‹ Le Salon de Mme NeckerChapitre 3 sur 10 · 01 · VERS À MADEMOISELLE S…

01 · VERS À MADEMOISELLE S…

Tôt ou tard il faut aimer,
C’est en vain qu’on façonne ;
Tout fléchit sous l’amour
Il n’exempte personne,
Car Gib… a succombé en ce jour
Aux attraits d’une beauté
Qui parmy les douceurs d’un tranquil silence
Régnait sur un fauteuil une heureuse indolence ( ?)
Implacable pudeur, règne sur mes désirs,
Intimide ma voix, mes yeux et mes soupirs,
Puisque de mon teint abattu la sensible pâleur
Vous dira mon amour sans blesser ma pudeur.
Car je palis, je frémis, quand ma douleur mortelle
Me reproche en secret que j’aime une cruelle.

Je fais grâce à mes lecteurs des autres couplets (il n’y en a pas moins de huit) qui sont tous aussi élégans et aussi corrects, et je ne crois pas qu’ils trouvent dans ces vers un accent beaucoup plus passionné que dans les lettres. Sur quel ton Suzanne Curchod répondait-elle aux épîtres et aux vers de ce singulier amoureux ? Les archives de Coppet ne contiennent aucune trace des lettres qu’elle dut nécessairement adresser à Gibbon durant cette première période de leurs relations. Bien que, d’après les lettres mêmes de Gibbon, elle paraisse lui avoir répondu sur un ton enjoué et plutôt railleur, il n’est cependant pas douteux qu’elle ne fût disposée à payer de retour des sentimens dont elle s’exagérait singulièrement l’ardeur. Gibbon n’a pas cédé à l’illusion d’une aveugle fatuité en croyant qu’il avait produit a une légère impression sur un cœur vertueux. » D’ailleurs quel cœur de vingt ans, vertueux ou non, peut écouter longtemps le langage de l’amour (lors même que ce langage ne sonnerait pas tout à fait juste) et y demeurer insensible ? Aussi, vers la fin du séjour de Gibbon à Lausanne, son engagement avec Suzanne Curchod était-il sinon publiquement avoué par la jeune fille, du moins à demi agréé par ses parens, et pleinement accepté par elle. Cependant, dès cette première période, qui est généralement celle de l’illusion, Suzanne Curchod paraît avoir éprouvé une sorte de pressentiment de la destinée qui l’attendait. À peine leur engagement était-il conclu, qu’elle avait déjà lieu de mettre en doute la solidité des sentimens de Gibbon, et qu’elle lui adressait une lettre dont je n’ai malheureusement pas l’original, mais dont les termes se laissent facilement deviner par la réponse de Gibbon.

Je suis parti avec quelques amis, le 4 janvier, pour aller voir la fête des rois à Fribourg. Nous y sommes restés quelque temps, eux pour un bal, moi par complaisance. Nous avons poussé jusqu’à Berne où nous sommes restés jusqu’à la fin du mois, toujours comptant de partir le lendemain et toujours retenus par des amis officieux. J’arrive ici le 3 de ce mois, je trouve une de vos lettres d’une date bien reculée. Je me prépare à vous répondre lorsque je reçois de votre part une nouvelle lettre où je me vois traité comme le plus lâche des hommes. Car à travers de la modération de vos expressions, j’entrevois votre façon de penser ; je ne la blâme point. Elle seroit juste si vos soupçons étoient fondés. Voilà ma justification. Je n’y ai point mis d’art parce qu’elle n’en a pas besoin et parce quoique vous en pensiez il n’est pas de mon caractère. Mais à mon tour, mademoiselle, que dois-je penser de la dernière phrase de votre lettre ? Un naturel plus soupçonneux que le mien pourroit presque conclure que l’on attend avec impatience l’aveu de mon indifférence et qu’on sera fâché de ne le pas recevoir. Je crains que ce soupçon ne vous offense et j’ai été tenté de l’effacer, mais vous me demandez de la sincérité et je n’ai pas voulu quitter le ton de la nature pour celui de l’affectation.

Comment avez-vous pu douter un instant de mon amour et de ma fidélité ? N’avez-vous pas lu cent fois dans le fond de mon âme ? N’y avez-vous pas vu une passion aussi pure qu’elle étoit vive ? N’avez-vous pas senti que votre image tiendroit à jamais la première place dans ce cœur que vous méprisez aujourd’hui et qu’au milieu des plaisirs, des honneurs et des richesses, sans vous je ne jouirois de rien ?

Pendant que vous donniez une libre carrière à vos soupçons, la fortune travailloit pour moi, je n’ose dire pour nous. J’ai trouvé une lettre de mon père qui m’attendoit depuis quinze jours. Il me permet de retourner en Angleterre. J’y cours dès que j’entends les zéphyrs. Il est vrai que par un destin qui n’est qu’à moi, je vois naître l’orage du milieu du calme. La lettre de mon père est si tendre, si affectionnée. Il fait paroître tant d’empressement de me revoir. Il s’étend avec tant de faste sur les projets qu’il a conçu pour moi que je vois naître une foule d’obstacles à mon bonheur d’une toute autre nature et d’une toute autre sorte que ceux de l’inégalité de fortune qui se présentoient seuls à mon esprit auparavant. La condition que le principe le plus noble vous a engagé d’exiger et que le motif le plus tendre m’a porté à accepter avec plaisir, celle d’établir ma demeure dans ce pays, sera difficilement écoutée d’un père dont il choquera également la tendresse et l’ambition. Cependant je ne désespère pas de le vaincre. L’amour me rendra éloquent. Il voudra mon bonheur, et s’il le veut il ne songera pas à m’éloigner de vous. Ma philosophie, disons mieux, mon tempérament me rend insensible aux richesses. Les honneurs ne sont rien pour qui n’est pas ambitieux. Si je me connois, ja n’ai jamais ressenti les atteintes de cette passion funeste. L’amour de l’étude faisoit ma seule passion jusqu’au temps où vous m’avez fait sentir que le cœur avoit ses besoins aussi bien que l’esprit, qu’ils consistoient dans un amour réciproque. J’ai appris à aimer, vous ne m’avez pas interdit l’espérance. Quel sort plus heureux pour moi que de pouvoir voir arriver ce temps où je pourrois vous répéter à chaque instant combien je vous aime et vous entendre dire quelquefois que je n’aimois pas une ingrate.

Il me reste encore quelque espace : j’ai essayé de le remplir par quelque chose d’un peu moins sérieux, mais mon cœur est trop serré. Je ne puis que vous répéter que je suis et que je serai toujours avec une considération toute particulière,

Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
E. Gibbon.

Lausanne, 9 février.

Peut-être le ton de cette apologie ne suffit-il pas à détruire les soupçons de Suzanne Curchod, car elle crut prudent de conserver copie de la réponse qu’elle adressa à Gibbon. C’est ainsi que je puis en donner le texte.

Vous assurer que j’ai receu votre lettre sans plaisir, ce seroit sans doute donner des marques d’une pruderie presque aussi ridicule qu’affectée. Il est vrai que j’avois imaginé que, soit caprice, soit raison de votre part, vous aviés changé les sentimens que je vous connoissois contre des idées peut-être aussi convenables à votre fortune que funestes à votre bonheur. Ce dernier trait m’étoit moins suggéré par un amour-propre excessif que par le juste sentiment du prix d’un cœur dont vous vous sériés privé par votre propre faute ; je dis par votre propre faute, car si vous l’abandonnés en faveur de votre devoir, je ne crois pas absolument que vous devrés le regretter, puisque moi-même je vous mépriserois presque autant que je vous estime si vous étiés capable de rien faire, je ne dis pas contre les ordres d’un père si tendre (car je ne m’y prêterois jamais), mais seulement, si vous vous contentiés d’arracher une permission qui ne laisseroit pas de répandre l’amertume sur ses vieux jours et peut-être de faire descendre ses cheveux blancs avec douleur dans le sépulchre. Et d’ailleurs que deviendrois-je si de justes remords venoient à vous tourmenter et à vous faire repentir cruellement du parti que vous auriés pris. Mon Dieu ! que je ne me trouve jamais dans des circonstances aussi cruelles. Tant que j’aurois cru qu’il ne s’agissoit que d’abandonner en ma faveur des vues d’ambition peut-être contraire à vos idées ou une augmentation de fortune qui vous est si peu nécessaire, la confiance avec laquelle je me repose sur les soins d’une Providence tendre et bienfaisante, bien plus que mon amour-propre, auroit dû me faire espérer que vous ne regretteriés jamais la perte de ces avantages. Mais vous avés touché sensiblement un sentiment qui m’est bien connu, et je ne me sens point en état de vous faire oublier que vous auriés violé en ma faveur les droits de la nature et de la tendresse, en un mot ceux du devoir. Je ne vois pas comment, si vous ne trouvés quelque espèce de palliatif, vous oseriés proposer à un père tendre et affectionné, et à qui vous devés tant, soit par ce qu’il a fait pour vous précédemment, soit par ce qu’il se propose de faire à l’avenir, je ne vois pas comment, dis-je, vous oseriés avouer que votre dessein est de le quitter à l’âge où il est pour vivre avec une étrangère dont la supériorité sur tant d’autres femmes que vous pourriés épouser n’existe peut-être que dans votre imagination et à qui vous ne devés aucune espèce de reconnoissance.

Je n’avois pas cru un moment que vous imaginiés que j’attendisse avec impatience l’aveu de votre indifférence. Cette idée apparemment étoit trop loin de mon cœur pour qu’elle se présentât à mon esprit. Adieu, monsieur.

