‹ Le spectre de M. ImbergerChapitre 5 sur 5 · L'HÉRITAGE

L'HÉRITAGE

Mme Lefertin, ce soir-là, cousait dans la salle à manger auprès de la table mise, quand M. Lefertin rentra. Elle le vit si pâle et si agité qu'elle se dressa, laissant tomber son ouvrage.

--Octave, mon Dieu! es-tu malade?

--Personne ne peut nous entendre?

--Non! L'oncle Blaise est dans sa chambre, les enfants dans la leur et la bonne dans la cuisine... Mais qu'y a-t-il?

M. Lefertin se pencha vers elle.

--Il est ruiné, souffla-t-il, tragique.

--Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné?

--L'oncle Blaise! Je l'ai appris aujourd'hui, par hasard, au bureau. Son banquier, tu sais bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard, ce financier éminent, cet ami d'enfance en qui il a toute confiance, qu'il nous vante, qu'il nous prône, qu'il nous a obligés d'inviter à dîner vingt fois et de traiter comme un prince, eh bien! ce phénix a fait de mauvaises affaires, il a joué, il a... est-ce que je sais!... Bref, il vient de lever le pied en laissant un passif formidable, et l'oncle Blaise, qui lui avait confié malgré mes conseils tous ses capitaux, est ruiné à plat. Il lui reste en tout et pour tout sa pension viagère, à peine de quoi manger du pain dans un asile...

--Voyons, tu es bien sûr?...

S'il était sûr!... Il haussa les épaules et, accablé, se laissa tomber sur une chaise.

--Mon Dieu! c'est affreux, dit Mme Lefertin. Alors, mous allons devoir nous réduire! Alors, nous sommes, pour toute notre existence, condamnés à la médiocrité! Alors, les enfants pour qui nous endurons tout, depuis six ans, dans l'espoir de leur assurer cette fortune...

--Il n'y a plus de fortune!

Tous deux échangèrent un regard navré. La catastrophe les atterrait. La seule espérance de leur vie morne s'écroulait; l'héritage de l'oncle Blaise, dont l'attente leur donnait du courage dans les heures difficiles et du prestige aux yeux de leurs relations, n'était plus... Mais ils songèrent au vieillard lui-même, et une semblable fureur les saisit.

--Il n'y a plus de fortune, reprit M. Lefertin d'une voix sifflante, mais il y a toujours l'oncle...

--Il ne sait rien, naturellement, puisque depuis trois jours sa goutte l'empêche de sortir... et comme il n'a pas reçu de lettres. Alors, tu vas le prévenir?

M. Lefertin eut un ricanement.

--Pas du tout! Il apprendra cela demain ou après; probablement, on en parlera dans les journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué... je ne sais pas... En tout cas je veux qu'il soit obligé de nous avertir lui-même. Il sera peut-être un peu moins arrogant et moins hargneux que d'ordinaire. Jusque-là, nous ignorons tout, c'est bien entendu...

--Quand je pense à ce que nous avons supporté depuis qu'il vit avec nous! Quand je pense à ses exigences, à ses grossièretés... Il nous met plus bas que terre! Il nous déshonore aux yeux de nos amis... On a beau dire qu'il est vieux et qu'on le supporte par bonté... Non, il nous en a fait trop! Et c'est la plus belle chambre, et c'est tous les jours une scène pour les menus, et il traite les enfants... j'en ai les larmes aux yeux... Et sous prétexte qu'on ne se gêne pas en famille, il agit ici comme il n'oserait pas le faire dans un hôtel garni! Quant à moi, c'est bien simple, il me parle comme je ne parle pas à ma servante...

--Et les vieux gâteux qu'il appelle ses amis et qu'il nous impose! Et tu te rappelles quand je lui ai demandé de m'avancer cinq cents francs, cette histoire!...

Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération croissante, leurs rancunes. L'oncle Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant, les tyrannisait effectivement depuis six ans. Mais tous deux jusque-là, fascinés par l'héritage, avaient fait de leur mieux pour n'y point prendre garde. Maintenant, ils s'étonnaient eux-mêmes d'avoir tant de griefs; ils s'exaltaient au souvenir de mille blessures supportées patiemment pour l'amour de l'argent; ils s'émerveillaient, de bonne foi, d'avoir eu tant de mansuétude.

--Enfin, à quelque chose malheur est bon, conclut Mme Lefertin. Cette histoire va nous débarrasser de lui, bien entendu.

--Tu peux y compter! D'ailleurs, lui-même, quand il apprendra qu'il est ruiné, n'aura certes pas l'audace de s'imposer davantage. Et je le verrai partir sans regrets ni remords, je t'assure. Il nous a assez souvent menacés de nous quitter, d'aller vivre ailleurs... Mais en attendant, puisque personne ne sait rien, ni toi, ni lui, ni moi... je vais dès ce soir lui dire son fait. Parfaitement, je me donnerai le plaisir de lui exprimer ma façon de penser... Oh! sans violence, sois tranquille, c'est un vieillard!... Je resterai calme, mais je veux ma revanche... Chut, voilà son pas...

Un vieillard parut, osseux, les mâchoires hérissées d'une courte barbe grise, les yeux vifs sous des sourcils touffus.

Il portait une redingote noire dépenaillée, des pantoufles vertes, et, au cou, un foulard sale.

--Te voilà encore à coudre à côté du couvert, pour fourrer des épingles dans les assiettes, dit-il, hargneux, à Mme Lefertin... Enfin, est-ce qu'on dîne? Il est sept heures et demie et je n'aime pas attendre! Jacques! Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte, arrivez-vous, galopins?

Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet appel, accourus, on se mit à table. L'oncle Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement des vérités politiques hostiles aux convictions de M. Lefertin; il eut, pour Mme Lefertin, des mots blessants à propos d'une blanquette de veau dont la sauce était sans moelleux; il rudoya la servante qui ne lui donnait pas assez vite du pain.

Mme Lefertin restait calme. M. Lefertin se contenait, soutenu d'ailleurs par la perspective d'une prochaine vengeance.

--Allez dans votre chambre finir vos devoirs avant de vous coucher, dit-il à ses fils quand, après le dessert, la bonne eut apporté la camomille de l'oncle Blaise.

Celui-ci alluma une courte pipe dont l'odeur forte emplit la pièce. Mme Lefertin toussa.

--Qu'est-ce qui te prend? dit l'oncle. En voilà des grimaces! La fumée te fait tousser, maintenant!

--Je vous prie de parler à ma femme sur un autre ton, interrompit sèchement M. Lefertin.

L'oncle sursauta.

--Quoi? Qu'est-ce que vous dites, vous?

--Je dis que nous en avons assez! Je dis que nous avons trop longtemps, ma femme et moi, supporté votre despotisme! La fortune ne donne à personne le droit d'être impoli. Nous avons patienté à cause de votre âge, espérant que vous comprendriez, un jour ou l'autre, qu'agir ainsi est une lâcheté de votre part. Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens le mot...

--Oui, c'est une honte, prononça Mme Lefertin, frémissante de rancune, une honte, vous entendez, mon oncle!... Du reste, je vous renie et je demande pardon à mon mari de lui avoir trop longtemps imposé... Mais la coupe déborde! Il faut nous séparer! Tant pis, nous en avons assez!

L'oncle tout d'abord avait paru ahuri de l'attitude nouvelle des Lefertin. Soudain, d'un coup de poing, il fit trembler la table.

--Bravo! cria-t-il, j'aime ça! Oui, saperlipopette, c'est bien! c'est très bien! Parfaitement, ça me dégoûtait de vous voir avaler toutes mes avanies sans piper parce que je suis riche. Vous vous rebiffez, vous avez de la dignité, vous m'envoyez au bain en vous fichant des conséquences, ça me va! C'est chic! Je crie bravo! Et soyez tranquilles. Je reste avec vous. Je ne m'en vais pas, et je serai poli et gentil comme je l'aurais été si je ne m'étais pas fourré dans la tête dès le premier jour que vous étiez trop à plat ventre devant mon argent pour jamais vous regimber!... Et n'ayez pas peur, je vous laisse tout. Pas plus tard que demain, je fais mon testament. J'hésitais encore, je vous le dis franchement! Maintenant ça y est, mes bons amis, je vous laisse tout!

