‹ Le Singe, l'idiot et autres gensChapitre 20 sur 20 · DEUX HOMMES SINGULIERS

DEUX HOMMES SINGULIERS

Le premier était un vigoureux Italien, au chef toisonné d’une dense broussaille de cheveux noirs rebelles.

Voici quelles circonstances avaient abouti à son engagement dans la troupe du Grand Musée Oriental sous la dénomination du « Merveilleux Sauvage au nez huppé, Hoolagaloo, capturé dans l’île de Milo, mer Egée, après une lutte désespérée » :

Il était bûcheron, doué d’une force prodigieuse et d’un caractère violent. Un jour, dans la montagne, il se prit de querelle avec un camarade et ils en vinrent aux mains. L’Italien dut alors faire près de douze kilomètres à pied pour se rendre chez un chirurgien et lui réclamer des soins dont il avait le plus urgent besoin. Quand il se présenta devant lui, il avait la figure enveloppée de linges trempés de sang.

Il commença par farfouiller dans ses poches et, ne trouvant pas ce qu’il cherchait, sa physionomie trahit l’anxiété la plus vive.

– Qu’y a-t-il ? demanda le chirurgien, et que diable cherchez-vous ?

L’homme se découvrit la bouche et d’une voix qui résonna comme un ophicléide, répondit :

– Mon nez.

– Votre nez !

– Oui. Je croyais l’avoir apporté, mais je ne le trouve plus.

– Votre nez dans votre poche !

– Sais plus… l’aurai perdu. Je me suis battu avec un camarade, il m’a coupé le nez.

Le chirurgien l’assura que le nez coupé n’aurait servi de rien.

– Mais je veux un nez ! glapit l’homme avec désespoir.

Le chirurgien lui affirma qu’il pourrait lui en fabriquer un nouveau et l’homme parut fortement soulagé. Le retrait des linges révéla qu’une partie considérable du nez manquait. Le chirurgien se mit alors à procéder à l’opération familière de la rhinoplastie : cette dernière consiste à faire une incision en forme de V dans la peau du front immédiatement au-dessus du nez, à la détacher et à la ramener, en lui faisant faire un demi-tour de façon à garder l’épidémie en dehors, pour en recouvrir l’appendice nasal. Au cours de cette opération, il fit une intéressante découverte. Les dimensions du nez étaient considérables et le front bas, si bien que, pour assurer au segment une longueur suffisante, il lui fallait empiéter sur le cuir chevelu. A cela point de remède, et ce fut avec quelque appréhension que le chirurgien lui rasa une partie des cheveux et s’acquitta ensuite de sa tâche, qui d’ailleurs réussit admirablement.

Avec le temps, pourtant, les craintes du chirurgien se réalisèrent.

A l’entour du bout du nez pointa une large rangée de cheveux noirs. Lorsque la peau se trouvait dans sa position normale au-dessus du front, les cheveux sur le bord poussaient du haut en bas, mais comme dans sa position nouvelle, la peau avait été renversée, les cheveux, bien entendu, poussèrent de bas en haut, se recourbant légèrement vers les yeux. Ce donnait au bûcheron un aspect grotesque et hideux ; il entra en fureur. Le chirurgien, homme d’esprit prompt et, de plus, soucieux de l’intégrité de son système osseux, le présenta au signor Castellani, directeur du Grand Musée Oriental et ce digne entrepreneur aussitôt l’enrôla dans sa troupe.

C’est ainsi que notre homme était devenu l’une des plus grandes merveilles du monde.

Entre autres camarades dans la troupe, notre homme comptait la Femme Coupée qui, en apparence, n’existait plus que jusqu’à la taille, et la remarquable Femme Tatouée, arrachée aux mains de pirates chinois dans la mer des Célèbes, d’autres encore. Ces camarades connaissaient notre homme au nez huppé sous le nom de Bat, qu’on supposait être un diminutif de Bartolommeo.

