L'AMATEUR
Marcel Chambrun rentra de soirée vers deux heures du matin.
Dans le confortable petit hôtel particulier qu'il habitait avec sa mère, il pénétra sans bruit avec le souci de n'éveiller personne. Il gagna sa chambre et fit rapidement ses préparatifs. Il resta en smoking et pardessus, mais chaussa des souliers à semelles de caoutchouc. Il ouvrit un secrétaire fermé à clé et y prit une petite lampe électrique, un masque de soie noire et plusieurs outils de précision genre pince monseigneur ou fausses clés qu'il répartit dans ses poches. Il se munit aussi d'une assez grande boîte rectangulaire qu'il dissimula dans une serviette en maroquin. Puis, avec précaution, il ressortit et se dirigea vers la bijouterie qu'il avait résolu de cambrioler.
Il l'atteignit en cinq minutes. Le rideau de fer baissé semblait inaccessible, mais Marcel connaissait admirablement la maison et son plan était bien étudié. C'était samedi, et il savait que ce jour-là le bijoutier allait coucher chez son père qui habitait la banlieue.
Le jeune homme sonna à la porte cochère, bredouilla le nom d'un locataire pour le vieux concierge sourd, et se glissa jusqu'au fond du vestibule.
Il était violemment ému. Son cœur battait à grands coups. «C'est vraiment stupide, ce que je fais là», se dit-il dans un éclair de raison. Mais, tout frissonnant d'excitation, délibérément, il se lança dans le crime.
Tout d'abord il mit son masque, ce qui était parfaitement inutile. Puis il reconnut avec sa lampe la porte du bijoutier: un seul battant, une serrure et un verrou. Pour la serrure, ses fausses clés lui donnèrent satisfaction dès le premier essai. Le verrou offrait plus de difficultés, mais Marcel pratiquait l'école scientifique. De la boîte dissimulée dans sa serviette, il sortit une sorte de puissant thermo-cautère qu'il mit en incandescence. Il ouvrit, pour dissiper l'odeur de brûlé, la porte du vestibule sur la cour intérieure et, avec la pointe rougie sans trop de bruit ni de temps et sans avoir été dérangé par personne,--les locataires étaient des gens sérieux qui ne rentraient jamais si tard,--il découpa dans la porte du bijoutier une ouverture suffisante pour y passer le bras. Il put ainsi atteindre le verrou et le tourner.
En une seconde, il eut rangé ses instruments et collé un papier brun sur le trou qu'il venait de faire afin de le dissimuler. Il pénétra dans l'entrée de la bijouterie, referma la porte et poussa un soupir de satisfaction.
«Comme c'est facile, se dit-il en se dirigeant à gauche, vers le magasin. Ceux qui se font prendre sont des imbéciles.»
A la lueur de sa lampe, les vitrines étincelaient. Il fit sauter le couvercle de la première venue et fit main basse sur des chaînes de montre qui justement étaient en doublé.
--Bougez plus, ou je tire! ordonna une voix derrière lui.
Il sursauta, se retourna. Le bijoutier était là, vêtu seulement d'une chemise de nuit et de pantoufles. Ses cheveux jaunes tombaient ébouriffés sur sa face blême. Dans sa main gauche, il tenait un bougeoir, dans sa main droite, un énorme revolver ancien modèle, une sorte de canon qu'il braquait sur Marcel.
--Levez les mains, ordonna-t-il encore. En habit! rien que ça de chic!--Il ricana.--Mais... Otez votre masque! Otez-le, ou je tire!
Marcel, affolé, obéit.
--C'est bien ça, constata le bijoutier avec satisfaction. Vous êtes Marcel Chambrun, le fils de ma propriétaire... Bougez pas, ou je tire!
Mais déjà Marcel à genoux, effondré, sanglotant, expliquait qu'il n'était pas un vrai voleur, qu'il avait plus d'argent qu'il ne lui en fallait, mais qu'il s'était emballé comme un enfant sur ces sensationnelles aventures de voleurs ou de policiers que le feuilleton et l'écran ont mis à la mode,--et qu'alors il avait voulu voir si lui aussi serait capable de mener à bien une entreprise difficile, périlleuse et coupable... S'il aurait l'énergie du crime!... Toute une histoire naïve et vraie de grand gamin, qui s'est puérilement passionné pour des héros invraisemblables et des exploits impossibles, qui a rêvé de les imiter en trouvant plate sa vie trop heureuse et qui, peu à peu, a glissé à la réalisation sans en comprendre la gravité, qui a préparé son coup comme un petit garçon prépare une expédition imaginaire contre des Peaux-Rouges, et qui enfin l'a essayé bêtement sans croire que ça pourrait devenir sérieux, par amour de l'aventure et fanfaronnade envers lui-même!