Avec une cordialité expansive qu'il ne leur avait jamais témoignée il leur tendit les mains. Et eux, ne sachant que dire, se regardaient, gênés, honteux, furieux, pendant que l'oncle, qui n'avait plus rien, répétait avec effusion: «Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous laisse tout...»

UN BON CONSEIL

Après le pont, au croisement des deux routes, devant la maison où il y avait écrit: «Café-Restaurant», M. Bridol arrêta sa voiture--une petite auto qu'il conduisait lui-même--et descendit avec légèreté et élégance.

La maison était neuve et pimpante. Des bosquets ainsi qu'un beau verger y attenaient. M. Bridol lui jeta un regard tendre et, avec un regard plus tendre encore, entra dans la salle du café. Une servante achevait de ranger les tables. Au fond, derrière un comptoir, une jeune femme brune brodait. Elle leva la tête:

M. Bridol, armé de toutes ses grâces, traversa la salle et vint, familièrement, s'accouder au comptoir. Une glace au mur refléta sa cravate bleu de roi, sa chevelure bouclée, sa figure moutonnière, sa moustache en crochets. Il souriait, galant et langoureux, et discourait chaleureusement. Pour une grosse maison de Versailles, il plaçait avec succès du vin dans toute la région. Ici, il essayait aussi de placer son cœur. Depuis des mois, il était amoureux de Mme May, la propriétaire du café. Il était amoureux de sa beauté fraîche et potelée; il était amoureux de sa gaieté malicieuse, bien qu'elle le désespérât, disait-il; il était amoureux de son caractère décidé et pratique; elle dirigeait si bien sa maison depuis six ans qu'elle était veuve, elle en avait fait une si bonne maison qui rapportait tant d'argent. Tâche trop lourde pour une femme, d'ailleurs, et où il faisait l'appui dévoué d'un homme entendu, qui soit du métier et qui, en même temps, puisse tenir son rang. M. Bridol avait la conviction qu'il était désigné pour être cet homme. Malheureusement, il avait jusqu'alors essayé en vain de le faire comprendre à Mme May.

Ce jour-là encore, tirant tous les effets possibles de ses moustaches, de sa chevelure, de ses yeux et de ses dents, il mélangeait ardemment le sentiment et les affaires. Il affirmait alternativement les qualités de ses vins et les qualités de son amour. Mme May, sans s'effaroucher, riait, plaisantait et secouait la tête: elle ne voulait pas se remarier. Il le savait bien! Elle le lui avait dit mille fois.

M. Bridol, stupéfait de cette insensibilité persistante et qu'il n'arrivait pas à s'expliquer, dans la grandeur de sa vanité, toucha alors une autre corde qu'il avait déjà essayé de faire vibrer: n'avait-elle pas peur de vivre seule ainsi? Le soir, quand les servantes et le jardinier étaient partis, ne se trouvait-elle pas inquiète et menacée dans cette maison isolée, où l'on savait qu'il n'y avait pas d'homme?

Elle haussa les épaules. Non, elle n'avait pas peur. Sa maison fermait bien, les portes et les volets étaient solides. D'ailleurs, la contrée était sûre...

Il hocha la tête, soucieux. Il avait vu, sur la route, pas plus tard que tout à l'heure, des figures de bagne qui cherchaient sûrement un coup à faire. Et ce n'était pas la première fois. Il l'avait déjà prévenue. Elle s'exposait au danger...

Elle rit encore, mais sans conviction, lui sembla-t-il. Il répéta:

--Ah! si vous vouliez, si vous vouliez!...

Et, avec un grand soupir pathétique, il lui serra significativement la main et s'en alla.

Il avait une idée nouvelle, une idée magnifique, impressionnante, qui le mènerait au succès. Et il arrêta son plan.