Le deuxième homme singulier dont s’occupera notre histoire, était un petit individu de constitution délicate et d’humeur douce qui, n’ayant pas le sou, gagnait sa vie en écrivant dans les journaux. C’était un ami du signor Castellani et cet ami du patron entretenait les meilleures relations avec les « sujets » de ce dernier. Mais comme notre récit a pour but de conter les petits secrets du Musée, il nous faut expliquer que Mlle Zoé, la Femme Coupée que l’affiche annonçait comme le Merveilleux Phénomène Français, était de la part du jeune homme l’objet d’une réelle et très profonde admiration. Dans la vie privée, elle portait le nom de Maggie (à l’origine très vraisemblablement Marguerite) et elle était l’unique fille et l’orgueil de Castellani. Zoé était jolie, avait les joues roses et un petit nez moucheté de taches de rousseur. Notre publiciste sans le sou, s’appelait Sampey.

Or Sampey était, en secret, amoureux de Zoé.

En tant que Femme Coupée, les devoirs professionnels de Mlle Zoé n’allaient pas sans quelque monotonie. Elle avait donc de multiples occasions d’observer et de réfléchir ; elle était de plus jeune et appartenait au sexe féminin ; aussi rêvait-elle !

Ce qu’elle observait le plus, c’étaient les yeux. Ces yeux qui la regardaient, tandis qu’elle se balançait doucement sur son petit plateau devant le public aux heures des représentations. Sa baraque dorée était très achalandée, car elle était jolie et les bonnes âmes plaignaient fort la bonne créature de s’arrêter ainsi à la taille ! Mais loin d’être déprimée par l’apparente absence de cette partie de son corps qu’eût dû dominer sa ceinture d’or à l’étincelante boucle de diamant, elle était enjouée et chantait parfois une courte chanson. La séduction de ses manières, la douceur de sa voix, la rondeur de ses bras et de ses épaules avaient conquis le cœur de Sampey et lui inspiraient un zèle d’autant plus grand à trouver des noms dont Castellani dotait ses « sujets ».

Sa bonne fortune fit tourner la tête à Hoolagaloo. Parce qu’il était monstrueux, il s’imagina être grand. Il devint arrogant et présomptueux. Lui aussi, il aima Zoé.

Ainsi s’établit une rivalité entre Sampey et l’Homme Sauvage de l’île de Milo.

Qu’en pensait Zoé ? Lequel aimait-elle ? – ou même en aimait-elle un ? Observatrice et réfléchie, elle rêvait. Mais comme elle ne voyait que des yeux, c’est seulement d’yeux qu’elle rêvait.

– Ah ! soupirait l’innocente jeune fille, plût au ciel que je puisse trouver dans la réalité les yeux de mes rêves. Dire que sur tant d’yeux qui me fixent dans ma baraque, je n’ai pas encore rencontré les yeux de mes rêves ! Des bleus, des bruns, des noirs, des gris, j’en vois de toutes les nuances et ceux que je désirerais tant voir ne sont pas venus encore ! Ils sont si ordinaires ceux que je vois, si communs ceux qui les possèdent. Je suis certaine que seuls des princes, des chevaliers et des héros peuvent avoir ces yeux qui me sourient dans mon sommeil. Je suis certaine aussi que ces yeux viendront à moi un jour et qu’à ce signe je connaîtrai mon héros, mon maître, mon amour !

Un jour, elle en toucha prudemment un mot à l’Homme Sauvage de Milo, un grossier éclat de rire fut toute la réponse qu’elle en tira, mais il comprit qu’il avait fait une faute et l’embrassa. Il lui mit ainsi dans les yeux, dans ses jolis yeux bleus, les cheveux de son nez huppé, et elle frémit.

Elle s’en ouvrit alors à Sampey qui était réfléchi, prudent et froid. Il écouta, surpris, mais attentif. Quand il eut retrouvé toute sa présence d’esprit, gravement il demanda :

– Maggie, ces yeux que vous voyez dans vos rêves, est-ce leur couleur particulière ou leur expression qui vous attire ?

– Leur couleur, répondit-elle.

– Quelle est-elle ?

– Une douce, pâle et limpide couleur d’ambre.

Et elle dit cela si innocemment, si sérieusement, si doucement aussi, qu’il ne put douter ni de sa sincérité ni de sa raison. Ce lui fut un coup terrible que cet aveu.