Il suffoquait d'angoisse et de honte. Il offrait des dédommagements, parlait de sa mère si rigide, de sa sœur, mariée à un homme grave, de son nom sans tache, de déshonneur impossible à supporter.
--Laissez-moi partir, suppliait-il. Je vous donnerai tout! Je vous croyais à la campagne. Je vous aurais renvoyé demain vos chaînes avec de l'argent pour payer les dégâts. Je vous en supplie, laissez-moi partir!
Il vidait ses poches, offrait sa montre, son portefeuille.
--Approchez pas, ordonna le bijoutier. Posez ça sur la table!
Il s'était assis sur une chaise devant la porte, sans lâcher son revolver ni son bougeoir. Il regardait en dessous Marcel pantelant. Il comprenait on ne peut mieux la situation, et elle le remplissait d'une indicible allégresse.
«Cet idiot-là m'est envoyé par le ciel pour me tirer d'affaire. Ce n'est pas encore cette fois-ci que je ferai faillite», se disait-il en songeant qu'il n'avait pas été ce jour-là à la campagne parce qu'il ne savait comment, le surlendemain, 15 octobre, payer une échéance non plus que son terme.
--C'est malheureux de voir ça! dit-il à haute voix. C'est jeune, c'est solide, c'est instruit, ça roule carosse pendant que les honnêtes gens s'échinent, et ça vient brûler des portes pour cambrioler un pauvre homme... Et puis, quand c'est pincé, ça joue la comédie, ça se tortille et ça pleure!...
--Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur! gémit Marcel.
--Oh! assez de blagues, interrompit le bijoutier avec lassitude... Votre histoire... on la connaît... Pris la main dans le sac, tous des petits Saint-Jean... Vous êtes un professionnel et vous savez travailler... J'aurais été à la campagne, ça y était--rasé! Et ça se dit un homme du monde! C'est probablement comme ça que votre famille a gagné ses rentes, pas?
--Qu'est-ce que vous dites? cria Marcel révolté.
--Bougez pas ou je tire!... Oh! en l'air seulement, pour appeler la police! Hein? vol avec effraction, la nuit, dans un endroit habité...
--Laissez-moi partir, suppliait Marcel. Je suis innocent! je vous jure que je suis innocent!...
--Comme je danse! dit le bijoutier...
Il garda le silence un moment.
--Vous êtes jeune, reprit-il enfin, songeur... Peut-être que vous pourrez encore vous repentir, revenir dans le droit chemin... Et puis, vous avez beaucoup d'argent. Je ne sais pas comment il a été gagné, mais on peut faire beaucoup de bien avec... beaucoup de bien... Laissez ce que vous avez mis sur le table, ça sera pour les pauvres.
Il réfléchit encore.
--Je suis trop bon, reprit-il enfin, mais tant pis, j'ai jamais pu m'en empêcher... Ouvrez le secrétaire! Là, à droite! La plume, l'encre, le papier! Écrivez! Dites la vérité: Racontez votre cambriolage... Avouez tout... Datez. Signez.
Marcel, désemparé, n'ayant qu'un désir: être dehors, obéit.
--Voilà qui est fait, dit le bijoutier en prenant le papier. C'est très bien, vous pouvez partir. J'irai vous voir demain...
Il le mit dehors.
Et Marcel, en s'en allant, assommé par l'horreur de la situation, se dit avec angoisse:
«Qu'est-ce qu'il va faire maintenant?»
Et une voix intérieure lui répondit prophétiquement:
«Il va te faire chanter!»
