‹ Le Singe, l'idiot et autres gensChapitre 19 sur 20 · LE TALISMAN FIDELE

LE TALISMAN FIDELE

C’était un vieux coquin bien bizarre que Rabaya, le Mystique, un de ces types extraordinaires comme on n’en trouve que dans ce singulier coin de San Francisco, connu sous le nom de Faubourg d’Orient.

Son commerce consistait en la vente de philtres et de talismans : sa profession, assez inoffensive, empruntait un cachet impressionnant à sa nationalité hindoue, à son grand âge, à son petit corps ratatiné, à son visage balafré de rides profondes, à son costume oriental, ainsi qu’à l’agencement barbare de son taudis.

Il avait pour client assidu James Freeman, propriétaire et capitaine, moitié pirate, moitié marchand de l’« Ibis Bleu. »

On se souvient encore dans tous les ports situés entre Sikra et Callao de l’étrange petit brigantin, de mince tonnage, mais d’une marche supérieure. Mille histoires baroques circulaient sur ses exploits, mais la plupart étaient colportées par des marins superstitieux et d’imagination vive, de ces gens qui démontrent couramment l’affinité naturelle existant entre le mensonge et l’oisiveté.

On contait non seulement qu’il se livrait à la contrebande, à la piraterie et à la traite qui consiste à enlever des indigènes de certaines îles pour les vendre aux planteurs de l’Amérique Centrale, mais encore qu’il entretenait d’étroites relations avec Satan, grâce au pouvoir mystérieux de certains talismans que son capitaine, supposait-on, se procurait à des sources secrètes et savait employer à l’occasion.

En dehors de l’information que révélaient ses papiers de bord et ses acquits, on ne pouvait rien tirer ni de lui ni de son équipage, concernant ces prétendues opérations ténébreuses. Ses marins comme lui, formaient une troupe étrangement discrète, tous jeunes, vifs, alertes, qui jamais ne buvaient et qui, au port, faisaient bande à part.

C’était un fait très inhabituel et valant d’être noté, qu’il n’y avait jamais de vide à combler dans les rangs de son équipage ; il n’y en eut qu’un qui résulta de la dernière visite que fit Freeman à Rabaya.

Il survint de l’étrange manière suivante.

Freeman, comme la plupart des marins, était superstitieux et attribuait sa chance aux sortilèges qu’en secret il se procurait chez Rabaya. On savait qu’il rendait visite au Mystique, chaque fois qu’il entrait dans le port de San Francisco, et il en est encore aujourd’hui qui sont persuadés que Rabaya était intéressé aux prétendues expéditions flibustières de l’« Ibis Bleu. »

Parmi les plus intelligents et les plus actifs de l’équipage du brigantin était un Malais, que ses camarades avaient surnommé le Diable Volant. Son extraordinaire agilité lui avait valu ce surnom. Un singe n’eût pas été plus actif dans les agrès ; il faisait de la voltige avec une incroyable adresse. Il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, mais avait l’apparence recroquevillée d’un vieux. Il avait la peau du visage mate et ridée, les yeux profondément enfoncés et parfaitement noirs et brillants. Sa bouche était ce qu’il avait de plus repoussant. Elle était grande et ses lèvres minces se resserraient sur de grosses dents en saillie qui lui donnaient un air agressif et menaçant. Bien que froid et peu porté à rire, il souriait parfois et l’expression de son visage était alors telle qu’elle donnait à Freeman lui-même l’impression d’un danger imminent.

On ne sut jamais très bien quelle était la réelle destination de l’« Ibis Bleu », la dernière fois que le brigantin quitta San Francisco. Les uns prétendirent que son capitaine projetait de piller de son trésor un navire englouti, d’autres qu’il avait en vue un acte de pure piraterie, ne consistant en rien moins que de saborder un navire après en avoir massacré l’équipage en plein océan ; d’autres enfin, qu’il se proposait de passer en contrebande dans quelque port des îles de la Sonde un chargement considérable d’opium, en faisant la nique aux autorités douanières averties.

Quoi qu’il en fût, l’affaire en devait être une d’importance, car l’on sait maintenant que pour s’assurer du succès, Freeman avait fait chez Rabaya l’acquisition d’un talisman puissant et d’un prix tout à fait inhabituel.

Quand Freeman alla acheter son talisman, il ne s’aperçut pas que le Diable Volant sournoisement s’était attaché à ses pas. Ni le capitaine ni le marchand hindou, d’ailleurs presque aveugle, n’avaient vu le Malais se glisser dans le taudis de Rabaya et assister à leur entretien.