Néanmoins, il se mit l’esprit à la torture. Méditant, analysant, fouillant les moindres recoins du magasin de ses ressources mentales, il lutta avec le courage du désespoir. Bientôt une brillante lueur d’intelligence, descendue on ne sait d’où, éclaira sa physionomie inquiète. Cette lueur grandissant peu à peu, augmentant en éclat, illumina bientôt toutes ses facultés et finalement, lui montra la route à suivre pour devenir l’un des deux hommes singuliers de ce récit.

– Je vois, dit-il, essayant de masquer l’air de triomphe de son visage, que vous n’avez pas complètement approfondi le problème des yeux. C’est vrai, seuls les héros ont des yeux couleur d’ambre. Mais ces yeux sont le symbole de l’héroïsme dont les marqua le ciel, et bien qu’un homme puisse ne pas avoir donné des preuves d’héroïsme, dès que l’essence d’un véritable héroïsme est en lui, ses yeux, sans qu’il se rende compte du fait, prennent la nuance ambrée entrevue dans vos rêves. Parfois, dans le développement de cet esprit d’héroïsme, cette couleur n’est encore que transitoire ; mais avec le temps elle doit devenir permanente. Maggie, ces rêves révèlent votre destinée. Vous devez épouser un héros et quand il viendra vous le reconnaîtrez à l’ambre de ses yeux.

En disant ces mots, Sampey poussa un long soupir, car Maggie, attentive, interrogeait ses yeux gris.

Comment ? Dans son aveugle désintéressement se sacrifiait-il donc aux caprices d’une jeune sotte ? Mais alors, que signifiaient la légèreté de sa démarche et la joie de son sourire, dès que celle-ci fut hors de vue ?

Mlle Zoé, la Femme Coupée, certain soir, une semaine ou deux après cet entretien, balançait sa demi-personne et chantait sa petite chanson, tout comme elle chantait et se balançait les soirs précédents. Ecarquillés par la surprise, des yeux de toutes sortes la contemplaient, quand soudain son petit cœur fit un bond. Là, devant elle, la considérant avec une tendresse infinie, se trouvait un couple divin d’yeux d’une douce, pâle et limpide couleur d’ambre ! (Une femme dans le public aperçut par hasard, elle aussi, cet extraordinaire spectacle et en fut tellement effrayée qu’elle s’évanouit, croyant avoir vu un cadavre).

Les yeux ambrés aussitôt disparurent, avec leur propriétaire, un certain Sampey. Mais un petit cœur angoissé dans un corps rond et potelé l’avait reconnu, savait que c’était lui, savait par conséquent que son promis était venu et, ce qui était le plus extraordinaire, sous les traits du conseiller littéraire de son père ! Quel choc pourtant, quand, le lendemain, le héros de ses rêves vint à elle avec ses yeux gris pâle de tous les jours, un peu bavochés et tant soit peu humides !

– Sampey ! s’écria-t-elle, consternée, violemment précipitée du ciel.

– Maggie !

– Vos yeux hier soir… Vous étiez alors un héros ; mais aujourd’hui…

– Un héros ! répéta naïvement Sampey.

– Mais oui ! Hier soir, vous aviez des yeux ambrés… de si beaux yeux… les yeux du héros de mes rêves !

– Ma chère enfant, bien certainement vous avez rêvé.

– Oh, que non ! Je les ai vus ! Comme mon cœur a bondi !… Je vous ai reconnu… je vous ai reconnu… et vos yeux étaient couleur d’ambre !

Sampey sourit tristement, non sans quelque complaisance, puis dit avec une grande modestie :

– Je ne puis mettre en doute ce que vous me dites, ma chère enfant, mais, je vous l’assure, j’étais bien inconscient de la couleur ambrée de mes yeux. Je voudrais qu’il me fût permis de vous avouer, combien mon âme a récemment été remuée par d’étranges sollicitations d’héroïsme, mais ce serait me vanter et le véritable héroïsme est modeste toujours. Cependant, je ne dois pas être surpris que vous en ayez découvert la marque réelle avant que j’en aie même soupçonné l’existence. Mais telle est, chère enfant, le signe distinctif d’un vrai héros, il ignore son propre héroïsme.

Il lui prit la main d’un air langoureux et la pressa. Elle rougit et s’enfuit.