· · ·
Pour le bijoutier aux abois, Marcel était venu comme un don de la Providence. A partir de cette nuit funeste, l'infortuné jeune homme ignora le repos. Il eut des échéances: celles du bijoutier; un loyer: celui du bijoutier; des vices à satisfaire: ceux du bijoutier; un vieux père à entretenir: le propre père du bijoutier, car ce bon fils prit auprès de lui ce vieillard qui s'ennuyait à la campagne.
Sur les épaules de Marcel pesaient les soucis d'une maison de commerce qui ne va pas. Il donna tout ce qu'il avait et ce n'était pas grand'chose, car il était mineur et sa mère le tenait assez serré. Il vendit, engagea, emprunta, connut toutes les affres de l'argent...
Sous la pression de pareils tourments qui se prolongèrent pendant cinq mois, sa vie, exclusivement faite d'amertume et d'épouvante, peu à peu lui devint à charge. Il haïssait le bijoutier d'une haine sauvage. Tous les jours il le voyait venir, compromettant, insatiable, hypocrite, entremêlant ses exactions de jérémiades moralisatrices où revenait l'éternel refrain:
--Les honnêtes gens travaillent, les gredins se la coulent douce. Si j'étais méchant, vous seriez au bagne!
Et son doigt désignait sa poche, où était le papier fatal qui ne le quittait pas.
Mais il alla trop loin, ne sut pas ménager sa victime. Un moment vint où Marcel se dit que, d'une façon ou d'une autre, il fallait en finir.
Une nuit, comme le bijoutier, qui avait laissé son excellent père à la garde du magasin, revenait fort tard de quelque débauche de bas étage, au moment où il tournait le coin de sa rue déserte, une ombre se dressa derrière lui. Un foulard lui serra la gorge, le renversa en l'étranglant, une grêle de coups l'étourdit à demi, une main arracha de sa poche son portefeuille et y fouilla avec vivacité.
Et la voix de Marcel, qui, ce soir-là, n'agissait pas du tout en amateur, gronda sourdement:
--Ça y est! je l'ai! Et maintenant, mon bonhomme, attention! Au premier mot, je vous fais coffrer pour diffamation et chantage!
Le bijoutier comprit la force de ce raisonnement. Il se releva et répondit avec le ton de reproche et d'affliction d'un bienfaiteur méconnu:
--Si c'est ça tout votre remerciement pour la bonté que j'ai eue de ne pas porter plainte...
Et il rentra chez lui tristement pendant que, pour Marcel triomphant, le clair soleil de la délivrance illuminait la nuit brumeuse.
LA TACHE
--Regarde sur la route, s'il ne vient personne, ordonna l'aveugle, un homme maigre, sans âge, tout enveloppé dans un caoutchouc couleur de poussière.
Par un trou de la haie où ils étaient cachés, le gamin qui l'accompagnait avança la tête avec prudence.
--Si. Y a une voiture qui vient là-bas.
L'aveugle jura entre ses dents, puis ricana.
--Attendons... J'ai attendu cinq ans, je peux bien attendre cinq minutes... Il baissa la voix. On entendait le roulement de la voiture.
--Alors, la villa est à droite. Je n'aurai qu'à suivre le mur après la haie...
Il fit une pause et reprit, la voix étranglée:
--Elle est là?... tu es sûr?
--Qui ça, elle? grogna le gamin.
--La jeune femme. Elle est chez elle? Tu es sûr?
--Oui, que je vous dis! Je l'ai vue à la fenêtre tout à l'heure.
--Et la servante?
Le gamin haussa les épaules d'un air las.
--Elle est sortie que je vous dis! Elle est allée à la ville et puis le jardinier aussi, et le monsieur y part tous les jours pour Paris à dix heures du matin et y rentre qu'à six heures...
L'homme était pâle. Il aspira l'air profondément.
--Alors elle est seule... Eh bien, vas-y... La voiture est passée. Fais ce que je t'ai dit. Mets-toi dans la porte et j'arrive.
--Et mon pognon? dit le gamin.
L'aveugle, avec impatience, se fouilla:
--Tiens, voilà les vingt francs et tu en auras vingt autres après.
--Et puis vous me donnerez cent sous de plus par semaine. Si vous croyez que c'est rigolo. J'veux bien vous conduire, mais le turbin que je me donne depuis huit jours pour ce truc-là, c'est pas à dire!
--C'est fini... c'est fini maintenant... puisque je l'ai trouvée...