Ainsi, par un juste sentiment de sa dignité, la jeune fille repoussait d’avance l’idée d’un mariage qui aurait lieu malgré la volonté du père de Gibbon ou même sans son entier consentement. Mais en même temps elle ne paraissait pas admettre que cette soumission de Gibbon à la volonté paternelle pût rompre le lien qui unissait leurs deux cœurs, et elle mettait sa confiance dans quelque espèce de palliatif, pensant avec raison qu’un obstacle de cette nature (le père de Gibbon était en effet très âgé) ne pouvait pas être éternel. Quelques mois après cet échange de lettres, c’est-à-dire au printemps de 1758, Gibbon partait pour retourner en Angleterre. Si nous nous en tenions maintenant au récit des Mémoires de Gibbon, ce récit nous donnerait à croire que, dès son retour en Angleterre, il aurait par obéissance filiale rompu le lien qui l’attachait à Suzanne Curchod, et qu’après avoir vécu quelque temps dans la douleur, il se serait consolé en apprenant que la « demoiselle » avait pris son parti assez légèrement de cette infidélité. On va voir combien ce récit est contraire à la réalité des faits et combien Gibbon a sciemment calomnié celle qu’il avait abandonnée. Pendant les quatre premières années qui suivirent son retour en Angleterre, je ne trouve d’autre signe de vie donné par Gibbon à sa fiancée que l’envoi de son premier ouvrage, l’Essai sur l’étude de la littérature, avec une épître dédicatoire que je ne publierai pas à cause de son peu d’intérêt, et dont le ton froid et embarrassé aurait dû, ce semble, commencer à ouvrir les yeux de la jeune fille. Pendant ces quatre années, bien qu’il eût déjà tourné ses desseins d’un tout autre côté (ainsi que cela résulte de ses Mémoires), il accepta d’elle une fidélité dont son cœur n’était déjà plus digne. Ce ne fut qu’au milieu de l’année 1762 qu’il se dégagea par une lettre, au désespoir affecté de laquelle je ne crois pas qu’on puisse beaucoup se tromper.

Je ne puis commencer ! Cependant il le faut. Je prends la plume, je la quitte, je la reprends. Vous sentez à ce début ce que je vais dire. Épargnez-moi le reste. Oui, mademoiselle, je dois renoncer à vous pour jamais ! L’arrêt est porté, mon cœur en gémit, mais, devant mon devoir, tout doit se taire.

Arrivé en Angleterre, mon goût et mon intérêt me conseilloient également de travailler à m’acquérir la tendresse de mon père et à dissiper tous les nuages qui me l’avoient dérobé pendant quelque temps. Je me flatte d’avoir réussi : toute sa conduite, les attentions les plus délicates, les bienfaits les plus solides m’en ont convaincu. J’ai saisi le moment où il m’assuroit que toutes ses idées alloient me rendre heureux pour lui demander la permission de m’offrir à cette femme avec qui tous les pays, tous les États me seroient d’un bonheur égal, et sans qui ils me seroient tous à charge. Voici sa réponse : Épousez votre étrangère, vous êtes indépendant. Mais souvenez-vous avant de le faire que vous êtes fils et citoyen. Il s’étendit ensuite sur la cruauté de l’abandonner et de le mettre avant son temps dans le tombeau, sur la lâcheté qu’il y auroit de fouler aux pieds tout ce que je devois à ma patrie. Je me retirai à ma chambre, y demeurai deux heures ; je n’essaierai pas de vous peindre mon état ; j’en sortis pour dire à mon père que je lui sacrifiois tout le bonheur de ma vie.

Puissiez-vous, mademoiselle, être plus heureuse que je n’espère d’être jamais ! Ce sera toujours ma prière, ce sera même ma consolation. Que ne puis-je y contribuer que par mes vœux ! Je tremble d’apprendre votre sort, cependant ne me le laissez pas ignorer. Ce sera pour moi un moment bien cruel. Assurez M. et M Curchod de mon respect, de mon estime et de mes regrets. Adieu, mademoiselle. Je me rappellerai toujours M Curchod comme la plus digne et la plus charmante des femmes ; qu’elle n’oublie pas entièrement un homme qui ne méritoit pas le désespoir auquel il est en proie.

Adieu, mademoiselle, cette lettre doit vous paroître étrange à tous égards, elle est l’image de mon âme.

Je vous ai écrit deux fois en route ; à un village de Lorraine et de Maestricht, et une fois de Londres ; vous ne les avez pas reçu ; je ne sais pas si je dois espérer que celle-ci vous parvienne. J’ai l’honneur d’être, avec des sentiments qui font le tourment de ma vie et une estime que rien ne peut altérer,

Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Gibbon.

Buriton, 24 août 1762.

Quelle réponse Suzanne Curchod fit-elle à cette lettre ? Je l’ignore, mais il ne paraît pas qu’elle en ait conçu sur-le-champ le ressentiment qu’on pourrait croire. Elle se souvenait sans doute qu’elle-même avait déclaré à Gibbon ne pas vouloir d’un mariage conclu contre la volonté paternelle, et peut-être, trompée par ces protestations, mit-elle son espérance dans la durée d’un amour auquel elle continuait de croire. Elle dut être confirmée dans cette espérance, en apprenant au printemps de 1763 (c’est-à-dire quelques mois après avoir reçu cette lettre) que Gibbon venait d’arriver à Lausanne. Quel avait pu être le dessein de Gibbon en entreprenant ce voyage inutile, qui devait fatalement le remettre en présence de celle qu’il avait abandonnée ? Dans le récit de son second séjour à Lausanne, qui tient plusieurs pages de ses mémoires, il ne parle pas plus de Suzanne Curchod que si elle eût quitté le pays. Ce silence est d’autant plus singulier que la rupture complète ne date que de cette rencontre, qui acheva d’éclairer la jeune fille aveuglée. J’ignore si elle se trouva par hasard en présence de Gibbon et si l’accueil qu’elle en reçut fit tomber le bandeau qui couvrait ses yeux, ou si elle fut au contraire avertie par le peu d’empressement qu’il mit à rechercher une entrevue, mais, peu de jours après l’arrivée de Gibbon à Lausanne, elle lui écrivit une lettre dont l’accent pathétique montre qu’elle était bien du siècle de Julie. Quelques personnes s’étonneront peut-être de me voir publier des lettres aussi intimes et aussi passionnées que celle-ci et d’autres encore ; mais je dirai tout de suite avec franchise qu’à mes yeux ce n’est point faire tort à la mémoire d’une femme que de la montrer capable de passion, lorsque la passion ne l’a jamais entraînée à l’ombre d’une défaillance, et je crois que Suzanne Curchod excitera plus d’intérêt si je parviens à montrer que, loin d’être la personne froide et compassée qu’on se figure, elle était capable de sentir et de souffrir. Voici cette lettre, écrite de Genève, où elle demeurait alors et que Gibbon dut recevoir bien peu de jours après son arrivée à Lausanne :

Je rougis de la démarche que je fais, je voudrois vous la cacher, je voudrais me la cacher à moi-même. Est-il possible grand Dieu ! qu’un cœur innocent s’avilisse à ce point ? Quelle humiliation ! j’ai eu des chagrins plus affreux, mais aucun que j’aye senti plus vivement ; n’importe, je suis emportée malgré moi-même. Je dois cet effort à mon repos ; si je perds l’occasion qui se présente, il n’est plus de calme pour moi ; ai-je pu le goûter, dès l’instant que mon cœur ingénieux à se tourmenter n’a cru voir dans les marques de votre froideur que la preuve de votre délicatesse. Depuis cinq ans entiers je sacrifie à cette chimère par une conduite unique et inconcevable ; enfin mon esprit, tout romanesque qu’il est, vient d’être convaincu de son erreur ; je Vous demande à genoux de dissuader un cœur insensé ; signez l’avœu complet de votre indifférence, et mon ame s’arrangera à son état, la certitude produira la tranquillité après laquelle je soupire ; vous seriez le plus méprisable de tous les hommes si vous me refusiez cet acte de franchise, et ce Dieu qui voit mon cœur, et qui m’aime sans doute, quoiqu’il me fasse souffrir les plus rudes épreuves, ce Dieu, dis-je, vous punira malgré mes prières, s’il y a le moindre déguisement dans votre réponse, ou si par votre silence vous vous faites un jouet de mon repos.

Si vous dévoiliez jamais mon indigne démarche à qui que ce soit au monde, fut-ce même au plus cher de mes amis, l’horreur de ma punition me fera juger de ma faute, je la regarderai comme un crime affreux dont je n’ai pas connu l’atrocité ; je sens déjà qu’elle est une bassesse qui outrage ma modestie, ma conduite passée et mes sentimens actuels.

Genève, ce 30 may.

La suscription de cette lettre porte : M. Gibbon, gentilhomme anglais, chez M. de Mezeric, à Lausanne. Le cachet en cire noire en a été rompu, et tout me porte à croire que ce n’est pas un brouillon, mais l’original rendu sains doute par Gibbon. Ce dut être après l’avoir recouvré que Suzanne Curchod écrivit au bas de la dernière page ces mots pathétiques qui montrent à quel point le souvenir d’avoir écrit cette lettre faisait souffrir son orgueil. « A thinking soul is punishment enough, and every thought draws blood : Une âme qui pense est une punition suffisante, et chaque pensée la fait saigner. »

Quelle fut la réponse de Gibbon ? Sans doute cette réponse paraissait à Suzanne Curchod trop cruelle à relire, car elle ne l’a point conservée. Une seconde lettre qu’elle adressait cinq jours après à Gibbon va nous montrer au reste quelle en était la teneur :

Cinq ans d’absence n’avoient pu produire le changement que je viens d’éprouver ; il seroit à souhaiter pour moi que vous m’eussiez écrit plus tôt ou que votre pénultième lettre eut été conçue dans un autre style. Le sentiment exalté et appuïé par l’apparence de la vertu peut faire commettre de grandes folies, vous auriez dû m’en épargner cinq ou six irréparables et qui décident mon sort pour cette vie. Ce propos ne vous semblera ni tendre ni délicat ; je le crois comme vous ; depuis longtemps j’avois oublié mon amour-propre, et je suis charmée de m’en retrouver assez pour sentir vivement ce que je vous reproche ; pardonnez cependant et ne versez aucune larme sur la rigueur de mon sort, mes parens ne sont plus, que m’importe la fortune ? d’ailleurs ce n’est point à vous que je l’ai sacrifiée, mais à un être factice qui n’exista jamais que dans une tête romanesquement fêlée, telle que la mienne ; car dés le moment que votre lettre m’a désabusée vous êtes rentré pour moi dans la classe de tous les autres hommes, et après avoir été le seul que j’ai jamais pu aimer, vous êtes devenu un de ceux pour qui j’aurois le moins de penchant, parce que vous ressemblez le moins à ma chymère céladonique ; enfin il ne tient qu’à vous de me dédommager. Suivez le plan que vous me tracez, joignez votre attachement à celui que mes amis me témoignent, vous me trouverez aussi confiante, aussi tendre et en même tems aussi indifférente que je le suis pour eux ; croyez-moi, monsieur, ce n’est point le dépit qui s’exprime ainsi ; et si j’ajoute cette dernière épithête (quelque vraye qu’elle soit) c’est uniquement pour vous rassurer, pour vous persuader que mon cœur sauvera le vôtre, ma conduite et mes sentimens ont mérité votre estime et votre amitié, je conte sur l’une et sur l’autre, qu’à l’avenir donc il ne suit plus question de notre ancienne histoire ; je vais la terminer par quelques propos nécessaires.

