Chapitre 1
Le spectre de M. Imberger
DU MÊME AUTEUR
_Chez le même éditeur_:
VICTOR ET SES AMIS. CELLES QUI LES ATTENDENT. DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES. LUCIE, JEAN ET JO, roman. PAR-DESSUS LE MUR. LA LANTERNE ROUGE. LE REFLET DE CLAUDE MERCŒUR, roman.
_En préparation_:
L'HOMME SAUVAGE et JULIUS PINGOUIN, romans.
FRÉDÉRIC BOUTET
Le spectre de M. Imberger
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1922
by ERNEST FLAMMARION.
Le spectre de M. Imberger
J'ai appartenu pendant trente ans à la police parisienne, dit Barfin, et ma carrière, je vous assure, a été plutôt mouvementée; mais l'affaire la plus extraordinaire sur laquelle j'ai eu à enquêter fut certainement la disparition de M. Imberger, qui est d'ailleurs restée une affaire fameuse.
Oui, ce curieux cas m'a donné bien du fil à retordre et je l'ai travaillé avec passion. Pendant des semaines, il est resté entouré d'un mystère impénétrable que des péripéties étranges modifièrent sans l'élucider le moins du monde, mais en renversant mes opinions à mesure que je me risquais à en avoir...
Le public n'en a suivi que les faits extérieurs dans leur succession inattendue, saisissante et dramatique, et n'a jamais connu exactement les dessous psychologiques... Aussi bien, puisque, maintenant, des années ont passé et que je suis à la retraite, je puis tout vous raconter dans le détail.
M. Imberger était un homme riche, d'un caractère un peu original et d'une excellente santé. Dans la vie il ne faisait rien autre chose que de collectionner des marteaux de porte. Je ne m'y connais pas, mais il paraît qu'il avait réuni des pièces uniques. Il ne s'en tenait pas tout à fait d'ailleurs à cette spécialisation, il était compétent en bibelots de toutes sortes et tous les antiquaires de Paris le connaissaient et le considéraient non seulement comme un client, mais encore comme un érudit que l'on peut consulter avec fruit au sujet de l'authenticité d'une trouvaille. Ses courses, ses visites dans le monde de la grande brocante occupaient tout son temps avec le soin de sa collection.
Cette collection était l'un des amours de M. Imberger. Il n'en avait qu'un autre: sa femme Andrée, une blonde aux yeux noirs, extrêmement jolie... oui vraiment, une des plus jolies femmes que j'aie jamais vues, fine, souple, harmonieuse, une voix charmante, un teint lumineux, un air de douceur langoureuse...
Elle avait bien vingt-cinq ans de moins que son mari qui avait dépassé la cinquantaine. Il l'avait épousée trois ans plus tôt, après s'être occupé d'elle quand elle avait perdu son père qui, homme brillant, mondain, dépensier, laissait une succession compliquée où il y avait plus de doit que d'avoir. Finalement la jeune fille s'était trouvée sans le sou et c'est alors que M. Imberger, dont elle était parente (il avait eu la mère d'Andrée comme compagne d'enfance) lui avait offert de se marier avec lui. Elle avait dit oui, avec ou sans hésitation, je n'en sais rien.
Au fond de Passy, dans une courte rue calme où, par-dessus les murs, les arbres regardaient les passants, ils habitaient un confortable petit hôtel ancien où les servaient des domestiques de tout repos.
Un fils du frère aîné de M. Imberger vivait avec eux depuis quelques mois. Il s'appelait Maxence. C'était un beau garçon d'une trentaine d'années qui, sous prétexte d'étudier la peinture, s'était à peu près ruiné en faisant, pendant dix ans, une noce à tout casser, à Paris, d'abord, puis en Italie, puis de nouveau à Paris, et enfin dans l'Orient moderne et truqué des rastaquouères et des vieilles grues neurasthéniques. Au retour, sans le sou, il avait été accueilli et recueilli par cet excellent homme d'Imberger, qui était son seul parent et qui, malgré d'assez louches histoires de jeu et de femmes courant sur le compte du beau Max, lui avait ouvert sa maison et sa bourse comme à un fils, lui évitant ainsi, selon toute apparence, de faire connaissance avec nous.
La jeune femme de M. Imberger n'avait pas paru tout d'abord voir d'un bon œil cette intrusion. Max, neveu de son mari, avait, avec elle, des liens de parenté, assez lointains d'ailleurs, mais à peine plus âgé qu'elle, il avait été son camarade d'enfance, elle le connaissait bien et semblait se méfier de lui et même le redouter.
Cependant, après une première période de mécontentement et de froideur défiante pendant laquelle Andrée avait pour ainsi dire tenu Max en observation, les choses s'étaient arrangées, très bien arrangées même et dans le petit hôtel, tous les trois paraissaient vivre parfaitement heureux et d'accord.
· · ·
L'affaire commença une nuit de février. Mme Imberger avait été seule à un bal costumé chez des amis. Imberger avait peu de goût pour ce genre de réjouissances, les déguisements l'assommaient et les postiches lui faisaient mal à la tête. D'ailleurs, il lui suffisait de ne pas être obligé personnellement de prendre part à ces plaisirs, et il laissait sa femme sortir tant qu'elle voulait. Quand elle allait ainsi sans lui au théâtre ou dans le monde, il venait, du reste, régulièrement la chercher et faisait en même temps acte de présence. Le soir dont je vous parle, M. Imberger avait même promis formellement de venir rejoindre sa femme vers une heure du matin et de prendre part au souper.
Il ne vint pas.
Une heure et demie, deux heures, deux heures et demie sonnèrent. Le souper était fini depuis longtemps, pas d'Imberger.
La jeune femme, qui avait beaucoup dansé et qui s'amusait beaucoup, n'eut d'abord pas exactement conscience de ce retard insolite. Soudainement, elle s'en rendit compte et s'étonna, mais pour se rassurer aussitôt par une explication logique: M. Imberger avait dû au dernier moment changer d'avis et, préférant le calme de son cabinet à la cohue joyeuse d'un souper de carnaval, il était resté au coin de son feu à travailler et ne viendrait que pour la ramener chez eux.
Mais à trois heures passées, M. Imberger n'était toujours pas là. Les invités commençaient à partir. Mme Imberger alors s'inquiète, son mari était la ponctualité même, comment n'arrivait-il pas? Elle fait part de son anxiété aux maîtres de la maison; on la rassure en lui prodiguant toutes les bonnes raisons en usage dans ces cas-là, on lui conseille de patienter, de danser encore... Imberger va venir, voyons: plongé dans un livre, il a laissé passer l'heure. Quelqu'un tout à coup a l'idée bien simple de téléphoner à l'hôtel Imberger? Mais oui! Comment n'y a-t-on pas songé plus tôt? Si M. Imberger s'est trouvé souffrant et n'a pas pu venir à cause de cela, on le saura tout de suite... Oui, mais dans ce cas-là comment n'a-t-il pas lui-même téléphoné pour prévenir?... N'importe, on téléphone... peut-être s'est-il endormi... la sonnette le réveillera... On demande la communication, pas de réponse... On insiste, on affirme à l'employé téléphoniste qu'il y a quelqu'un; l'employé rappelle et rappelle encore, et affirme que personne ne répond. Remarquez que les domestiques couchant dans des communs attenant à l'hôtel ne peuvent entendre. Finalement, Andrée, angoissée, décide de rentrer immédiatement chez elle, et se fait reconduire par deux respectables amis du retardataire qui, sans le dire à la jeune femme, partagent maintenant ses craintes. Ils entrent avec elle dans le petit hôtel de Passy, noir et muet. Pas d'Imberger.
Le neveu Maxence avait ce soir-là dîné en ville et il devait, comme il le faisait souvent, passer au cercle une partie de la nuit. On monta néanmoins voir dans sa chambre s'il était rentré. La chambre était vide, le lit n'était pas défait; comme c'était probable, Maxence n'était pas rentré encore.
Mme Imberger s'installe dans le cabinet de travail de M. Imberger et, en compagnie de ses deux amis, attend, folle d'angoisse, en guettant les bruits du dehors.
Vers quatre heures du matin, une voiture tourne dans la petite rue et s'arrête devant l'hôtel. Tous se précipitent à la grille. Maxence, qui rentre et qui paye sa voiture, se retourne stupéfait et les interroge. Qu'y a-t-il donc? On le met au courant de l'inexplicable absence de son oncle. Il est bouleversé. Il avait quitté son oncle à sept heures du soir, et depuis n'avait reçu de lui ni message, ni visite. Maxence, d'ailleurs, avait passé la soirée à son cercle, pris par une partie de poker mouvementée. Le dernier et faible espoir d'avoir par lui une indication quelconque s'évanouissait donc.
A la suggestion de Maxence, on se munit de lanternes et on parcourt le jardin dans tous ses recoins.
M. Imberger avait pu se trouver souffrant, vouloir prendre l'air et tomber évanoui, frappé de congestion. Toutes les recherches sont vaines.
Mme Imberger, désespérée, tremblante de fièvre, rentre, monte dans sa chambre pour changer contre une robe de ville la robe de bal qu'elle n'avait pas encore songé à ôter. Puis elle redescend dans le cabinet de travail où les trois hommes étaient revenus, et avec eux, dès l'ouverture du commissariat de police, elle va déclarer la disparition de son mari.
C'est là-dessus que je fus, le lendemain, chargé d'enquêter: j'avais déjà à cette époque ma petite réputation. Le grand chef voulut bien me dire qu'il m'avait choisi à cause de mon tact et de mon adresse. Je fus flatté. Il me confia l'affaire avec des instructions détaillées et pressantes.
L'important était d'agir vite et discrètement. Il fallait éviter les erreurs ou les gaffes qui créent ou augmentent le scandale; il fallait donner à l'affaire, tout au moins en tant que détails de la vie privée du disparu, aussi peu que possible de publicité, sans cependant avoir l'air de rien cacher; il fallait enfin éviter autant que possible que la disparition de M. Imberger devienne sensationnelle, si je peux dire. Ce n'était pas commode. M. Imberger était connu de tout Paris, il était l'ami de hautes personnalités de la politique, des arts ou des sciences, et cette fantastique histoire allait nécessairement faire un bruit de tous les diables.
Je me mets à travailler avec ardeur. Je visite l'hôtel de Passy de fond en comble, rien. J'interroge tout le monde. Aucune information qui ait la moindre valeur. En dehors des faits que je viens de vous raconter, personne ne savait rien. Mme Imberger--jamais je n'ai vu une si jolie créature avec ses joues pâles et ses grands yeux brillants de larmes, sous ses cheveux décoiffés--à toutes les questions que je lui posais me répondait, éperdue:
--Je ne sais pas, je ne sais pas. Il devait venir, il n'est pas venu... Je vous en prie, retrouvez-le...
Et, tout à coup, elle éclata en sanglots convulsifs, et cela finit dans une attaque de nerfs.
Le neveu Maxence, un magnifique gaillard avec sa tête fine et brutale sur ses épaules d'athlète, semblait abîmé dans la plus profonde douleur, ce qui ne l'empêcha pas de me seconder de son mieux en me guidant avec intelligence à travers l'hôtel en quête d'un indice quelconque. Il me fit parcourir la maison des caves au grenier, et le jardin où se trouvait un vieux puits que nous fîmes à tout hasard sonder. Rien.
Maxence n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait être devenu son oncle et se refusait même à envisager la possibilité d'un écart de conduite.
--Vous ne le connaissez pas, me dit-il avec conviction. Il ne s'intéressait au monde qu'à ses collections. Il n'aimait au monde que sa femme. Il avait pour moi, qui le respectais comme un père, la plus affectueuse indulgence; il m'a épargné de souffrir de mes folies de jeunesse et c'est grâce à lui que je puis tenir mon rang dans le monde.
Il s'interrompit, suffoqué par son émotion.
Quant aux domestiques, ils étaient à la fois plaintifs et ahuris. Horriblement effrayés par le mystère qui planait sur la maison, ils étaient en outre saisis de cette terreur obséquieuse et effarée que nous autres policiers inspirons assez souvent, à cause de la toute-puissance de la justice dont nous sommes la main. Leur innocence était d'ailleurs évidente. Ils avaient raconté tout ce qu'ils savaient, c'est-à-dire à peu près rien, et j'employai alternativement la bonhomie, la brutalité et la surprise, sans en tirer autre chose.
Je fis des recherches sérieuses sur la vie privée de M. Imberger; mais M. Imberger n'avait, si je puis dire, pas de vie privée. C'est-à-dire que cette vie privée, claire, bien réglée et sans complications n'avait aucune part cachée, ni dans le domaine argent, ni dans le domaine... distractions... Les seuls secrets que j'y découvris furent des charités suivies et discrètes; une clientèle nombreuse de protégés vraiment intéressants se révéla à moi, et quelques-uns d'entre eux ignoraient même le nom et la qualité exacte de leur bienfaiteur. M. Imberger était ce qu'on peut appeler un riche honteux et il était aussi, d'après tout ce que l'on me raconta sur lui, un original au meilleur sens du terme, un homme d'esprit et de cœur pour qui quelques-uns de ses amis avaient autant d'affection que d'admiration.
M. Imberger avait des habitudes, tout le monde dans son entourage les connaissait et, par conséquent, rien ne fut plus simple que de suivre pas à pas l'emploi toujours semblable de son temps. Quand il sortait seul, il allait toujours dans les mêmes endroits, passant à jour fixe chez certains antiquaires et chez certains amis. Il indiquait toujours, d'ailleurs, en partant de chez lui, où il allait.
