‹ Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de ParisChapitre 24 sur 79 · VIII

VIII

LE MUET QUI PARLE

Quand la marquise, après sa périlleuse torpeur, recouvra sa raison, un cheval de sang l'emportait au galop à travers une forêt...

Sur ce cheval, elle était soutenue par un homme dont la main qui tenait les rênes s'appuyait tendrement sur son coeur, tandis que, de l'autre main, il lui protégeait le visage contre le fouet des branches.

Les souvenirs de la scène du château lui revinrent en mémoire; elle pensa au magnat, et un frisson lui parcourut tout le corps.

Mais en levant les yeux vers l'homme qui la soutenait, elle reconnut qu'il portait un costume d'officier des gardes-françaises.

Que s'était-il donc passé et comment se trouvait-elle dans les bras de ce gentilhomme?

On sait de quelle mission Maurevailles avait été chargé par le marquis de Langevin.

Nous avons vu comment,--après avoir préparé les étapes du régiment des gardes-françaises, qui tenait à faire joyeusement la route, en régiment d'élite qu'il était,--l'ancien ami du marquis de Vilers était arrivé chez Garrigou et comment la conversation des paysans lui avait appris ce qui se passait au château voisin.

En fallait-il davantage pour qu'un soupçon lui traversât l'esprit?

Maurevailles se promit d'éclaircir ce soupçon.

Le soir, quand le château fut noyé dans une masse d'ombre, il se hâta d'aller examiner les lieux, au risque de recevoir une volée de coups de bâton comme Boniface le braconnier, ou un coup de mousquet comme Sébastien, le cordonnier du village.

Il ne lui arriva aucune mésaventure; mais il se convainquit, à n'en pouvoir douter, qu'il était impossible d'entrer dans le château.

Par la force? On rencontrerait l'année des muets dévoués au magnat.

Par surprise? Les sonnettes avertiraient.

A tout hasard, il descendit dans le saut-de-loup.

Ce qu'il eût fallu trouver, c'eût été un passage secret comme il en existe dans presque tous les vieux châteaux, les architectes d'autrefois prévoyant toujours l'amour et le meurtre, ainsi que le besoin du mystère.

Mais le temps et le moyen de découvrir ce passage?

Comme il se faisait cette réflexion, Maurevailles vit une ombre sortir en quelque sorte du pied de la muraille, à vingt pas de lui, et disparaître rapidement.

Autant que le chevalier avait pu en juger, c'était un enfant, car sa taille atteignait à peine la moitié de la moyenne.

Mais d'où sortait cet enfant? Maurevailles alla examiner l'endroit. Il ne découvrit aucune porte, aucun trou.

--Parbleu, se dit l'officier, j'en aurai le coeur net. Ce promeneur nocturne reviendra probablement au logis. Il ne s'agit que de l'attendre.

M. de Maurevailles avait passé plus d'une nuit en plein air au bivouac; quelques heures de faction sous la pluie ne l'effrayaient donc pas.

Il se blottit le plus commodément qu'il put sous un toit de plantes grimpantes, et attendit le retour de l'ombre.

Il y avait à peu près deux heures qu'il était là et il commençait à maugréer, quand un pas pressé se fit entendre. En même temps l'ombre surgissait sur le bord du talus et se laissait glisser jusqu'au fond du saut-de-loup.

Maurevailles lui mit la main au collet.

--Grâce, Monseigneur, miséricorde, gémit l'ombre en s'affaissant.

Maurevailles examina alors sa capture.

C'était un être bizarre: Pas tout à fait trois pieds de haut, une tête énorme et plantée de cheveux en broussailles, des bras démesurément longs, des jambes fendues jusqu'au milieu du torse: un nain difforme et hideux.

--Qui es-tu et que fais-tu là? demanda l'officier.

--Je suis un des serviteurs du château, répliqua le nain qui se rassura un peu en voyant qu'il avait affaire à un étranger.

--Tiens, tu n'es pas muet, toi?

--Ne dites rien, mon gentilhomme, j'ai feint d'être muet pour être amené en France, parce que chez nous personne ne voulait m'employer. Je suis trop petit. Et puis, j'adore le vin de France... Oh! le vin de France! Comme il donne de beaux rêves! Et c'est pour cela que, la nuit, je m'échappe, afin de boire et de causer un peu avec de bons compagnons...

--Tu aimes le vin de France, dit Maurevailles en souriant. Aimes-tu aussi l'or de France?

La figure du nain s'éclaira.

--Et veux-tu beaucoup de pièces comme celle-ci? continua l'officier en lui mettant un louis dans la main.

--Que faut-il faire, Monseigneur?

--Me montrer le passage par où tu rentres au château.

Un tressaillement d'effroi secoua le corps débile du nain.

--Le magnat me tuerait, s'écria-t-il.

--Allons donc, qui te trahira? répliqua Maurevailles en lui présentant un second louis.

L'effet de l'or fut magique. Les yeux du nain s'éclairèrent. Il se redressa.

--Venez, dit-il.