Trois jours après, par une nuit noire et pluvieuse, peu avant minuit, M. Bridol quitta Versailles dans sa voiture. Auprès de lui, sous la capote relevée, un loqueteux était assis, qui, d'un air béat, tirait sur un cigare.

--Vous avez bien compris? demanda M. Bridol. Vous savez bien ce que vous avez à faire?

Le loqueteux avait surtout compris que ce monsieur, qui l'avait ramassé sur la route et lui avait payé, dans un caboulot, un copieux dîner et plusieurs petits verres, lui avait promis cinquante francs pour faire quelque chose. Quoi? C'était, dans son esprit, demeuré vague.

--Si des fois vous recommenciez à m'expliquer, ça serait pas du lusque, déclara-t-il franchement.

--Eh bien! je vais vous amener auprès d'une maison derrière laquelle il y a un jardin. Le mur est bas, vous l'escaladez, vous avancez dans le jardin jusqu'à la maison. Vous en faites le tour comme quelqu'un qui cherche à entrer. Puis vous revenez au fond. Il y a un poulailler. Vous tordrez le cou à deux ou trois poules... Et ayez bien soin de les laisser crier. Faites beaucoup de bruit, qu'on vous entende, et jetez deux ou trois coups de sifflet...

Le loqueteux, qui, de ses ongles sales, grattait sa barbe hirsute, sursauta.

--Si je fais du potin, on sortira et on me tombera dessus. Merci bien.

--Mais non, soyez tranquille. Il n'y a qu'une seule personne, qui n'osera pas bouger. C'est moi qui arriverai au bruit, comme si je passais par hasard avec ma voiture et que je vienne au secours. Alors vous vous sauverez en repassant le mur, et moi, je tirerai des coups de revolver...

--Où ça?

--N'importe où! dans le mur, dans un arbre...

--Pas de mon côté, hein? Ayez l'œil! C'est traître ces outils-là... Et puis?...

--Vous filerez où vous voudrez. N'ayez pas peur, on ne vous poursuivra pas. Du reste, je serai là pour indiquer une fausse direction et, s'il y a enquête, je donnerai un faux signalement. Du reste, je vous répète que ça ne tire pas à conséquence, c'est une blague que je fais à quelqu'un.

--Je trouve pas ça rigolo, murmura le loqueteux. Des trucs comme ça, c'est pas mon genre. Enfin, chacun son goût. Et les cinquante francs?

--En voilà vingt-cinq. Et soyez demain soir à l'endroit où je vous ai rencontré. Vous aurez les vingt-cinq autres, et même cent sous de plus si je suis content de vous.

--On fera son possible.

Ils ne dirent plus rien. M. Bridol était en proie à l'allégresse. Il éprouvait aussi une forte admiration pour lui-même. Ce plan, qui lui avait été inspiré par le vague souvenir d'avoir lu ou entendu raconter quelque chose de semblable, lui apparaissait comme génial. Mme May, réveillée et terrorisée par les bandits, puis sauvée par lui surgissant en héros, ne pouvait manquer d'accéder enfin à ses vœux... Peut-être même, dans l'émoi et la gratitude du premier moment... Il l'imaginait en toilette de nuit, palpitante et tombant dans ses bras...

Mais il arrêta sa voiture. On était arrivé. La pluie avait cessé. Une lueur de lune passait par intervalles. M. Bridol montra le petit mur au loqueteux, qui, pris d'un scrupule, demanda s'il pouvait, en se sauvant, emporter les poules tuées.

M. Bridol dit oui et le vit escalader maladroitement. De l'autre côté, il dégringola sur des châssis vitrés et le vacarme fut grand. M. Bridol l'entendit jurer et se débattre. Aussitôt, certain que Mme May devait être réveillée, il bondit à son tour au sommet du mur et sauta dans le jardin. Les chiens du voisinage aboyaient de toutes leurs forces. Le loqueteux, épouvanté, repassait le mur en grande hâte. M. Bridol brandissait son revolver pour tirer, quand, au premier étage de la maison, une fenêtre s'ouvrit brusquement. Un coup de feu raya l'ombre. Le plomb fit tomber un plâtras non loin de M. Bridol.