Aucune maison louche ne le connaissait, ni de nom ni de vue, car je trimbalais partout sa photographie. Il n'était pas de ces vieux messieurs dont la vertu cache des dessous qui dépendent de nos services, et jamais de près ou de loin, il n'avait été effleuré par le plus banal scandale; c'était un brave homme qui aimait sa femme. Il n'avait pas d'ennemis, pas de chagrins connus et sa raison avait toujours été solide.
Je devais aussi envisager la question d'argent. Dans les jours qui avaient précédé sa disparition, M. Imberger n'avait pas retiré de fonds de chez son banquier; en outre, une somme assez importante était restée en espèces dans le coffre-fort de son cabinet de travail dont Mme Imberger avait une double clef et connaissait le mot.
Il est vrai pourtant que M. Imberger avait coutume, pour pouvoir conclure immédiatement un achat d'antiquités, de porter sur lui au moins trois ou quatre mille francs, souvent beaucoup plus; avec cet argent, il pouvait donc vivre pendant quelque temps sans devoir se procurer de nouveaux fonds.
J'inspectai moi-même sa garde-robe et j'interrogeai à ce sujet le valet de chambre et Mme Imberger. Rien ne manquait que son habit noir et le grand manteau sombre qu'il avait l'habitude de porter. Cela indiquait seulement que M. Imberger s'était mis en tenue de soirée dans l'intention d'aller rejoindre sa femme... ou peut-être seulement pour faire croire à cette intention.
Mon enquête n'avançait pas d'une ligne; je pataugeais dans le plus déconcertant des mystères, et qui s'épaississait à mesure que j'espérais l'éclaircir. On a toujours bien voulu me reconnaître quelques dispositions, j'ai trouvé avec un peu de patience et de veine la clef de bien des problèmes en apparence insolubles, mais j'avoue que, dans ce cas-là, je me trouvais muré, bouclé, cadenassé.
Une seule clé aurait pu aller à la serrure et m'ouvrir une issue, mais cette clef-là, avant d'essayer d'en faire usage, je devais épuiser toutes les autres chances de succès. Pour compléter mon agrément, avec les jours qui passaient, le bruit que faisait la disparition de M. Imberger croissait démesurément et les reportages faussement sensationnels, faussement bien renseignés se multipliaient. Ce flot de commérages, je vous l'avoue, m'agaçait. Par guigne il n'y avait alors aucune grosse actualité: ni voyage de souverain, ni querelle de politique intérieure ou extérieure, ni catastrophe, ni grande première. Tout Paris se passionnait pour le mystère de Passy et les journaux commençaient à me blaguer avec une persistance qui me paraissait de mauvais goût.
Le 1er mars, le grand chef me fait brusquement appeler, à propos justement de l'affaire Imberger, et dans son cabinet, me présente au professeur Ferrier, qui avait, me dit-il, une communication à me faire.
J'étais très intrigué.
Ferrier, vous le savez, était déjà un médecin illustre dans ce temps-là, professeur à la Faculté et membre de l'Académie de Médecine. C'était un grand bonhomme d'aspect très curieux, à la figure pâle et rasée, avec un long nez, une large bouche mince et, derrière des lunettes d'or, des yeux clairs, fixes, fouilleurs, qui semblaient vous voir vivre à travers vos habits.
--On me dit que vous êtes un homme intelligent, sûr et habile, et je le crois, me dit-il, quand nous fûmes seuls. Écoutez-moi: je suis rentré hier d'un lointain voyage d'études. Je n'ai pas pu revenir avant et je ne suis revenu que pour avoir une entrevue avec vous. Imberger était mon meilleur ami, je l'ai connu au collège. Il était riche. Moi, j'étais pauvre. Il a, de sa bourse, payé mes inscriptions à la Faculté de Médecine. Quand j'étais étudiant et lui aussi, il m'a, tous les mois, sur la pension que lui faisaient ses parents, donné de quoi vivre afin que je puisse travailler. C'est grâce à lui bien plus que grâce à moi-même, que je suis ce que je suis. C'est grâce à lui qu'ont été sauvées toutes les créatures humaines que j'ai pu soigner et guérir. Imberger était de ces hommes dont la sensibilité morale compense la cruauté, la lâcheté et le vice de tous les misérables qui vous passent par les mains. Je vous dis cela pour que vous compreniez la raison de mon intervention; je vous dis cela pour que vous compreniez quel est le sens et la valeur du mot ami quand je l'applique à Imberger. Du reste, je le dis à tout le monde, je l'afficherais dans les rues...
Sa voix se brisa un peu, ses yeux devinrent menaçants; une chose brillante, qui était une larme, roula le long de son grand nez.
--Quelle est votre opinion sur sa disparition? termina-t-il sèchement.
Étant donnée la nature de cette opinion, j'étais un peu gêné, mais devant un tel homme, il était inutile d'essayer même de mentir.
--Je crois qu'il y a eu assassinat, dis-je simplement.
Ferrier eut une petite crispation du coin de la bouche, mais il s'était ressaisi et, d'une voix parfaitement calme, il me répondit:
--Moi, je ne le crois pas, j'en suis sûr! La fugue ou le suicide qui peuvent, pour vous, compter comme des hypothèses que vous devez au moins envisager, n'entrent même pas en discussion pour moi qui l'ai connu. Si une transformation d'un ordre quelconque avait eu lieu dans sa vie, quelle qu'elle puisse être, je l'aurais sue. Il me disait tout et un être si droit, si clair, si énergique n'a pu avoir de faiblesse, même passagère. Puisqu'il a disparu, c'est qu'on l'a fait disparaître. Maintenant est-ce que vous êtes de l'avis de votre chef: un crime de hasard, une attaque d'apaches au coin d'une rue?
--Non, dis-je franchement. Dans ce cas-là, on trouve presque toujours le cadavre, ou en tout cas, une trace quelconque d'assassinat, un vestige de lutte. Et ici, rien... Pas un indice... Et pas un témoignage... Personne n'a rien vu, rien entendu, rien remarqué d'anormal ou même d'inhabituel, dans la maison ou dans les environs...
«Des apaches qui l'auraient attaqué pour le voler, d'abord presque à coup sûr auraient abandonné le corps sur place pour s'enfuir, le coup fait; c'est généralement ce qui se passe. Et en admettant même qu'ils aient songé à le faire disparaître, ils n'auraient pu y réussir parfaitement, par manque de préméditation et de moyens, c'est bien clair... Non... Ce n'est pas, s'il y a eu crime,--comme je le crois aussi, notez bien...--ce n'est pas un crime crapuleux...
--Alors, qu'est-ce que vous pensez?
Il parlait froidement, en détachant les mots; son regard pénétrant ne me quittait pas.
--Quelle est votre théorie personnelle?...
Je me sentais vraiment gêné.
--Je pense... Je pense... Vous savez, monsieur le professeur,--répondis-je évasivement, en essayant encore d'échapper à cette question trop nette,--de par notre métier, nous sommes obligés de penser à bien des choses invraisemblables, même quand nous admettons qu'elles puissent être invraisemblables. Il ne faut pas croire du tout que nous prenions nos hypothèses pour des réalités, mais nous sommes bien forcés, d'autre part, pour arriver à une solution, de faire toutes les hypothèses... toutes...
Il y eut un silence.
--Non, me dit tout à coup le professeur répondant à ce que je n'avais pas dit, _elle_ n'y est pour rien, je la connais, elle aussi, autant qu'on peut connaître une femme, elle n'y est pour rien! Ne secouez pas la tête, ajouta-t-il avec impatience, nous n'arriverons jamais si vous ne croyez pas ce que je vous dis. Ce que je vous affirme, vous devez l'admettre, sans quoi nous serons retardés à chaque pas...
Je me permis de l'interrompre.
--Pardon, monsieur le professeur, dis-je, nous avons un vieux mari, vieux relativement à sa très jeune femme... Voyons, voyons... Il est riche, elle est pauvre; il lui a tout laissé et elle le sait. Entre eux, il y a un homme jeune, solide, beau, sans scrupule, l'amant tout désigné,--et c'était bien le cas, d'après tous les indices que j'ai pu recueillir.--Le mari disparaît. La solution, il me semble, s'impose... Ce sont eux qui ont fait le coup. Peut-être, elle, sans intérêt d'argent, je veux bien, seulement pour être libre, par amour pour Max ou dominée par lui, ayant peur... Je ne crois pas non plus qu'elle ait participé au crime, elle est trop faible et trop effrayée... mais pour avoir su, c'est autre chose...
«J'ai déjà, pour moi-même, fait quelques recherches et pris quelques informations; je me suis documenté pour le jour où j'aurai le droit d'agir pleinement. Et si, officiellement, je n'ai pas encore enquêté sur cette piste, c'est que j'ai, à ce sujet, des ordres formels... On a affaire à des personnalités mondaines, on se méfie, on craint le ridicule et l'odieux d'une erreur, le scandale d'une fausse accusation... Et on m'oblige à tout épuiser avant de me retourner franchement de ce côté-là. Mais j'aurai mon heure, j'y compte bien...
--Non, me répéta Ferrier, pas comme cela. Votre solution tourne autour de la vérité, mais elle est fausse pour la moitié, certainement: c'est lui qui est seul coupable; elle ne se doute de rien... non, non, croyez-moi, de rien, j'en suis sûr. Ce misérable, qu'Imberger, dans sa bonté, a sauvé de la misère et de la correctionnelle, est l'amant d'Andrée, cela je le savais depuis longtemps, et il est une brute sensuelle, jalouse et cupide. Il y a de tout dans son crime, des choses banales et des choses révoltantes, de l'exceptionnel et de pauvres sentiments humains courants... Il y a surtout de la passion grossière et de l'intérêt: il est avide de domination et de plaisir, vaniteux comme tous les médiocres... Il voulait pour lui tout seul la femme et l'argent... l'argent d'abord, du reste...
--Voyez-vous, demandai-je, la moindre preuve?
--Aucune. C'est à vous d'en trouver. Tout ce dont vous avez besoin comme aide personnelle, renseignement ou argent, demandez-le-moi, cela restera entre nous. Il faut trouver le cadavre et convaincre l'assassin; d'ailleurs, il est perspicace et rusé et il faut éviter de le mettre en défiance.
Ferrier s'en alla. Son opinion éclairait la mienne et la corroborait. Mais il me fallait au moins un commencement de preuve, et une gaffe m'eût coûté cher.
Maxence habitait maintenant une garçonnière du quartier de l'Europe et n'allait que rarement à Passy. La jeune femme restait plongée dans son deuil. Elle avait fait venir auprès d'elle une vieille cousine de province et ne sortait pas.
Moi j'attendais avant d'agir... Les journaux m'accablaient de railleries de plus en plus vives sur mon aveuglement. Certains reporters sagaces, à la suite d'enquêtes personnelles poussées à fond, avaient très certainement entrevu ce que je croyais être la vérité; ils indiquaient à mots couverts la probabilité d'un drame familial et passionnel, et les soupçons commençaient à serrer de près le beau Maxence.
Celui-ci, que je rencontrai à Passy à ce moment-là, eut en ma présence un accès d'indignation qui, s'il était joué, était bien joué. Il ne parlait rien moins que d'aller souffleter le rédacteur.
C'est alors qu'un événement extraordinaire se produisit: M. Imberger fut rencontré dans la rue.
· · ·
C'est la femme de chambre de Mme Imberger qui revit la première M. Imberger après sa disparition. Un soir, cette fille, dans le petit hôtel de Passy, rentra affolée, affirmant qu'elle venait de croiser dans une rue voisine son ancien maître en personne.
--C'était monsieur, me dit-elle à moi-même quand je la vis après cette fantastique rencontre, c'était monsieur, sûr et certain. Je l'ai vu comme je vous vois! J'ai des yeux et je ne suis pas une folle, la tête sous le couperet je dirais encore que c'était monsieur, et si c'était pas lui, c'était son fantôme! Et puis, c'est mon avis que c'était même plutôt son fantôme, du reste... sûr que non qu'il n'avait pas l'air d'un homme vivant, il avait un grand manteau noir comme il mettait toujours et une figure toute drôle, toute pâle, toute tranquille, avec ça... enfin, je ne peux pas dira comment, mais toute drôle... Il marchait sur l'autre trottoir que moi, il allait vite et il a dû me reconnaître, alors il a été encore plus vite. Et comme, au contraire, moi de le voir ça m'avait coupé les jambes, il a profité de ça pour tourner la rue et filer, moi, j'en claquais des dents... Porter les yeux sur un fantôme, ça peut vous faire mourir dans l'année... Courir après, merci... Et puis, ça n'aurait servi à rien. C'était pas un homme vivant, j'en jurerais sous le couteau! Mais c'était monsieur, j'en jurerais devant le juge! On l'a assassiné et il revient pour demander vengeance et sépulture...
Elle ne voulut pas sortir de là, mais je dois dire que personne ne la crut tout d'abord.
Cependant comme cette rencontre, si elle était réelle, constituait une preuve en faveur d'une simple disparition, on prévint le Dr Ferrier qui interrogea à son tour la femme de chambre. Il diagnostiqua une hallucination.
Cette opinion était aussi la mienne.
Comment, en effet, penser, si M. Imberger n'était ni mort ni en fuite et qu'il eût simplement, pour des raisons secrètes, quitté sa famille et son domicile, qu'il revînt justement se montrer aux environs mêmes de ce domicile, dans un quartier comme Passy qui est une petite province charmante où la plupart des habitants se connaissent au moins de vue et où, lui plus que tout autre, devait être remarqué à cause de sa silhouette assez particulière et de ses flâneries de collectionneur. De plus, il était au courant des habitudes de ses domestiques, et la femme de chambre l'avait vu justement dans une rue et à une heure où régulièrement, chaque matin, elle allait porter le courrier à la poste et prendre les journaux.