Ce pays m’est devenu odieux depuis les pertes que j’ai faites, d’ailleurs les bontés de mes amis m’engagent à le quitter, je ne puis ni les accepter sans bassesse, ni les refuser sans ingratitude ; je contois de passer en Angleterre, l’on m’a fait quelques offres à cet égard, mais l’on peint si diversement la position de demoiselle de compagnie, et les mœurs de votre nation, que je balance encor entre Londres et une cour d’Allemagne, vous pouvez me décider, monsieur, je conte, autant sur votre pénétration que sur votre goût.

Dans le tems que votre ouvrage parut, j’avois couché sur le papier les idées qu’il m’avoit fait naître, je m’hazarde à vous les envoyer comme la première marque de mon amitié ; il ne tiendra pas à moi de vous en donner d’autres, je voudrois vous en assurer de bouche, et que vous vinssiez à Genève justifier l’éloge que j’ai fait de vous.

L’on m’écrit que divers Anglois quittent Paris pour se rendre à Mâtiers, si c’est ce but qui vous amène dans ma patrie et que vous vouliez une lettre pour Rousseau, je vous prie de me l’écrire, mes meilleurs amis soutenant avec lui les relations les plus étroites, en un mot, vous m’obligerez infiniment si vous mettez à quelque épreuve l’estime sincère que j’ai pour vous, et mon admiration pour vos talents.

Genève, ce 4 juin 1763.

Malgré la juste amertume dont cette lettre est empreinte, on remarquera cependant que Suzanne Curchod évite de prononcer quelqu’une de ces paroles qui brisent à tout jamais les liens. Elle propose à Gibbon de transformer en une amitié solide leur engagement d’autrefois, et elle lui demande conseil pour la conduite de son existence à venir. J’incline à croire qu’à ce moment elle n’avait pas encore perdu toute espérance de reconquérir ce cœur infidèle, et que son espérance se rattachait à cette visite à Rousseau dont elle offrait à Gibbon de lui faciliter les moyens. Un des amis les plus dévoués de Suzanne Curchod, le pasteur Moultou (dont le nom reviendra plus d’une fois dans ces études), qui était en même temps étroitement lié avec Rousseau, avait en effet conçu le dessein d’employer Rousseau à agir sur l’esprit de Gibbon. Voici en quels termes il exposait son plan à Suzanne Curchod :

Lundy.

… R. donc reçut hier une lettre de Paris, de M la marquise de Vernet, dans laquelle cette dame dit qu’une foule d’Anglais alloit partir de Paris pour Môtiers. Si M. Gibbon, ajoute-t-elle, est du nombre, recevés le bien, car c’est un homme d’un très grand mérite et fort instruit. Sur cela (pardonnes le moy, chère Belle) je fis votre histoire à Rousseau et cette histoire l’intéressa fort (car déjà il vous aimoit, et de plus il aime fort tout ce qui est un peu romanesque). Il me promit que si Gibbon venoit, il ne manqueroit pas de lui parler de vous, et de lui en parler d’une manière très avantageuse ; ô si les hommes étoient aussi constants que les femmes, mais toutes les femmes ne vous ressemblent pas. Adieu, ma chère Mademoiselle. Je vous aime autant que je vous respecte, si vous me répondes, que votre lettre soit simple et bien, que je puisse la montrer à R. Envoyés votre lettre à mon père qui la mettra dans une des siennes et l’affranchira.

Suzanne Curchod ne faisait point objection au projet de Moultou, et quelques jours après elle recevait encore de lui la lettre suivante :

Mardy.

Chère amie, je vous conjure de ne pas vous tourmenter ; vous me déchirés le cœur. Si cet homme est digne de vous, il reviendra à vous ; si c’est un méchant, laissés le, sa perte ne vaut pas un seul de vos regrets. J’irai à Lausanne et je ne le verrai point. Comme je suis plus de sang froid que vous, croies que je puis mieux juger de ce qui convient. Mais j’ay parlé très fortement de cela à Rousseau ; je viens de luy en écrire encore. Il est fort humain, fort prévenu pour vous ; il sera donc beaucoup mieux que moi, et cela n’aura point de conséquence. Voici l’extrait de la lettre que je lui écris :

« Vous devés avoir reçu deux lettres pour moi de M Curchod et de M. Lesage. Mon père m’écrit qu’il vous les a envoyées décachetées, sans doute pour que vous les lisiés. Que je plains cette pauvre M Curchod. Gibbon qu’elle aime, auquel elle a sacrifié, je le sais, de très grands partis, est arrivé à Lausanne, mais froid, insensible, aussi guéri de son ancienne passion que M C. est loin de l’être. Elle m’a écrit une lettre qui m’a déchiré le cœur. Vous qui connoissés les douleurs de l’ame vous la plaindrés sans doute, mais vous pouvés lui être utile, et vous ne negligerés rien pour cela. Un Anglois qui se croit amoureux de cette fille charmante et qui n’est même pas capable de connoitre l’amour, a cherché à prévenir contre elle Gibbon, en lui donnant toute sorte de ridicule. Aiés donc la bonté de lui parler d’elle comme d’une fille célèbre à Genève par son savoir et par son esprit et plus encor par ses vertus. Je vous jure, mon respectable ami, que je ne connois rien d’aussi pur, d’aussi céleste que cette ame, et puisque je voudrois l’envoier pour toujours en Angleterre, vous devés croire que je la juge sans prévention. Au reste un tel éloge de votre part ne peut être que d’un très grand poids, et d’ailleurs il est sans conséquence. Vous êtes censé ignorer tout ce qui s’est passé entre elle et M. Gibbon. On m’a dit qu’il partait incessamment pour vous aller voir. »

Voila, chère mademoiselle, ce que j’ai écrit à Rousseau. Soyez sure de lui. Il a de la vertu plus qu’aucun homme. J’ajoute à la fin de ma lettre : « Bonjour, très respectable ami : aimés moi, et n’oubliés pas M Curchod. »

Cependant Gibbon, après un silence de trois semaines, lui adressait cette missive :

À Lausanne, le 23 juin 1763.

Faudroit-il toujours que vous m’offriez un bonheur auquel la raison m’oblige de renoncer ! J’ai perdu votre tendresse, votre amitié me demeure et elle me fait trop d’honneur pour me permettre de balancer. Je la reçois, mademoiselle, comme un échange précieux de la mienne qui vous est toute acquise, et comme un bien dont je connois trop le prix pour le perdre jamais. Mais cette correspondance, mademoiselle, j’en sens tous les agréments, mais en même temps j’en sens tout le danger. Je le conçois par rapport à moi, je le crains pour tous les deux. Permettez que le silence m’en dérobe. Pardonnez à mes craintes, mademoiselle, elles sont fondées sur l’estime.

Dans toutes les occasions essentielles, vous trouverez toujours en moi un ami qui demande des épreuves comme des grâces. Je voudrois pouvoir vous donner plus de lumières sur la question que vous me faites. L’état de demoiselle de compagnie est en Angleterre, comme partout ailleurs, très incertain. Il varie selon le caractère des personnes avec lesquelles on vit. Mais vous, mademoiselle, vous en devriez tout espérer. Il leur serait impossible de vous refuser leur estime et bien difficile de ne pas vous accorder leur amitié.

L’envie de lire comme il le méritoit le précieux morceau dont vous m’avez honoré a retardé ma réponse. Son mérite réel et le plaisir de voir cette marque de votre souvenir a imposé silence à la tendresse paternelle, et un auteur (peut-être pour la première fois) a trouvé de la satisfaction à lire la critique de son premier ouvrage. J’ai admiré la justesse d’un grand nombre de vos observations, et j’ai remarqué que toutes les fois que vous avez raison, c’est parce que vous avez beaucoup exercé votre esprit, et que, si vous avez quelquefois tort, c’est pour n’avoir pas assez exercé vos yeux.

J’ai l’honneur d’être, avec une considération très distinguée,

Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
(Sic) de Guibon.

C’est en ces termes que Gibbon répondait à une femme qu’il avait aimée. Tout en l’assurant que dans toutes les circonstances essentielles elle trouverait en lui un appui, il se dérobait par le silence à une amitié dans laquelle il affectait de voir un danger pour son propre repos. D’un autre côté, la médiation de Rousseau, que Gibbon n’alla même pas voir, ne réussit pas mieux, et sur le récit que Moultou lui fit de toute l’aventure, il porta sur le héros du roman ce jugement sévère : « Vous me donnez pour M Curchod une commission dont je m’acquitterai mal, précisément à cause de mon estime pour elle. Le refroidissement de M. Gibbon me fait mal penser de lui ; j’ai revu son livre (l’Essai sur l’étude de la littérature). Il y court après l’esprit : il s’y guindé. M. Gibbon n’est point mon homme ; je ne puis croire qu’il soit celui de M Curchod. Qui ne sent pas son prix n’est pas digne d’elle ; mais qui l’a pu sentir et s’en détacher est, un homme à mépriser. » C’est vainement que, dans ses Mémoires, Gibbon a essayé de protester contre la dureté de l’arrêt. Ceux qui liront cette dernière lettre ne seront assurément pas disposés à le casser.

Après avoir reçu cette lettre de Gibbon, Suzanne Curchod ne dut assurément conserver aucune illusion. Elle garda cependant le silence jusqu’à certain jour où elle le rencontra par hasard à Ferney, sans doute à l’une de ces représentations théâtrales auxquelles, en dépit du Vénérable Consistoire, Voltaire se plaisait à convier la société de Genève et de Lausanne ; à cette soirée, elle fut traitée par lui avec un mépris tellement insultant qu’à la fin le vase déborda. Le lendemain elle lui écrivit une dernière lettre que je publierai tout entière malgré sa longueur, parce qu’elle y met en pleine lumière la conduite de Gibbon et la sienne :

Je dois à ma tranquillité quelques éclaircissements que mon amour-propre veut en vain me refuser ; cependant si j’eusse pu espérer ou craindre de vous revoir jamais, je me serois contrainte à garder le silence. Mais je pars dans ce moment pour Montélimart, et peut-être aurez-vous quitté ma patrie avant que je puisse y revenir.

