si je ne me trompe, de la bataille sanglante qui devoit, avoir lieu entre Gog et Magog et l’Antichriste. D’un autre côté, il y avoit deux gentilshommes campagnards qui s’étoient ruinés par des procès et qui, faute d’autre occupation, s’employoient à réconcilier les puissances et à partager l’Allemagne. Malheureusement l’un étoit Prussien et l’autre Autrichien, de façon que les disputes ne finissoient point, sinon pendant quelques momens qu’ils se réconcilioient pour me quereller sur mon indifférence et ma nonchalance. Un vieillard alité auprès de qui je me réfugiois achevoit de me régaler par des détails tout à fait intéressants de ses maux. Il plut pendant tout ce temps-là, et la bibliothèque du seigneur du lieu étoit composée du coutumier du pays de Vaud et de deux vieux livres de religion très propres à inspirer la dévotion, si elle est la même chose que le sommeil. Devois-je m’amuser pendant ces trois semaines, répondez-moi en conscience, mademoiselle. Eh bien, ces trois semaines m’ont paru environ la moitié du tems que j’ai passé éloigné de vous.
Je ne sais guère si je suis plus mal à mon aise seul ou en compagnie, mais, quoi qu’il en soit, je change perpétuellement de place. Quand je suis seul, je m’abîme dans mes réflexions, j’essaie de travailler, je prends des livres, je les ouvre, mais je ne vois rien. Je sors à la grande hâte pour me fuir ou plutôt pour vous fuir. Mais vous ne me quittez pas si facilement. Je cherche les femmes qu’on me dit être les plus aimables. Peut-être le sont-elles, mais par malheur je les compare toujours avec Vous. Me parle-t-on ? on veut que je réponde, que je parle à mon tour, et on oublie le seul sujet capable de me desserrer les dents. Se tait-on ? on insulte à ma tristesse, on veut jouir du spectacle d’un philosophe atterré, ou plutôt du cadavre d’un sage.
Ma seule consolation, mais elle en vaut bien d’autres, c’est de me rappeler à mon esprit les moments agréables que j’ai passé avec la plus charmante des femmes : ce mot m’est échappé, je ne vous destinois pas une éloge ; mais puisqu’il est lâché, je suis bien loin de me dédire. Vous êtes belle, si j’en doutois encore, je viens d’en avoir une preuve convaincante. J’allai l’autre jour chez un peintre étranger qui est parmi nous depuis quelque temps. J’y vis un portrait que j’aurois juré avoir été fait pour vous. J’y revois quand le peintre me dit : « Voilà un effort de mon imagination, un portrait de fantaisie. J’ai parcouru toute l’Europe, je n’ai jamais trouvé une femme qui osât s’attribuer tant de charmes, et pour moi je suis persuadé depuis longtems qu’on la cherchèrent toujours. » La force de la prévention de cet homme résista à tous les efforts que je fis pour le tirer de son erreur. Or ça, raisonnons. Tant de charmes vous donnoient plein droit d’être frivole, haute, capricieuse, médisante, farcie de ridicules. À peine vos admirateurs auroient-ils vu tous ces défauts, ou du moins ils les auraient oubliés en vous regardant. Cependant vous êtes tout l’opposé de ce que vous pourriez être. On applaudirait quoi que vous disiez, et vous êtes spirituelle. On admirerait vos bizarreries et vous êtes sensée. Voilà proprement la situation où l’on peut tirer vanité de ses bonnes qualités. Un monarque absolu et une jolie femme à qui la tête ne tourne point doivent avoir l’âme bien forte. Voulez-vous, mademoiselle, que je vous parle naturellement ? Je vous ai toujours infiniment estimé, mais l’heureuse semaine que j’ai passé à Crassy vous a donné un relief dans mon esprit, que vous n’aviez point auparavant. J’ai vu tous les trésors de la plus belle âme que je connois. L’esprit et l’humeur toujours égale et toujours la preuve d’une âme contente d’elle-même. De la dignité jusque-dans le badinage, des agréments dans le sérieux même. Je vous ai vu faire et dire les choses les plus grandes sans vous en apercevoir au delà de ce qui étoit nécessaire pour les dire et pour les faire avec connaissance de cause. Votre passion dominante, on le voit assez, c’est la plus vive tendresse pour les meilleurs des parens, elle éclate partout et fait voir à tous ceux qui vous approchent combien vous avez le cœur susceptible des plus nobles sentiments. Toutes les fois que cette réflexion s’est présentée à mon esprit, elle m’a toujours emporté bien loin des objets qui l’avoient fait naître. Je réfléchis dans ce moment même au bonheur d’un homme qui, possesseur d’un tel cœur, vous trouvât sensible à sa tendresse, qui pût vous assurer mille fois le jour combien il vous aimoit et qui ne cessât de vous en assurer qu’en cessant de vivre. Je bâtis alors des systèmes de félicité, chimériques peut-être, mais que je n’échangerois jamais contre tout ce que le commun des hommes estime de plus grand et de plus réel.