Non... Nerveuse et superstitieuse, la femme de chambre, hantée par le mystère de la disparition de son maître et effrayée par l'évocation vague d'un crime, avait identifié la silhouette d'un passant avec celle du disparu, ou même créé de toutes pièces une image absente: l'hypothèse de l'hallucination était la plus vraisemblable, tout le monde l'adopta.
Mais, le lendemain, cette hypothèse tomba d'elle-même... M. Imberger apparut de nouveau. Il fut vu vers six heures du soir par un marchand de curiosités de la rue de Châteaudun chez lequel il avait coutume de faire de longues stations. L'apparition se montra à la porte du magasin, qu'elle entr'ouvrit comme pour entrer. Puis, ainsi qu'une personne qui se ravise, elle fit volte-face rapidement et disparut dans la foule.
Déconcerté comme la femme de chambre, et comme elle, peut-être, effrayé par la possibilité d'un mystère d'au-delà...--à ce point de vue, vous savez, il faut toujours tenir compte de la crédulité humaine,--le marchand n'eut, pas plus que la femme de chambre, la présence d'esprit de chercher à rattraper l'apparition pour éclaircir le problème angoissant... Il affirma qu'il ne le fit pas parce qu'il était seul à ce moment et ne pouvait songer à abandonner son magasin, fut-ce quelques minutes.
Mais M. Imberger était son client depuis plusieurs années, il le voyait souvent et longtemps. Il fut frappé de la mine hagarde et étrange du visiteur qui était d'une pâleur livide et avait l'air de souffrir. Mais il affirma qu'aucune hésitation n'était possible sur son identité.
Dès lors les apparitions de M. Imberger se multiplièrent dans les endroits les plus divers. Dans l'espace de quatre ou cinq jours, il fut vu par plusieurs personnes dont la bonne foi ne pouvait être suspectée et qui, toutes, donnèrent de lui le même signalement: un grand manteau noir, une allure rapide et furtive et cette étrange figure blême et figée. Ce même renseignement revenait toujours. On rencontrait le disparu invariablement à l'heure du crépuscule; à peine l'avait-on entrevu qu'il s'éloignait fort vite. Son avoué, M. Druide, plus déterminé et peut-être plus courageux que les autres, tenta de le poursuivre boulevard Montmartre où il l'avait croisé inopinément, mais M. Imberger s'enfuit avec précipitation et ne put être rejoint. M. Druide le vit de loin disparaître dans le passage des Panoramas et s'y perdre.
Et le professeur Ferrier revit aussi de ses propres yeux l'ami qu'il croyait assassiné. Ce fut même une rencontre émouvante, bien qu'elle n'eût duré qu'un instant et que pas plus que les autres, le professeur n'eût pu parler à Imberger ni s'approcher de lui. Voici comment Ferrier, lui-même me raconta la chose, une heure après qu'elle ait eut lieu, et il était encore agité et presque tremblant.
--Je l'ai vu, me dit-il. Je l'ai vu, aucun doute n'est possible. Je sortais de l'École de Médecine, à la tombée de la nuit, après mon cours. Une auto était arrêtée au bord du trottoir. Je la regardai machinalement. Soudain, à la portière, je vis paraître le visage de M. Imberger qui, penché dans la demi-lumière tombant d'un réverbère, semblait surveiller ma sortie comme jadis, lorsque parfois il venait m'attendre. Ce visage était blême et fixe ainsi que le décrivent tous ceux qui l'ont vu. Après un moment de stupeur, je m'élançai, mais l'auto démarra rapidement, emportant Imberger qui me fit un signe que je ne compris pas.
Il ne pouvait plus être parlé d'hallucination, et la médecine non plus que la justice modernes n'admettent les fantômes, spectres ou revenants. Quelques journaux, en manière de plaisanterie, publièrent des articles sur les «Apparitions de l'assassiné». Des revues spirites soutinrent énergiquement que de tels faits étaient possibles et que l'histoire en offre de nombreux exemples; elles allèrent jusqu'à citer Jésus-Christ apparaissant à ses apôtres. L'aspect d'Imberger était un argument précieux pour les écrivains spirites qui affirmèrent que cette lividité bizarre qui surprenait tant était extra-terrestre.
Cependant je ne vous étonnerai pas beaucoup en vous disant que pour la justice, pour le professeur Ferrier, pour le public tout entier,--et pour moi,--une évidence s'imposait: M. Imberger était encore de ce monde.
Mais le mystère ne fit ainsi que changer de face. Dans quel but M. Imberger se cachait-il de la sorte? Etait-il en bonne fortune? Tous ceux qui l'avaient connu se refusaient à admettre cette explication, que démentait son amour passionné et inquiet pour sa femme. De plus, dans ces apparitions troublantes, toujours on le voyait seul, et les personnes qui l'avaient rencontré depuis sa disparition disaient qu'il n'avait, en aucune façon, l'air d'un homme qui cache son bonheur, et toutes s'accordaient sur son aspect bizarre, sur son allure furtive et inquiète. Un courant d'opinion cependant se forma qui, admettant l'idée d'une fugue de bas étage, envisagea Imberger comme un vieux débauché, incapable de voiler plus longtemps ses vices sous le manteau de l'austérité. Pour ceux-là, la victime devint la jeune Mme Imberger, abandonnée lâchement, non seulement de la plus outrageante façon, mais encore dans des conditions telles qu'une infâme calomnie avait pu un moment avec vraisemblance l'effleurer. Mais elle, que j'interrogeai, repoussa avec mépris ces imputations sur son mari.
«C'était le meilleur des hommes, me répétait-elle. Non seulement il était un homme de vie simple et droite, où aucune dissimulation ne pouvait être nécessaire, j'en suis sûre, mais encore il était incapable d'une mauvaise action. Par conséquent, s'il est vivant, un motif impérieux que j'ignore et que je ne parviens même pas à imaginer, le contraint à rester strictement caché loin de moi et loin de tous. Et dans ce cas, l'étrangeté de sa conduite dans ces rencontres des derniers temps s'expliquerait aisément... Oui... Il agit de telle sorte qu'il évite toute conversation; mais cependant il se montre, nettement et souvent, pour rassurer sur son existence... et pour ne pas laisser un horrible soupçon peser sur un innocent...
«J'ai tant pensé, douloureusement, à ces choses, voyez-vous, à tout ce qui est dans le domaine du possible... Il se pourrait encore que, tout à coup, la raison de mon pauvre mari ait sombré... Mais alors où et comment vit-il? Avec quelles ressources, quel argent?... puisqu'il n'a rien prélevé sur sa fortune... De toute façon, c'est affreux...
Éplorée, elle se tordit les mains en sanglotant. Elle était plus jolie que jamais, dans ses vêtements sombres. Elle avait réalisé, je le remarque en passant, ce prodige d'être effacée et comme hors cadre, ainsi que le comportait sa situation actuelle de veuve sans l'être,--sans tomber néanmoins dans un deuil qui, si M. Imberger vivait, fût devenu grossier et vaudevillesque, et sans cesser non plus d'être une des femmes les mieux habillées de Paris.
La majorité du public s'était ralliée du reste à cette explication qu'Imberger avait filé dans un accès de folie. C'était en effet, depuis ses apparitions, la plus vraisemblable; et comme, lorsqu'un événement inopiné se produit, une quantité de gens se targuent de l'avoir toujours prévu, il se trouvait maintenant bon nombre d'amis ou de familiers de la maison, d'habitants du quartier ou de lointains fournisseurs pour déclarer que l'originalité de M. Imberger leur avait de tout temps été suspecte, et que, depuis quelques semaines, cette originalité leur avait paru s'être accrue d'une façon inquiétante. Les domestiques eux-mêmes donnaient de cette bizarrerie dernière de nombreux exemples: leur maître, bourru, mais autrefois bon et doux, était devenu baroque, nerveux, aisément mécontent, et plus sévère avec le pauvre M. Max pour qui auparavant il se montrait indulgent et qu'il s'était mis à rabrouer à tout moment. En outre, il aimait de plus en plus la solitude, et restait de longues heures silencieux et inactif, l'air triste et pensif.
De ce changement d'humeur de M. Imberger tout le monde témoignait, et la facile érudition médicale des profanes allait bon train.
On parlait de crise de somnambulisme éveillé, d'accès ambulatoire, pendant lesquels l'homme cesse d'être lui même et quitte sa personnalité pour en revêtir une autre qui le conduit au hasard à travers une vie qu'il ignore quand il retrouve son individualité. Le professeur Ferrier, dans ce temps-là, me documenta sur ce qu'il appelait «les maladies du moi», sur l'état premier et l'état second.
Il me donna des exemples de ce qu'il appelait des «crises comitiales ambulatoires». Et ici je me permets de perdre un moment de vue mon histoire pour vous redire le récit qu'il me fit d'un cas très curieux que Charcot eut à étudier vers 1881 ou 1882.
Le malade était le garçon livreur d'une maison de bronzes d'art de la rue Amelot. Il n'avait aucun antécédent morbide, aucune tare héréditaire. Il fut frappé tout à coup de crises ambulatoires. Voici comme il raconte l'une d'elles qui commença le 18 janvier:
--Ce jour-là, je suis parti de bonne heure de la maison ayant à faire de nombreuses courses. En dernier, je suis monté chez un client, rue Mazagran, et j'ai reçu de l'argent... Il devait être sept heures du soir lorsque je descendis dans la rue. A partir de ce moment-là, je ne me rappelle plus rien, absolument rien.
«Toujours est-il que je ne suis pas remonté dans la voiture qui m'attendit longtemps; le cocher prit le parti de rentrer à la maison et fit connaître qu'il ne savait pas ce que j'étais devenu.
--Ainsi, remarque Charcot, à partir du 18 janvier, vers huit heures du soir, une nuit complète se fait dans votre esprit. Et quand êtes-vous réveillé?
--Le 26 janvier, à deux heures de l'après-midi. J'étais sur un pont suspendu, au milieu d'une ville inconnue. Un régiment passait, musique en tête et drapeau déployé. Je ne savais pas où j'étais. Je n'osais me renseigner, craignant d'être pris pour un fou. J'ai demandé le chemin de la gare et, là, j'ai vu que j'étais à Brest...»
Il avait, quand la crise l'avait saisi, de l'argent sur lui, dont une partie (200 francs environ sur 900) était dépensée. Ses habits et ses souliers étaient propres et non usés, donc il était venu de Paris en chemin de fer, il avait mangé, il avait couché dans des hôtels, il avait vécu comme tout le monde, mais sans le savoir et sans que sa vraie conscience participât aux actes qu'il accomplissait.
Par malheur pour lui, l'infortuné eut l'idée funeste, pour être rapatrié sans toucher davantage à l'argent qu'il avait et qui ne lui appartenait pas, de s'adresser à un gendarme. Celui-ci l'arrêta séance tenante et le pauvre homme, malgré qu'il montrât toutes sortes de papiers et notamment une ordonnance que Charcot lui avait remise lors d'une précédente crise, resta en prison six jours et n'en fut tiré que par les démarches de son patron au service duquel il était depuis vingt ans et qui protestait de sa parfaite honnêteté.
--Et est-ce que vous pensez que le cas de M. Imberger est analogue, M. le Professeur? demandai-je à Ferrier quand il m'eut fait ce récit. Quelle est votre opinion personnelle?
--Je n'en ai pas, me dit-il sèchement. Et je crois qu'autant que moi il était dans le doute.
Car, pour moi, l'explication folie simple ou maladie de la personnalité ne me satisfaisait pas du tout. Il faut dire que pour l'esprit d'un policier qui voit les faits, toutes ces grandes machines scientifiques sont des possibilités auxquelles on croit théoriquement, mais qui ne parviendront jamais à vous donner la solution satisfaisante d'un problème auquel on est attaché, et derrière lequel on a vu les ombres mouvantes des réalités humaines, la passion, la vie... la mort...
Je ne croyais pas non plus à une fugue, oh! cela, pas du tout.
Et je me demandais si ce n'était pas tout bêtement dans le but de surveiller sa femme et son neveu que M. Imberger avait disparu, afin de voir ce que tous deux feraient une fois le bruit apaisé..., afin de _savoir_ et de ne plus subir la souffrance intolérable du doute.
Mais alors pourquoi se montrait-il exprès pour ainsi dire à des gens qui le connaissaient? Car l'ensemble de ses apparitions révélait une volonté et un système, tellement évidents que c'est d'ailleurs ce qui détruisait le plus sûrement pour moi l'hypothèse de la folie.
C'est pourquoi à d'autres moments, obstinément, l'idée de l'assassinat venait me harceler encore en dépit de toutes les apparences. Je suis incrédule par nature et par métier... Je n'avais pas vu, moi, le disparu... Sa femme, Max et moi étions même, parmi ceux qui étaient reliés à l'affaire, les seuls à ne l'avoir pas vu. Sa femme, Max et moi... C'est peut-être dans les raisons de ce groupement qu'il fallait chercher la plus utile base d'un raisonnement valable et je ne m'en faisais pas faute...
Mais mon enquête devenait impossible; on ne peut pas avoir les coudées franches pour informer sur un soi-disant crime dans lequel il n'y a plus de victime... Je me voyais supprimer les seuls moyens d'arriver à un résultat: je ne pouvais plus en effet exercer de surveillances poussées, ni compléter les perquisitions dans la villa Imberger où j'avais conscience que les fouilles de la première heure avaient été sommaires...
Néanmoins, le mystère Imberger me passionnait plus que jamais et j'étais résolu à en trouver la clé, coûte que coûte, pour mon art personnel, en dehors de tout ordre officiel et même en cachette.
