XXVII
LA CAGE
Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui échapper, Réjane se retira à l'autre extrémité de la pièce, n'osant plus regarder Maurevailles dont un mot allait être son arrêt.
Celui-ci, cloué sur place par la stupéfaction, hésitait à répondre.
Il n'avait jamais pensé à aimer cette enfant. La seule raison qu'elle était la soeur d'Haydée eût suffi pour l'en empêcher...
Et maintenant que le sort venait de le désigner pour être l'époux de la marquise, maintenant plus que jamais, il n'était pas libre de disposer de son coeur.
Certes, de nos jours, plus d'un homme eût avec bonheur renoncé aux bénéfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour de cet ange qui s'offrait si ingénument, si loyalement. Mais à cette époque de raffinements d'honneur, le même sentiment exagéré qui avait causé la démarche de Vilers, auprès de ses anciens amis, retenait Maurevailles.
--Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dégager de mon serment... Je dois être l'époux d'Haydée... Vilers meurt pour sa parole... Je ne puis aimer une autre femme sans déloyauté...
Tout à coup un bruit étrange se fit entendre autour d'eux. On eût dit le froissement du fer contre le fer... Réjane tourna la tête et poussa un cri.
Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre énormes plaques de fer soudées aux angles...
--Qu'est cela? s'écria Maurevailles en courant à la porte...
Mais elle résista, fermée qu'elle était en dehors.
Les plaques continuaient à descendre lentement avec le même bruit sinistre...
Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle était solide. Il eût fallu plus d'une heure pour en avoir raison.
Et la muraille de fer descendait...
Déjà avec son mouvement lent, mais implacable, elle dépassait le haut de la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparaître sous la cuirasse qui enserrait Réjane et son compagnon.
La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses tentatives. Haletante, éperdue, elle essaya d'ouvrir la fenêtre... Le mur de fer, appliqué contre le haut des montants, l'en empêcha... Elle brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y avait de l'autre côté d'épais barreaux scellés dans le mur.
Ces barreaux, il est vrai, étaient vieux et rouillés; quelques efforts vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux.
Mais le temps?...
L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fenêtre... Quelques minutes encore et le carreau que Réjane avait cassé aurait disparu!...
Il n'y aurait plus de fenêtre.
Dans ce dernier effort, Maurevailles avait réussi à arracher une planche de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait presque bouché le vide laissé par cette planche.
Ils étaient perdus, bien perdus!...
--Au moins, s'écria Réjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais mourir en me sachant aimée!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire qu'il m'aime!
Un ricanement lui répondit, affreux comme le grognement d'une bête fauve...
Elle leva les yeux vers le plafond, d'où venait ce bruit.
Par une trappe ouverte, elle vit la tête hideuse du magnat, contractée par un rictus satanique.
Épouvantée, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le parquet.
Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol.
--Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on m'échappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!... Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine étiez-vous entrés dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait... Depuis une heure, j'assiste à votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de Maurevailles, vous avez gagné à la loterie mon Haydée?... Vous ne profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah!
--Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant à Réjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprès d'Haydée. Ce n'est pas vous maintenant qui me gênerez...
Maurevailles se tordait les mains de désespoir. Avec une rage folle, il s'élança contre le mur de fer qu'il essaya d'ébranler.
--Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'épreuve qui vous reste à subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Réjane, toi que j'aurais voulu épargner,--mais comment?--fais donc comprendre à ton amoureux qu'il ne réussira pas...
Réjane était assise à terre, immobile et ne semblant plus avoir conscience de ce qui se passait autour d'elle.
--Oh! le misérable! rugit Maurevailles.
--Ah! vous vous fâchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec moi quand vous vous êtes introduit dans mon château pour m'enlever celle que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard débile, comme vous disiez--car j'ai tout entendu, tout!--l'emporte sur l'homme fort... Il me reste encore de longs jours à vivre. Quant à vous, vos minutes sont comptées...
--Infâme, infâme! répéta le chevalier.
--Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui savourait sa vengeance, vous avez voulu pénétrer les mystères de ce château; vous les connaîtrez pour votre malheur, mais le secret en mourra avec vous.
--Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles menaçant.
--Vos amis? ils croiront que, tout entier à l'amour d'Haydée, vous renoncez à eux... à l'armée, à l'honneur... Ils ne penseront à vous que pour vous mépriser, vos amis. D'ailleurs, voilà enfin le moment où ces gardes-françaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes sonner le départ. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront jusqu'à vous... jusqu'à vous, prisonnier, jusqu'à vous qui implorerez en vain et dont, à cette heure même, commencera l'agonie. Chevalier de Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger?
--Mais, elle, elle!... s'écria Maurevailles en désignant Réjane, qui, toujours assise sur le parquet, semblait assister, indifférente, à cette scène. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais sauvez-la!...
--Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!...
--Non, sur mon salut éternel, je vous le jure!...
--Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu, Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces...
A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur.
--Une nuit de noces... répéta-t-elle, qui donc parle de noces ici?... Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!...
Et elle se leva, l'oeil enflammé.
--Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle?
Réjane tendait les mains vers un objet invisible:
--Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prêt... les cierges brillent, éclairant la nef... Le prêtre est tout habillé... il va monter à l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre... Viens vite, mon bien-aimé, il ne faut pas être en retard... cela porte malheur.
--Ah! s'écria Maurevailles, terrifié, la malheureuse enfant est folle!...
Le Magnat eut un atroce ricanement.
--Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa réclusion, elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi, chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir là?
--Ma soeur, disait encore Réjane, ma bonne soeur, que je te remercie... Malgré tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur...
--Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux vieillard.
--Oh! taisez-vous, misérable, n'insultez pas votre victime!...
--Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant à celui qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fête aujourd'hui. Vous voulez que je commence? Ah! bien volontiers!
Et elle fredonna sur un rythme bizarre:
Maman m'avait donné Un gentil petit coeur, Mais, moi, je l'ai donné Vite à mon beau vainqueur!...
--Réjane, chère Réjane!.. s'écria Maurevailles.
--Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opéra que je t'ai vu pour la première fois...
--Oh! cet homme, ce démon, dit Maurevailles en levant le poing vers le magnat. Va-t-en au moins, infâme!
--C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes mariés, fit l'épouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voilà assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir, sois-en certain, cria-t-il en se redressant.
Mais à ce moment, une ombre se montra derrière lui.
Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de Maurevailles...