Intimidée et accablée à Fernex par le jeu continuel d’une gayeté forcée et par la dureté de vos réponses, mes lèvres tremblantes refusèrent absolument de me servir ; vous m’assurâtes en d’autres termes que vous rougissiez pour moi du rôle que je soutenois ; monsieur, je n’ai jamais su confondre les droits de l’honnêteté avec ceux de l’amour-propre. Vous m’avez appris quelquefois à oublier l’un ; quant à l’autre… vous n’êtes pas un malhonnête homme, et quel seroit même le scélérat qui oseroit m’accuser de l’avoir jamais blessée. Mais permettez-moi de vous retracer cette conduite, si blâmable à vos yeux. Lorsque je vous vis pour la première fois, je faisois le bonheur de ma famille ; mon père usoit sa santé pour fournir à ma subsistance ; cette seule réflexion altéroit ma tranquillité. J’aurois voulu adoucir sa situation, mais mes parents, aveuglés sur mes qualités personnelles, ne pouvoient se résoudre à écouter des propositions honnêtes sans être brillantes, ou à se séparer du seul objet de leur tendresse. Mon cœur les secondoit, il étoit tout à eux avant de vous connoître ; pénétrée de cette vertu que je voyois pratiquer, je m’en étois fait un modèle imaginaire ; je crus que vous l’aviez réalisé ; que ne fîtes-vous point pour me le persuader ? « Mon âme avoit seule votre hommage, comment votre inclination seroit-elle passagère ? Vous ménageriez, vous seriez trop heureux de ménager ma sensibilité, » à laquelle depuis vous avez porté les plus rudes coups ; c’est ainsi que, facile à m’abuser, cette passion travestie n’étoit à mes yeux que le sentiment le plus tendre, tel que je le trouvois dans mon cœur ; à quelles impressions ne s’ouvrit-il point ? Mes parents n’étoient pas immortels ; cette idée jusqu’alors m’avoit fait mourir d’effroi, mais je croyois connoître un objet qui méritoit par ses vertus de réunir tous mes sentiments, et par sa tendresse d’essuier mes larmes, et cependant c’est lui qui les a rendues encor plus amères. Rappelez-vous, monsieur, des offres que vous m’avez faites tant de fois : je pouvois vous épouser sans le consentement de votre père. Je rejetois cette proposition, et je la rejetterois jusqu’à mon dernier soupir. Un chagrin me rongeoit ; vous étiez riche, vous pouviez me soupçonner de sacrifier à la fortune. M. de Montplaisir vint me fournir une occasion de vous prouver le contraire, et, dans une conversation que nous eûmes à ce sujet, pénétrée sans doute de l’idée qui m’occupoit, je vous exposois toutes les offres de cet homme, lorsqu’à mon grand étonnement vous m’en fîtes d’équivalentes ; je fus cruellement confondue par cette réponse, et si je n’eusse été absolument aveuglée, une telle méprise m’auroit ouvert les yeux sur la différence de nos sentimens. M. de M. s’insinua dans l’esprit de mon père, il me sollicita sans me contraindre, je le voyois vieux et pauvre, je crus tout devoir sacrifier à l’amour filial. Vous partîtes, votre lettre m’apprit le refus de M. Gibbon, et bientôt après me mit au bord du tombeau. Mes parens désolés n’apportèrent plus aucun frein à mes sentimens. Que ne vous écrivis-je point ? Enfin vous me répondîtes, et dans les mots que j’ai souligné, je ne crus lire que le plus grand effort de votre délicatesse ; vous connoissiez mes arrangemens avec Mont…, vous n’osiez me proposer de rester en liberté jusques au moment où vous auriez la vôtre. L’idée que vous sacrifiiez votre bonheur au mien me persuada qu’il n’en étoit aucun loin de vous ; je voulus même calmer vos inquiétudes prétendues sur ma situation future ; je vous écrivis les détails de quelques espérances de fortune qui s’ouvroient à mes chers parens et qui pouvoient calmer mes scrupules sur des refus obstinés. Votre silence même ne fit qu’accroître mon estime : ainsi j’expliquois tout par cette idée de perfection dont j’étois remplie. J’allai à Lausanne dans ma convalescence ; si l’on vous a dit que j’aie écouté un seul moment M. d’Eyverdun, j’ai ses lettres, vous cônnoissez sa main, un coup d’œil suffit pour me justifier ; pendant la vie de mon père, j’entretins encore une exacte correspondance avec M. de Mont… Mais quelle fut ma douleur lorsqu’au moment le plus affreux de ma vie, vous, sur qui seul mon cœur se reposoit, m’abandonnâtes à l’horreur de mon désespoir, pendant que cet homme que j’avois méprisé…, pendant que d’autres qui m’étoient presque inconnus… Mais laissons cette odieuse comparaison, je suis trop foible encore pour m’y arrêter longtemps.

Entraînée par toutes les réflexions que votre conduite faisoit naître et par la situation de ma chère et respectable mère, je me soumis à mon sort ; tous les arrangements étant pris, je rompis sur un prétexte assez plausible presque au moment de la conclusion, ce que je puis encore prouver par une suite de lettres. Mon cœur, trop ingénieux à vous justifier, m’avoit fait imaginer un genre de vie aussi pénible qu’ennuyeux, mais qui fournissoit abondamment à la subsistance de ma chère mère. Je l’ai mené ce genre de vie pendant trois ans entiers ; instruite par une personne qui m’étoit dévouée, toute votre conduite me confirmoit dans mon opinion et m’aidoit à supporter mon état. Si pendant ces trois ans je ne me suis pas attirée l’estime de tous les Genevois, si ma mère n’a pas versé des larmes de joye sur les marques de cette estime qu’on me prodiguoit, si je n’ai pas rejeté toutes les propositions de mariage et toutes les assiduités des hommes aimables, j’avouerai alors que j’ai des sujets de rougir. Je ne puis m’exprimer avec autant de force sur les séjours momentanés et de pur délassement que j’ai fait à Lausanne ; le plaisir d’être loin des leçons et de l’esclavage, et surtout le charme inexprimable, et qui m’avoit été inconnu pendant la vie de mon père, d’avoir ma mère pour témoin continuel de mes amusemens et pour jouir des légers triomphes de mon amour-propre ; tout, dis-je, m’engageoit à m’attirer la jalousie des femmes et la critique des hommes que je ne goutois pas. Mais si parmi ceux qui me plaisoient on peut en montrer un seul qui vous ait effacé de mon cœur, j’avouerai encore que je dois rougir près de vous ; auriez-vous reçeu de fausses impressions ? Je me flatte que mon caractère vous est trop connu pour vous permettre d’ajouter foi à de simples propos. Deux choses cependant peuvent encore m’inquieter, un portrait en miniature fait à mon inscu par un peintre dont j’ignorois même l’existence, cinq ou six quatrains arrachés par une suite de plaisanteries dont je puis faire voir le commencement et qui respirent, malgré cela, le sentiment qui m’occupoit encore ; mais non, ces deux choses sont entre les mains d’un homme incapable de bassesse et de fourberie. Eh ! pourquoi chercher ailleurs une cause qui m’est trop connue ? Que me reste-t-il à présent, que de bénir à genoux cet être suprême qui m’a arrachée au plus grand de tous les malheurs. Oui, je commence à le croire, vous auriez gémi sur mon existence ; elle pouvoit nuire à vos projets de fortune ou d’ambition, et vos regrets mal déguisés m’auroient conduite au tombeau par la route du désespoir ; rougirois-je de vous avoir écrit ? âme dure que je crus autrefois si tendre ! Que demandois-je de vous ? Votre père vit encore et mes principes sont inébranlables ; que voulois-je donc ? M’attacher au seul sentiment qui me restoit. Toute la nature étoit morte pour moi ; faloit-il encore la voir défigurée ? Je vous le répète, monsieur, tout cœur qui a pu connoître le mien et cesser de l’aimer un moment n’en étoit pas digne et n’aura jamais mon estime. Si je vous ai tenu un autre language, si ma plume l’a tracé, j’en rougis à présent, c’étoit l’effet d’un sentiment indéfinissable, d’un calme et d’une indifférence de dépit, et surtout de la répugnance qu’on eut toujours à renverser son idole. Ma conduite, dites-vous, contredit cette affirmation. En quoi, je vous prie ? J’agis avec vous comme avec un honnête homme du monde ; incapable de manquer à sa promesse, de séduire ou de trahir, mais qui s’est amusé en échange à déchirer mon ame par les tortures les mieux préparées et les mieux exécutées ; je ne vous menacerai donc plus du courroux céleste, expression qui m’étoit échappée dans un premier mouvement, mais je puis vous assurer ici, sans esprit prophétique, que vous regretterez un jour la perte irréparable que vous avez faite en aliénant pour jamais le cœur trop tendre et trop franc de S. G.

Genève, ce 21 septembre.