L’intrus dut entendre quelque chose qui remua en lui tous ses instincts mauvais.

Plusieurs années après, Rabaya (que l’on m’eût à peine persuadé de croire même sous la foi de son serment) me conta que le talisman qu’il avait vendu à Freeman en était un d’une extraordinaire vertu. Pendant de nombreuses générations, il avait été possédé par la famille de l’un des plus fiers rajahs de l’Inde, et les armes anglaises avaient échoué dans cette région de l’Inde Orientale tant qu’on n’eut pas réussi à le leur dérober. S’il était entre les mains d’une personne de grand caractère (et tel était Freeman, ainsi qu’il me le fit solennellement savoir), il ne manquait jamais de procurer le plus grand bonheur ; car, bien que le talisman possédât une puissance mauvaise en même temps, une personne digne se devait d’annuler le mal et n’en employer que le bien. Au contraire, ce talisman porté par un être méchant devenait un instrument de mal des plus dangereux.

C’était une petite et très ancienne breloque, faite de cuivre et représentant un serpent grotesquement enroulé autour d’un cœur humain : le cœur était transpercé d’un poignard, et l’un des replis du serpent était disposé en forme d’anneau pour permettre de le suspendre. Ce talisman avait une histoire merveilleuse, mais nous la réserverons pour aujourd’hui ; qu’il suffise de savoir que, étant passé dans bien des mains d’hommes méchants et d’hommes bons, il avait entraîné autant de bienfaits que de calamités.

Il devenait utile et se trouvait en parfaite sécurité, me dit Rabaya, entre les mains d’un homme tel que Freeman.

Or, comme nul ne connaît le fonds et le tréfonds de sa propre méchanceté, le Diable Volant, qui, comme me l’expliqua Rabaya, devait avoir entendu la conversation échangée entre lui et Freeman, à l’occasion de leur transaction, se dit tout simplement que, s’il s’assurait la possession du talisman, sa fortune serait faite : ne pouvant autrement s’en assurer la possession, il le lui fallait voler.

En outre, il devait savoir le prix – cinq mille dollars en or – que Freeman avait payé pour la breloque et cela seul pouvait suffire à émouvoir la cupidité du Malais. L’on dit, en tout cas, qu’il s’arrangea pour voler le talisman et déserter le brigantin.

Depuis cet instant jusqu’à la catastrophe finale, certains de mes renseignements sont plus vagues.

Je ne puis dire, par exemple, comment fut commis le vol, mais il est certain que Freeman ne s’en aperçut que bien plus tard.

Mais ce que Freeman ressentit vivement, ce fut l’absence du Malais au moment où le brigantin levait l’ancre et lançait son amarre au remorqueur qui le devait emmener vers la haute mer. Le Malais était un marin précieux ; le remplacer à sa juste valeur était à ce point impossible que Freeman décida, après de vaines heures de recherches et de retard regrettable, de quitter le port sans lui et sans en embaucher un autre à sa place. Ce fut le cœur gros, mais allégé toutefois par la confiante pensée qu’il avait son talisman en sécurité sur lui, que Freeman descendit le chenal, le cap sur la Porte d’Or.

Durant ce temps, le Diable Volant avait d’étranges aventures.

Sous un déguisement arrangé à la hâte, composé d’un costume de ville pouvant appartenir à un homme de la classe aisée et sous lequel il espérait passer pour un Japonais fortuné, cherchant gauchement à se familiariser avec les coutumes de l’endroit, il surgit d’une misérable taverne des quais et se dirigea d’un pas tranquille jusqu’au sommet de Telegraph Hill de façon à embrasser soigneusement toute la ville du haut de la colline ; il lui était, en effet, urgent de savoir la meilleure route à prendre pour s’échapper.

De cette position élevée, il voyait non seulement une grande partie de la ville, mais aussi la presque totalité de la baie de San Francisco, et la ligne de côte, et les villes et les montagnes se dressant au delà. Son attention fut tout d’abord particulièrement sollicitée par l’« Ibis Bleu », placé précisément en dessous de lui et qu’il voyait se balancer doucement sur ses ancres au bas de Lombard Street. A deux milles à l’ouest, il vit les arbres masquant la caserne et la résidence du général commandant de place sur le haut promontoire de Black Point. Ces arbres lui inspirèrent l’idée d’aller demander abri à leur ombre, jusqu’à ce que la venue de la nuit lui permît de se frayer facilement une route le long de la presqu’île de San Francisco jusqu’aux montagnes bleues de San Mateo qu’il apercevait au loin.