Le signor Castellani était riche, mais n’en était pas moins resté homme d’affaires. Sa fille n’épouserait jamais qu’un homme ayant assez d’argent pour garantir son mérite. Avec une perspicacité rare chez un homme, il avait remarqué l’admiration de nos deux hommes singuliers pour sa fille. Or, Bat étant un « sujet » rare, se faisait rapidement un sac, tandis que Sampey n’était qu’un misérable publiciste. Castellani sentit le besoin d’un associé. Pourquoi cet associé ne serait-il pas un gendre ? A ce point de vue, certes, Bat était autrement appréciable que Sampey !

Sampey était un malin et Bat était un niais. D’autre part, Bat était hardi et Sampey était timide. Bat avait le courage de la brute. Sampey savait qu’il était certains moyens d’effrayer des brutes courageuses. Il se prépara à la lutte.

Il se rendit un jour au Musée entre deux représentations et eût vite trouvé l’Homme Sauvage de Milo. Ce dernier ayant des loisirs fumait une cigarette dans un coin tranquille et sa fumée s’enlevait en spirales gracieuses au-dessus de la huppe de son nez. Sampey était plus pâle qu’à l’ordinaire et un brin tant soit peu nerveux, car le but de sa visite n’allait pas sans être hasardeux. Bat, qui se trouvait être de joyeuse humeur, le salua le premier :

– Hé ! appela-t-il.

Sampey se dirigea droit vers lui.

– Vous aimez la baraque, hein, Samp ? Vous venez tous les jours. Bon endroit, hein, Samp ?

– Très bon endroit, Bat, répondit tranquillement Sampey, qui s’efforçait de paraître indifférent tout en fouillant nerveusement dans sa poche.

– Le signor Castellani est un grand homme, un brave homme, un excellent homme. Vous l’aimez ?

– Beaucoup.

Les manières de Sampey étaient bizarres.

Les yeux de Bat brillèrent d’un éclat dangereux.

– Vous aimez la fille aussi, hein, Samp.

– La… oh !… la Femme Tatouée ? Oui, beaucoup certainement.

– Ah, finaud de Samp ! Je parle de la petite demoiselle potelée… de Maggie.

– Oh ! Maggie ? La fille de Castellani ?

– Oui.

– Ma foi, je ne la connais pas autant.

– Vous ne connaissez pas Maggie ?

L’œil de Bat devenait dangereusement farouche. Il quitta son attitude de repos, se raidissant et gonflant ses muscles.

– Vous ne connaissez pas, Maggie ! répéta-t-il, vous croyez donc que je suis si aveugle. Vous aimez Maggie ! Vous voulez l’épouser ! Vous la jugez riche, une proie. Vous n’êtes qu’un misérable sournois !

Et Bat, qui peu à peu s’était échauffé, lança là-dessus un éloquent juron italien.

Pour Sampey, c’était l’instant propice.

Les deux hommes étaient seuls : Bat furieux et mordu par la jalousie, Sampey craintif, mais résolu. La brutalité contre l’intelligence, la force dogue luttant avec une loutre, un coq de combat avec un hibou.

Sampey fit semblant d’avoir par accident laissé tomber quelque objet. Il se baissa pour le ramasser et quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il feignit l’avoir retrouvé. Tout en le cherchant, il s’était rapproché de Bat et lorsqu’il se redressa, leurs deux visages se trouvèrent tout près l’un de l’autre. Alors, soudain il leva les yeux et les fixa hardiment sur ceux de l’Homme Sauvage de Milo.

Bat, pendant ce temps, avait continué son injurieuse tirade dans le but très évident de provoquer au combat le paisible publiciste. Mais quand Sampey leva les yeux et l’eut regardé de son regard particulier, Bat un instant le considéra avec une stupéfaction muette, puis, le visage livide, se recula, en poussant une exclamation de terreur :

– Santa Maria !

Une demi-minute il contempla, épouvanté, le spectacle qu’il avait devant lui, la bouche ouverte, les yeux fixes, fasciné, frappé de stupeur, consterné. Sampey, si paisible, Sampey aux yeux de colombe, était transformé. Ce n’étaient plus ses yeux gris habituels, si connus de Bat, ce n’étaient pas les yeux à la douce couleur d’ambre qui avaient fait battre le cœur de la pauvre Zoé, non, Sampey considérait sa victime avec des yeux d’un rouge farouche et révolutionnaire !

