XXVI - L'AVEU
Maurevailles jeta un cri de joie, auquel Vilers répondit par un gémissement sourd.
--Merci, Mademoiselle, dit Lavenay à Réjane, nous ne voulions vous demander que ce léger service. Nous n'oserions vous retenir plus longtemps.
Réjane comprit et sortit. Lavenay laissa retomber la tenture qui fermait la porte et s'approcha de Vilers qui semblait atterré.
--Du courage, ami! dit-il.
--Du courage, j'en ai. Mais tu admettras bien que mon coeur se brise... répondit le marquis en étouffant un sanglot. Cependant, sois tranquille, je tiendrai mon serment cette fois!...
J'ai promis de ne pas revoir Haydée. Elle me croit mort... Son erreur est devenue une vérité. Dès aujourd'hui, je suis mort pour elle.
Le maréchal de Saxe arrive demain. Le régiment se remettra bientôt en marche. Je partirai avec l'avant-garde... A la première escarmouche, il faudra bien qu'une balle impériale me délivre en même temps de mes tourments et de la vie... Allons, Messieurs, encore une fois, vos mains! La tienne aussi, la tienne surtout, Maurevailles!...
Maurevailles hésitait. Enfin il mit sa main dans celle du marquis.
Lavenay prit alors la parole.
--Moi, qui ai frappé Vilers de mon épée, dit-il, je crois avoir le droit de vous faire, avant qu'il nous quitte, une nouvelle proposition.
--Parle.
--Vilers se sacrifie et part, sans revoir Haydée qui, après tout, est sa femme...
--Eh bien!
--Ne serait-il pas juste que Maurevailles agît de même? Ne serait-il pas odieux à lui d'aller dire à la marquise: «Votre mari vient de mourir, en vous laissant à moi!»
--Partons tous sans la revoir, s'écria Maurevailles. Je m'engage à ne pas lui révéler avant un an la décision du sort?... Dans un an, ajouta-t-il en baissant la voix, pour ne pas attirer l'attention de Vilers qui, malgré lui, s'absorbait dans sa douleur, dans un an, madame de Vilers sera veuve depuis assez de temps pour que l'offre d'un mariage n'ait rien de repoussant ni même d'étrange, tandis que, avant ce délai, il serait indigne d'un gentilhomme de renouveler ses douleurs.
--Bien, Maurevailles, firent Lavenay et Lacy.
--Merci, ami, ajouta Vilers en lui serrant de nouveau la main.
Et les quatre hommes se séparèrent.
Maurevailles sortit le dernier.
Comme il venait de franchir le seuil, une ombre se glissa derrière lui.
Il se retourna. C'était Réjane...
La jeune fille, qui n'avait d'abord vu qu'un jeu dans la demande que lui avaient faite les quatre officiers, de tirer un billet dans un chapeau, avait été intriguée de la façon grave avec laquelle s'accomplissait ce prétendu jeu.
Puis la réponse de Lavenay: «De ce billet dépendra peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...» l'avait épouvantée.
--De quoi s'agit-il donc? s'était-elle demandé.
Enfin le hasard avait voulu que le nom qui sortît du chapeau fût justement celui du seul des trois Hommes Rouges auquel elle s'intéressât.--Car nous avons déjà dit qu'elle n'avait pas reconnu son beau-frère, le marquis de Vilers, qui, le visage caché par son manteau, s'était tenu à l'écart, dans l'ombre.
Maurevailles! c'était Maurevailles que le sort désignait.
Maurevailles, celui que son amour naissant avait pris pour objet... A quelle oeuvre était donc réservé Maurevailles?
Quelle était la destinée de celui dont le nom était sorti? Était-ce pour le sauver ou pour le perdre, pour le justifier ou pour le condamner qu'on avait chargé le sort de choisir un des quatre gentilshommes? Palpitante, Réjane voulut savoir. Elle congédia sa suite, revint se blottir derrière la tenture qui fermait la pièce et écouta... Là, elle apprit le mystère. Vilers, le mari d'Haydée, vivait, mais renonçait à elle et parlait de mourir... et c'était Maurevailles qui, les délais accomplis, comptait lui succéder!... Oh! cela était horrible, impossible! cela ne pouvait pas s'accomplir!... Et voilà pourquoi, saisissant la main de Maurevailles, Réjane entraîna dans une autre salle le jeune officier ébahi:
--Vous n'obéirez pas à ce pacte infâme, lui dit-elle d'un ton suppliant.
--Mais, qui vous a dit?...
--Je sais tout. J'ai écouté!
--Vous!!!
--Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'un gentilhomme, d'un officier, qui veut se faire assassin, car ce serait un assassinat véritable que de forcer le marquis à mourir!
--Mais, si vous avez tout entendu, vous devez savoir qu'un serment implacable nous lie...
--Il faut le rompre...
--Le puis-je? Vous voyez bien que Vilers lui-même, repentant de l'avoir violé, est venu nous demander pardon et nous faire renouveler ce serment.
--Vous ne le tiendrez pas, vous dis-je!...
--Vous espérez que, lorsqu'enfin...
--C'est impossible...
--Il le faut!...
--Voudriez-vous être la cause du malheur éternel de ma soeur?
--Je m'efforcerai au contraire de tout faire pour la rendre heureuse...
--Mais, elle ne vous aime pas!...
--Elle m'aimera.
--Elle vous hait...
Maurevailles s'interrompit en remarquant tout à coup l'effet que ses paroles produisaient sur la jeune fille. Pâle, le sein agité par une respiration précipitée, elle se tordait les bras à chaque mot qu'il disait.
--Mais qu'avez-vous? s'écria-t-il, inquiet.
--Ah! dit avec un cri de l'âme l'infortunée enfant... Vous voulez donc que je meure, moi?
--Vous?...
Les larmes, à grand'peine comprimées, s'échappaient enfin des yeux de la jeune fille, qui s'abaissèrent sous le regard du chevalier. Elle chancela. Maurevailles n'eut que le temps de s'élancer pour la soutenir.
Mais au contact de l'officier, sur l'épaule de qui sa tête était appuyée, Réjane frissonna comme si elle eût touché un fer rouge.
Par un effort nerveux, elle s'échappa de ses bras et vint tomber pantelante sur un fauteuil.
--Qu'avez-vous, Réjane, au nom du ciel, qu'avez-vous?
--Ah! murmura la pauvre enfant, vous n'avez donc pas compris..., vous n'avez donc pas deviné... que c'est moi... qui vous aime!