--Vous en êtes-t'y sûr, seulement, que c'est celle que vous cherchez?... Des fois on se trompe...
--Non... non... C'est elle!... Je suis renseigné... Et puis tu l'as vue... Elle est grande, mince, brune, n'est-ce pas?... C'est elle! Allons, va donc!
Le garçon se leva et sortit de la haie. Il était mal mis, efflanqué et blême, avec des yeux fureteurs et avisés. Il paraissait quatorze ans. L'homme enfonçant son chapeau sur ses yeux morts suivit sans bruit, se glissa en tâtonnant le long de la haie.
Au bord de la route, la villa était isolée, blanche sous le soleil d'après-midi.
Le gamin monta le perron et sonna. La porte s'ouvrit; une jeune femme, brune et jolie, vêtue de blanc, parut, dans l'ombre du vestibule.
--C'est encore toi! dit-elle en souriant... Tous les jours alors?... Déjà hier je t'ai donné...
--Justement, larmoya le gamin qui, les épaules rentrées, la mine piteuse, semblait un tout petit garçon. J'suis revenu pour ça... On mange tous les jours pas?... Y a que vous de bon monde par ici... C'est pasque vous êtes si jolie, probable, que vous êtes si bonne...
Elle rit.
--Allons, je vais encore te donner aujourd'hui, mais... Ah, mon Dieu, au secours!
Le long de la maison l'aveugle s'était glissé. Il se jeta sur la porte ouverte, bousculant le garçon et repoussant dans le fond du vestibule la jeune femme qu'il saisit par les poignets, et qui hurla en se débattant.
--Tais-toi! ordonna-t-il, ou je te tue!
Il la tenait comme dans un étau et sa figure convulsée par la rage était si menaçante que la jeune femme cessa de crier et resta haletante, les yeux dilatés par la terreur.
Le gamin avait repoussé la porte et, les mains dans ses poches, contemplait la scène avec intérêt.
L'aveugle, après un silence effrayant, avança son visage vers celle qu'il tenait.
--C'est moi... Tu me reconnais?
Elle se rejeta autant qu'elle put en arrière.
--Je ne vous connais pas! Qui êtes-vous?... Que voulez-vous?... de l'argent?
La peur étranglait sa voix. L'aveugle eut un rire sec.
--Je suis ton mari et tu me reconnais!... Je ne suis pas si défiguré que ça!... Alors tu as cru que c'était possible que je ne revienne jamais?... Cinq ans, hein, cinq ans... Tu avais vingt-trois ans, tu en as vingt-huit... Et-tu es toujours aussi jolie?... Tu dois l'être encore davantage!... Combien as-tu eu d'amants depuis que je me suis cassé la tête pour toi? Hein, quelle délivrance, quand tu as cru que j'étais mort!... Mais voilà, je me suis raté... pas tout à fait... puisque j'ai réussi à m'aveugler... Six mois d'hôpital, d'agonie... Et tu en as profité pour filer... Oui, je sais, je t'avais tiré dessus avant de me manquer, si on peut appeler ça se manquer... Et puis je t'ai cherchée, je t'ai cherchée, je t'ai cherchée...!
La jeune femme, les poignets meurtris par les mains impitoyables qui la tenaient, vacillait d'épouvante comme si elle allait s'évanouir. Il la secoua.
--Qu'est-ce qui te prend? Tu avais plus de nerfs quand tu me rendais fou en me parlant de tes amants et en me disant que tu ne m'aimais pas!... Tu te rappelles, hein, tu te rappelles? Il eut une convulsion de fureur et reprit en phrases entrecoupées:
--Regarde-moi... je suis une loque, un infirme,... un aveugle! Etre aveugle, sais-tu ce que ça veut dire? Et c'est toi, toi! mais je t'ai trouvée! j'ai eu du mal, tu sais! mais la haine, vois-tu, la haine... et puis peut-être que je t'aime encore!... J'ai payé des gens... Par une ancienne bonne j'ai appris qu'on t'avait vue par ici... Et puis le garçon m'a aidé et puis... me voilà!... Je ne te raterai pas aujourd'hui. Tu ne seras plus à personne...
Il grinça des dents; ses mains, le long des bras, remontaient vers le cou...
La jeune femme, dans un sursaut d'horreur, se ressaisit un peu.