Bat, dont l’insolence était maintenant tombée, se sauva. Il raconta son merveilleux récit. Castellani, aux oreilles de qui il était enfin parvenu, fronça le sourcil, pensant que Bat était pris de boisson. La Femme Tatouée éclata de rire. Zoé s’étonna et resta troublée, mais, ce soir-là, devant la rampe de la baraque dorée, vers la fin du spectacle, avant que se fermât le rideau, elle aperçut son héros qui la contemplant tendrement avec des yeux d’une douce, pâle et limpide couleur d’ambre. Après cela, elle s’endormit d’un sommeil calme et profond.

Quand Sampey vint le lendemain rendre sa visite quotidienne au Musée, tous les « sujets » le considérèrent avec une réelle curiosité. Castellani sans ambages lui demanda ce que valaient ces histoires de Bat. Sampey s’attendait à la question et il était prêt à y répondre.

Après avoir fait jurer le secret le plus absolu au forain, il lui confia :

– J’ai fait une grande découverte, dans tous les détails de laquelle il m’est impossible d’entrer. Qu’il me suffise donc pour aujourd’hui de vous dire qu’après des années d’expériences scientifiques, j’ai appris le secret de changer à mon gré la couleur de mes yeux.

Il dit ceci très simplement, comme inconscient qu’il annonçait là l’une des choses les plus extraordinaires auxquelles les siècles eussent donné naissance.

Mais Castellani était à peindre.

Une grande secousse, ressemblant à une attaque d’apoplexie, paraissait avoir ébranlé tout son système. Etant homme d’affaires et particulièrement madré, il retrouva vite tout son sang-froid et du ton le plus indifférent fit remarquer qu’un individu qui pourrait à son gré changer la couleur de ses yeux, devrait vraisemblablement, s’il était convenablement lancé, tirer d’incontestables profits d’un semblable talent, puis il offrit à Sampey quarante dollars par semaine pour figurer parmi ses sujets du Grand Musée Oriental. Sampey savait que le salaire de l’Homme Sauvage de Milo s’élevait à deux cents dollars par semaine (somme qui, bien qu’élevée, était bien gagnée, vu que chacun avait le droit de tirer sur la huppe de son nez pour s’assurer qu’elle n’était pas postiche) ; il demanda du temps pour réfléchir à cette offre splendide qui représentait pour lui une fortune.

Il avait la certitude de perdre Zoé, dès qu’elle apprendrait que ses yeux couleur d’ambre n’étaient point réellement les yeux d’un héros. Il se rendit chez un forain retiré des affaires et lui demanda quel salaire pouvait exiger un homme au nez huppé et un homme qui, à son gré, pouvait changer la couleur de ses yeux.

Le forain répondit :

– J’ai vu l’homme au nez huppé de Castellani. Il gagne chez lui deux cents dollars par semaine. C’est bien payé. Si vous m’amenez un homme, pouvant à son gré changer la couleur de ses yeux, je lui donne mille dollars par semaine et je reprends ma profession.

Sampey ne put de la nuit fermer l’œil.

Pendant ce temps, un changement s’était produit chez Zoé : elle était subitement devenue plus charmante que jamais. Elle avait visiblement grandi en gentillesse et en douceur et se montrait si bonne, si affable pour tous, y compris l’Homme Sauvage de Milo (qu’elle avait jusque-là évité par peur instinctive) que Bat reprit courage et jura de la conquérir, quand il devrait pour y arriver traverser un fleuve fait du sang de Sampey. Or, notez ceci : il ne faut jamais trop faire fonds sur la condescendance qu’une femme vous montre, il se peut que cela provienne de son amour pour un autre.

Zoé était naïve, honnête et confiante. A la naïveté se mesure la force de la foi. C’est son absurdité qui fait le charme de la foi. Zoé croyait en Sampey.