Certain que Freeman le ferait rechercher, mais supposant très justement que ces recherches ne dépasseraient pas les limites des docks, il pensait que ce ne serait point malaisé de s’échapper.

Ayant maintenant ses renseignements, le Malais se disposait à descendre le versant nord de la colline, quand il observa un inconnu appuyé contre le parapet qui couronnait la hauteur. L’homme semblait le guetter. Ne réfléchissant pas que son apparence singulière suffisait à légitimer cet examen, des soupçons lui vinrent ; il redouta, bien qu’à tort, d’avoir été suivi, car l’étranger était venu là quelques instants seulement après lui. Affectant un air d’indifférence, il se dirigea, tout en flânant du côté de l’étranger et, une fois près de lui, avec l’agilité et la férocité d’un tigre, il s’élança et lui plongea la lame d’un couteau dans les côtes.

L’étranger s’affaissa avec un cri sourd, et le Malais s’enfuit.

Par une curieuse coïncidence, l’inconnu était tombé devant un trou que la négligence avait laissé creuser par la pluie sous le parapet. Dans les affres de la mort il se débattit et ses mouvements désordonnés engagèrent le corps dans l’ouverture. Ceci fait, la pente à cet endroit étant particulièrement escarpée, il roula, et la rapidité de la descente s’accroissant à chaque bond. Sur ce versant escarpé sont assez pittoresquement perchées plusieurs villas. Mme Armour, propriétaire de l’une d’entre elles, était assise près d’une fenêtre dans une chambre de derrière, occupée à coudre, quand elle fut stupéfaite de voir un homme voler par sa fenêtre. Il était lancé avec une telle violence qu’il creva la mince cloison qui séparait la chambre d’une pièce contiguë et vint s’affaler masse informe, au pied du mur en face. Mme Armour appela au secours. Il s’ensuivit une grande perturbation, mais on fut quelque temps avant d’établir une relation entre la chute du cadavre et le meurtre commis sur le parapet. La police montra cependant beaucoup d’activité et bientôt une douzaine d’agents s’élançaient sur les larges traces que le meurtrier avait laissées de sa fuite le long de la colline.

Peu de temps après, le Malais se trouvait au milieu des piles de ballots encombrant le quai septentrional. De là, ayant repris haleine, il se dirigea d’un pas tranquille vers l’ouest, passa derrière un chantier et franchit une petite plage de sable, où des mères et des nourrices promenaient des enfants.

Le diabolique esprit du mal qui travaillait le misérable (et que Rabaya ensuite expliqua par sa possession du talisman), rendu encore plus audacieux par l’idée que le charme le protégeait contre tout danger, le poussa à voler un petit réticule placé sur un banc près d’une dame bien mise. Il l’emporta, puis plus loin l’ayant ouvert, fut ravi d’y trouver de l’argent et des bijoux. A ce moment, un des enfants qui avait remarqué le vol du Malais, attira sur lui l’attention de la dame.

Elle s’élança à sa poursuite, poussant des cris qui eurent tôt fait de vider quelques cabarets voisins peu distants, d’une foule de clients qui coururent sur ses pas.

Le Malais bondissait avec une vitesse qui promettait de laisser loin en arrière tous ceux qui le poursuivaient, quand, au moment où il passait devant un grand établissement de bains, un agent ayant tiré sur lui un coup de revolver, la balle le fit tomber sur les genoux.

La foule rapidement l’entoura.

Le criminel réussit à se remettre tant bien que mal sur pied, puis se précipitant férocement sur un individu devant lui, lui plongea son couteau dans le corps, et, reprenant sa course, disparaissait bientôt dans les ruines d’une vieille construction, située au pied d’un cap de sable, sur le bord de l’eau.

On suivit quelque temps sa piste au milieu des ruines, grâce aux gouttes de sang qu’il laissait sur son passage, et puis on le perdit. On supposa qu’il avait gagné un vieux moulin de Black Point.

Comme cela se passe chaque fois qu’une foule poursuit un criminel en fuite, la poursuite était folle et désordonnée, de sorte que, si le Malais avait au delà des ruines laissé quelque trace, elle eût été vite effacée par le piétinement de tant de pieds.