Je gardais, si je puis dire, un œil sur l'hôtel de Passy et un œil sur le beau Max, qui n'y revenait que fort rarement d'ailleurs, pour faire à sa jolie tante de brèves et correctes visites où le ton était amical, me disaient mes informateurs, mais la conversation uniquement banale et sans plus jamais d'allusions au drame familial.
Mme Imberger vivait d'ailleurs d'une façon retirée et parfaitement convenable, à l'abri au point de vue matériel par les revenus que lui versait le notaire sur la fortune intacte de son mari; elle ne quittait pas la vieille parente qui lui servait de chaperon et partageait avec elle des journées monotones, dont la solitude s'égayait à peine de quelques visites strictement intimes.
Pour Maxence, les choses allaient bien autrement: il avait repris, dans sa garçonnière du quartier de l'Europe, une vie de loisirs et de noce dont les ressources restaient pour moi mystérieuses, car il n'avait aucune espèce de fortune et ne gagnait certainement rien avec sa vague peinture, d'ailleurs invendue et, en outre, négligée par lui six jours et demi sur sept.
Je n'ai jamais pu savoir si, dans ce temps-là, Max eut ou non des rendez-vous clandestins avec Mme Imberger, car elle, on ne pouvait se permettre de la faire suivre, et lui avait l'art de semer ceux de mes hommes qui le filaient. Mais j'ai toujours pensé qu'en tout cas elle lui donnait de l'argent, car au soir de certains jours où il avait été particulièrement fuyant, il jouait gros jeu à son cercle ou soldait des notes de champagne solides... Après tout, Andrée s'acquittait peut-être ainsi d'un simple devoir de famille, et le faisait-elle uniquement par respect pour les habitudes anciennes de son mari envers ce garçon dont il s'était chargé...
On ne doit pas plus négliger pour un acte les explications indulgentes que les autres...
Enfin, je m'exaspérais à froid; cette affaire pour moi tournait à l'idée fixe. Il me fallait Imberger mort ou vif.
· · ·
Eh bien, ce fut à la Mi-Carême que je le retrouvai mort et vif. Ce soir-là, j'étais dans la grande salle d'un café de nuit à Montmartre. Ça ne s'appelait pas un dancing dans ce temps, mais c'était pourtant la même chose. Je puis vous avouer que je n'y étais pas absolument pour travailler. Je me sentais fatigué, agacé, énervé par mes dernières semaines d'enquête infructueuse. Je désirais me changer les idées pour quelques heures, sans négliger cependant d'observer autour de moi, car les cafés de nuit sont pleins d'enseignement.
J'étais là depuis une demi-heure à regarder les petites femmes qui dansaient au milieu de la salle, quand Maxence lui-même entra avec une bande. Il était un habitué de la maison, je comptais bien un peu l'y voir et, à toutes fins utiles, je m'étais camouflé afin qu'il ne puisse me reconnaître.
Justement, ils s'assirent tous à une table non loin de moi. Ils étaient quatre hommes en smoking: Max, un gros boursier bon garçon que je connaissais un peu, lui ayant demandé des renseignements sur les dernières opérations qu'il avait faites pour M. Imberger avant sa disparition, et deux noceurs sans intérêt. Il y avait avec eux trois petites femmes, des petites danseuses de music-hall assez connues dans les bars et les boîtes de nuit. Toutes trois étaient plus ou moins déguisées en Persanes, et l'une d'elles, une gentille petite blonde rieuse et remuante, qu'on appelait Cora, se frottait avec amour à l'irrésistible Maxence qu'elle ne quittait pas d'une ligne.
Ils se mirent à souper avec du champagne sec. La salle s'animait, vous voyez ça d'ici: accessoires de cotillon, serpentins; les rires des hommes montaient et les femmes, grises et chatouillées, piaulaient.
Tout à coup, elles se levèrent pour danser.
--Attendez-moi, attendez-moi, j'y vais aussi! cria la petite Cora, qui, à moitié couchée sur Max, fumait une cigarette. Et puis, vous allez voir, j'ai quelque chose d'épatant!
--Quoi donc? raconte ça, Bébé. Le gros boursier, un peu pâteux, essayait de la retenir, mais elle lui échappa.
--C'est une surprise! Tu vas voir ça, gros phoque! cria-t-elle, en prenant sur la banquette son immense sac bariolé à la mode de l'époque, et qui semblait lourd et gonflé.
Elle embrassa longuement le beau Max et courut vers le lavabo où elle s'enferma comme pour aller se faire une beauté.
Cinq minutes après, elle en sortit avec une de ses petites amies qui riait comme une folle. Elle la prit par la taille et se lança en tournant avec elle au milieu des groupes qui se poussaient pour la regarder, applaudissant et riant, sans que je puisse encore voir pourquoi. C'est ainsi qu'elle revint vers la table où les deux noceurs assez déprimés, le gros boursier tout hilare, et Max, nonchalamment renversé sur la banquette et le cigare aux dents, l'attendaient. Elle fit une dernière volte, fut devant eux et se montra.
Max la vit, ses yeux s'ouvrirent, son visage changea, devint blafard et comme convulsé d'horreur; puis il se dressa d'un seul coup, les poings crispés, renversant la table.
--Ote ça, nom de Dieu! Vas-tu ôter ça! hurla-t-il d'une voix qui couvrit tous les bruits de la salle.
Il y eut un silence général, tout le monde regardait. A côté de Max, le gros boursier s'était levé, effaré. Il regardait la petite qui restait pétrifiée. Il pâlit lui aussi et s'écria stupéfait:
--Mais c'est la figure de M. Imberger!
Tout cela s'était passé en dix secondes. Déjà je m'étais précipité et je vis que la petite danseuse avait attaché sur sa frimousse montmartroise un masque de cire peinte qui faisait un drôle de contraste avec ses boucles blondes, le masque d'un homme âgé que je reconnus semblable aux innombrables photographies de face où de profil que j'avais vues de M. Imberger.
Je me retournai vers Max.
--Où as-tu mis le cadavre? lui dis-je en le saisissant.
Je m'attendais à une bataille et je n'étais pas du tout sûr d'avoir le dessus avec un gaillard de cette taille. Mais c'était une brute sans courage, et il s'effondra entre mes mains au moment où entraient deux gardiens de la paix que le gérant venait de faire appeler.
On l'enleva rapidement parmi le stupeur des soupeurs et des filles qui ne comprirent tout que le lendemain en lisant leur journal. Avec nous la petite Cora, à qui j'avais repris le masque, trottait sanglotante au bras du gros boursier.
--Je l'avais pris pour faire une blague, disait-elle sans cesse, il en avait des tas au-dessus de sa cheminée...
Et le gros homme bouleversé répétait:
--Quelle affaire! qui aurait cru ça d'un garçon si gentil...
· · ·
Je retrouvai le cadavre de M. Imberger enterré dans la cave du petit hôtel de Passy. Cette cave, comme dans beaucoup de maisons anciennes, avait des recoins sombres entre des arceaux. Des tonneaux, des bouteilles, des gravats y étaient entassés dans un pêle-mêle qui m'avait paru naturel, lors de ma rapide inspection. Le corps était enterré à une faible profondeur dans un de ces recoins.
Le mobile du crime, vous le devinez: M. Imberger s'était aperçu des assiduités de Maxence auprès de sa femme et, sans croire du reste qu'il était son amant, lui avait ordonné de partir, au cours d'une explication violente.
Maxence,--c'est lui qui me donna tous ces détails, car il était un criminel du genre bavard,--avait profité de l'absence de la jeune femme (c'était le soir du bal costumé), pour commettre son crime. Il s'était caché dans le cabinet de travail de son oncle qu'il avait étranglé de ses mains. Après, il avait descendu le corps au fond de la cave. Je l'aurais trouvé là plus tôt si les apparitions de M. Imberger, en écartant l'idée du crime, ne m'avaient obligé officiellement d'interrompre mes recherches.
Ces apparitions étaient vraiment une invention merveilleuse du sieur Maxence. D'un seul coup, elles détournaient les soupçons naissants et interrompaient net mon enquête et mes perquisitions. Il avait pris un moulage sur un buste de M. Imberger, vous comprenez, et s'était fabriqué un masque en cire peinte à la ressemblance de M. Imberger.
Il en fit usage quand il vit que je le serrais de près. Il mettait le grand manteau du mort et, au moment où la lumière des réverbères se mêlait à celle du jour tombant, il apparaissait comme vous le savez, soudainement et rapidement, avec, sur son visage, cette face figée et hagarde qui frappa tellement tous ceux qui crurent voir M. Imberger.
Ce masque, il l'avait accroché chez lui au-dessus de la cheminée sans trop le cacher, par excès d'habileté, parmi d'autres masques horribles ou grotesques, chinois et thibétains, et la petite Cora, ramenée une nuit, le choisit pour le chiper au milieu des autres et faire un effet de carnaval.
C'est ainsi que Maxence, trahi par le hasard qui est tantôt avec le criminel et tantôt avec la police, fut conduit aux assises où il n'eut du reste que dix ans, car on voulut voir dans son cas une cause passionnelle.
Mme Imberger, qui n'était en aucune façon poursuivie, ne put même paraître comme témoin: une fièvre cérébrale la tenait entre la vie et la mort. Elle ne cessait dans son délire de répéter: «Si j'avais su... si j'avais su...», sans que Ferrier, qui la soignait, pût jamais arriver, comme il voulut bien me le dire, à comprendre si elle avait des remords d'avoir involontairement causé l'assassinat de son mari en devenant la maîtresse de Maxence ou, au contraire, des regrets de n'avoir pas été au courant de l'affaire afin d'aider son amant à se sauver...
LE JARDIN DU PIRATE
Le visiteur inconnu s'assit sur la chaise que lui indiquait M. Duvaudois.
--Monsieur, dit-il, vous m'excuserez d'avoir insisté pour être reçu et de me présenter ainsi sans même dire mon nom, mais de graves raisons m'y obligent. Jamais, du reste, je n'aurais osé agir ainsi auprès d'un homme ne possédant pas votre haute intelligence ou bien qui n'eût pas été comme l'exemple même de la plus parfaite honorabilité.
M. Duvaudois était un gros homme de cinquante ans, riche et vaniteux, qui habitait dans une ville de l'Ouest une belle maison entourée d'un grand jardin et se considérait comme un personnage très important. Le préambule mystérieux et louangeur de son visiteur, jeune homme correct d'une trentaine d'années, le flatta et, en même temps, le mit en défiance. Il ne répondit rien, mais s'éventa majestueusement avec son mouchoir de poche; on était en été et il faisait très chaud.
--Monsieur, reprit l'inconnu, voici ce dont il s'agit: au fond de votre superbe jardin, et adossé au mur qui l'enclot, s'élève un pigeonnier désaffecté, dont le bas est occupé par des lapins domestiques et le haut par des bottes de foin (un de vos anciens jardiniers m'a appris ce détail). Sous le toit, sont percées deux lucarnes qui ouvrent sur votre jardin et, en face de ces lucarnes, une large baie qui ouvre sur le jardin voisin. Eh bien, Monsieur, je viens vous demander la faveur (singulière, je le reconnais, mais d'une importance capitale pour moi) de m'établir à cette fenêtre, cette nuit et les deux nuits suivantes, afin de pouvoir regarder dans ce jardin voisin.
--Vous voulez parler du jardin de la Maison du Pirate? dit M. Duvaudois.
--Oui, monsieur, puisque c'est ainsi qu'on la nomme. J'ose espérer que vous ne repousserez pas ma demande, quelque bizarre qu'elle soit. J'ai, pour vous l'adresser, des motifs impérieux qui doivent rester secrets. Si vous m'exaucez, je vous prierai du reste de ne me poser aucune question...
Ayant dit, le jeune homme attendit avec dignité la réponse de M. Duvaudois.
M. Duvaudois resta un moment silencieux. L'insolite requête que l'inconnu lui adressait lui paraissait terriblement louche, mais en même temps l'intriguait violemment. La maison voisine avait, quelques années auparavant, été occupée par un homme mystérieux qui vivait retiré, dans un isolement farouche, avec, comme unique société, un vieux nègre qui le servait et ne parlait jamais. Des histoires étranges couraient sur son compte. On l'appelait le Pirate, on racontait qu'il s'était enrichi criminellement au cours de lointains voyages et d'expéditions coupables et qu'il passait ses nuits à compter son trésor pour oublier les remords qui le harcelaient. Il était mort depuis trois ans, le nègre était parti et la maison était à vendre, mais personne ne s'était soucié de l'acheter.
Tous ces détails, revenant à l'esprit de M. Duvaudois, lui faisaient pressentir un passionnant mystère, mais la crainte de se compromettre et le désir de repousser ce qu'il jugeait une demande indiscrète, luttaient encore en lui contre une dévorante curiosité. Celle-ci fut pourtant la plus forte.
--Monsieur, dit-il, avec une majesté accrue, vos accents me semblent ceux d'un honnête homme...
--Croyez-le, monsieur, interrompit l'autre vivement, un honnête homme bien près de devenir une vict... Mais non, je dois me taire...
--... Et, reprit M. Duvaudois, je consens à accéder à votre demande, mais à une condition qui est nécessaire à la tranquillité de ma conscience: je veillerai à vos côtés pendant ces trois nuits, j'observerai ce que vous observerez et serai témoin de vos actes. Vous comprendrez qu'étant donné le mystère dont vous vous entourez, je dois m'assurer qu'aucune tentative répréhensible...
L'inconnu tout d'abord esquissa un geste de contrariété, mais il le réprima aussitôt.
--Monsieur, dit-il, vous avez raison. Cette prudence est digne de votre caractère et je préfère du reste que vous vous rendiez compte par vous-même que mes intentions sont pures. Je viendrai ce soir vers onze heures.
