PREMIÈRE PARTIE - I
LE CHÂTEAU DU MAGNAT
LES GARDES-FRANÇAISES
Le lendemain de l'enterrement du marquis de Vilers, il y avait grande rumeur à la porte Montmartre, devant un cabaret qui avait cette enseigne bizarre:
Au servent recruteur.
Une centaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, appartenant pour les deux tiers à la classe ouvrière, et pour le tiers restant à la caste boutiquière et à la bourgeoisie de Paris, se pressaient aux abords du cabaret.
Un tambour des gardes-françaises avec son habit blanc à parements bleus, son tricorne et sa perruque poudrée, battait le rappel, et parfois, entre deux roulements, dépliait une grande pancarte et lisait à haute voix l'avis suivant:
«Monsieur le marquis de Langevin, mestre de camp, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis et colonel-général du régiment des gardes-françaises, fait assavoir:
«1° Que, par ordonnance du roi, contresignée par Son Excellence le secrétaire d'État au département de la guerre, le régiment des gardes-françaises vient d'être augmenté de deux compagnies;
»2° Que, les cadres de ces compagnies ayant été formés et chaque officier pourvu de son emploi, il est nécessaire de compléter l'effectif;
»3° Que les jeunes gens qui désirent servir peuvent s'adresser, soit directement à M. le marquis de Langevin, soit à MM. de Bressuire et de Vauxcouleurs, capitaines-commandants d'icelles compagnies, lesquels les enrôleront; soit enfin à Humbert, dit Pivoine, sergent recruteur, qui leur comptera dix pistoles en leur faisant signer leur engagement;
»4°...» (Nous ne garantissons pas le texte de cet article que Humbert, dit Pivoine, débita de mémoire sans regarder la pancarte): «4° Le régiment des gardes-françaises est le plus agréable de tous les régiments.
»On y danse le dimanche au son des violons et de la flûte.
»La solde est bonne, exactement payée.
»Les soldats ont la permission de dix heures tous les jours, et de minuit les jours de fête.
»Le colonel n'interdit à ses soldats, pourvu que le service ne souffre point, ni les amourettes, ni le cabaret. Les beaux garçons seront enrôlés de préférence, le régiment des gardes-françaises ayant à coeur de soutenir sa belle réputation de galanterie.»
Les variations exécutées par Pivoine sur ce quatrième et alléchant paragraphe auraient suffi à retenir la foule devant le cabaret du Sergent recruteur.
Pivoine était un grand diable d'homme qui pouvait bien avoir passé la cinquantaine.
Il était sec, maigre, osseux et portait une longue paire de moustaches blanches sur une trogne enluminée et d'un rouge incarnat qui lui avait valu ce nom de Pivoine.
Il était Gascon, hâbleur au delà de la permission, brave jusqu'à la témérité et buveur enragé. Sa mine rouge et son nez violacé disaient éloquemment qu'il avait largement usé de la tolérance dont les gardes-françaises jouissaient à propos du cabaret.
--Venez, mes garçons, mes petits amours, mes chérubins, reprit-il en faisant sonner quelques centaines de pistoles qu'il avait dans des sacs de cuir placés devant lui.
Qui veut servir le roi? qui veut dix pistoles?
Dix pistoles! cornes du diable! c'est un beau denier, mes enfants, et qui ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval, ni dans le capuchon d'un moine.
Dix pistoles! sang du Christ! si j'avais dix pistoles à moi appartenant, dix pistoles neuves, luisantes et jaunes comme celles-là, je voudrais épouser une femme de qualité qui aurait un carrosse et des laquais chamarrés à outrance...
Dix pistoles! enfer et damnation! continua Pivoine d'une voix enrouée, c'est assez d'argent, ma foi! pour entretenir la plus belle fille de Paris pendant huit jours.
De temps en temps, le sergent interrompait sa parade pour faire signer un volontaire, qui prenait la plume en tremblant, écrivait son nom et son adresse, et touchait ensuite cinq pistoles.
--On donne les cinq autres, disait Pivoine, quand on se présente à la caserne.
Puis le sergent reprenait de plus belle:
--Il n'y a pas de meilleur métier que celui des gardes-françaises, mes poulets. On se lève tard, on ne fait pas de manoeuvres, on est bien nourri, on boit du bon vin. Le jour, on joue au bouchon; le soir, on fait la partie de cartes.
Les femmes du quartier sont amoureuses de nous... et nous le prouvent. Tenez, moi qui vous parle, mes lapins, moi, Pivoine, tel que vous me voyez, j'ai embroché plus de maris en ma vie qu'un cuisinier n'embroche de poulets.
Et Pivoine chantait d'une voix fausse et désagréablement timbrée:
On fait l'amour, Tout le jour, Dans les gardes-françaises, On fait l'amour, sur ma foi! Dans les gardes du roi!...
Et les enrôlés arrivaient, signaient et touchaient la moitié de leur prime dont ils laissaient une bonne part avant de sortir du cabaret.
Tout à coup un jeune homme fendit la foule.
C'était presque un enfant; il n'avait pas un poil de barbe, et il était blanc et pâle comme une jeune fille.
--Qu'est-ce que tu veux, toi, mademoiselle? lui demanda Pivoine en le voyant s'approcher.
--Je veux m'enrôler.
--Dans les gardes-françaises?
--Oui.
--Tu es trop jeune...
--J'ai passé seize ans.
Le sergent sourit.
--Tu es une fille habillée eu garçon, dit-il; c'est pour suivre ton amoureux... que tu veux...
Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles.
--Sergent, dit-il, je me suis battu cette semaine contre deux hommes ensemble, dont chacun était plus grand que vous, et je vous apprendrai quel est mon sexe véritable.
--Toi, bambin?
--Moi.
Le sergent riait à gorge déployée. Son interlocuteur lui demanda de nouveau:
--Voulez-vous m'enrôler, oui ou non?
--Non, tu es trop petit.
De rouge qu'il était, le jeune homme était devenu pâle.
--Sergent, dit-il, je vais aller trouver le marquis de Langevin. Ce soir, je serai soldat, et demain nous nous retrouverons.
Et Tony, car c'était lui, sortit du cabaret, la tête haute, le sourcil froncé, l'oeil enflammé, le coeur plein de colère.
A la porte, il s'adressa au tambour:
--Où faut-il aller, lui demanda-t-il, pour trouver le marquis de Langevin?
--Chez lui, à son hôtel.
--Où est-il, son hôtel?
--Rue des Minimes, proche la place Royale, au Marais.
Et il s'en alla, suivant le rempart.
L'hôtel du marquis était situé vers le milieu de la rue, sur la gauche. A la porte, Tony aperçut, collé au mur, un double de la pancarte dont le tambour avait donné lecture au cabaret du Sergent recruteur. Sur le seuil de la porte, se trouvait un laquais.
--Monsieur le marquis est-il chez lui?
--Que lui voulez-vous?
Tony fit la réflexion que le laquais serait capable de le trouver trop jeune, lui aussi, et il se souvint que l'infortuné marquis de Vilers lui avait dit:
--Je suis capitaine aux gardes-françaises.
Aussi répondit-il au laquais:
--J'ai un message pour M. le marquis de Langevin.
--De la part de qui?
--Du marquis de Vilers.
--Donnez...
--Non, dit l'enfant, je dois le remettre au marquis en personne.
--Alors, venez avec moi...