--Je te vois, canaille! cria une voix forte. N'essaye pas de te sauver ou je te flanque mon second coup! Les mains en l'air et avance le long de l'allée jusqu'à la maison. Obéis ou tu es mort!

Terrifié, la sueur au front, les jambes flageolantes, M. Bridol obéit et, tout en avançant, d'une voix étranglée, il lançait des explications:

--Je suis Bridol! Ne tirez pas! Je suis Bridol, le placier en vins... Mme May sait bien...

Il y eut un petit cri de surprise, puis un chuchotement à la fenêtre, et, une minute après, devant M. Bridol que la crainte paralysait, la porte de la maison s'ouvrit. Un gaillard de haute taille, à demi vêtu et le fusil à la main, s'y tenait.

Derrière son épaule apparaissait Mme May. charmante et ébouriffée, une lanterne à la main.

--C'est bien M. Bridol, dit-elle.

--Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce que vous faites ici? demanda l'homme au fusil.

M. Bridol, dont la consternation était indicible, eût bien voulu lui poser la même question, mais il n'estima pas que sa situation le lui permettait. Il raconta qu'il regagnait Versailles dans sa voiture lorsqu'il avait vu de loin des malfaiteurs se faire la courte échelle pour s'introduire dans le jardin. Alors, n'écoutant que son courage, il s'était précipité à leur suite pour défendre Mme May.

L'autre lui tendit la main.

--Ça, c'est d'un homme qui n'a pas peur! Et je vous en remercie, parce qu'enfin j'aurais pu ne pas être là...

--C'est mon cousin, le garde-chasse, expliqua Mme May, un peu rougissante. Vous comprenez, monsieur Bridol, je lui ai demandé de venir loger ici, quand il est libre, tant vous m'avez fait peur avec toutes vos histoires de voleurs. Je vois que vous avez eu bien raison!...

AU BORD

--Toto, resteras-tu tranquille pendant que je te lave la figure! Et toi, Jules, veux-tu tenir droite ta petite sœur, sans ça tu auras affaire à moi, je ne te dis que ça! Louise, mets tes bas! Ne reste pas les pieds nus sur le carreau, ou je te giffle!... Sapristi, et le père qui ne se lève pas! Il va encore se mettre en retard, c'est sûr...

Abandonnant pour un moment le débarbouillage hâtif de ses cinq enfants, Mme Arsin se précipita dans la seconde pièce du pauvre logement. Dans un lit aux draps troués, un homme maigre et long, au visage creux barbu de gris, ouvrit des yeux effarés de sommeil parmi les mèches ébouriffées de ses cheveux.

--Hein? Quoi! Quelle heure est-il?

Rouge et mal peignée, la face suante, les poings aux hanches, énorme dans une camisole déteinte, sa femme l'invectivait.

--Tu n'es pas levé? Ah ben! merci, monsieur se la coule! Il y a deux heures que je suis debout, moi! Quelle heure est-il?... Il est l'heure d'être en retard! Si c'est pas honteux!...

Sans répondre, il s'était levé et revêtait vite ses habits râpés. Elle continua:

--C'est pas le moment de flemmer, pourtant! Tu sais bien que tu dois avoir une gratification à la fin du mois. Si tu as des retards, tu ne l'auras pas! Alors qu'est-ce qu'on fera? Je ne sais pas déjà comment m'en tirer! Louise et Toto n'ont plus rien aux pieds, le cordonnier d'en bas n'a plus voulu réparer leurs chaussures, en disant qu'on ne pouvait pas coudre dans des trous. Ils ne peuvent pourtant pas marcher pieds nus, ces enfants! Et moi non plus, je n'ai plus de souliers; depuis deux mois que j'attends pour m'en acheter, je vais en savates!... Ça ne peut pas durer!... Et le pharmacien avec sa note! Et Cécile qui continue à tousser! Il lui faut encore du sirop à cette petite!... Ah! non, c'est pas le moment de perdre des gratifications en flemmant!... Allons, ouste, dépêche, avale ta soupe et file, faut que j'aille au lavoir. Tiens, v'là ton pain et ta saucisse pour midi. Et si, après avoir mangé, tu fais l'économie du café, ça me fera plaisir. Promène-toi pendant ton heure, et si tu as soif, avale une gorgée d'eau à une fontaine, tu ne t'en porteras pas plus mal... Allons file, je te dis!...

