‹ Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de ParisChapitre 19 sur 79 · III

III

OU L'ON N'INTERROMPT PLUS LES EXPLOITS DE TONY

Tony avait parlé avec une assurance telle que les deux soldats consentirent à le suivre, en qualité de témoins.

Le sergent Pivoine avait également prévenu deux de ses camarades.

--Où se bat-on, ici? demanda le jeune homme.

--Oh! répondit un soldat en riant, on ne se bat pas à la caserne.

--Où donc alors?

--Ordinairement nous allons du côté de la Grange-Batelière ou sur les Porcherons.

--Allons où vous voudrez.

Les choses s'étaient passées si rapidement qu'aucun officier de service ne s'était aperçu de la provocation.

Mais, pour gagner la rue, il fallait se croiser avec les trois amis de Fraülen.

--Oh! vois donc, dit Maurevailles à Lavenay, le petit protecteur de la marquise, qui s'est fait garde-française!

Un homme aussi expérimenté que Lavenay ne pouvait s'y tromper. Quand deux soldats, aux regards furibonds, sortent de la caserne, suivis de quatre autres, c'est toujours à un duel qu'ils courent.

--Parfaitement, dit Lavenay. Tu désirais que nous fussions débarrassés de cet ex-commis. Ce grand sergent va se charger de la besogne.

Et les trois amis se rendirent au rapport sans plus s'occuper de Tony.

Le sergent Pivoine, ivre de rage d'avoir été insulté par un enfant, sortit le premier de la cour.

Tony le suivit.

Quand on fut dans la rue, le sergent se retourna vers ses témoins.

--Allons au plus près, dit-il, derrière le rempart; j'ai hâte de corriger ce bambin.

Et il allongea le pas outre mesure.

--Hé, sergent, lui cria Tony, vous êtes un peu trop pressé de vous en aller dans l'autre monde.

Pivoine répondit par un affreux juron et redoubla de vitesse.

La caserne des gardes-françaises se trouvant proche du Louvre, il y avait un bout de chemin à faire pour arriver derrière les remparts.

Il fallait un grand quart d'heure pour atteindre la porte Montmartre.

Puis là, comme il y avait du monde sur les remparts et qu'on jouait aux quilles et au bouchon à droite et à gauche, le sergent Pivoine, tout en maugréant, se dirigea vers les derrières de la petite maison que le maréchal de Richelieu avait fait bâtir récemment au bout du chemin des Porcherons. Là les deux adversaires trouvèrent un terrain sablonneux, entouré de quelques grands arbres et adossé au mur du jardin de la petite maison.

Le lieu était désert.

--Ventrebleu! murmurait le sergent Pivoine en mettant bas son habit et en retroussant les manches de sa chemise, je ne veux pas tuer ce poulet, car on m'appellerait tueur d'enfants; mais je lui planterai trois pouces de fer dans le bras et je l'égratignerai au visage d'un coup de fouet. Ce sera pour lui une leçon.

Tony pensait:

--Le sergent est très fort, dit-on, et je ne sais pas tirer; mais Dieu est juste, et comme la marquise de Vilers n'a plus d'autre protecteur que moi, il ne permettra point que cet ivrogne me tue.

--Allons! allons! mademoiselle, hurlait Pivoine de plus en plus colère, voulez-vous donc que nous chantions la messe avant d'en découdre?

--Monsieur, répondit Tony, vous avez une fort vilaine voix, et je vais tâcher de la modifier.

Tony tira son épée et tomba en garde.

Il était superbe d'attitude et de résolution.

Les témoins, qui d'abord avaient secoué la tête, commencèrent à s'étonner; puis l'un dit à l'autre:

--Qui sait? le sergent pourrait bien recevoir une leçon.

Tony se tint d'abord sur la défensive. Le sergent Pivoine fondit sur lui et lui porta un terrible coup droit qu'il esquiva.

Puis il riposta et toucha le sergent Pivoine à l'épaule.

Le vieux soldat poussa un cri de rage.

--Je voulais t'épargner; mais tant pis pour toi, dit-il.

Et il se mit à presser Tony, qui commençait à rompre pas à pas.

--Ah! drôle! ah! petit misérable, la peur te prend, tu lâches pied! hurlait le sergent.

Et soudain il se fendit.

Les témoins de Tony fermèrent les yeux. Ils crurent que le pauvre enfant était mort. Mais il avait fait un bond de côté!

L'épée du sergent fila dans le vide, et Tony, revenant à la riposte, lui enfonça la sienne dans la gorge.

--Vous aviez une vilaine voix, dit-il simplement.

Le sergent tomba comme une masse, en vomissant un flot de sang.

Vous eussiez dit Goliath tué par David.

On releva le pauvre Pivoine et on le transporta en toute hâte dans le cabaret le plus voisin.

Tony, qui, au fond, avait un excellent coeur, oublia sa colère en présence de son ennemi vaincu, et lui prodigua des soins.

On envoya chercher un chirurgien.

Le chirurgien sonda la blessure et déclara qu'elle n'était point mortelle, mais que peut-être le sergent en conserverait une extinction de voix.

Transporter le blessé, le coucher, faire venir le chirurgien et assister au premier pansement, tout cela avait pris environ une heure.

Les deux soldats qui avaient servi de seconds à Tony ne l'avaient point quitté.

L'un était un Gascon surnommé La Rose, l'habitude aux gardes-françaises étant d'avoir toujours un sobriquet; c'était un homme de quarante ans, hâbleur mais brave, vantard mais incapable de mentir pour une chose sérieuse.

L'autre était un gros Normand taciturne, qui se battait fort bien, buvait sec, jouait sa solde un mois d'avance aux quilles ou au bouchon, et s'était pris d'une belle amitié pour le Gascon La Rose.