--Ce n'est pas moi, bégaya-t-elle d'une voix haletante. Vous vous trompez! Je vous jure que vous vous trompez! Je ne vous ai jamais vu! Je m'appelle Lucie Clarelle. J'ai vingt-quatre ans, je me suis mariée il y a deux ans... C'est une affreuse erreur! Je vous jure que vous vous trompez!
--C'est toi, dit l'aveugle! J'en suis sûr. Je reconnais l'odeur de la peau... ta voix aussi... un peu changée, mais c'est parce que tu as peur...
--Ce n'est pas moi! Depuis cinq ans, vous ne pouvez pas retrouver un parfum, une voix... Ce n'est pas moi! vous allez... vous allez me tuer et celle qui vous a fait souffrir vivra, heureuse, avec son amant! cria-t-elle dans une inspiration soudaine.
L'aveugle eut une sorte de râle sourd. De ses mains furieuses, il palpa le visage et les cheveux de sa prisonnière et pencha vers elle sa face comme pour essayer, dans un effort effrayant, de voir.
--C'est toi, dit-il, c'est toi! J'en suis sûr! Je ne peux pas me tromper! Viens ici, cria-t-il au gamin. Regarde-la! Elle a les yeux bleus?
--Oui, dit le gamin indifférent; mais comme il regardait les yeux de la jeune femme il y lut une telle angoisse et une telle supplication qu'il ne put s'empêcher d'ajouter: «bleus ou verts, c'est entre les deux...»
--C'est elle! cria l'aveugle. J'en suis sûr! approche, toi, dit-il, avec une idée subite, au gamin. Relève sa manche... la manche gauche... Dépêche-toi donc... Déchire-la, idiot, si tu ne peux pas la relever! Regarde au coude, à la saignée. Là, près de mon doigt. Il y a une tache dans la peau, n'est-ce pas? Une tache pâle comme une petite violette? Regarde, je te dis!
Le gamin jeta un coup d'œil et vit la tache violette.
--Eh bien? hurla l'aveugle.
--Eh bien, je regarde, dit le gamin et, entre ses dents, il ajouta: Idiot vous-même.
Il releva ses yeux rusés vers la jeune femme, revit l'imploration éperdue du regard et avec un coup d'œil interrogateur, il frotta, en un geste canaille, son index sur son pouce pour demander de l'argent. Elle acquiesça des yeux.
--Y a rien, prononça tranquillement le gamin. Pas plus de tache que dans mon œil.
--Tu mens! cria l'aveugle.
--J'mens pas! dit le gamin. Y a pas de tache. Si y en avait une, je le dirais. Je m'en fous de tout ça, ajouta-t-il. C'est pas mon blot, pas? ce que j'en dis c'est pour que vous fassiez pas un sale coup pour rien.
Il y eut un silence. La jeune femme était devenue pourpre, puis livide. L'aveugle eut une hésitation effrayante.
--Attention! cria soudain le gamin. V'la quéqu'un qui vient...
L'aveugle lâcha les bras qu'il tenait. Il eut un geste de doute désespéré et se retournant avec rapidité, ouvrit la porte et sortit à tâtons sur la route où il s'éloigna.
Le gamin, avant de le suivre, s'approcha de la jeune femme qui était restée immobile, blême, tremblante.
--Ça vaut trois cents balles, lui dit-il. Je viendrai les chercher demain... Sans ça, je le ramène.
SCANDALE MONDAIN
C'était un soir de printemps et dans le casino d'une station du Midi, très chic et vaguement thermale.
Dans l'ombre propice du jardin d'hiver, le chevalier Hector Montelli penchait vers le doux visage de la blonde Bella Campbell sa noire moustache avantageuse.
--Vous viendrez? Vous le jurez? Demain à quatre heures à l'Ermitage...
Elle rougit; elle se recula, mais sa voix à l'imperceptible accent chantant sembla le caresser en répondant, dans un murmure presque confondu avec les mesures des valses lentes qui tournaient autour d'eux ainsi que le parfum des fleurs:
--Oui, oui, je viendrai... mais laissez-moi maintenant, ami très cher... Je vous en prie... Vous me compromettez et si mon mari apprenait jamais...