Il n’y avait dans la foule qu’un seul agent de police, mais d’autres mandés par téléphone, accouraient de tous les côtés. Pendant quelque temps des renseignements confus et contradictoires déroutèrent les agents, mais ils formèrent bientôt une longue ligne en demi-cercle, allant de North Beach jusqu’à la nouvelle usine à gaz, bien au delà de Black Point.

C’est à peu près à ce moment-là que le capitaine Freeman leva l’ancre.

Le sommet de Black Point est couronné par de grands eucalyptus que le Diable Volant avait vus du haut de Telegraph Hill. Une haute barrière, qui enclot la maison du général, s’étend tout du long du promontoire jusqu’au bord. Un factionnaire se promenait de long en large devant la porte des jardins, arrêtant tous ceux qui n’étaient point munis d’un laissez-passer. Le factionnaire avait vu la foule et dans le lointain avait remarqué les boutons de métal des agents, luisant sous les rayons du soleil couchant.

Le factionnaire se demanda ce qui se passait.

Tandis qu’il était ainsi occupé, il vit un petit homme, bronzé, maigre, surgir dans la direction du vieux moulin au pied du promontoire.

L’étranger se dirigea droit vers lui.

– On n’entre pas, dit le factionnaire, à moins d’un laissez-passer.

– D’un quoi ? demanda l’étranger.

– D’un laissez-passer, répéta le soldat qui, s’apercevant alors qu’il avait affaire à un étranger connaissant mal la langue, s’efforça de lui donner des explications par signes, gardant toujours son arme sur l’épaule.

L’étranger, dont les yeux brillants causaient une sensation étrange au factionnaire, fit un signe de tête et sourit.

– Oh ! dit-il, j’en ai un !

Il mit la main à sa poche, tout en s’avançant et en lançant à l’entour un regard rapide.

L’instant après, le soldat s’affaissait, la gorge ouverte.

Le Malais se glissa dans les jardins et disparut derrière une charmille.

Ce ne fut guère qu’une heure après, lorsque survinrent la foule et les agents, qu’on découvrit le cadavre du malheureux soldat. On sut alors que l’audacieux criminel n’était pas loin. Le clairon sonna et les soldats s’élancèrent dans la cour de la caserne.

On fouilla tous les coins et recoins.

Il y eut probablement un gros sentiment de soulagement chez plus d’un, quand on annonça que le malfaiteur s’était échappé par eau et que la marée descendante l’entraînerait rapidement dans le chenal vers la haute mer.

On le voyait distinctement dans un petit canot, se dirigeant autant qu’il lui était possible au moyen d’une planche grossière qui lui tenait lieu d’aviron.

Voici comment s’était effectuée sa fuite.

En entrant dans les jardins, il avait en courant suivi la grille orientale, caché par les arbres, jusqu’à une barrière transversale, séparant les jardins des communs. Il avait d’un bond franchi cette barrière et là s’était trouvé en face d’un énorme et formidable dogue.

Il avait tué l’animal et cela de la manière la plus hardie, – en l’étouffant. Il y avait des traces d’une longue et terrible lutte entre l’homme et le dogue. La raison probable pour laquelle l’homme n’avait pas, cette fois eu recours au couteau, se trouvait dans la nécessité où il avait été de réduire la bête au silence et ensuite dans son obligation d’employer les deux mains pour conserver l’avantage.

Après s’être débarrassé du chien, le Diable Volant, quoique blessé, avait accompli un exploit digne de son sobriquet : il avait sauté le dernier mur. Au pied du promontoire, il avait trouvé un canot amarré par une chaîne à un poteau fiché dans le sable. Il n’y avait pas d’autre moyen de détacher l’embarcation que de déterrer le poteau, et c’est ce qu’avait fait le Malais en se servant de ses seules mains ; puis, embarquant chaîne et poteau, il avait fait démarrer le canot, en se servant d’une planche trouvée sur la plage, et s’était laissé emporter par la marée.

Quelques instants après on le découvrait du fort, mais il était si loin et on était si incertain de son identité que les canonniers hésitèrent à tirer sur lui.

Deux faits dramatiques se passèrent alors.

A l’encontre du canot à la dérive marchait un épais banc de brouillard venant de la haute mer. Le meurtrier se dirigeait droit dessus, pagayant vigoureusement avec le jusant. Si le brouillard l’enveloppait, il se perdrait dans le Pacifique ou se briserait presque certainement sur les rochers, et cependant il courait à cette destinée de toutes ses forces. C’est ce qui tout d’abord convainquit les agents à sa poursuite que c’était bien leur homme ; aucun autre ne se serait risqué à suivre une route si dangereuse. En même temps, la lunette d’un soldat de marine, dissipa tous les doutes.