Assurez, s’il vous plaît, mademoiselle, vos dignes parents M. et M Curchod que je me ferai toujours un devoir de conserver les sentiments de reconnoissance et d’estime qu’ils m’ont inspiré.
Que je serois malheureux, mademoiselle, si vous pouviez douter de la considération toute particulière avec laquelle j’ai l’honneur d’être,
Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Gibbon.
Je réfléchis souvent sur moi-même, non que je me regarde comme l’objet le plus important de l’univers ; mais enfin, c’est une matière de contemplation qui m’intéresse beaucoup que de considérer ce que je suis, ce que j’ai été, ce que je vais devenir. Autrefois mon sort étoit plutôt ennuyeux qu’affligeant. Une fortune honnête, quelques amis, une certaine réputation, voilà peut-être à quoi je devois m’attendre ; mais tous ces biens réels sans doute n’étoient point accompagnés du pouvoir d’en jouir. Je perdois un cœur capable de beaucoup de sentiments ; je n’en avois éprouvé aucun. Et tout me faisoit ressentir que les sensations les plus douloureuses ne sont pas aussi fâcheuses à l’âme que ce vide, cette inaction totale où elle languit isolée dans l’univers, à charge aux autres et prête à se détester elle-même. Voilà, mademoiselle, un affreux tableau. Cependant voilà une idée de l’état que j’ai souvent éprouvé, état d’autant plus pénible qu’on n’a pas même la consolation de se répandre au dehors. On craint de se plaindre de maux qui n’ont pas d’objet sensible, qui paroissent partis plutôt d’une humeur fantasque que d’un cœur affaissé sous son propre poids. On n’a pas de ressource même avec ses meilleurs amis. Il y a plus de gens qui pensent qu’il n’y en a qui sentent et ceux-là n’entendroient point le langage de vos malheurs. Je vous ai connu, mademoiselle, tout est changé pour moi. Une félicité au-dessus de l’empire, au-dessus même de la philosophie, peut m’attendre. Mais aussi, un supplice réitéré chaque jour et aggravé toujours par la réflexion de ce que j’ai perdu peut me tomber en partage. Cependant Socrate remercioit les dieux de l’avoir fait naître Grec ; je les remercierai toujours de m’avoir fait naître dans un siècle, de m’avoir placé dans un pays où j’ai connu une femme que mon esprit me fera respecter comme la plus estimable de son sexe pendant que mon cœur me fera sentir qu’elle en est la plus charmante. Voilà, direz-vous, du sérieux, du lugubre, du tragique même. L’ennuyeux personnage ! Peut-on s’empêcher de bâiller en le lisant ! bâillez, mademoiselle, je sens que je l’ai mérité, mais j’ai mérité aussi que vous ajoutiez : il seroit cependant à souhaiter que tous les prédicateurs fussent aussi convaincus de ce qu’ils disent que celui qui vient de m’ennuyer et de modifier.
J’ai l’honneur d’être, avec une considération et un attachement tout particulier,
Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le Fils du roi Moabdar.
Je ne sais si mes lecteurs partageront mon impression, mais je ne peux trouver dans ces lettres aucun accent sincère et passionné. Je n’y vois que l’œuvre d’un bel esprit qui écrit des lettres d’amour comme on écrirait un exercice de français, et qui appelle à son aide les figures dont l’usage est recommandé par les manuels de rhétorique. Gibbon ne se contentait pas d’écrire à Suzanne Curchod les lettres que l’on vient de lire et dont j’ai respecté les incorrections de tout genre. Jaloux, sans doute, des madrigaux vaudois qu’elle recevait, il s’adressait également à elle en vers. Je dois dire que la pièce dont je vais citer quelques fragmens ne porte aucune signature. Mais il est impossible de ne pas la lui attribuer, d’abord parce qu’il prend soin de se désigner lui-même, dès la première strophe, ensuite parce que cette pièce est manifestement l’œuvre d’un étranger qui connaissait les règles de la langue française, sans connaître celles de la versification et qui prenait pour des vers un certain nombre de syllabes terminées par des rimes approximatives.