Elle frissonna toute. Il saisit une petite main tremblante, la serra sur son cœur, puis sur ses lèvres passionnées et modula avec une ardeur contenue et ascendante:
--Je t'aime, je t'aime, je t'aime...
--Je vous aime, soupira-t-elle.
Elle s'enfuit vers le salon de l'orchestre qui était tout garni de dames convenables.
Il fila, le triomphe au cœur, vers la salle de jeu.
Quinze jours avant, ils ne se connaissaient pas du tout, mais dès leur première rencontre, dans ce même casino, parmi le public banal, il y avait eu, de part et d'autre, à ce qu'il semblait, coup de foudre, et ce phénomène orageux, d'abord contenu, s'était développé à souhait, favorisé par l'aimable intimité des villes d'eaux.
Le chevalier était d'ailleurs bien fait pour inspirer l'amour. Il était pâle, mélancolique et beau. Sa voix était enivrante et son élégance suborneuse. Il portait un grand nom. On le disait officier italien et puissamment riche, et des histoires romanesques couraient sur son compte, qui le représentaient comme le héros infortuné d'un amour contrarié et d'un duel terrible où il avait mis à mort un adversaire déloyal, tout en étant grièvement blessé lui-même. C'était pour achever sa convalescence et pour oublier qu'il était venu...
Et Bella Campbell avait consenti à lui servir de Léthé, bien que jusqu'alors elle ne l'ait en aucune façon admis dans son lit. Elle était l'exquise jeune femme, résignée et neurasthénique, d'un banquier londonien millionnaire et plus jaloux qu'un tigre. Son mari avait dû rester en Angleterre, retenu par ses affaires, mais, de loin comme de près, il la terrorisait et elle n'en parlait qu'en pâlissant. Il lui avait permis, non sans peine, de venir seule soigner ses nerfs malades, mais elle se sentait enveloppée d'une occulte surveillance; des espions l'entouraient, elle en était sûre, et malheur à elle si le moindre soupçon était rapporté au redoutable Campbell quand, à la fin du mois, il la viendrait rejoindre. Cet époux sauvage était, pour la timide Bella, comme une épée suspendue sur sa tête, comme une mine chargée sous ses pas... Et cependant elle avait écouté les paroles d'amour du beau chevalier et elle avait accordé un rendez-vous intime et périlleux, car l'amour est plus fort que la peur de la mort.
L'Ermitage, choisi par le judicieux Hector pour ce doux et premier tête-à-tête, était particulièrement propice à ce genre de distraction. Il consistait en ruines pittoresques en haut d'une colline. Ce lieu de plein air n'effaroucherait pas une jeune vertu susceptible. Il était assez éloigné de la ville, en sorte qu'il fallait plus d'une heure de voiture pour s'y rendre et qu'on pouvait espérer n'y rencontrer personne. Plusieurs routes différentes y menaient et de nombreux sentiers gravissaient les pentes, déjà verdoyantes, de la colline. L'inévitable auberge se trouvait loin des ruines et enfin celles-ci offraient l'abri d'une sorte de rotonde centrale, à demi écroulée, ouverte de tous les côtés, mais mystérieuse, isolée et garnie de divers grands bancs de mousse assez confortables et qui pouvaient devenir commodes.
Le chevalier vint à cheval, par la route de l'ouest, la plus longue, et gravit de ce côté les sentiers de la colline. Il attacha sa monture dans une clairière et gagna les ruines. Elles étaient parfaitement désertes, ce qui lui fit plaisir, et il s'assit au dehors, sur un bloc, pour rêver poétiquement en attendant l'aimée, car il était en avance et elle était en retard, comme il convient.
La blonde Bella arriva en voiture par la route de la plaine qui menait au versant est de la colline. Elle s'arrêta à l'auberge située à mi-hauteur et se dirigea à pied vers les ruines, chargée ostensiblement de son album «pour dessiner», adroit subterfuge destiné au cocher et au cabaretier, lesquels, d'ailleurs, s'en fichaient, ayant engagé, dès le premier instant, un furieux combat au jeu de piquet.
--Merci, merci, cria, lorsqu'elle parut, le chevalier, qui venait justement de regarder sa montre et de constater avec ennui que son amante était en retard de vingt-cinq minutes.