Le Normand et le Gascon s'étaient liés, en raison même des oppositions flagrantes qui existaient entre eux; l'un était sobre de paroles, même dans le vin, l'autre buvait pur et parlait beaucoup.

Le Normand s'était fait le Pylade de ce moderne Oreste, et comme il lui reconnaissait une grande supériorité d'esprit, il avait coutume de ne faire et de ne dire que ce que lui conseillait le Gascon.

Tels étaient les deux hommes qui venaient d'assister Tony en qualité de témoins.

--Voilà, sandis! un beau coup, mon garçon, dit La Rose en passant familièrement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de ses deux témoins.

--Un beau coup! répéta le Normand avec son accent traînard des bords de la Manche.

Le Normand--on ne lui connaissait pas d'autre nom au régiment--s'était fait l'écho fidèle du Gascon.

Il répétait mot pour mot ce que le Gascon disait.

--Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en parlera à la caserne.

--Oh! oui! dit le Normand, on en parlera.

--Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin qui longeait le rempart, on ne pouvait décemment demander un verre de vin dans ce cabaret où nous avons transporté Pivoine; il faut avoir du respect pour l'infortune.

--Oh! oui, fit le Normand.

--Mais ça n'empêche pas que nous avons soif, très soif.

--Très soif! répéta le Normand.

--Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons nous désaltérer.

--Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me permettrez de régaler.

La Rose prit une attitude pleine de protection:

--Soit, mon jeune ami, on vous le permet.

--Où irons-nous? demanda Tony.

--Je connais un bon endroit.

--Ah! vraiment?

--A deux pas d'ici.

--Serait-ce le cabaret du Sergent recruteur?

--Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette.

--Pouah! dit le Normand, l'écho éternel des sentiments manifestés par son ami.

--C'est le cabaret de la Citrouille, mon homme,--reprit La Rose d'un ton solennel,--tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette.

--Les singuliers noms! dit Tony.

--Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'où il vient; mais quant au joli nom de Bavette....

--Vous le savez?

--Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain, à cette petite.

--Ah! vous êtes son parrain.

--C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le garde-française, une drôle d'histoire, allez!

--Très drôle! grommela le Normand.

Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hâte de faire son noviciat, c'est-à-dire de passer, de nouveau qu'il était, à l'état d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela était de se faire des amis le plus promptement possible.

Or, la leçon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait déjà valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amitié lui serait bientôt acquise s'il leur payait à boire et écoutait complaisamment leur histoire.

--Est-ce loin? demanda-t-il.

--Non, à deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire.

--J'écoute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui était plein de courtoisie.

--Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent La Rose, vu que Bavette a quatorze ans révolus; j'avais vingt-cinq ans, attendu que j'en ai quarante aujourd'hui:

--Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait à la flatterie.

La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur.

--Je suis bien conservé, dit-il.

Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration.

--Mais revenons à mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinière n'était autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis.

--Ah! ah!

--Maman Nicolo était une belle femme qui était veuve d'un tambour, lequel avait été tué dans une tranchée, à je ne sais plus quel siège. Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonnés; mais, à y regarder de bien près, elle était, ma foi! très belle, et il n'y avait pas un homme au régiment qui n'en fût amoureux, à commencer par moi...

La Rose soupira... puis ajouta:

--Et à finir par cette brute que vous voyez-là.

Le garde-française accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua au Normand entre les deux épaules.

Le Normand soupira à son tour, non à cause du coup de poing, mais en souvenir des charmes probablement défunts de maman Nicolo.

Le Gascon La Rose reprit:

--Maman Nicolo était donc une belle femme dont nous étions tous amoureux, et tous sans aucun succès.

--Pas possible! dit Tony.

--Elle était sage et n'écoutait personne. «Je pleure encore mon mari», disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il arriva au régiment un jeune cornette qui était beau comme les amours.

--Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire à un homme comme vous?

--Attendez! ce cornette était un gentilhomme, comme bien vous pensez.

Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait à une fille habillée en garçon. Quand il arriva, nous faisions le siège d'une petite ville de Flandre, et nous étions campés en rase campagne. En sa qualité de cantinière, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme c'était en hiver, on s'y réunissait tous les soirs, on y buvait à l'entour d'un bon feu allumé au milieu.

--Je gage, dit Tony, que le cornette y vint.

--Justement.

--Et il s'éprit de la cantinière?

--Non, ce fut la cantinière qui s'éprit de lui.

--Trois jours après son arrivée au camp, poursuivit La Rose, le cornette reçut une balle dans l'épaule qui le coucha tout de son long dans la tranchée.

--Comment! il fut tué? exclama Tony que son récent duel intéressait au sort du cornette.

--Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la tente de la cantinière.

--Je devine...

--Maman Nicolo le soigna comme si elle eût été infirmière de son état, et trois semaines après le cornette était sur pied. Mais, à partir de ce moment-là aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses belles dents, devint mélancolique et soucieuse. Elle prétendait qu'elle était malade et congédia ses pratiques dès neuf heures du soir. Cela les intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette était discret, et personne au régiment ne se doutait de la chose.

--Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman Nicolo est ainsi changée!

Alors, comme je n'avais rien à faire, je me mis à rôder toute la nuit dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la tente de maman Nicolo. C'était un homme enveloppé d'un manteau.

Le manteau lui cachait le visage, et la nuit était noire.

--Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir à présent, je le verrai quand il sortira...

J'attendis toute la nuit.

--Diable! dit Tony, la visite avait été longue.

--Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec précaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face à face avec moi. C'était le cornette. C'était le marquis de Vilers...

--Le marquis de Vilers! exclama Tony.

--Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai père de Bavette.

--Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards étranges dans la vie!...

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