· · ·
Le soir, à onze heures et demie, ils étaient tous les deux en vigie dans le grenier du pigeonnier à peu près vide de foin.
M. Duvaudois avait ouvert lui-même à son visiteur mystérieux et l'avait guidé à travers le beau jardin frais et embaumé. Mais le visiteur était trop préoccupé et M. Duvaudois trop intrigué pour jouir du charmant prestige de la nuit d'été. Ils avaient escaladé l'échelle du pigeonnier et ouvert, non sans peine, le volet vermoulu.
Dans l'indécise lueur d'une moitié de lune, le jardin voisin leur apparaissait entre les feuilles des branches, sauvage, abandonné, plein d'herbes folles et de pousses libres. Au milieu, il y avait un bassin à demi-comblé, plus loin un cadran solaire et en face, contre le mur de clôture, un puits. En se penchant à la fenêtre, ils pouvaient voir, à droite, le mur bordant la rue et, à gauche, limitant le jardin, la maison longue et basse, toute délabrée sous un lierre envahissant.
Ils attendaient sans parler. Minuit sonna au clocher proche, puis une heure, deux heures... Rien ne venait, M. Duvaudois dormait debout. Enfin le matin éclaircit l'horizon.
--Monsieur, dit alors, avec tranquillité, l'inconnu à son hôte, veuillez agréer mes excuses et mes remerciements. A ce soir!...
--A ce soir, grommela M. Duvaudois de mauvaise humeur.
Et il alla se coucher après avoir reconduit l'inconnu.
Le soir suivant, la vigie recommença du haut du pigeonnier. Mais les deux hommes attendaient depuis une heure à peine lorsque, juste après minuit, dans le silence de la nuit provinciale, ils entendirent un bruit étouffé, un grincement prolongé. La grille qui, de la rue, donnait accès dans le jardin du Pirate s'ouvrit et un homme entra furtivement.
--C'est lui, retirons-nous! souffla dans l'oreille de M. Duvaudois l'inconnu qui était en proie à une vive agitation.
Ils se reculèrent un peu en sorte que leurs têtes fussent dissimulées dans l'ombre projetée par les branches touffues qui entouraient la fenêtre.
L'homme, en bas, dans le jardin, avançait avec précaution. Il portait une courte bêche. Il la posa contre le cadran solaire et prit dans sa poche une vaste feuille de papier qu'il déplia et regarda à la lueur d'une petite lampe électrique. Il remit le papier dans sa poche ainsi que la lampe et, à la seule clarté de la lune, se dirigea vers la maison. Il tourna le dos au perron et, en partant du bas des marches, fit des pas égaux dans la direction du cadran solaire.
Au douzième pas il s'arrêta et ficha en terre un petit piquet.
--Ça y est! ça y est! Le misérable, il a trouvé le plan!
L'inconnu du pigeonnier, paraissant au comble de l'excitation, avait saisi le bras de M. Duvaudois et le pinçait fortement.
--Chut, donc! il va vous entendre, ordonna M. Duvaudois tout palpitant d'intérêt.
Mais l'homme dans le jardin semblait trop occupé pour entendre quoi que ce soit. Il allait vers le mur opposé au pigeonnier, à l'endroit où se voyait un puits. Tournant le dos à la margelle, il fit dix pas bien comptés, dans la direction du bassin central et ficha en terre un autre piquet. Alors il déroula un ruban d'un piquet à l'autre et, mesurant avec soin le tiers de sa longueur, plaça encore un bout de bois indicateur qui se trouva juste au pied d'un grand marronnier. Il prit sa bêche, enleva avec soin une large plaque de gazon et se mit à creuser avec ardeur. L'inconnu du pigeonnier haletait.
Après avoir creusé une heure environ, l'inconnu du jardin, sortant du trou qu'il avait fait, s'essuya le front et regarda autour de lui avec désappointement. Il reprit son plan, le relut à sa lampe électrique, refit ses pas et ses mesures qui l'amenèrent au même endroit et, paraissant animé d'un nouveau courage, recreusa énergiquement dans le trou commencé.
Tout à coup il eut une sourde exclamation. Un bruit métallique avait retenti sous le fer. Fiévreusement, il donna encore quatre ou cinq coups de bêche, rejeta son outil et se mit à fouiller la terre de ses mains. On le vit tirer sa lampe électrique et se courber pour éclairer, au fond du trou, ce qu'il avait trouvé. Il jeta un hurlement de joie, sortit d'un bond de l'excavation et se mit à danser comme un fou.
--Il l'a, il l'a, le forban! Il me vole! il me ruine! mais il trouvera à qui parler!...
L'inconnu, aux côtés de M. Duvaudois, semblait aussi surexcité que l'inconnu du jardin. Mais soudain ce dernier, au milieu de ses gambades, fit un faux pas; il trébucha et tomba lourdement, une jambe dans le trou qu'il avait creusé. Il se fit sans doute cruellement mal, car il jeta un gémissement étouffé et, se redressant avec peine, s'assit par terre en se tenant la cheville droite et en jurant entre ses dents. Au bout de quelques minutes, il essaya de se remettre sur ses pieds, mais faillit retomber. Il eut un geste de colère impuissante et, se traînant avec peine, alla ramasser sa bêche où il l'avait jetée, revint au trou et se mit à le reboucher sans avoir rien enlevé de ce qu'il avait trouvé. Il travaillait avec peine et minutie, étouffant les plaintes que la souffrance lui arrachait et s'arrêtant fréquemment pour se reposer. Quand l'excavation fut à peu près comblée, il remit par-dessus la plaque de gazon, éparpilla au loin la terre qui restait et, semant çà et là des feuilles mortes et des brindilles de bois, dissimula toute trace de sa recherche. Ensuite, en boitant très bas, en s'accrochant aux troncs d'arbres, il alla au puits, y jeta sa bêche et, gagnant la porte de la rue, l'ouvrit et disparut furtivement comme il était entré.
--Monsieur, dit alors à M. Duvaudois son hôte mystérieux, grâce à vous, une grande injustice ne s'accomplira pas. Je sais tout maintenant et l'accident providentiel qui vient d'interrompre la coupable entreprise à laquelle nous avons assisté, me donne le répit nécessaire pour la pouvoir déjouer. Croyez à mon éternelle gratitude que je saurai bientôt vous témoigner, je l'espère.
M. Duvaudois le reconduisit jusqu'à la grille de son jardin. L'inconnu prit congé avec urbanité et s'éloigna.
· · ·
M. Duvaudois ne dormit pas cette nuit-là.
Après le départ de l'inconnu, il resta une heure entière assis dans son jardin, immobile et en proie à une lutte intérieure, supputant, calculant, échafaudant des plans... Puis il alla prendre un marteau et une grosse vis, sortit sans bruit dans la rue parmi la molle ténèbre qui précède l'aurore, gagna la porte de la Maison du Pirate et, à coups de marteau (il l'avait enveloppé dans son mouchoir pour atténuer le bruit), enfonça la vis dans la vieille serrure. Certain, dès lors, que nul ne pourrait plus entrer, il retourna chez lui.
Le même matin, avant midi, il était en conférence avec son notaire.
--La Maison du Pirate, mais oui, c'est moi qui suis chargé de la vendre, lui disait celui-ci. Elle appartient aux frères Dupray, vous savez, les deux neveux du bonhomme mystérieux.
--Il a dû leur laisser un héritage considérable, remarqua M. Duvaudois d'un air détaché.
--Mais non, du tout, c'est une erreur. Toute la ville croyait qu'on allait trouver des sommes énormes... Pas le moins du monde! Rien! quatre ou cinq mille francs à peine... Les deux frères étaient furieux et s'accusaient mutuellement de s'être spoliés. Ils sont repartis pour Paris complètement brouillés. Vous ne vous souvenez pas d'eux? Vous avez dû pourtant les rencontrer lorsqu'ils étaient ici.
--Mais oui, je les ai vus, il me semble... Ils sont blonds, n'est-ce pas?...
--Non, bruns, très bruns. L'aîné a un lorgnon, une forte moustache. («C'est mon visiteur», se dit M. Duvaudois.) Le cadet est plus grand, avec toute sa barbe. («C'est l'homme du jardin, se dit M. Duvaudois, j'y suis bien!») Ce dernier, poursuivit le notaire, est revenu me voir il y a trois jours. Il a demandé la clé pour visiter la maison et, ce matin même, il est revenu encore à l'ouverture de l'étude avant de repartir par le train de dix heures. Le malheureux s'était foulé le pied au point de ne plus pouvoir faire un pas et j'ai dû descendre pour lui parler dans sa voiture. Il a exigé, malgré mes observations, qu'on élève le prix de vente de la maison. C'est de la folie. On ne trouvait déjà pas d'acquéreurs, maintenant c'est impossible...
--Pourquoi donc? La maison est jolie et le jardin me conviendrait parfaitement pour agrandir le mien. Je l'achèterais volontiers...
M. Duvaudois était, malgré lui, devenu un peu rouge. L'histoire tout entière lui apparaissait claire comme de l'eau de roche et un espoir effréné gonflait son cœur cupide.
Le notaire avait paru surpris.
--Ma foi, monsieur Duvaudois, dit-il, si vous voulez l'acheter, j'en serai enchanté. C'est une jolie maison, en effet, bien que le prix... dame... dame, le prix est un peu élevé... Primitivement c'était vingt mille, mais, depuis ce matin, j'ai défense de vendre à moins de quarante-cinq mille...
--Quarante-cinq mille!...
M. Duvaudois avait sursauté.
--Dame oui! C'est chaud. Mais peut-être qu'en causant sérieusement...
--Oh, ma foi!... (M. Duvaudois s'était ressaisi.) Les terrains deviennent chers... Et puis, c'est un caprice... Si vous pouvez vendre, eh bien, je la prends!
Le notaire paraissait un peu ahuri.
--Monsieur Duvaudois, dit-il enfin, j'ai les pouvoirs et nous pourrons traiter quand vous voudrez.
· · ·
Quand M. Duvaudois, avec les clés,--d'ailleurs et grâce à lui, inutilisables,--tint l'acte qui le rendait propriétaire de la maison, du jardin et de tout ce qui y était contenu (ainsi qu'il avait exigé que ce fût stipulé), il eut un soupir d'indicible joie et attendit avec impatience que la nuit vînt, car il estimait le mystère nécessaire à ses opérations.
Vers une heure du matin, méprisant la menace d'un orage naissant, il descendit dans son jardin. Portant une bêche attachée sur son dos, il franchit, à l'aide d'une échelle, le mur le séparant de sa nouvelle propriété. Dans le jardin sauvage, au pied du grand marronnier, il retrouva sans peine la place où il avait vu creuser le chercheur avide et il y creusa à son tour, de toutes ses forces. Il travailla plus d'une heure, passionnément, sans se laisser émouvoir par les lueurs et la voix de la foudre, non plus que par la pluie diluvienne qui bientôt ruissela.
Tout à coup, sa bêche heurta un objet métallique. Ivre d'une exaltation indicible, il dégagea de la terre une boîte soigneusement fermée et qui avait tout l'aspect d'une boîte à biscuits secs. Il s'en empara, s'enfuit vers son échelle sous des torrents d'eau, repassa le mur et gagna à toute vitesse, et avec le moins de bruit possible, sa maison et son cabinet de travail où il s'abattit, haletant, trempé jusqu'aux os, couvert de boue jusqu'au ventre. Une mare se formait à ses pieds.
Ayant posé sur son bureau sa trouvaille, auprès de sa lampe allumée, M. Duvaudois, plus ému qu'il ne l'avait jamais été de sa vie, coupa les fils de fer qui encerclaient la boîte, leva le couvercle, fendit la feuille de plomb qui entourait un paquet ficelé, en retira un étui en fer-blanc et, de l'étui, une grande feuille parcheminée roulée et couverte d'écriture. Il la déroula. Il lut:
RECETTE
par les FRÈRES DUPRAY
_pour vendre quarante-cinq mille francs une vieille maison qui en vaut vingt mille._
«Vous prenez un Duvaudois susceptible de croire aux trésors cachés et de vouloir les voler à leurs légitimes propriétaires...»
M. Duvaudois ne lut pas plus avant. Il devint livide, puis violet, porta la main à sa gorge, eut un éternuement convulsif qui ressemblait à un râle et tomba en avant, pâmé, le nez sur la recette.
QUELQUES CHANTAGES
UN CHANTAGE
Grande, svelte et souple dans son tailleur parfait et simple, Marie-Anne d'Hauberive se tenait debout contre la cheminée de son petit salon. Elle allait sortir pour sa promenade matinale quand sa femme de chambre lui avait remis la carte d'un visiteur qui insistait pour être reçu.
Entra un petit homme corpulent et âgé, vêtu de noir, à la face rasée, aux yeux aigus et froids à travers des lunettes aux verres ronds. Il s'avança, obséquieux, saluant à chaque pas, souriant, très à l'aise.
--Très honoré je suis madame... commença-t-il quand la femme de chambre eut refermé la porte.
--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit avec un calme méprisant et hautain Mme d'Hauberive, qui tenait entre ses doigts la carte du visiteur: qui êtes-vous?
--Relisez ma carte, madame, prenez cette peine: M. Mathieu, homme d'affaires. Et je me suis permis d'indiquer que je viens pour les bonnes œuvres de la rue Raynouard... Je n'avais pas l'espoir sans cela d'être reçu, n'est-ce pas... C'est un peu ancien, mais nous pensions bien que vous vous rappelleriez...
Aucune ombre n'avait passé sur le beau visage dédaigneux de Marie-Anne d'Hauberive.