Il alla jusqu'à la muraille, se baissa, appuya trois fois son pouce sur une tête de clou que, même en plein jour, Maurevailles n'aurait pas remarquée, et une énorme pierre tourna sur elle-même, ouvrant un passage suffisant pour deux hommes.

--Entrez, dit le faux muet. N'ayez pas peur. J'ai coupé le cordon de la sonnette.

--Entre le premier, maître gnôme, répondit l'officier, et souviens-toi qu'à la première trahison, je te passe mon épée à travers le corps.

--Mais en vous trahissant, dit le nain, je me perdrais moi-même; le magnat me ferait pendre. Tandis qu'avec vous, au contraire, j'aurai de quoi boire du bon vin de France jusqu'à la fin de mes jours.

L'ouverture démasquée par la pierre donnait sur un escalier en colimaçon, ménagé dans l'épaisseur de la muraille. A la hauteur d'un second étage, un couloir s'étendait perpendiculairement à la muraille extérieure.

--Comment as-tu découvert ce passage, maître gnôme? demanda Maurevailles.

--Je m'ennuyais, moi qui aime à causer, d'être toujours en tête-à-tête avec toutes ces langues mortes. Je me suis souvenu qu'aux bords du Rhin, chez nous, les vieux burgs ont des escaliers secrets. J'ai cherché et j'ai eu vite trouvé.

--Où conduit ce passage?

--Au-dessous de la chambre où je couche. Mais ce n'est pas le seul. Ce souterrain est comme la toile d'une araignée: quand on est au milieu, on voit des rayons partout.

--Et y a-t-il un couloir qui aille à la chambre de la comtesse Haydée?

--Comment, vous savez?... Au fait, je suis bête, moi... je me demandais pourquoi vous vouliez entrer dans le château!... Certes, oui, mon gentilhomme, il doit y en avoir un, mais où est-il? Je n'ai pas le temps de le chercher maintenant; voilà le jour qui va venir et on s'apercevrait de mon absence. Mais ce soir, si vous voulez...

--Ce soir, soit!...

Maurevailles mit un nouveau louis dans la main du faux muet et redescendit l'escalier. Il n'eut pas de peine à refermer la pierre, qu'il rouvrit ensuite à plusieurs reprises, afin de s'assurer qu'il possédait bien le secret du muet.

--Enfin! se dit-il en remontant sur les glacis du saut-de-loup. La marquise sera à nous!

Et il examina attentivement l'endroit où il était, pour être bien certain de retrouver sa route.

Le soir où nous sommes, il était entré seul dans le couloir secret où le nain l'attendait.

--Venez, dit celui-ci, j'ai trouvé.

Et il le conduisit dans le troisième couloir à droite, à partir de celui par lequel il avait gagné le centre de la toile d'araignée. A certain endroit, un mince filet de lumière, passant comme par le trou d'une épingle, traversait l'obscurité.

--Je trouve tout, je trouve tout, disait le nain en frétillant. Il y a un tableau mobile par lequel on peut entrer chez votre bonne amie. Seulement il faut attendre: le vieux comte y est. J'ai fait un trou. Vous pouvez voir!...

Maurevailles vit, eu effet, le magnat assis à table vis-à-vis de la comtesse Haydée.

Le vieillard était juste en face de lui. Il causait et souriait. Quant à la comtesse, qui lui tournait le dos, Maurevailles avait le droit de supposer qu'elle aussi causait affectueusement avec le magnat.

Il avait donc la rage dans le coeur. Vingt fois, l'envie lui prit de bondir dans la salle et de poignarder le comte de Mingréli et Haydée...

Mais il se contint, voulant attendre...

Quand il vit le comte penché sur la jeune femme inerte, il n'y put tenir et chercha du bout du doigt le bouton qui faisait tourner le tableau.

C'est à ce moment que les sonnettes retentirent et que le magnat sortit.

A l'arrivée de Réjane, le magnat, nous l'avons dit, l'avait à la hâte conduite à son appartement. Lui recommandant expressément de ne pas bouger, il était allé donner quelques ordres, puis était revenu au plus vite vers Haydée.

Mais, quelque diligence qu'il eût faite, Réjane, pressée d'embrasser sa soeur, était venue avant lui.

Et qu'avait-elle vu en écartant la tapisserie?

Elle avait vu l'homme qu'elle aimait, celui dont elle avait fait son rêve, son espoir, Maurevailles enfin, se glisser par l'entrebâillement du tableau, s'approcher de la marquise de Vilers, la regarder avec passion, déposer deux baisers sur ses yeux clos, puis l'emporter, radieux, par le couloir secret!

C'était horrible!

Cet ange venait d'entrevoir l'enfer!

La jeune fille, quoique étant à l'instant même initiée au mal, resta ange.

Maurevailles avait laissé le passage ouvert.

Elle se dit:

--Si le magnat s'en aperçoit, il saura où le poursuivre...

Et elle remit le tableau en place!

Puis elle s'enveloppa dans les plis de l'immense tapisserie qui cachait la porte par laquelle allait entrer le magnat...

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