‹ Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de ParisChapitre 18 sur 79 · II

II

LE CAPORAL TONY

Le laquais conduisit le commis à mame Toinon à travers plusieurs salles luxueusement décorées jusqu'à un vaste cabinet de travail. Au milieu de ce cabinet Tony aperçut un homme déjà vieux, dont la moustache était grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse.

C'était le colonel-général marquis de Langevin.

La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent.

--Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein d'affabilité.

--Monseigneur, répondit Tony, je voudrais être soldat.

--Vous croyez-vous donc assez fort pour cela?

--Je serai brave.

--Quel âge avez-vous?

--Seize ans.

--Et vous voulez servir?

--Je veux devenir officier.

--Oh! oh!

--Et, ajouta Tony avec un accent de mâle fierté, je vous jure que j'aurai un jour la croix de Saint-Louis.

--Peste! fit le marquis, enchanté de l'attitude martiale de l'enfant.

--En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'être sergent au plus vite.

--Et pourquoi?

--Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insulté.

--Bah!

--Sur l'honneur, Monseigneur.

--Quand cela?

--Il y a une heure.

Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refusé de l'enrôler.

Le marquis écouta en souriant.

--Sais-tu lire? lui demanda-t-il.

--Lire et écrire.

--Sais-tu compter?

--Oui, Monseigneur.

Le marquis lui tendit une plume:

--Voyons ton écriture?

Tony traça la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle écriture, lisible comme des caractères d'imprimerie, et de plus, chose rare en ce temps-là, il savait l'orthographe.

--Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon secrétaire.

Tony poussa un cri de joie.

--Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au régiment, le grade de caporal.

--Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony.

--Non, dit le marquis.

Tony se mordit piteusement les lèvres.

--A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais, du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir sergent.

--Et se battra-t-on bientôt?

--Peut-être dans huit jours...

Tony ne put s'empêcher de se frotter les mains.

M. de Langevin ouvrit un registre d'enrôlements.

Tony reprit la plume et signa sans sourciller.

Il était garde-française!

--A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il.

Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la cour de la caserne des gardes-françaises!

Le sergent Pivoine se mit à passer en revue ses enrôlés de la veille.

Tout à coup il fronça le sourcil, et sa trogne déjà rouge devint ardente. Un moment même, il crut avoir un éblouissement:

--J'ai la berlue! se dit-il.

Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement vu.

Ce qu'il avait vu, c'était un tout jeune homme, déjà revêtu de l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'épanouissaient les galons de caporal.

Ce jeune homme n'était autre que Tony.

Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes les nuances du violet.

Cependant il se contint et procéda à l'appel.

Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony.

Mais Tony en fit deux vers lui.

--Bonjour, sergent, lui dit-il.

--Bonjour, bambin!

Tony regarda fièrement Pivoine:

--Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent?

--Mais si... si...

--Et cela vous étonne?

--Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal d'emblée, quand il m'a fallu dix ans, à moi, Pivoine, pour obtenir ce grade?...

--C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrétaire.

Le sergent Pivoine plissa dédaigneusement les lèvres.

--Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas besoin d'aller au feu...

--Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis que nous irions au feu avant huit jours.

--Ah! ah!

--Et j'espère m'y bien conduire.

Pivoine ricanait.

--Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent.

--Par exemple! s'écria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de mépris tout à la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent? Il faut avoir de la barbe au menton pour cela.

--Je ne sais pas si j'aurai bientôt de la barbe au menton, mais ce que je sais, c'est que, le jour où je serai votre égal, je vous planterai mon épée dans le ventre jusqu'à la garde!...

--Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspéré, je renonce à mes galons.

--Et vous vous battrez avec moi?

--Sur-le-champ.

Pivoine était ultra-cramoisi.

Tony ne connaissait encore personne au régiment, mais ses galons de caporal lui servaient d'introducteurs.

Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel terminé, s'en étaient allés fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crâne et résolu qui les charma:

--Camarades, voulez-vous être mes témoins?

Les deux grognards regardèrent l'enfant avec une curiosité bienveillante:

--Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un.

--Avec le sergent Pivoine.

--Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent.

--Et qui a tué deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre.

--Je le tuerai, moi.

A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une prochaine revue...

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