Certes, lorsque sa main traçait cette lettre hautaine et passionnée, Suzanne Curchod ne doutait pas qu’elle n’écrivît à Gibbon pour la dernière fois de sa vie. Mais le temps, qui se rit de toutes les durées, n’accorde pas plus le privilège de l’éternité à certains ressentimens qu’à certaines amours. Il faut d’ailleurs reconnaître que ce terrible destructeur apporte parfois avec lui ses consolations et ses douceurs. C’est parfois au moment où l’on se résigne à demander moins à la vie qu’elle commence à vous accorder davantage. Je crois devoir clore ici le chapitre d’une relation dont la suite paisible n’eut rien qui rappela les orages du début. Deux ans après, Gibbon, traversant Paris, y trouvait Suzanne Curchod mariée, et il allait lui-même au-devant d’une entrevue qui ne dut pas laisser que d’être assez embarrassante pour tous deux. Racontant cette entrevue dans une de ses lettres à lord Sheffield, Gibbon se plaint avec une fatuité d’assez mauvais goût de l’impertinente sécurité de M. Necker, qui, après l’avoir retenu à souper, alla tranquillement se coucher et le laissa en tête-à-tête avec sa femme. « C’est regarder, dit-il, un ancien amant comme de bien peu de conséquence. » D’un autre côté, M Necker, dans une lettre adressée à une de ses amies de Suisse, avoue que jamais « sa vanité féminine n’a eu un triomphe plus complet et plus honnête qu’en voyant celui qui l’avait dédaignée devenu auprès d’elle doux, souple, humble, décent jusqu’à la pudeur, témoin perpétuel de la tendresse de son mari, et admirateur zélé de l’opulence. » Il y avait bien de part et d’autre une certaine aigreur, et la rupture était trop récente pour qu’il en fût autrement. Mais le temps accomplit ici son office bienfaisant. Un voyage que M. et M Necker firent à Londres, et où ils rencontrèrent de nouveau Gibbon, un long séjour que Gibbon fit à Paris, où il goûta fort le plaisir d’être présenté à tous les beaux esprits, comme un ami de M. et de M Necker, transformèrent en une relation cordiale la relation passionnée d’autrefois. Une correspondance assez fréquente et affectueuse (sans arriver cependant jamais au ton de l’intimité) remplissait les intervalles de ces entrevues. Cette correspondance a été en grande partie publiée après la mort de Gibbon. Dans les lettres amicales qu’elle adressait à son ancien adorateur, M Necker se laissait aller au plaisir de rappeler de temps à autre, par une allusion discrète, le souvenir d’un passé qui se faisait de plus en plus lointain. C’est ainsi qu’elle répondait à l’envoi du premier volume de la célèbre Histoire de Gibbon : « Vous compterez, malgré vous, dans le nombre de vos lecteurs, autant de femmes que d’hommes ; je dis malgré vous, car vous les avez maltraitées. À vous entendre, toutes leurs vertus sont factices. Était-ce bien vous, monsieur, qui deviez en parler ainsi ? » Cependant, même après un si long temps écoulé, la malice féminine ne désarmait pas tout à fait, et sachant que Gibbon avait eu quelque velléité de mariage : « Gardez-vous, monsieur, lui écrivait-elle, de former un de ces liens tardifs ; le mariage qui rend heureux dans l’âge mûr, c’est celui qui fut contracté dans la jeunesse ; alors seulement la réunion est parfaite, les goûts se communiquent, les sentimens se répondent, les idées deviennent communes, les facultés intellectuelles se modèlent l’une sur l’autre, toute la vie est double et toute la vie est une prolongation de la jeunesse. » N’était-ce pas lui dire un peu durement : C’est moi qu’il fallait épouser quand j’étais jeune. Aujourd’hui, il n’est plus temps pour vous d’être heureux.

Quant aux lettres de Gibbon, je les trouve toujours un peu lourdes, comme s’il ne se sentait pas très à l’aise, ou comme s’il éprouvait quelque difficulté à descendre du ton grave de l’historien au badinage épistolaire. J’en possède quelques-unes qui sont demeurées inédites et parmi lesquelles je choisirai la suivante, qui accompagnait l’envoi du second et du troisième volume de l’Histoire de Gibbon :

Après un silence de trois ans, j’ose vous envoyer, madame, une lettre de treize cents pages, le second et le troisième volume de mon histoire que vous recevrez adressés par la poste à monsieur Necker. — Mais ce silence si long, si étrange, si indigne ! Je crains vos reproches, mais je crains bien plus une indifférence froide et polie qui pardonne aisément les fautes d’un coupable qu’elle a oublié ! Ce coupable est bien éloigné d’excuser sa conduite, il ne sauroit même l’expliquer et s’il lui étoit permis de se placer dans la situation d’un spectateur instruit mais impartial, il rechercheroit vainement les causes d’un phénomène moral dont il douteroit encore s’il n’était que trop assuré de sa réalité. La paresse ? Cet homme qui n’a pas su écrire une lettre de deux pages que le sentiment lui auroit dicté sans effort a achevé deux gros volumes in-quarto, et l’assemblage des matériaux, l’échafaudage, les souterrains lui ont coûté encore plus de temps et de travail que l’édifice même. Le tourbillon des plaisirs où des affaires ? Triste et misérable excuse. L’homme qui seroit en même temps un ministre d’état et un petit maître recherché auroit toujours des moments à lui, et moi qui, Dieu merci, ne suis ni l’un ni l’autre, je me rappelle assez combien de fois j’ai perdu dans les regrets, les remords et les résolutions, l’heure qui m’auroit suffi pour solliciter et obtenir ma grâce. L’oubli et l’indifférence ? Je prononce ces mots avec douleur, mais je suis assez puni par la réflexion que ma conduite a pu m’exposer à un reproche, que mon cœur seul peut démentir. Non, madame, je n’oublierai jamais les moments les plus chers de ma jeunesse, et ce souvenir pur mais indélébile se confond avec l’amitié la plus vraie et la plus inaltérable. Après une longue séparation j’ai eu le bonheur de passer six mois dans votre société : chaque jour a ajouté aux sentiments d’estime et de reconnaissance que vous m’inspiriez, et je suis parti de Paris dans la résolution ferme, mais inutile de cultiver assiduement une correspondance qui pouvait seule me dédommager de mes pertes… Je me souviens, madame, que vous me demandâtes un jour s’il y avoit, dans ce volume, des femmes illustres. Il en est une qui m’a vivement intéressé (vol. III, p. 318) par une sorte de ressemblance qui n’échappera qu’à vous seule. Dans le XVIII siècle comme dans le Ve la fortune peut choisir dans l’obscurité un rare mélange de beauté, de vertus et de talenst pour le placer sur le trône ou sur les marches du trône, mais elle a peu d’empire sur les âmes qu’elle n’a jamais pu vaincre dans le malheur ni corrompre par la prospérité. Elle seroit bien la maîtresse de reléguer l’Athénaïs de nos jours dans la solitude de Jérusalem ou de Coppet, mais je la défie de ternir sa gloire ou de troubler son repos…

Si l’on daigne encore se souvenir de moi à Paris, vous voudriez bien, madame, assurer les personnes dont j’ai éprouvé les bontés qu’elles n’ont point accueilli un ingrat… Si M, le Necker n’est pas une personne accomplie, la nature, l’éducation et l’exemple sont sans force. J’ai l’honneur d’être avec le dévouaient le plus respectueux,

Madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
E. Gibbon.

En lisant cette lettre, M Necker dut se dire que les regrets témoignés par Gibbon réalisaient la prédiction par laquelle elle avait terminé sa dernière lettre de jeune fille, si toutefois elle ne l’avait pas oubliée. Malgré les protestations de Gibbon, j’ai peine à croire cependant qu’il attachât beaucoup de prix à une relation dans laquelle il laissait s’introduire d’aussi longs silences. Aussi cette relation eût-elle fini peut-être par se relâcher, si le hasard de la destinée n’avait réuni de nouveau Gibbon et M Necker dans des lieux voisins de leur première rencontre. Tout le monde sait que Gibbon fit à plusieurs reprises de longs séjours à Lausanne et que ce fut là qu’il écrivit le dernier chapitre de son Histoire. D’un autre côté, M. et M Necker venaient souvent visiter les bords du lac de Genève, où les attiraient des affections et des souvenirs. Déjà une première fois ils s’étaient rencontrés à Genève avec Gibbon, et de ce séjour commun M Necker avait gardé un souvenir dont elle ne cherchait pas à lui cacher la douceur :

J’ai éprouvé, lui écrivait-elle plus tard de Coppet, pendant cette époque un sentiment nouveau pour moi, et peut-être pour beaucoup de gens. Je réunissois dans un même lieu et par une faveur bien rare de la providence une des douces et pures affections de ma jeunesse avec celle qui fait mon sort sur la terre et le rend si digne d’envie. Cette singularité, jointe aux agréments d’une conversation sans modèle, composait pour moi une sorte d’enchantement et la connexion du passé et du présent rendoit mes jours semblables à un songe sorti par la porte d’ivoire pour consoler les mortels. Ne voudrez-vous pas nous le faire continuer encore ? »

Un si affectueux appel ne pouvait trouver Gibbon insensible. Il fit en effet plusieurs séjours à Coppet, dont l’un au mois d’octobre 1790, aussitôt après la seconde retraite de M. Necker. Il y avait plus de trente ans qu’à deux lieues de là le jardin d’un presbytère avait été témoin des premières entrevues entre l’obscur étudiant de Lausanne et la fille du pasteur de Crassier. La vie qui les avait séparés les avait de nouveau réunis après avoir apporté à l’un la gloire, à l’autre l’éclat et les épreuves d’une haute situation sociale ; mais quelque brillans que soient les reflets dont le prisme de la jeunesse colore les souvenirs, je ne crois pas que le passé leur inspirât des regrets. Tout en se promenant avec Gibbon sous les arbres du parc de Coppet déjà rougis par les premières atteintes d’octobre, M Necker dut se dire qu’il y a certains jours d’automne dont la tiédeur et la sérénité sont plus douces que les chaudes et inégales bouffées du printemps.

Revenons maintenant de quelques pas en arrière, au temps où la jeunesse de Suzanne Curchod, d’abord si heureuse, fut traversée par de si cruelles épreuves. Pendant les années d’anxieuse attente que les hésitations et l’infidélité de Gibbon lui avaient imposées, tous les malheurs étaient venus fondre sur elle. Au mois de janvier 1760, son père était mort brusquement. Elle ne perdait pas seulement en lui le docte précepteur de sa jeunesse ; les modestes émolumens que M. Curchod touchait comme pasteur de Crassier étaient à peu près la seule ressource de la famille. Sa mort réduisait sa femme et sa fille à une condition voisine de l’indigence. Il fallait quitter le presbytère de Crassier, dont un nouvel occupant allait venir s’emparer, et pourvoir désormais à leur entretien sur la modeste pension attribuée à la veuve de l’ancien pasteur. Cette situation pénible inspira à Suzanne Curchod un parti énergique, ce fut de demander un gagne-pain à ces ressources d’une instruction solide qui ne lui avaient servi jusque-là qu’à captiver les suffrages des hommes. La présidente de l’académie de la Poudrière se résolut à donner des leçons. D’après une tradition qui a cours encore dans le pays de Vaud, mais dont je ne trouve aucune trace dans les papiers de Coppet, ce serait, montée sur un petit âne (j’incline à croire qu’en tout cas c’était plutôt le vieux cheval Grison), qu’elle se rendait chez ses élèves lorsqu’elles habitaient les environs de Lausanne. Suzanne Curchod était fière et susceptible. Peut-être les familles du quartier de Bourg ne ménageaient-elles pas assez l’amour-propre de l’institutrice qu’elles avaient reçue autrefois comme amie ; peut-être ce nouveau genre de vie qu’elle avait adopté sous le coup d’une impérieuse nécessité lui paraissait-il plus difficile à supporter qu’elle ne se l’était imaginé à l’avance ; mais, s’il faut en croire son propre témoignage, l’influence de ces épreuves répétées n’aurait pas laissé que d’altérer sensiblement son caractère et la douceur de ses rapports avec sa mère. Après trois années de cette existence précaire, M Curchod mourait elle-même emportée par une maladie aiguë. Cette mort plongeait Suzanne Curchod dans un désespoir d’autant plus profond, qu’elle se reprochait d’avoir, par les inégalités de son humeur, troublé la paix des derniers jours de sa mère. Bien des années après, dans un de ces journaux où elle avait coutume d’épancher les sentimens de son cœur, elle traduisait dans le langage passionné qui lui était propre toute l’amertume de ses remords.