--Je ne comprends pas, dit-elle.
--Si, si, vous comprenez très bien, sans quoi vous ne m'auriez pas reçu... Mais je puis vous aider dans vos souvenirs et je vais me permettre de le faire... Personne ne peut entendre n'est-ce pas?... M. d'Hauberive bien entendu ne se permettrait pas d'entrer chez vous sans vous en faire demander permission... Ma démarche est confidentielle et délicate... Alors madame il y a...--mais pourquoi préciser, c'est désobligeant pour une reine de la beauté et de la haute société,--il y a... mettons plus de quinze ans, oui c'est cela: plus de quinze ans--peut-être dix-huit ans, peut-être vingt ans,--quand vous vous appeliez encore Mlle Marie-Anne Bellève, fille du président Bellève... eh bien vous avez fréquenté la rue Raynouard, vous vous en souvenez madame, n'est-ce pas?... Vous aviez eu le malheur de perdre Madame votre mère dès votre enfance; Monsieur votre père, pris par les devoirs de ses fonctions, vous surveillait peu... Votre gouvernante vous obéissait sans discussion, autant parce qu'elle vous redoutait que parce qu'elle était intéressée et que vous lui faisiez des cadeaux généreux... Et vous aviez dans le monde rencontré Jacques Piétry, un jeune homme, un colonial... Il était très beau, très intéressant, très énergique, très fort... des explorations en Afrique l'avaient rendu presque célèbre... Mon Dieu! l'âme des jeunes filles est enthousiaste et vous avez toujours eu tant de fierté et d'indépendance... C'est si naturel qu'en rencontrant pour la première fois un homme qui vous semble digne de vous... Bref, pendant presque une année vous avez été le voir dans le petit pavillon qu'il habitait rue Raynouard... Vous vous souvenez, vous veniez presque chaque jour, vous montiez parfois par le Passage des Eaux... Vous entriez furtivement, il vous avait donné une clé... Tout cela est très émouvant et prouve la puissance de l'amour... D'ailleurs, n'est-ce pas, vous comptiez bien l'épouser... Mais il était presque pauvre... du moins vis-à-vis de vos goûts, de vos habitudes, de votre fortune... Et puis s'appeler Mme Piétry... vous hésitiez... Bref, il est reparti pour une nouvelle mission... et vous l'avez laissé repartir... Et puis voilà, ça s'est fini là... Deux ans après vous avez épousé M. d'Hauberive, un diplomate très riche, très important et qui est maintenant ambassadeur... M. d'Hauberive vous admire et vous vénère, madame; vous êtes un modèle d'élégance, de dignité, de hauteur... nulle médisance n'a jamais osé vous effleurer... le passé n'est connu de personne, votre gouvernante est morte... Jacques Piétry est sans doute mort aussi...
Il s'interrompit. Mme d'Hauberive, sans prendre la peine de lui répondre, étendait la main vers la sonnette.
--Un moment... pas d'imprudence, n'est-ce pas, cria M. Mathieu dont la figure ronde et blême n'était plus joviale mais menaçante. Vous oubliez, chère madame, que pendant l'année où vous avez été la maîtresse de Jacques Piétry vous lui avez écrit... Oui, lorsque vous avez passé un mois au château de Lavernière... Et quelles lettres... quelles lettres... intimes, tendres, passionnées, enflammées même... précises... détaillées... Ah, vous l'aimiez bien... et complètement... ma parole, moi qui suis un vieil homme, j'ai été impressionné en les lisant ces lettres... Il y en a six, les plus... émouvantes... Les autres, Jacques Piétry les a brûlées; il me l'a juré... car il n'est pas mort du tout, seulement les colonies ne lui ont pas réussi... Oui... le voyage, qu'il a fait après vous avoir connue... de ce voyage-là, il n'est pas revenu tout de suite, parce qu'il avait compris que vous ne l'aimiez pas assez pour l'épouser... et que lui vous aimait trop pour accepter un à peu près... un partage... Alors il est resté je ne sais où, dans une contrée perdue, à s'abrutir d'alcool et d'opium... Il n'est revenu qu'il y a un an, usé, démoli, sans le sou. Il habite une petite chambre dans la maison où, moi, j'ai mon cabinet d'affaires... c'est comme cela que nous nous sommes connus... Je suis sociable... Cet homme m'a intéressé... Je l'ai aidé... Il a fait pour moi des copies, des comptes... Dame, il n'avait pas de quoi manger tous les jours!... Et un soir où je lui avais offert à dîner, il m'a tout dit... Vous savez un verre d'alcool délie la langue... Bref, il m'a demandé de m'occuper de ses affaires... Il m'est reconnaissant, n'est-ce pas, je l'ai empêché de mourir de faim... Et vous... dame il trouve que vous avez brisé sa vie. J'ai beau lui dire que vous avez agi en femme pratique qui fait passer la raison avant le sentiment, il ne veut rien entendre. Alors une question se pose: combien estimez-vous que ça vaut pour vous ces six lettres?
Il avait parlé avec calme, aisance et naturel.
Mme d'Hauberive ne laissait rien voir sur son visage des sentiments qui l'agitaient. Elle ne répondit pas. M. Mathieu, au bout d'un moment, reprit:
--Les affaires sont les affaires. Ces lettres pour nous--c'est-à-dire pour mon client et pour moi,--c'est comme des billets de banque puisqu'elles viennent de vous. Alors si vous ne nous les achetez pas, nous ferons une proposition à votre mari... Vous pensez bien qu'il paiera ce que nous voudrons, rien que pour nous empêcher d'en envoyer, avec explications, des copies dactylographiées à diverses personnalités. Vous vous les rappelez bien ces lettres, n'est-ce pas?... Vraiment elles sont intimes et détaillées... Il y a de ces mots... de ces évocations... ah, sapristi, vous étiez vraiment une jeune fille ardente...
Il eut un rire gras, insolent, puis poursuivit:
--Ce n'est pas la peine que je vous fasse perdre votre temps. Nous, c'est-à-dire moi et mon client...--il veut vous revoir, c'est son idée à ce garçon...--nous vous attendrons ce tantôt, à 4 heures. Voilà l'adresse. Ne manquez pas, sans quoi demain je reviendrai ici pour faire marché avec M. d'Hauberive.
Il prit congé, redevenu obséquieux, et partit, reconduit par la femme de chambre qu'avait sonnée Mme d'Hauberive. Celle-ci, seule, demeura immobile, toujours impassible en apparence, avec au coin de la bouche à peine un léger pli d'amertume. Le dégoût, la crainte qu'elle éprouvait, la menace qui pesait sur elle, étaient moins cruels que la pensée qu'il était devenu cela, lui Jacques Piétry, le seul souvenir d'amour qu'elle eût dans sa vie consacrée tout entière au décor et à l'apparence... Le souvenir qu'il avait d'elle c'était cela: le moyen d'un chantage... Et c'était à un tel homme qu'elle avait failli jadis donner toute son existence, sacrifier toute son ambition. Elle eut un frémissement de colère et de honte... Et au fond d'elle-même elle avait l'ardente curiosité de savoir ce qu'il était à présent... Puis elle se demanda avec angoisse comment elle ferait pour trouver l'énorme somme d'argent que sans doute on exigerait d'elle.
C'était dans une petite rue tortueuse et escarpée, voisine du Panthéon. Mme d'Hauberive, au seuil d'une maison assez mal tenue, vit M. Mathieu qui l'attendait. Il la salua jusqu'à terre et la précéda dans un couloir obscur. Il descendit trois marches, ouvrit une porte. Mme d'Hauberive sans hésitation entra dans une pièce étroite, à peine meublée, où très peu de jour verdâtre filtrait à travers une petite fenêtre qui donnait sur une cour pareille à un puits. Dans un coin plus sombre que le reste de la pièce, un homme était assis derrière une table. Elle le regarda avec épouvante et répulsion: était-ce lui ce fantôme aux joues caves, au front chauve, à la barbe grise et hirsute qui fixait sur elle, sans paraître la voir, des yeux ternes, larmoyants et sans expression. Elle pensa qu'il était ivre et eut peur, sans cependant perdre son attitude majestueuse et dédaigneuse.
--Mon cher ami, dit M. Mathieu, vous voyez que nous n'avions pas trop présumé de l'esprit pratique de madame. Elle a compris; elle vient; nous allons nous entendre.
«Madame, voici les six lettres, là, dans cette enveloppe, sur la table... Non, inutile de les relire, vous vous en souvenez certainement. Et vous me semblez une personne de décision et d'initiative hardie, permettez-moi donc de demeurer entre la table et vous. Oui comme ceci, c'est bien... Chère madame, nous avons estimé ces lettres trente mille francs pièce, trois fois six font dix-huit; mettons en chiffres ronds deux cent mille francs. Nous vous remettrons ces six lettres en échange d'une somme de deux cent mille francs en billets de banque. Quand serez-vous en mesure de faire cet achat? Nous ne pouvons pas attendre très longtemps. Mettons dans huit jours d'ici...
--Vous êtes fou...--Mme d'Hauberive employait toute son énergie à rester calme--où voulez-vous que je trouve cette somme dans un si court délai sans qu'on sache?...
--Vous plaisantez, la fortune de votre mari est considérable, vous avez des parents riches, vous avez des bijoux... vous pouvez emprunter... Je vous assure que dès demain M. d'Hauberive paierait beaucoup plus cher.
M. Mathieu était souriant et menaçant. Elle faillit se lever, partir, révoltée d'être là, de discuter ainsi... mais la peur d'une humiliation plus forte, définitive, qui ne lui laisserait d'autre ressource que de disparaître, dompta son orgueil. Pour la première fois, elle cessa d'être hautaine, tenta de fléchir ce vieil homme gras, sinistre et jovial.
--Voyons, monsieur, dans votre intérêt comme dans le mien, laissez-moi un délai plus long et abaissez le chiffre de vos exigences...
--Non, madame, ce qui est dit est dit, répliqua M. Mathieu, qui se frottait les mains. Nos prétentions sont modérées. Vous paierez ou bien un autre paiera. C'est votre avis, n'est-ce pas, mon cher client? Allons, chère madame, êtes-vous décidée?
Marie-Anne d'Hauberive ne répondit pas. Elle suffoquait d'angoisse. Elle ne pouvait pas trouver en une semaine une telle somme d'argent sans en expliquer l'emploi. Elle comprenait qu'elle aimerait mieux mourir que de tout avouer à son mari. Haletante, elle demeurait immobile, sans pleurer, mais le visage crispé par une détresse horrible.
Elle tressaillit. Le fantôme qui, derrière la table, était jusque-là resté sans mouvement, sans regard et sans voix, image de l'abrutissement, soudain s'était levé, avait fait en vacillant deux pas et s'était laissé tomber sur M. Mathieu qu'il avait saisi dans ses bras.
--Les lettres, cria-t-il en même temps à Mme d'Hauberive. Là, sur la table, l'enveloppe... Marie-Anne, brûle-les... Je ne veux plus... Je ne veux plus... Dépêche-toi, Marie-Anne, brûle-les... Les allumettes sont sur la cheminée... Je le tiens... Brûle-les... Ne t'en va pas avec, il va m'échapper et te rattraperait dans la rue...
Mme d'Hauberive saisit l'enveloppe, vérifia si les six lettres s'y trouvaient, les froissa, y mit le feu et les jeta dans l'âtre éteint.
--Idiot, voleur, imbécile, allez-vous me lâcher! hurlait M. Mathieu, qui essayait en vain d'échapper à l'étreinte de son adversaire. Deux cent mille francs, idiot!...
Tous deux avaient roulé par terre. Mme d'Hauberive, qui regardait les lettres achevant de se consumer, recula vers la porte.
--Va-t'en, Marie-Anne, cria Jacques Piétry d'une voix faiblissante. Va-t'en.... Je vais le lâcher... Va-t'en et n'aie pas peur, vis tranquille...
Elle s'enfuit.
MÉMOIRE...
--Oui, mon cher Vardot, j'ai vu ces messieurs ce matin et je puis vous affirmer que c'est chose faite: vous serez nommé maire. Nulle candidature ne vous sera opposée. N'est-ce pas juste, voyons? La fabrique que vous dirigez avec tant d'autorité n'est-elle pas une source de prospérité pour notre ville? Quand votre père, son fondateur, est mort, n'avez-vous pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs et ses ambitions, pour venir ici continuer son œuvre? La reconnaissance du pays vous est acquise et Mme Vardot en a sa grande part... Autre chose, mon cher ami: je vais être indiscret, mais à Paris, la semaine dernière, me trouvant au ministère, j'ai appris qu'un témoignage officiel de la haute estime où l'on vous tient... Oui... le ruban rouge à votre boutonnière...
Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa tasse de café. Sa large face, que noyait un poil gris et rude, s'empourpra. Il se dressa, bégaya:
--Monsieur le député... ma gratitude... mon cher ami, c'est vous, c'est votre influence...
--Oui, oui, c'est vous qu'il faut remercier, monsieur Terbil, j'en suis sûre, dit Mme Vardot.
--N'est-ce pas mon devoir, comme député, de signaler... mais les mérites de M. Vardot sont de ceux qui s'imposent... Mon Dieu, deux heures et demie déjà. Chez vous, madame, on commet le péché de gourmandise et on s'attarde... très agréablement! J'ai malheureusement mon train.
Il s'était levé, prenait congé. Soudain:
--Mon cher Vardot, j'oubliais: mon protégé, pour qui vous avez bien voulu me promettre cet emploi de surveillant dans votre fabrique, est arrivé. Je l'ai vu ce matin. Il se présentera ce tantôt, vers quatre heures, avec un mot de moi, dans vos bureaux... Voici son nom que je ne vous ai même pas dit, je crois, tant vous avez accueilli avec empressement ma requête. Je vous en remercie encore.