On donna l’ordre de tirer sur lui.

Un canon de six gronda et des éclats du canot volèrent ; mais son possesseur, d’un air de bravade provocante, se dressa dans l’embarcation et agita les bras avec défi. Le canon de six lança alors un obus à répercussion et au moment où le fragile canot entrait dans le brouillard, il fut brisé en mille miettes.

Quelques-uns des curieux jurèrent positivement qu’ils avaient vu le Malais se débattre dans les flots après la destruction du canot, avant qu’il fût enveloppé par le brouillard, mais le fait parut invraisemblable. Quelques instants après la tranquillité était revenue et les agents avaient regagné leurs postes.

Le second fait dramatique doit, dans une grande mesure, rester matière à supposition, mais uniquement à cause de la bizarrerie des témoignages.

Le grand canon d’acier, employé au fort pour annoncer le coucher du soleil, perçait de sa gueule noire le brouillard. L’eût-on, pour tirer, armé d’un boulet ou d’un obus, le projectile eût été labourer le flanc des collines qui se dressaient de l’autre côté du chenal. Mais le canon n’était jamais chargé ainsi : une charge à blanc était suffisante pour lui permettre de remplir sa fonction. Le calibre de la pièce était tel qu’un enfant ou même un homme de petite taille eût pu se glisser dedans, s’il avait osé risquer un jeu aussi dangereux.

Il y a trois faits qui indiquent que le fuyard avait échappé vivant à la destruction de son embarcation et que, grâce au brouillard, il avait pu sain et sauf atterrir sur les rochers perfides au pied du promontoire hérissé de canons.

Le premier est suggéré par le canonnier qui, ce jour-là, fit partir la pièce, deux ou trois heures après que le canot du malfaiteur eut été mis en miettes ; encore ce fait n’eût-il dans d’ordinaires circonstances attiré aucune attention et, en somme, ne s’en vit prêter que longtemps après, quand Rabaya déclara avoir reçu la visite de Freeman, qui lui avait raconté les deux autres bizarres coïncidences.

Le canonnier relata que, ce jour-là, lorsqu’il tira le canon, la pièce eut un recul tout à fait inexplicable, comme si elle avait été chargée d’autre chose que d’une simple cartouche à blanc. Mais il avait lui-même chargé la pièce et était certain de n’avoir rien glissé d’autre dans le canon. A l’époque il se déclarait parfaitement incapable d’expliquer le recul qui s’était produit.

C’est à Rabaya que je dus de connaître le second fait.

Freeman lui conta que dans l’après-midi de ce même jour, comme il se faisait remorquer, il avait rencontré un épais brouillard, au moment où quittant la baie il entrait dans le chenal. Le remorqueur n’avançait que lentement. A l’instant où son brigantin arrivait à la hauteur de Black Point, il entendit gronder le canon annonçant le coucher du soleil et, immédiatement après d’étranges débris s’abattirent sur le bâtiment, placé exactement dans le plan vertical de la portée du canon. Il avait navigué sur bien des mers et vu bien des genres de pluies, mais celle-ci différait de toutes les autres. Des fragments d’une substance collante tombèrent sur le pont et s’accrochèrent aux voiles et aux vergues. On eût dit de la chair coupée en lambeaux menus, mêlée à des parcelles d’os broyés, avec ici et là un bout d’étoffe. Ces fragments qui rappelaient donc les chairs, étaient d’un rouge noirâtre et sentaient la poudre. Cette pluie donna au capitaine et à son équipage la chair de poule et les fit trembler ; l’équipage fut même déprimé, au point que le capitaine Freeman dut avoir recours à une exceptionnelle sévérité pour réprimer une mutinerie, tant les hommes avaient peur de se risquer en mer sous un si terrible présage.

Le troisième fait n’est pas moins singulier.

Tandis que Freeman arpentait le pont et s’efforçait de rassurer son équipage, il heurta du pied un petit objet métallique, tout barbouillé, gisant sur le pont. Il le ramassa et constata qu’il avait aussi une odeur de poudre. L’ayant nettoyé, quelle ne fut pas sa stupéfaction de constater que c’était précisément le talisman que, ce même jour, il avait acheté à Rabaya. Il se refusa à croire que c’était bien le même, tant qu’il n’eut pas cherché l’autre et découvert qu’il lui avait été réellement volé.

Il suffit d’ajouter qu’on ne revit jamais le Diable Volant.

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