Oh ! ma mère, toi dont l’âme pure et sensible erre sans doute autour de moi, image chérie sans cesse présente à mon cœur désolé, toi qui me donnas l’exemple de tous les sacrifices, pourquoi suis-je rentrée dans cette ingrate patrie dont tu t’étois arrachée ; tu fus victime du fanatisme, je le suis d’une stupide insensibilité ; on a blessé profondément ce cœur qui t’adoroit. En vain je voudrois confier mes peines ; qui m’entendra ? Je cherche à te rappeller dans l’illusion du sommeil, je crois te voir, je te parle ; mon âme s’épanche dans ton sein, le sein d’une mère, où est-il ? Ah ! Dieu, je cherche à me tromper, il me semble que ces lignes que je trace iront jusqu’à toi ; oh ! ma mère, ne rejette pas ton enfant ; il a été coupable envers toi, mais combien peu de temps et que de larmes, que de tendresse, que de sentiments, que de transports ont racheté ces instants d’humeur ! Je t’en prends toi-même à témoin, ai-je eu le plus léger tort avant d’avoir quitté cette solitude ou j’ai passé mon enfance, et pendant ces trois années encore ou mon caractère s’était altéré, je n’ai pas cessé un instant de t’adorer ; pardonnes donc, fais grâce ; l’Être suprême pardonne à ceux qui l’ont offensé. Dix-sept ans de remords dévorants n’ont-ils point expié mes fautes ? Vois ces larmes que je répands par torrents, reçois ton enfant, ne l’éloigne pas de toi, il implore ta pitié ; helas ! ton ombre est son asile sur la terre, il lui semble que cette ombre invisible fermera seule ses yeux. Regarde toute ma conduite : n’ai-je pas fait tout ce que tu m’a vois ordonné ? Non, je n’ai jamais offensé ce Dieu que nous adorons qu’en toi seule, et ces accès d’humeur même, helas ! je les avois contre toi, parce que tu étois la source de toute ma félicité sur la terre ; je m’en prenois à toi de toutes les contrariétés de ma vie parce que de toi seule dépendoit mon bonheur ; mais quelle qu’ait été la cause de ces propos d’humeur si criminels, puisqu’ils s’adressoient à toi, mon ange tutélaire, ne fixe plus ton attention sur des mouvements où le cœur n’eut jamais de part, vois mon desespoir après ta perte, vois cet ennui de la vie qui m’a dévoré et qui me dévore encore ; les barbares, en me reprochant ces instants de ma vie où l’espoir de soutenir ta vieillesse me donna la force de fouler aux pieds des dégoûts de tout genre, ils n’ont pas su toutes les playes qu’ils alloient rouvrir.

Je crois que les torts dont Suzanne Curchod pouvait avoir à se repentir étaient singulièrement exagérés après coup par son imagination, toujours, on le verra, ingénieuse à la tourmenter. Toutes les lettres qu’elle reçut alors rendent au contraire témoignage aux soins dont elle avait environné sa mère.

Je ne suis point surpris, ma chère cousine, lui écrivait un de ses parens, de l’état violent où M Reverdil, votre bonne amie, me mande où vous avés été et l’abattement où vous êtes encore quand je pense à la séparation que la mort a mis entre vous et madame votre chère mère, et le peu de temps que vous avés eu pour vous y préparer. Je connois votre sensibilité et la bonté de votre cœur. Je connoissois votre tendresse pour cette mère, votre attachement, le plaisir que vous aviés à la voir contente et à faire la douceur de sa vie. Vous étiés sûre de l’amitié l’une de l’autre : il vous sembloit que cette amitié devoit durer toujours. La voir se rompre, et si subitement, est quelque chose de déchirant pour un cœur comme le vôtre. Ce sont des arrachements d’entrailles.

Ce qui est certain, c’est que cette mort inopinée venait encore ajouter aux difficultés de la situation de Suzanne Curchod. La modeste pension de la mère contribuait pour autant que les leçons de la fille à assurer leur subsistance. Cette ressource lui faisait subitement défaut, et elle se voyait réduite pour vivre à l’exercice d’une profession qui lui était devenue odieuse. Peut-être la future femme d’un contrôleur général des finances aurait-elle connu les étreintes de la misère, si des amies fidèles n’étaient venues à son aide. Ce fut l’honneur et le charme de sa vie d’inspirer à des âmes d’élite des attachemens passionnés auxquels elle savait répondre et dont elle fit la première épreuve dans l’adversité. Parmi ces protecteurs de la jeunesse de Suzanne Curchod, je citerai d’abord une personne dont elle était cependant séparée par toute la distance que peuvent mettre entre deux femmes le rang et la fortune. La duchesse d’Enville avait été comme bien des Françaises attirée à Genève par le désir de consulter le célèbre Tronchin et, retenue sur les bords du lac par l’état de sa santé ou par l’attrait du pays, elle y avait formé un établissement de quelque durée. La duchesse d’Enville était une de ces personnes de l’ancienne société qui se piquaient d’avoir l’esprit libre et d’être accessibles aux idées nouvelles. En même temps qu’elle sollicitait, je ne sais trop pourquoi, la bourgeoisie de Genève, elle faisait inoculer ses filles (ce qui passait alors pour signe de grande hardiesse) et s’enfermait avec elles jusqu’à ce que tout danger de contagion fût passé. Elle avait ouvert une maison où tous les beaux esprits des bords du lac se donnaient rendez-vous. Elle y recevait Voltaire, auquel elle allait également rendre visite à Ferney, et secondait avec ardeur ses efforts pour obtenir la réhabilitation des Calas ou la libre rentrée des protestans en France. Aussi est-elle nommée plusieurs fois par lui dans sa correspondance, où il parle « de la grande passion qu’elle a de faire le bien. » Elle avait témoigné le désir d’entrer en relations avec M Curchod, sur laquelle elle comptait pour former par la conversation l’esprit de ses filles, et elle s’était vivement intéressée à la situation malheureuse de la jeune fille. Elle avait usé du Crédit que son rang élevé lui donnait auprès de l’avoyer de Berne, M. d’Erlach, pour faire augmenter la pension de M Curchod, et après la mort de celle-ci elle s’était épuisée en efforts pour obtenir la restitution des biens que la famille d’Albert de Nasse avait possédés en France et dont la confiscation l’avait privée. En même temps qu’elle faisait ainsi preuve vis-à-vis d’une jeune fille pauvre et obscure, qui ne lui était de rien, d’une bonté intelligente et active, elle semblait chercher à lui faire oublier les obligations de la reconnaissance. Je ne puis résister au désir de citer ici (avec ses fautes d’orthographe) un billet de cette aimable femme qui témoignera à la fois de sa bonté et de cette exquise politesse d’autrefois dont la préoccupation était d’effacer les distances au lieu de les faire sentir.

Une fluction considérable et qui m’a fait soufrir de vive douleur m’a empêché de vous témoigner plutôt, mademoiselle, toute la part que je prend au mal’heur de votre situation et mon désir extrême de contribuer à l’adoucir. Je n’ait point encore reçue de réponce de M. d’Erlac. Si vous désirés que je lui récrive, M. Moultou ou M. Lesage n’ont qu’à me le mander. Je suis très flatté des sentiments que vous me témoignés ; je désire que tous mes amis me les conserve. Mes enfants me chargent de vous assurés du vif intérêt qu’elle prennent à vos mal’heurs. Parlés quelquefois de moi avec le ministre et le philosophe, je serait très fâchée d’en être oublié. Soyés persuadés, mademoiselle, que personne n’est plus parfaitement que moi votre très humble et très obéissante servante,

La Rochefoucauld d’Enville.

L’affectueuse protection de la duchesse d’Enville ne fut pas le seul appui que Suzanne Curchod rencontra dans ces années difficiles de sa jeunesse. Elle leur dut également d’acquérir (chose rare et précieuse dans la vie d’une femme) un ami véritable. J’ai déjà prononcé le nom du pasteur Moultou, bien connu des lecteurs de Rousseau et de Voltaire pour avoir eu la rare bonne fortune de demeurer l’ami de l’un et d’entretenir des relations cordiales avec l’autre. Fils d’un réfugié français du Midi, Moultou avait épousé une des filles du pasteur Cayla, ami et collègue dans le saint ministère du père de Suzanne Curchod. Les filles des deux pasteurs étaient liées d’une étroite amitié, et l’entrée de Moultou dans cette famille respectable ne tarda pas à l’associer à cette intimité. Pour dire toute la vérité, je crois que sans doute avant son mariage Moultou n’avait pas été tout à fait insensible à la beauté de Suzanne Curchod et que l’affection fidèle qu’il conserva toute sa vie pour elle n’avait fait que succéder à un autre sentiment : « Je vous ai beaucoup aimée, mademoiselle, lui écrivait-il un jour, je vous aime encore ; je vous aimerai vraisemblablement toujours, mais cette amitié qui fera mon bonheur ne peut plus contribuer au vôtre. » Et dans une autre lettre : « Il faut, ma chère amie, que je m’explique une fois avec vous, et cette explication devroit être inutile. Vous avés toujours cru que j’avois pour quelqu’un au monde plus d’amitié que pour vous. Oh ! que vous avés mal lu dans mon cœur ! D’autres sentiments pourront vous avoir trompée ; mais ces sentiments que j’ignore, que je dois ignorer, que je dois laisser ignorer à toute la terre, à ceux-là surtout qui me les auroient inspirés, ces sentiments qui pouvoient faire le malheur de ma vie en ont fait le plus grand charme quand je les ai vus sous les couleurs de l’amitié. Brûlés donc ma lettre et ne soyés plus injuste. Vous avés dans mon cœur des droits aussi inviolables que saints. Je serai toujours le même pour vous, et la mort même ne finira pas, je l’espère, une amitié qui aura fait dans tous les temps l’une des plus grandes douceurs de ma vie. »