Vers la banque où il était employé, Arsin s'en alla par les rues pleines de l'animation matinale. C'était une grande ville riche et commerçante; il l'habitait depuis six ans, et tous les matins il faisait le même chemin. Ce matin-là, en marchant, il songeait à sa vie. Il y songeait avec un dégoût sans espoir. Le passé, le temps où il était jeune, où il avait eu de l'argent, où il avait eu de l'ambition, lui semblait démesurément lointain et comme le souvenir d'un autre lui-même. Il avait tout perdu: sa jeunesse en tentations capricieuses et sans suite, en paresses infécondes; son argent en plaisirs vaniteux, en fantaisies déraisonnables et imprévoyantes; son ambition à force de déboires. Il songeait à cette femme qu'il avait épousée par coup de tête, bien qu'elle fût sans fortune ni éducation. Comme elle avait été jolie, comme elle avait changé, comme elle lui était devenue pénible et étrangère, tous les jours davantage, le long de leur vie côte à côte! Et il songeait avec horreur à leur misère, décente d'abord, masquée par les vestiges de sa petite fortune, puis sordide, tragique, torturante, jusqu'au jour où un parent opulent et méprisant, qui passait à Paris pour affaires, lui avait offert, chez lui, en province, pour l'empêcher de mourir de faim, cette place mesquine qu'il occupait maintenant.

Il entra dans la banque, mais comme il gagnait le bureau où il travaillait, la porte du sous-directeur s'ouvrit:

--C'est vous, Arsin? cria cet homme important. Je vous attendais. Valou, l'encaisseur, est malade, et le patron a dit que vous alliez le remplacer aujourd'hui. La tournée est très importante, puisque c'est une fin de mois. Entrez, je vais vous expliquer.

Arsin entra et écouta les explications. Faire une chose ou une autre lui était indifférent. Un quart d'heure plus tard, muni d'un vaste portefeuille à serrure, il sortit de la banque.

Il commença sa tournée. Le matin il devait faire la ville même, l'après-midi les faubourgs et la banlieue. Il allait sans hâte, guidé par sa liste d'adresses, et l'argent qu'il touchait s'engouffrait à mesure dans le vaste portefeuille à serrure. Enveloppés dans du papier, son pain et sa saucisse étaient dans sa poche. Il les mangea vers midi, dans un square, et fit ensuite quelques pas pour gagner un café bon marché et y passer une demi-heure, ce qui était son plaisir quotidien. Mais il se souvint des ordres de sa femme et se contenta d'avaler, en se cachant, une gorgée d'eau à une fontaine publique. Ensuite, ayant épargné quelques sous, il sortit du square et reprit sa tournée.

Les heures passèrent. Arsin, à force de marcher, était fatigué, et les liasses de cet argent, qu'il touchait et qui n'était pas pour lui, alourdissaient le grand portefeuille, maintenant gonflé.

--C'est lourd cent mille francs, se dit-il.

Il songea qu'il avait un peu plus que cette somme. Il alla à la dernière adresse marquée sur sa liste, toucha douze mille francs, et sa tâche fut finie. Il était en avance et marchait à pas lents. Il avait soif, mais résista de nouveau au désir d'entrer dans un café. Une femme le croisa. Elle était fardée, mais jeune et jolie; elle l'enveloppa d'un coup d'œil professionnel qu'elle interrompit en le voyant si minable. Il eut un petit rire, en songeant à la somme qu'il portait... Et soudain une pensée le fit tressaillir et blêmir. Il fit encore quelques pas, il haletait un peu. Il vit qu'il était près d'une gare. Un banc était à côté de lui, il s'y laissa tomber.