Il écrivit deux mots sur un papier, et le remit à Vardot qui protestait:
--Me remercier, allons donc... Tout à votre service, voyons, je suis trop heureux...
Quand il eut reconduit son visiteur jusqu'à la grille du jardin, Vardot revint auprès de sa femme. Au milieu de leur grand salon vert et or, une des admirations de la ville, Mme Vardot était debout.
--Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari.
--Oui, ça y est. La mairie, la décoration. Tout ce que nous voulions...
Ils exultaient. Leur importance allait croître encore, devenir définitive. Ils régneraient dans cette petite ville qui, pour eux, était le monde.
--C'est mardi, aujourd'hui, c'est mon jour, dit Mme Vardot. Est-ce qu'il faut que j'annonce à ces dames?...
--Pour la mairie, on t'en parlera, sois-en sûre. Tu diras que je suis aux ordres de mes concitoyens.
--Et pour ta Légion d'honneur, je ferai des allusions adroites...
--C'est ça. Maintenant je vais à la fabrique. J'ai des ordres à donner. Et puis je dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m'a demandé l'autre jour un emploi chez moi, un emploi quelconque, pas difficile à remplir, parce que c'était pour un vieux bonhomme ruiné, pas capable de grand'chose, qui mourrait de faim à Paris. Alors tu penses, je n'aurais pas eu de place libre, j'en aurais créé une pour faire plaisir à Terbil, mais justement le père May prend sa retraite. Je vais donner sa place à ce bonhomme.
Il déplia le papier que lui avait remis Terbil et lut le nom.
--Qu'as-tu? lui dit sa femme.
Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis rouge. Il hésita et lui tendit le papier. Elle lut tout haut:
--Melchior Bostelette.
--Eh bien, dit Vardot d'une voix étranglée, tu ne te souviens pas?... Autrefois?...
Elle s'empourpra aussi. Oui, brusquement, elle se souvenait.
--Oh!... oh!... fit-elle, atterrée.
Entre eux, il y eut un silence cruel. Mme Vardot qui, maintenant, dans l'auréole de sa vertu majestueuse, trônait avec autorité parmi les dames de la ville, Mme Vardot, que le percepteur, vieillard lettré et galant, comparait depuis tant d'années à la chaste Junon,--en cet autrefois qu'évoquait Vardot, s'était appelée la grande Caro et avait cherché fortune, peinte et empanachée, en s'asseyant le soir aux tables des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot l'y avait connue un soir de fête, une bande de camarades l'ayant entraîné là. Après une adolescence morne, au fond d'un collège provincial, il se trouvait depuis peu lâché dans Paris, finissant ses études avec la maigre pension allouée par un père sévère et économe. Laid, brutal et timide, il ignorait tout des femmes qu'il redoutait, mais Caro l'ayant inexplicablement distingué, s'était plu, ce qui ne présentait pas de grandes difficultés, à le conquérir d'abord, à le garder ensuite. Pour lui, il n'y avait jamais eu au monde d'autre femme qu'elle, peut-être parce qu'il n'aurait jamais osé s'adresser à une autre. Après quelques années d'une liaison de plus en plus étroite, il l'avait enfin épousée, dans l'espoir de l'avoir toute à lui, sans dégoût d'ailleurs de ses antécédents, déclarant aux rares camarades qu'il voyait encore de loin en loin, qu'elle était une victime du sort et plus respectable que bien des personnes hautement considérées. Vers ce temps-là, le père Vardot, qui ne savait rien de l'aventure, était mort. Immédiatement, Vardot et sa femme, quittant Paris sans esprit de retour, étaient venus s'établir dans la petite ville, lui heureux de s'endormir dans une existence paisible, large, réglée d'avance, sans autres soucis que ceux de diriger une entreprise qui marchait toute seule; elle, ivre de joie de voir réaliser ce qui avait été, pendant tant d'années de hasardeuse galanterie, son rêve secret: être une respectable bourgeoise, qui s'occupe de sa maison, qui est entourée de la considération générale, et pour qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal, n'a pas de sens... Et c'était parmi ce bonheur, qui durait maintenant depuis vingt ans que venait de tomber ce nom: Melchior Bostelette. Car Melchior Bostelette jadis avait été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus âgé et plus riche que les autres, viveur déjà fatigué, il se plaisait alors parmi ces jeunes gens et se montrait plein d'une galanterie indulgente pour leurs passagères compagnes...
--Mais ce n'est peut-être pas celui-là, murmura enfin Mme Vardot.
--Si, si, c'est celui-là. Il n'y a pas deux hommes au monde qui s'appellent Melchior Bostelette.
--Peut-être ne se souviendra-t-il pas... J'avais les cheveux roux, dans ce temps-là... Et puis, il ne pensera jamais...
Elle s'arrêta, rouge de nouveau. Vardot n'osa lui poser aucune question sur les rapports qu'elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il était, autant qu'elle, amèrement gêné. Ce passé que tout le monde autour d'eux ignorait, ce passé qui concernait deux êtres qu'ils n'étaient plus, qu'ils se souvenaient à peine d'avoir été, les humiliait hideusement, les épouvantait en les menaçant de sa fange. La cruauté du sort qui l'évoquait à l'heure même de leur triomphe les révoltait. Ils éprouvaient une haine sauvage à l'égard de ce témoin surgissant soudain et qui pouvait les couvrir d'opprobre. Ils le voyaient racontant à toute la ville... Mais Mme Vardot se reprit.
--Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes les chances possibles pour qu'il ne se souvienne pas de ton nom et, en tout cas, n'établisse aucun rapprochement... D'après ce que t'a dit Terbil, ce doit être une épave, un gâteux presque... Du reste, si c'est lui, à l'âge qu'il doit avoir et s'il a continué longtemps à faire la noce comme jadis... Bref, tu es obligé, à cause de Terbil de le prendre, mais surtout n'aie l'air de rien. Agis avec l'aisance et l'autorité d'un patron qui engage par charité un employé infime et dont il n'a pas besoin. Sois bienveillant, du reste... En quoi consiste la place exactement?
--Il garde les bâtiments. Il pointe l'arrivée des ouvriers. Il a pour cela le logement et de petits appointements... Il fait aussi à l'occasion des petites courses, il écrit des adresses pour le catalogue... Mais ça, je le lui paye à part tous les mois... Evidemment, ça ne lui rapporte pas de quoi vivre dans le luxe, mais comme travail, c'est une sinécure...
--Eh bien, traite-le comme tu traitais le père May, exactement... Et maintenant pars; ce soir, tu me diras...
M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était dans les faubourgs. Quand le soir il en revint, il semblait un peu rassuré.
--C'est lui, dit-il à sa femme. Je l'ai reconnu, mais je suis à peu près sûr qu'il ne m'a pas reconnu et qu'il ne se doute de rien... C'est un homme fini, il parle à peine. A tout, il répond «oui, oui», d'un air abruti... Nous n'avons, je crois, rien à craindre.
--Tant mieux, dit Mme Vardot exaltante. Si tu savais toutes les félicitations que j'ai reçues de ces dames.
Elle raconta ses triomphes à Vardot qui s'épanouissait. Il insista de son côté sur le gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette, et les jours suivants, Mme Vardot put s'en convaincre en rencontrant celui-ci dans la ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard loqueteux, chancelant et raviné, l'élégant Bostelette des anciens soirs. Il passa sans paraître la voir. Il menait à la fabrique la vie morne d'un incurable dans un hospice, et ne gagnait même pas ses faibles appointements, disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé.
La surprise de ce monsieur fut grande, quand, à la fin du mois, Bostelette lui présenta le compte, tracé d'une écriture tremblante, de ses travaux supplémentaires. Ahuri par le total, M. Vardot en parcourut vivement le détail. Les premiers articles: courses et copies lui parurent justes. Au dernier article du compte, il tressaillit. Il lisait: _Silence mensuel: 500 francs_.
M. Vardot releva les yeux sur le vieillard. Dans les yeux habituellement éteints de Melchior Bostelette, il y avait une lueur lucide et narquoise. Et M. Vardot paya.
UNE RÉPUTATION
--Monsieur, c'est un monsieur qui vient de la part d'une société philanthropique de Paris.
--Eh bien! faites-le entrer, dit M. Blestat. Il replia son journal, secoua dans le feu la cendre de son cigare et se renversa dans son fauteuil.
Introduit par le domestique, parut un personnage long et blême, râpé et grisonnant.
--Monsieur, j'ai bien l'honneur, dit-il avec aisance en prenant un siège que lui indiquait M. Blestat. Charmante habitation que vous avez là, monsieur; une des plus belles de la ville; votre jardin doit en été être un paradis, un vrai paradis; votre salon, que je viens de traverser...
--Auriez-vous la bonté de m'apprendre le motif de votre visite, interrompit M. Blestat.
--Merci de me le rappeler. Voici: vous êtes bien, n'est-ce pas, M. Théodore Blestat, négociant, veuf, âgé de cinquante-cinq ans, père d'un jeune homme de vingt-huit ans, M. Philippe... Non, ne vous impatientez pas, vous allez me comprendre. La société philanthropique, n'en parlons plus, n'est-ce pas. C'était pour être reçu... Il s'agit d'autre chose. Donnez-moi cinq minutes, vous verrez, vous verrez! Votre fils, mon cher monsieur, est fiancé à Mlle Claire Verralive. Le dîner de fiançailles a eu lieu hier. Le mariage aura lieu prochainement. Belle alliance, très belle alliance. Jeune fille ravissante, de la fortune, des relations et surtout quelle respectabilité! M. Verralive, le père, est un homme d'un autre âge. Il est pur, rigide, intègre, intransigeant. Sa vie est un cristal, son nom sert d'exemple...
M. Blestat s'impatientait.
--Je connais aussi bien que personne les mérites et la juste réputation de M. Verralive...
--Alors, mon cher monsieur, que penserait-il de votre frère Auguste?
M. Blestat sursauta et devint livide.
--Mon cher monsieur, rien qu'à vous voir en ce moment-ci on n'a plus de doutes, observa le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement, reprit-il après une pause.
«La démarche que je fais ici peut paraître un peu délicate, mais mon but c'est d'éviter, dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je ne demande qu'à traiter à l'amiable, et, remarquez-le, je ne suis qu'un intermédiaire... Les gens qui m'envoient--ils n'habitent pas cette ville, ils habitent Paris--eh bien! les gens qui m'envoient ont connu votre frère. Ils savent... Oui, oui, tout... Ses histoires à Nantes, ses histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande histoire: le faux, l'escroquerie, le procès, la condamnation... C'est vieux tout ça, vingt ans... Après ce temps-là, on peut croire que tout ça est oublié, surtout quand on a changé de ville comme vous l'avez fait en quittant Nantes pour venir ici... Et puis il est mort là-bas, ce pauvre Auguste, pas encore libéré... Oui, on pourrait croire tout ça oublié... Qu'est-ce que vous voulez, mon cher monsieur, il y a des gens qui s'en souviennent et qui choisissent ce moment-ci pour m'envoyer vous dire: «M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que votre frère a été au bagne? Le lui avez-vous dit? C'est le premier point. Maintenant, si M. Verralive savait ça, laisserait-il sa fille épouser votre fils?... Voilà le second point.» Mon cher monsieur, je vous le dis tout de suite, rien n'est plus injuste que ces scandales si longtemps cachés qui ressortent pour éclabousser des innocents. Bien entendu, vous êtes l'honnêteté même, une vie parfaite, rien à vous reprocher. Votre fils est un jeune homme hors ligne. Il ne s'agit pas de ça. Nous sommes entre gens d'affaires. Vous avez saisi ce que je vous demande... Et tenez, ne prenez pas la peine de me répondre. La vérité est écrite sur votre figure: il n'y a qu'à vous regarder. Alors troisième et dernière question: combien offrez-vous pour qu'on se taise?... Dites votre chiffre, je dirai le mien, c'est-à-dire celui qu'on m'a chargé de vous dire, puisque je ne suis qu'un intermédiaire...
Il y eut un très long silence.
--Qui êtes-vous? demanda M. Blestat, d'une voix sourde.
--J'ai été témoin, au procès de ce pauvre Auguste. J'ai même failli... Bref, nous étions des amis. Il m'avait parlé de vous trois ou quatre fois... A tort ou à raison il trouvait que vous l'aviez lâché et il vous en voulait... Et ma foi, je vous dis franchement que j'en ai pris mauvaise opinion de vous... C'est entendu, on est honorable, on ne veut pas être compromis, mais un frère c'est un frère, que diable!... Oui, je sais bien, vous aviez un fils à qui vous vouliez cacher... et ce pauvre Auguste n'avait pas de mesure... Qu'est-ce que vous voulez, c'était un fantaisiste, comme moi... Vous, vous êtes un régulier, tant mieux pour vous, mon cher monsieur... Bref, j'ai repensé à vous ces derniers mois... Je me trouvais dans une très mauvaise passe... A tout hasard j'ai cherché et j'ai appris que vous étiez gros négociant par ici. Des amis m'ont conseillé, on a formé entre nous comme une petite société pour exploiter l'idée. Ils m'ont trouvé de l'argent. Je suis venu ici. J'ai fait ma petite enquête... Justement je tombais bien. J'ai attendu que le moment soit tout à fait favorable à cause du mariage... et me voilà... Alors puisque je vois que vous ne voulez pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre: Cent mille! C'est un chiffre rond, sans importance pour vous... Je dis bien sans importance... Vous êtes très riche... Non, je vous en prie, ne discutons pas, mon cher monsieur, réfléchissez. Je reviendrai vous voir demain. Vous me direz oui ou non. Si c'est non, j'irai raconter la petite histoire de ce pauvre Auguste à M. Verralive... il me donnera bien quelque chose pour ma peine... et puis je la raconterai aussi un peu en ville... Si c'est oui, et je pense bien que ce sera oui parce que vous aimez votre fils et que vous tenez à la considération du monde, eh bien! si c'est oui, je touche et je reprends le train. Tout le monde est content. Le mariage se fait et vous n'entendez plus jamais parler de moi... Mon cher monsieur, je vous en donne ma parole d'honneur, acheva-t-il avec un grand sérieux.