Celle que Moultou appelle dans cette lettre « sa chère amie » ne demeurait pas en reste avec lui de protestations affectueuses. Leur correspondance, qui a duré près de trente ans et que la mort de Moultou a seule interrompue, étonnerait par la vivacité avec laquelle s’exprime leur affection mutuelle, si ce ton n’était celui du siècle, et si l’habitude n’eût pas été alors de prêter aux sentimens les plus honnêtes et les plus droits le langage d’une passion un peu ampoulée. Dans les premiers temps de leur attachement, Suzanne Curchod avait fait paraître dans un recueil suisse « un portrait de son ami, » que M. Necker a inséré dans la publication des œuvres de sa femme. Après avoir peint ses traits ni mâles, ni efféminés, son sourire doux et tendre, sa physionomie fine, expressive, un peu singulière, elle posait cette question délicate : « Vaudrait-il mieux l’avoir pour ami que pour amant ? » et elle y répondait ainsi : « Dans l’amour il porterait trop d’enthousiasme ; peut-être ne chérirait-il que le simulacre de son imagination ; d’ailleurs il serait difficile de le satisfaire, parce qu’il serait difficile d’aimer comme lui. Si M… m’avait aimée, je doute qu’il m’eût connue, son amitié me flatte davantage. » Et elle terminait en s’écriant : « Cœur assez vaste pour contenir le genre humain, assez étroit pour ne recevoir que deux ou trois amis, ah ! que je voudrais être du nombre ! »

On peut penser qu’environnée d’amis aussi fidèles Suzanne Curchod ne demeura pas, au lendemain de la mort de sa mère, isolée et sans appuis. La maison du pasteur Cayla et celle du père de Moultou lui offrirent l’asile d’une affectueuse hospitalité. Mais ceux qui connaissent les rues hautes du vieux Genève, la Taconnerie, où était située la maison de M. Cayla, le Bourg de Four, où se trouvait celle de Moultou, comprendront que leurs hautes et noires murailles présentassent aux yeux de la jeune fille un aspect singulièrement triste lorsqu’elle les comparait aux vergers de Crassier ou aux terrasses de Lausanne. Elle se trouvait d’ailleurs dans une de ces situations pénibles où les justes susceptibilités de la dignité rendent plus sensibles les peines de la vie. Bien qu’elle continuât de donner des leçons au dehors et qu’elle s’efforçât de reconnaître l’hospitalité qu’elle recevait en tenant lieu d’institutrice aux enfans de Moultou, elle sentait bien que cette situation un peu subalterne dans une famille amie ne pouvait éternellement durer et elle cherchait avec l’aide de ses amis eux-mêmes le moyen d’y mettre un terme. Elle avait deux partis à prendre : celui d’accepter dans quelque famille étrangère une place de demoiselle de compagnie ; ou celui, qui lui coûtait bien davantage, d’écouter quelqu’une des propositions de mariage qui, à l’honneur de ses compatriotes, continuaient à ne pas lui faire défaut. Sa correspondance de cette époque nous la montre en proie aux plus vives anxiétés. Tantôt, elle s’informe des conditions d’existence qui sont faites aux demoiselles de compagnie en Allemagne ou en Angleterre, et elle est à la veille de partir pour l’un ou l’autre de ces deux pays. Tantôt elle paraît sur le point d’écouter les propositions d’un brave avocat d’Yverdon, dont elle a fait la connaissance dans un séjour à Neufchâtel, et qui la supplie de « prononcer en sa faveur un arrêt de bénédiction qu’il attend par retour du courrier, sans ultérieur délai. » Mais l’arrêt se faisait attendre, et les conditions singulières que la jeune fille mettait à son consentement, entre autres celle de ne pas être obligée de vivre à Yverdon avec son mari plus d’un tiers de l’année, retardait la conclusion d’une union à laquelle les amis de Suzanne Curchod la pressaient fort de consentir. La sagesse humaine lui conseillait peut-être en effet d’adopter ce parti un peu prosaïque ; mais fort heureusement, elle ne l’écouta pas, et des circonstances imprévues vinrent changer pour elle la face des choses.

Parmi les femmes que la réputation de Tronchin avait attirées aux environs de Genève se trouvait une Française appelée M de Vermenoux. Bien qu’elle ne fût âgée que de vingt-six ans, M de Vermenoux était déjà veuve d’un premier mari dont il paraît qu’elle n’avait pas grand sujet de regretter la mort. Jeune, riche, spirituelle, assez frivole, elle cherchait à oublier les préoccupations que lui causait l’état de sa santé en attirant autour d’elle les hommes dont la conversation pouvait la distraire. Le hasard fit qu’elle vint demeurer dans la maison de Moultou ; elle entra bientôt en relations avec lui, et par son intermédiaire avec Suzanne Curchod. Elle goûta fort la conversation de cette dernière et lui proposa bientôt de l’emmener avec elle à Paris. À certains points de vue, l’offre était la plus séduisante que la jeune fille eût encore reçue. Quitter, pour quelques années au moins, un pays qui ne lui rappelait que de tristes souvenirs, aller à Paris, ce centre brillant d’activité et de lumière, était pour l’ancienne présidente de l’académie de la Poudrière une perspective assurément des plus attrayantes. Mais il répugnait singulièrement à sa fierté d’accepter cette situation équivoque, et il fallut pour triompher de ses hésitations tout le despotisme que Moultou (à en croire son portrait) portait dans l’amitié. Elle ne devait pas avoir lieu de regretter cette détermination, et je ne crois même pas qu’il soit exact, ainsi qu’on l’a écrit, qu’elle ait eu à souffrir des hauteurs du caractère de la dame. L’auteur d’une Vie de Bonstetten, M. Steinlon, raconte que, M Curchod étant entrée dans le salon de M de Vermenoux en faisant la révérence, celle-ci lui dit en présence de Bonstetten : « Sortez, mademoiselle, et revenez faire une autre révérence. Je ne veux pas que vous me fassiez honte à Paris. » Dans la correspondance très suivie et très intime que Suzanne Curchod entretint avec Moultou, à partir de son arrivée à Paris en 1764, je ne crois pas qu’elle ait jamais cessé de se louer des bons procédés de sa compagne :

Les procédés de M de Vermenoux sont, écrit-elle au contraire, tels que je pouvais les désirer ; elle est pleine d’attention pour moi, malgré sa froideur naturelle ; elle s’occupe de tout ce qui peut m’amuser, me plaint dans les moments où l’ennui perce malgré moi ; je l’ai vue même dans les moments d’humeur occasionnés par la faiblesse de sa santé et je n’ai rien eu à supporter de fâcheux ; d’ailleurs je suis convaincue que son cœur et la justesse de son esprit garantiront toujours sa tête.

Ce n’est donc pas le soin de sa dignité qui troublait, pendant cette courte phase de sa vie, le repos de Suzanne Curchod. C’était un souci beaucoup plus trivial et dont quelques années plus tard le souvenir devait la faire sourire par le contraste avec sa situation nouvelle. Elle trouvait bien chez M de Vermenoux le logement et la nourriture ; mais ses frais de toilette demeuraient à sa charge, Elle n’avait pas tardé à s’apercevoir que les robes qui étaient de mise à Genève ou à Lausanne ne pouvaient suffire à Paris, et que la nécessité de suivre le train de vie de M de Vermenoux allait l’engager dans des dépenses dont le montant dépasserait singulièrement les quatre cents livres de rente qui étaient toute sa fortune.

Loin d’économiser chez M de Vermenoux, écrivait-elle à Moultou, je crains de me trouver fort en arrière ; quoiqu’elle m’accable de présents, elle ne laisse pas de me faire faire une dépense trop forte pour mes minces revenus ; depuis quinze jours que j’ai quitté Genève, j’ai déjà dépensé plus de douze louis en robes, chapeaux, etc… Il est vrai qu’il n’a pas tenu qu’à elle de se charger de toute ma dépense presque indispensable dans une ville comme celle-cy, mais il y auroit une bassesse infâme à le permettre, et j’aimerois mieux vivre dans le coin d’un désert que d’abuser ainsi de la générosité de cette aimable femme, en sorte que j’ai pris le parti de jouer la riche avec elle pour éviter ses profusions.

Et quelques jours après :

Je me trouve dans le plus grand embarras. Je ne puis, comme vous le dites fort bien, quitter M de Vermenoux sans m’acquitter de toutes les obligations que je lui ai, et pour cela, il faut que je me marie par force contre toutes mes inclinations. Je ne saurois y penser, mais je le préfère encore au rôle que je joue ici où l’on me fait ruiner pour des choses qui me font pitié.

Fort heureusement pour elle cette pénible nécessité de se marier par force contre son inclination devait lui être épargnée, et une heureuse rencontre décida de sa destinée. Avant que son séjour sur les bords du lac de Genève ne l’eût mise en relation avec Suzanne Curchod, M de Vermenoux avait reçu à Paris les hommages d’un Genevois qui, après avoir été assez longtemps employé dans les bureaux de son compatriote Vernet, venait cependant d’ouvrir (en partie avec des fonds avancés par son ancien patron) une importante maison de banque connue sous le nom de la maison Thelusson et Necker. Jacques Necker était fils de spectable Louis-Frédéric Necker, professeur de droit, originaire de Custrin, et reçu bourgeois de Genève gratis le 28 janvier 1726, « en considération, disent les procès-verbaux du Magnifique Conseil, de son mérite personnel et de la manière dont il exerce sa profession, qui est très utile au public. » Un peu épais de sa personne, mais d’une physionomie agréable et fine, avec de beaux yeux, Jacques Necker donnait déjà, par sa conversation, l’impression d’une certaine supériorité intellectuelle à ceux qui causaient avec lui, bien qu’il n’eût encore d’autre renom que celui d’un financier habile. Aussi M de Vermenoux n’avait-elle pu se décider à repousser de prime abord une recherche qui flattait sa vanité féminine, tout en ne pouvant non plus se résoudre à renoncer au rang aristocratique qu’elle devait à son premier mariage pour devenir la femme d’un financier. Elle avait en conséquence ajourné sa réponse définitive au retour du séjour qu’elle comptait faire à Genève. Le prétendant, ainsi tenu en suspens, s’empressa, dès que M de Vermenoux fut arrivée à Paris, de venir s’informer de son sort. Ce fut donc comme aspirant à la main de M de Vermenoux que Suzanne Curchod vit pour la première fois M. Necker.