Un temps passa. Arsin réfléchissait, et la sueur coulait de ses tempes creuses.

--C'est cela, murmura-t-il, si bas que lui-même n'entendit pas sa voix. Oui. C'est cela... J'achète un cache-poussière, une casquette, je me fais raser. Dans une autre ville, je trouverai d'autres vêtements, je me ferai teindre les cheveux... Des papiers... Bah! je m'arrangerai... Je vais envoyer un mot à la banque pour dire que j'ai été retardé, un mot à ma femme pour dire que je travaille ce soir... Et ce soir je serai loin. Il y a un train dans une heure... J'ai assez pour faire n'importe quoi, pour gagner une fortune... et c'est déjà une petite fortune que j'ai là... De quoi vivre... vivre un peu pendant les quelques années que j'ai avant d'être trop vieux... Vivre libre... loin de tout...

Il fit un mouvement pour se lever, mais s'arrêta et, penché en avant sur son banc, son portefeuille gonflé, serré contre lui, la tête dans ses mains, il resta là pendant un temps dont il ne connut jamais la durée. Enfin il releva une face bouleversée, vieillie encore, et se dit d'une voix rauque:

«Je ne peux pas...»

Il se dressa, regagna la banque, déposa l'argent et rentra chez lui.

--J'ai le sirop de la petite, lui cria Mme Arsin, rouge, en nage et dépeignée, parmi les enfants piaillants et qui se chamaillaient. Et pour les chaussures, j'ai trouvé quoi faire. Je m'en passerai et Louise et Toto en auront. Jules, je vais te giffler si tu tiens ta sœur de travers. Allons, à la soupe!

Elle mit la soupière sur la table et, soudain irritée, se retournant vers son mari:

--Tu rentres à une jolie heure, dis donc! Qu'est-ce que tu as fait. Tu nous fais une jolie vie! D'où viens-tu?

--Je viens de très loin, dit Arsin.

Et il s'assit, résigné, puisque c'était à cause d'eux qu'il n'avait pas pu...

MADAME PAUL

--Deux heures et demie... Bigre, il faut que je file continuer ma tournée. Au revoir, madame Paul.

--Au revoir, monsieur Morin.

Le client, un voyageur de commerce qui était entré pour se rafraîchir, paya sa canette de bière, regagna sa voiture et s'éloigna. Mme Paul, une femme de quarante à quarante-cinq ans, au visage fatigué sous ses cheveux bruns mêlés de gris, rinça le verre, le remit en place et, traversant la salle déserte de sa petite auberge, vint sur la porte. Il faisait chaud, une pluie lourde commençait, dont les gouttes s'écrasaient dans la poussière de la grande route.

C'est alors que l'homme parut, sortant de la route qui, en face de l'auberge, s'enfonçait dans les bois. Il était de haute taille, vêtu d'un complet gris en loques, coiffé d'un chapeau sale, rabattu sur son visage maigre que hérissait une barbe rousse et grise.

En le voyant traverser la route, Mme Paul rentra. Deux minutes après, l'homme rouvrait la porte.

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je voudrais boire et manger.

Elle eut un tressaillement. Il ôta son chapeau. Elle vit ses yeux.

--Mon Dieu, c'est toi!...

Elle se laissa aller sur une chaise. Elle suffoquait.

--Il n'y a personne que toi, ici, n'est-ce pas? demanda-t-il à voix basse.

--Non, personne... Mon Dieu, c'est toi!... Pourquoi ne m'as-tu jamais donné signe de vie?... Qu'est-ce que tu as fait depuis plus de douze ans que tu es parti?... Mais, pourquoi reviens-tu maintenant?

Il dit seulement:

--J'ai attendu dans le bois jusqu'à ce que j'aie été sûr qu'il n'y ait plus personne ici... Mais, donne-moi à manger d'abord. On causera après.

Elle courut lui chercher de la viande froide, du pain et de la bière. Il dévora silencieusement. Elle le regardait; des larmes qu'elle ne pouvait retenir coulaient sur ses joues. Quand il eut fini, elle lui versa une tasse de café et un petit verre de cognac. Alors, il se trouva mieux.