Il salua avec aisance et s'en alla sans attendre la réponse. Son pas, au dehors, cria sur le gravier et la grille du jardin retentit en se refermant derrière lui. M. Blestat restait assis dans son fauteuil, son cigare éteint aux doigts. Il était atterré. Mieux encore que son impudent visiteur il savait l'effet que produirait une telle révélation et la déconsidération, injuste sans doute, mais inévitable, qui en rejaillirait sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis, à la société prude, stricte et riche de cette ville de province où tout le monde se connaissait, où il tenait une place importante et qui était son univers. Il pensait à M. Verralive, chef incontesté de cette société et dont il était si fier d'avoir obtenu l'alliance. Il pensait à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive... L'ombre du forçat, parmi tout cela, se dressait menaçante, évoquée par la canaille qui venait de sortir et dont le chantage, s'il lui cédait, sans aucun doute, se renouvellerait à l'infini.
M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs reprises changea de décision avant d'en arrêter une définitivement. Il se leva, prit son pardessus et son chapeau, mais au moment de sortir hésita encore, il souffrait cruellement. Enfin il partit à grands pas.
Un quart d'heure plus tard il était en présence de M. Verralive, et celui-ci, qui avait une imposante prestance, de longs cheveux gris et un noble visage à l'immuable sourire, grave et paisible à la fois, l'écoutait appuyé à la cheminée de son cabinet de travail.
M. Blestat était venu pour dire la vérité: il le fit. Il révéla brièvement l'histoire de son frère, ses folies, ses malheurs, ses fautes, sa condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la visite qu'il venait de recevoir et la tentative de chantage. Il parlait d'une voix blanche, et la honte l'étranglait. Après quelques considérations d'ordre général sur l'injustice d'étendre à une famille entière l'opprobre d'un de ses membres, il ajouta quelques mots pleins d'émotion sur l'amour mutuel de Philippe et de Claire. Puis il attendit la tête basse, et il souffrait autant qu'à l'époque où son frère avait été condamné.
M. Verralive avait écouté moins souriant qu'à l'ordinaire, mais calme. Il ne prit la parole qu'au bout de quelques minutes interminables. Son visage s'était peu à peu éclairé.
--Pourquoi n'avez-vous pas donné les cent mille francs? demanda-t-il enfin.
--Je vous l'ai dit: parce qu'il aurait continué à me faire chanter, parce que c'eût été une menace constamment suspendue sur moi, sur mon fils; enfin parce que j'ai reconnu que j'avais eu le plus grand tort de vous cacher cet événement.
--Ce n'est pas pour la somme elle-même?
--Non. La somme ne m'importe pas. J'aurais préféré donner trois fois plus pour...
Il n'acheva pas sa phrase: «pour éviter l'humiliation que j'éprouve en ce moment»!
--On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive. Mon cher monsieur, vous avez très bien fait de refuser. On ne se laisse pas tondre ainsi. Je ne vous cache pas que cette histoire est très ennuyeuse... Mais je vous estime et j'estime votre fils. Ni vous, ni lui n'êtes coupables. Quand ce maître chanteur reviendra demain, flanquez-le à la porte en le menaçant de la police. S'il ose venir ici, j'en fais mon affaire. Nous ne lui permettrons pas de clabauder dans la ville. Qui le croirait d'ailleurs lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai hautement.
M. Blestat renaissait. Une grande reconnaissance le soulevait:
--Merci! du fond du cœur, merci!
--Pas du tout, voyons, pas du tout! dit M. Verralive avec rondeur. N'en parlons plus. Alors le mariage c'est pour le mois prochain. A ce sujet, mon cher ami, j'avais une petite chose à vous dire. Nous sommes entre gens d'affaires, et je m'explique franchement. Il s'agit de la dot de Claire. Par suite de circonstances imprévues, je me trouve un peu gêné dans mes disponibilités. Je ne pourrai pas faire tout ce que j'espérais, mais je ne veux pas que ces enfants pâtissent par ma faute. Alors j'ai compté sur vous, mon cher ami, pour me remplacer. Ce n'est pas bien important pour vous, du moins, simplement cent mille francs... Naturellement cela ne souffre pas de difficultés? acheva-t-il d'un ton net.
--Mais aucune, naturellement aucune, balbutia M. Blestat, réussissant à sourire malgré sa stupeur.
UNE ENQUÊTE
--Denise, quelle bonne surprise! Tu viens passer l'après-midi avec moi, n'est-ce pas? Tu vois, je cousais vertueusement... Mon Dieu! mais qu'as-tu?
Yvonne Vertel qui, pour accueillir Denise Cartier, avait posé son ouvrage--c'était une combinaison de crêpe de Chine rose dont elle réglait avec la plus grave attention la longueur--resta stupéfaite. Denise, dès que la bonne qui l'avait introduite eut disparu, avait éclaté en sanglots.
--Je suis malheureuse! il faut que tu me conseilles. C'est affreux, Gaston ne m'aime plus.
--Ton mari ne t'aime plus? Voyons, Denise, tu es folle!
--Non, non, je dis la vérité... Il ne m'aime plus... Mon Dieu! et moi je l'aime tant!...
Elle se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son joli visage dans ses mains.
--Ma petite Denise, mais tu es folle, répéta Yvonne. Voyons, explique-moi...
--Il me néglige, balbutia Denise en relevant la tête. Il me cache quelque chose... Oui, tous les après-midi il disparaît sans que je sache où il va... Il revient le soir absorbé, préoccupé... Cela dure depuis le commencement du mois dernier... Et maintenant il prend aussi l'habitude de sortir le matin... Aujourd'hui, il n'est pas rentré déjeuner. Il m'a téléphoné pour me prévenir, sans me donner d'explications... Alors, n'est-ce pas, c'est clair: il a une liaison... Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire?...
Elle pleurait toujours avec un grand désespoir qui lui donnait l'air enfantin. Yvonne lui prit les mains.
--Ma chérie, avant de te désoler, il faut être sûre de... de ce que tu crois... Je suis persuadée que tu es dans l'erreur. Ton mari a certainement des motifs...
--Quels motifs? Ses affaires industrielles ne l'ont jamais empêché de déjeuner avec moi et ne l'ont jamais retenu d'un bout à l'autre de l'après-midi... Je suis sûre qu'il en aime une autre à qui il consacre son temps... Quand je lui ai demandé pourquoi il s'en allait ainsi... il a ri et m'a répondu: «Ce ne sont pas des affaires qui regardent les enfants...» Il affecte toujours de me traiter en petite fille sans cervelle... Avant, cela m'amusait... Mais maintenant je comprends bien que je ne compte plus pour lui... Il faut que je sache ce qu'il fait. Il le faut... Alors, donne-moi un conseil. Comment faire pour apprendre? Je ne peux pas le suivre moi-même. A qui m'adresser?
--Oh! Denise, tu veux vraiment?...
--Oui. Je suis trop malheureuse... Il y a des gens, n'est-ce pas, qui se chargent de cela? Où les trouver? Sont-ils consciencieux? Voyons, Yvonne, donne-moi un conseil...
--Mais si tu essayais d'interroger adroitement l'associé de ton mari.
--Herbin? Non, par exemple. Gaston et lui sont à peu près brouillés...
--Alors, voyons, puisque tu es décidée... Ecoute... je crois... oui j'ai une idée. T'adresser à une agence de renseignements, c'est un peu gênant pour toi peut-être... D'autre part, il faut quelqu'un de sûr... Je crois que je peux t'indiquer... Oui, c'est un parent de mon mari... un vague cousin... un peu bohème, mais très amusant et très débrouillard... Nous le voyons rarement parce que, comme il est toujours sans le sou, il emprunte souvent de l'argent à mon mari... Mais ce n'est pas un crime que d'être pauvre, et justement, tu pourras discrètement le récompenser...
--C'est parfait! s'écria Denise. Où le verrai-je?
--Ici, après-demain. Je vais le faire venir...
--Mais acceptera-t-il?
--Oh! oui, c'est un homme très serviable.
Quand Denise arriva le surlendemain chez Yvonne Vertel, celle-ci vint lui ouvrir elle-même et la fit entrer non sans mystère dans le salon.
--M. Betonneau, présenta-t-elle.
M. Betonneau se leva d'un fauteuil. Il était de belle taille et élégant quoique râpé. Une raie correcte partageait au milieu de sa tête ses cheveux qui étaient blonds et longs. Son visage au teint frais, aux yeux vifs, au grand nez bourbonien produisait une énorme barbe dont le flot descendait jusqu'au milieu de sa large poitrine. Son allure était noble et ses façons courtoises.
Il accepta sans hésiter la mission que les deux jeunes femmes lui expliquèrent avec force détails et en parlant soit successivement, soit simultanément. Quand il eut bien compris, il prit congé en promettant de s'attacher, dès le lendemain matin, aux pas de M. Gaston Cartier. Il se faisait fort d'être très vite renseigné.
--Je crois qu'on ne pouvait vraiment trouver mieux, dit Yvonne lorsqu'elle fut seule avec son amie.
--Je te remercie encore, répondit Denise avec effusion. C'est un homme parfait... Mon Dieu! mon Dieu! je voudrais déjà savoir... Et pourtant j'ai si peur... Je serai si malheureuse quand je ne pourrai plus douter...
--Et si heureuse d'apprendre que tout cela n'est que chimère, dit Yvonne en l'embrassant.
M. Betonneau reparut le cinquième jour. Denise, prévenue, le rencontra comme la première fois chez Yvonne. Tremblante, torturée par l'angoisse, elle l'interrogea ardemment:
--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris? Parlez vite!
--Madame, soyez pleinement rassurée, prononça M. Betonneau. M. Gaston Cartier, votre mari, consacre au travail tout le temps qu'il passe loin de vous. Il a acheté récemment une usine en banlieue et la fait installer. Je suis au courant de tout; l'affaire offre des dessous intéressants pour un observateur.
--Mon Dieu! quel bonheur, quel bonheur! balbutia Denise qui avait l'impression de s'éveiller d'un affreux cauchemar. Et vous êtes certain, monsieur Betonneau...
M. Betonneau sourit d'un air supérieur.
--Oh! madame, certain... N'ayez aucun doute... D'ailleurs, nul en vous voyant ne pourrait croire que le trop heureux mortel qui est aimé de vous songe à...
Il sourit encore, galamment cette fois, et reçut avec dignité une enveloppe que Denise, rougissante, lui glissait et qui contenait la récompense promise.
--Cette affaire que prépare M. Cartier m'a beaucoup intéressé, reprit-il. Je la suivrai...
Il regarda Denise et ajouta:
--Les jolies femmes ne comprennent pas toujours très bien les questions d'intérêt... J'avais songé à vous en parler, mais, tout bien considéré, je préfère en traiter directement avec monsieur votre mari... Et soyez assurée, chère madame, que je ne vous compromettrai aucunement à ses yeux. Comptez sur la discrétion d'un homme d'honneur.
Il se retira avec majesté.
Denise ne comprit ce dernier discours que quelques jours après. Son mari qui, de coutume, était de caractère enjoué, rentra un soir si visiblement soucieux qu'elle lui demanda anxieusement ce qui était arrivé.
--Une histoire désagréable, ma petite Denise, lui dit-il en s'efforçant en vain de lui sourire. Je ne te parle pas en général de mes affaires parce que cela n'est vraiment pas intéressant pour toi, mais il m'arrive un très grave ennui... Herbin, mon associé actuel, est un forban qui me laisse tout le travail et tire à lui tout ce qu'il peut des bénéfices. Je veux me séparer de lui, et j'ai pris mes dispositions pour me passer de son usine... J'en ai installé une autre et c'est pourquoi j'ai été si souvent absent depuis deux mois...
--Tu aurais mieux fait de me l'expliquer, remarqua Denise...
--Pour quoi faire, ma chérie?... Et puis, vois-tu, je ne voulais pas que cela soit su et ma petite Denise est un peu bavarde et ne peut pas toujours garder un secret... Bref, je prenais de grandes précautions pour cacher mes intentions et voilà qu'un individu a tout appris. C'est un certain Betonneau, une canaille finie. Je ne le connais pas, je ne sais comment il a eu l'idée de me surveiller, de faire une enquête... Toujours est-il qu'ayant découvert l'usine que je fais aménager et ayant appris mes projets, il m'a fait chanter purement et simplement en me menaçant de tout dire à Herbin, ce qui me ferait un tort considérable...
--Et alors? demanda Denise.
--Et alors j'ai dû me soumettre, que veux-tu, et faire ce que voulait le Betonneau, c'est-à-dire l'engager par contrat, comme surveillant, à des appointements importants, je t'assure. C'est exaspérant... Avoir chez soi une telle canaille et ne pouvoir s'en débarrasser... Comment a-t-il eu l'idée de me surveiller, je me le demande...
--Mon Dieu! comme c'est ennuyeux pour toi, dit Denise... Tout cela, c'est de la faute d'Yvonne... Mais tu ne peux pas comprendre... Alors, écoute, ne me parle plus jamais de cela, veux-tu?