Il s'élança sur les mains de la belle Anglaise, les couvrit de baisers, et l'attira vers l'intérieur des ruines.
--C'est une folie, ne me la faites pas regretter, murmura-t-elle avec une louable banalité, car elle connaissait ses classiques.
--Je vous aime, je vous aime... je t'aime... soupirait-il, comme la veille, mais avec encore plus de passion, car l'endroit y prêtait.
--Par grâce, tendre ami, laissez-moi,... soupirait-elle.
Mais il ne la laissait pas le moins du monde, l'ayant, bien au contraire, fait asseoir près de lui, sur le plus commode des bancs, afin de la mieux couvrir de baisers fort brûlants contre lesquels elle ne se défendait pas assez, sans doute à cause du manque d'habitude.
Après quelques minutes de ce charmant exercice, le chevalier, tout animé, voulut commencer des gestes encore plus caractéristiques. Elle résista. Il insista. Elle résista moins bien, une aimable rougeur l'envahit, ses lèvres balbutièrent de vaines protestations aussitôt étouffées sous des baisers ardents: elle ferma les yeux, défaillit dans le dernier désordre, et la flamme du chevalier commençait à être couronnée lorsque se produisit un incident soudain, bref et extraordinaire.
Une tête d'homme, coiffée d'un képi vaguement militaire, apparut à droite, encadrée dans une des ouvertures du mur circulaire. En même temps, une autre tête d'homme, également coiffée d'un képi, apparut à gauche, dans l'ouverture d'en face. «Je vous y prends...», cria la première tête aux amoureux surpris. «Attentat public...», leur cria la seconde tête au même instant. Mais les deux têtes, ensemble, se virent et s'entendirent. Elles se jetèrent mutuellement un rapide regard d'étonnement et d'épouvante, et, faisant aussitôt volte-face, s'enfuirent précipitamment, chacun de son côté, sans plus s'inquiéter du chevalier et de son amante.
Ceux-ci s'étaient dressés en désordre et éloignés l'un de l'autre.
--Nom de Dieu, murmura entre ses dents le chevalier, auquel l'excès d'émotion enlevait tout accent italien.
La jeune femme sursauta. Une minute elle regarda intensément son compagnon désemparé, dépeigné, ahuri, et dont la figure n'avait plus du tout l'expression rêveuse et fière de l'illustre Montelli de Nagueri, et tout à coup elle éclata en un rire convulsif et irrésistible.
--Dites donc, chevalier, cria-t-elle, hors d'haleine, êtes-vous sûr d'être Montelli?... Ah! Ah! Ah! c'est votre garde champêtre, n'est-ce pas, qui est venu à droite?
--Hein? dit-il.
--Oui, comme c'est le mien qui est venu à gauche... Ne prenez pas cet air idiot, voyons! Comprenez-vous?...
--Pas du tout, avoua-t-il, car il avait l'intelligence naturellement lente.
--Eh bien, nous avons perdu notre saison tous les deux. Voilà tout! Et je ne vous en veux pas, car c'est vraiment trop drôle. Nous nous sommes mis dedans mutuellement, mon garçon. Nous travaillons tous deux dans le scandale mondain...
--Dans le scandale mondain?... balbutia l'homme, stupéfait. Alors vous n'êtes pas?...
--Anglaise et millionnaire, mais non, mon vieux. Je me tue à vous le dire. Vous faites marcher les femmes mariées et moi les jeunes gens poires. C'est le même coup. Amour, rendez-vous en plein air, passion, caresses enivrantes. Un complice en garde champêtre, flagrant délit, menaces de scandale, chantage. Le partenaire ou la partenaire casque jusqu'à la gauche... C'est connu... Mais voilà, cette fois-ci, nous sommes mal tombés. Vous m'avez refaite. Je vous ai refait. Et nos deux gardes champêtres, en se rencontrant pour nous pincer au bon moment, se sont mutuellement pris pour des vrais... Vous y êtes?
L'illustre Montelli semblait avoir repris quelque présence d'esprit.
--J'y suis, et puisque nous y sommes, si nous en profitions? proposa-t-il galamment en avançant les mains.
Mais la blonde Bella s'écarta vivement.
--Ah non, mon petit! protesta-t-elle, moi, je ne fais pas ça pour m'amuser!
MYSTÈRE...