Je suis très contente de Necker (écrit-elle à Moultou) pour l’esprit et pour le caractère, et je suis bien trompée ou la dame le voit avec complaisance, mais on lui a fait haïr l’hymen, et quand je lui en ai parlé elle m’a répondu qu’on ne pouvoit être son amie et lui conseiller de se marier. Cependant si le personnage avoit autant de tact que d’esprit, je doute qu’elle persévérât dans sa résolution. Vous comprenez qu’elle m’a tout dit et que j’ai joué l’ignorante.

Cette lettre porte la date du mois de juillet 1764. Que se passa-t-il dans les mois suivans ? Fut-ce, ainsi que le dit dans ses Mémoires la baronne d’Oberkirch, fort malveillante, il est vrai, pour les Necker, M de Vermenoux elle-même qui conçut l’idée, pour se débarrasser de son adorateur, de lui faire épouser sa demoiselle de compagnie, en disant » « Ils s’ennuieront tant ensemble que cela leur fera une occupation. » Fut-ce au contraire les rebuts de la dame et les attraits de la jeune fille qui commencèrent à opérer ce changement auquel M de Vermenoux se serait ensuite prêtée ? Il y a là un de ces petits romans intimes sur lesquels il est toujours difficile de savoir exactement la vérité. Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : c’est qu’au bout de quelques mois, la situation était bien changée. Dans une nouvelle lettre que Suzanne Curchod adresse à Moultou au commencement d’octobre, elle n’essaie point de lui dissimuler l’agitation que lui cause la recherche évidente de M. Necker, qui cependant venait de partir pour Genève sans s’être ouvertement déclaré. Après s’être excusée vis-à-vis de son ami d’avoir manqué de confiance en lui dans cette délicate conjoncture, elle poursuit en disant :

Mes soupçons ont été les vôtres, mais ils n’ont commencé que deux jours après le départ de M. N. et ils ont fini d’abord après. J’étois bien sûre que, s’ils avoient quelque fondement, ils ne vous échapperoient pas et que vous agiriés comme vous l’avés fait ; mais si au contraire ils étoient chymériques, quel ridicule ne me donné-je point auprès de vous, et peut-être quel chagrin ne vous causerois-je pas en voyant échouer cette affaire. Car, mon cher ami, il ne faut point nous flatter là-dessus, elle ne réussira jamais. Si quelque chose aurait pu le décider, c’auroit été assurément la conduite que vous avés tenue, car on ne peut avoir plus de finesse, de dextérité. Il semble que vous ayés été inspiré sur le caractère de cet homme, et vous pensés à moi au moment même où vous êtes absorbé par la douleur… Non, je ne l’oublierai jamais. Malgré cela, mon cher ami, Necker est trop soumis à l’empire du public pour obéir à une seule voix. C’est pour lui un gouvernement démocratique où le grand nombre décide, et c’est ainsi qu’il sera malheureux toute sa vie. Il faut avouer que vos Genevois sont bien injustes, et je n’ai jamais cru que le plus grand effort de vertu dont je fusse capable dût être regardé comme avilissant. Je parle de ces leçons ; personne ne sait tout ce qu’elles ont coûté à ma fierté. Mais qu’importe, si j’ai l’approbation de mon cœur et la vôtre ?

Ce qui, dans cette nouvelle et brillante perspective, paraissait surtout séduire Suzanne Curchod, c’était la possibilité d’un rapprochement avec ses chers amis de Genève.

Voici mon plan, écrivait-elle encore quelques jours après à Moultou. Je suivrai exactement celui que vous m’avés indiqué ; mais sans un miracle je désespère du succès. S’il avoit lieu cependant, je n’aurois pas de repos que je ne vous eusse attiré ici. Il faut vous l’avouer : Je ne passerai jamais mes jours loin de Gothon (M Cayla, belle-sœur de Moultou), je suis trop faible pour cela, et si elle ne vient pas me joindre, je ne négligerai rien pour me rapprocher d’elle ; c’est un de mes plus chers souhaits. Mais si notre brillante chimère s’évanouit, j’épouse Correvon (c’est le nom de l’avocat d’Yverdon) l’été prochain. Il ne cesse de me persécuter, et tous mes parents avec lui. Il me permettra de passer deux mois chez vous toutes les années, et ma vie aura ainsi quelques adoucissements… Gardés-moi le secret sur tout ce que contient cette lettre, mais montrés-la à ma Gothon ; j’attendrai de lui écrire après l’arrivée de Necker, afin qu’elle puisse vous instruire du résultat de l’entrevue.

M. Necker revint en effet de Genève, et Suzanne Curchod put s’apercevoir qu’elle lui avait fait injure en présumant qu’il pût, comme dans un gouvernement démocratique, soumettre son propre jugement à l’influence du plus grand nombre. Assez peu de temps après son retour, elle reçut en effet de lui une lettre par laquelle il lui demandait une entrevue particulière, en lui laissant sans doute deviner de quel objet il comptait l’entretenir. Je n’ai pas retrouvé l’original de cette lettre, mais seulement celui de la réponse, écrite d’une main un peu tremblante, et qui se termine ainsi : « Si votre bonheur, monsieur, dépend de mes sentimens, je crains bien que vous n’ayez été heureux avant de le désirer. »

La nouvelle que Suzanne Curchod allait épouser un riche banquier de Paris se répandit rapidement dans tout le pays qu’elle avait habité, depuis Lausanne jusqu’à Genève, et excita une joie générale. Le grand nombre et la cordialité des lettres que reçut la jeune fille montrent de quelle estime et de quelle affection elle était environnée dans son pays natal. Moultou se plaçait naturellement au premier rang par la chaleur de ses félicitations : « Je dépose, écrivait-il avec un grand plaisir, entre les mains de M. Necker la triste autorité de censeur que vous avés bien voulu me donner sur vous. » Dans ce concert, il n’y avait qu’une note discordante, c’était celle du malheureux avocat d’Yverdon, qui se plaignait d’avoir été si longtemps bercé d’une espérance trompeuse et d’avoir appris en même temps son malheur et le bonheur d’un autre. « Je m’aperçois aisément, lui écrivait-il avec assez de fondement, que vous ne me regardiés que comme un misérable pis-aller et que vous saisines avec empressement la première occasion qui se présenteroit de vous établir à Paris ou ailleurs. » Mais après avoir exhalé son premier ressentiment en termes assez amers, il terminait en disant :

Mais pourquoi troubler votre joie en rappelant le passé. Je vous pardonne très sincèrement, mademoiselle et ma plus chère amie, tous vos procédés et je prie mon Dieu de toute mon âme qu’il veuille verser à pleines mains ses plus précieuses bénédictions sur vous, sur monsieur votre cher époux, et sur toute votre postérité. Je vous supplie de ne pas m’oublier entièrement et de m’accorder une amitié qui soit exempte de tout caprice ; soyés persuadée que je m’estimerois infiniment heureux si j’avois occasion de vous donner des preuves de la mienne, qui ne finira qu’avec ma vie ; mais quand on a le bonheur d’épouser un homme qui a 35 mille livres de rente, on n’a plus besoin des secours de personne ; je le crois digne de vous posséder, puisque vous l’avez choisi ; jouissez donc du bonheur que le ciel vous prépare à l’un et à l’autre : Non equidem invideo, miror magis. Je suis, avec un profond respect,

Correvon.

En répondant à toutes ces lettres, les deux fiancés ne tarissaient pas l’un et l’autre en expressions enthousiastes sur leur bonheur. « J’épouse un homme (disait Suzanne Curchod dans une des lettres publiées par le comte Golowkin), que je croirais un ange, si l’attachement qu’il a pour moi ne prouvait sa faiblesse. » De son côté, M. Necker répondait aux félicitations de Moultou :

Oui, monsieur, votre amie a bien voulu de moi, et je me crois aussi heureux qu’on peut l’être. Je ne comprends pas que ce soit vous qu’on félicite, à moins que ce ne fût comme mon ami. L’argent sera-t-il donc toujours la mesure de l’opinion ? Cela est pitoyable. Celui qui acquiert une femme vertueuse, aimable et sensible, ne fait-il pas seul une bonne affaire, qu’il soit assis ou non sur des sacs d’argent ? Pauvres humains, quels juges vous êtes ! Mais je ne m’étonne de rien à cet égard. N’y a-t-il pas des insectes qui placeroient sur un tas de boue l’autel du bonheur ?

Quelle qu’eût été la part que M de Vermenoux eût pu prendre à cette union, la situation des deux fiancés vis-à-vis d’elle ne devait pas laisser que d’être assez délicate. Peut-être la vue d’un bonheur auquel elle-même aurait pu prétendre fit-elle naître dans son cœur des regrets qu’elle ne sut pas assez dissimuler. Il faut qu’il y ait eu quelque complication de cette nature pour que les deux époux aient cru prudent de lui dissimuler le jour choisi par eux pour la célébration de leur mariage et ne l’en aient informée qu’après coup, ainsi que cela résulte de ce petit billet, assez habilement tourné, que M Necker adressait à M de Vermenoux aussitôt après la cérémonie :

Mille et mille pardons, madame, pour la petite supercherie dont je viens d’user avec vous ; mais mon cœur n’eût pu se résoudre à tout l’attendrissement de nos adieux. Si vous eussiés assisté à la cérémonie, vous m’eussiés fait oublier que je m’unissois à l’homme du monde qui m’est le plus cher. Je n’aurois vu dans ce lien que la séparation qu’il m’alloit coûter. Cependant, madame, je l’aurois regardée sous un faux jour, puisque mon mariage ajoutera, s’il est possible, à l’attachement que je vous ai voué. Je vais adopter tous les sentiments de M. Necker, et nous ne serons jamais mieux unis que dans notre empressement à contribuer au bonheur de votre vie. C’est là le sujet de nos conversations. Aidés-nous à réussir dans nos projets. Ils seront aussi constants que vos vertus et notre reconnoissance. Ma maladie a engagé M. Necker à précipiter notre union. Je viendrai m’excuser demain matin, si mes forces me le permettent. Ah ! quelle amie je vais quitter, et que M. Necker aura de choses à faire s’il veut me dédommager !

Une séparation d’avec sa protectrice était en effet la conséquence inévitable du mariage de Suzanne Curchod, et elle quitta la rue Grange-Batelière, où demeurait M de Vermenoux, pour s’établir avec son mari au fond du Marais, dans la rue Michel-le-Comte, où étaient installés les bureaux de la maison Thelusson et Necker ; c’est là que dans une prochaine étude nous la retrouverons.

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