IV
LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS
Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la physionomie exprimait la plus vive surprise.
--Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le marquis de Vilers, que Dieu conserve!...
Tony fit un mouvement.
--Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.
--Continuez, dit Tony.
--Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père de Bavette?
--Rien encore.
--Alors, expliquez-vous.
--Quand vous aurez fini.
--C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez.
Et le Gascon reprit:
--En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.
--Es-tu discret? me demanda-t-il.
--Dame! si vous y tenez.
--Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une cantinière.
--Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à craindre.
--Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.
--Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier. Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.
--Ah! diable...
--Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait, je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que tout le monde me félicita.
Tony se prit à rire.
--Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste, je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un tambour qui en crût un mot; on m'appela père et parrain, mais, ajouta La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation de maman Nicolo.
--Et vous fûtes parrain?
--Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda comment il fallait l'appeler.
--Bavette, répondis-je.
--Comment, Bavette? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier.
--Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je.
--Pourquoi?
--Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses, le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue.
L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir.
--En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on dit de lui: Il sait tailler une bavette. C'est une manière de parler. Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira gentiment. Ça lui portera bonheur.
--Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier.
--C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si...
--Entêté! murmura le brave homme.
Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son sérieux: Je te baptise, Bavette...
--Et coetera, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire?
Cette simple question rendit le soldat tout pensif.
--Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre capitaine,--car le cornette était devenu capitaine,--et voici quatre ans qu'il a quitté le régiment.
--Je sais cela, dit Tony.
--Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?
Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.
--Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous aimiez donc beaucoup votre capitaine?
--Je me ferais hacher pour lui.
--Et si... il lui arrivait... malheur?
--Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on compterait avec moi!
Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé mademoiselle, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité d'un homme.
--Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.
--Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur.
--Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant...
--Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en a deux!...
--Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence respectueux.
--Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes, comment est-il mort?
--Il a été tué.
--Par qui?
--Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez bien que c'était vraiment un assassinat.
--On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne.
En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo.
--Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!
--Ni moi, dit le Normand.
--Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.
--Pourquoi?
--Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous prendrons un salon.
Ils entrèrent.
--C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.
Le cabaret était désert.
Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose, et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette.
--La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin. Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?
--Rien, dit le soldat d'un ton bourru.
Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle. Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se penchant vers les deux vieux soldats:
--Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui tue son officier? demanda-t-il.
--Oui, certes.
--Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est impossible.
--Pourquoi?
--Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...
--Eh bien?
--Sont des officiers de notre régiment, camarades.
Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua:
--Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de Lacy!
--Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...
--Nos chefs, répéta le Normand.
--Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française. Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine, le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont, obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?
--Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la fois la main de Tony et celle du Normand.
--Oui, nous serons trois, répéta celui-ci.
Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.
--Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises La Rose.
--Elle ne rentrera pas! répétait le Normand.
A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables; mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les regards de Tony. C'était Bavette.
Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain ravi d'admiration autant que de surprise.
--Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose.
--Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même.
Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.
--Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.
--Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.
--Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où vous venez.
--Jamais!
--Un mystère?
--Et un solide!