Sampey, soudain devenu étonnamment hardi et plein d’assurance, fit connaître à Castellani ses conditions, partage égal des bénéfices, et Castellani, en dépit de ses jurons, de ses menaces et de ses fanfaronnades, dut les accepter. Du coup, Sampey se trouvait riche. Castellani, de nouveau excessivement gracieux et aimable dès que fut signé le traité, invita Sampey à un dîner intime dans ses appartements privés pour célébrer leur récente association et, quelques instants après, Castellani, Zoé et Sampey se trouvaient réunis autour d’un délicat repas. Zoé était éblouissante de grâce et de beauté, mais entre elle et Sampey se manifestait une certaine gêne. A un moment, elle laissa tomber sa serviette et Sampey la ramassa ; accidentellement sa main frôla l’une des mignonnes pantoufles de Zoé et ce fut pénible de voir le pourpre de ses joues.

Tandis qu’ils étaient ainsi occupés, Bat, sans cérémonie, fit irruption dans la pièce, le visage enflammé, un éclair de triomphe dans les yeux. Il tenait à la main un petit coffret qu’il leur mit grossièrement sous le nez. A cette vue, Sampey pâlit affreusement et se recula, impuissant à se mouvoir ou à parler.

– Je le tiens, le coquin ! cria Bat, menaçant du doigt Sampey tremblant, je l’ai surveillé : je le tiens, le coquin ! Il ne vous a joué que de vilains tours !

L’Homme Sauvage de Milo plaça le coffret sur la table et en souleva le couvercle. A l’intérieur apparut une multitude de menus objets en forme de coupe et en verre blanc opaque, chacun marqué au centre d’un anneau de couleur encerclant un espace de verre transparent ; la variété de la couleur des anneaux était considérable et ces menus objets étaient accouplés par paires suivant leur couleur. Le coffret renfermait encore une fiole avec « cocaïne » sur l’étiquette et un petit pinceau de poils de chameau.

– Vous me regardez, reprit Hoolagaloo très excité. Eh bien, je me changerai la couleur de mes yeux tout comme ce coquin de Samp.

Là-dessus, il trempe le pinceau dans la fiole et s’appliqua de son contenu sur les yeux, puis il prit deux des curieuses petites coupes de verre et se les glissa, l’une après l’autre, par-dessus la prunelle sous la paupière, où elles s’adaptèrent admirablement. C’étaient des yeux artificiels que s’était fait faire Sampey pour se couvrir ses prunelles naturelles selon les circonstances. Bat prit une attitude théâtrale et hurla :

– Diavolo !

Par un étrange hasard il avait pris deux yeux qui n’étaient point appareillés. L’un de ses yeux était d’une douce, pâle et limpide couleur d’ambre, l’autre d’un rouge farouche et révolutionnaire. Ces yeux, joints à son nez huppé et à son attitude tragique, lui donnaient un air si grotesque, si hideux, que Zoé, après s’être brusquement levée et avoir battu l’air de ses bras, tomba évanouie dans les bras de Sampey.

Bat dévorait des yeux son rival ; Castellani était abasourdi. Bientôt avec sa présence d’esprit, Sampey retrouva vite toute son assurance.

– Eh bien, lança-t-il avec mépris, serrant plus étroitement Zoé contre lui et la soutenant avec une tendre sollicitude. Eh bien, et après ?

Son insolence irrita Hoolagaloo.

– Comment, et après ? Santa Maria ! Misérable ! Ah ! Ah ! Elle ne vous épousera plus !

Sampey très délibérément écarta Zoé, de manière à prendre sa montre et, après en avoir un instant, très calme, considéré le cadran, il déclara :

– Voilà juste trente heures que Maggie et moi, nous sommes mariés.

Ce fut un coup d’assommoir pour l’Homme Sauvage.

Castellani, après un rude combat mental, s’était rendu compte de la situation ; alors, avec son égalité d’âme habituelle et son air d’autorité bien connu, il intervint :

– Ah ça, qu’est-ce que tout ce tapage, dites-moi ? Voulez-vous perdre votre situation, maître Bat ? Sachez que mon gendre est aussi mon associé et, rappelez-vous, maître Bat, qu’il commande ici au même titre que moi ?

Ce fut là le coup de grâce pour l’Homme Sauvage de Milo. Il sortit en trébuchant, se rasa le nez, acheta une cognée et s’enfuit dans la montagne couper les arbres, laissant l’Homme Mystérieux aux yeux de spectre devenir le plus heureux des maris et le plus prospère des « sujets » et des forains de ce monde.

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œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

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