--Ça fait du bien. Il y a plus de huit jours que j'ai pas mangé assis et à ma suffisance... Encore un petit verre, hein?...

--Tu es dans la misère? demanda-t-elle.

Il ouvrit les bras pour mieux montrer ses loques.

--Tu n'as qu'à me regarder. Mais, c'est bien fait. C'est de ma faute. Pourquoi est-ce que je suis parti? Pourquoi est-ce que je t'ai quittée? J'en suis pas à mon premier regret ni à mon premier remords, va... Quand je pense que j'avais eu la veine de tomber sur une femme comme toi, et travailleuse, et honnête, et jolie, et tout... Et qu'après dix ans de mariage et de bon accord...

Elle eut un sursaut d'indignation.

--Dix ans de bon accord?... Tais-toi donc; tu sais bien que tu m'as toujours fait souffrir!...

--C'étaient des bêtises. Tu étais jalouse pour un rien...

--Et c'est un rien aussi que d'être parti comme ça, sans un mot, que d'avoir filé en me laissant là avec trois enfants...

--Non, ça c'est un coup de folie qui m'a pris. Un coup de folie, il n'y a pas d'autre mot. Mais j'ai été bien puni, va; je l'ai assez regretté; j'ai eu assez de malheurs!...

Il tressaillit. On avait marché sur la route.

--Dis-donc, reprit-il, l'air inquiet, c'est pas la peine qu'on me voie ici, comme ça, tout d'un coup, hein? Si nous allions dans la petite salle, pour causer?

Elle l'accompagna dans un petit cabinet donnant sur le jardin. Il avait apporté avec lui la bouteille de cognac.

--Ça va bien les affaires? demanda-t-il.

--Oui, à peu près. Quand tu as été parti dans les premiers temps je ne sais pas comment j'ai fait pour m'en tirer, seule, sans argent, avec les enfants à élever. J'ai cru que je mourrais à la peine. A présent, ça va à peu près.

Elle parlait maintenant sans colère. Elle n'avait jamais pu avoir de colère contre cet homme qu'elle avait tant aimé. Elle le regardait et, malgré l'âge, malgré l'indigence, malgré la déchéance, retrouvait en lui les vestiges de ce qu'il était jadis. Mais quels vices et quelles fautes avaient marqué son visage? Pourquoi avait-il cette expression effarée et de tels regards d'inquiétude vers le dehors?

--Qu'est-ce que tu as fait? lui dit-elle brusquement.

Il sursauta et elle crut le voir rougir.

--Je n'ai rien fait! En voilà une question? Quand je suis parti à cause de ce coup de folie...

--Tais-toi donc! interrompit-elle violemment. Tu es parti avec la comptable de M. Deluize.

--C'est pas vrai. C'est des histoires... Enfin, bref, quand j'ai eu fait ce coup de folie, j'ai essayé de réussir, de faire fortune, tu comprends? pour revenir te demander pardon après. Je n'ai pas réussi. J'ai fait de mauvaises connaissances, j'ai mangé ce que j'avais d'argent... et alors dame, j'ai pas osé revenir... Mais, maintenant, me voilà vieux... J'ai voulu te revoir avant de mourir...

Elle ne répondit pas.

Il demanda:

--Où sont les enfants?

--Cécile est mariée avec Bernard, le voiturier. Emile est cocher chez eux, mais il habite ici. Eugénie est couturière; elle fait des journées au château, et le garde-chasse l'a demandée. Ils vont se marier à l'hiver...

--Mais quel âge donc qu'elle a?

--Dix-huit ans bientôt...

--C'est vrai... elle avait cinq ou six ans quand... Sûrement, je la reconnaîtrais pas... et les autres non plus, probable... Dis donc, qu'est-ce qu'ils pensent que je suis devenu, moi, leur père?... On me croit mort, hein? Et ça vaudrait mieux pour tout le monde... pour moi tout le premier...

--Qu'est-ce que tu vas faire? interrompit-elle.

--Ben... je ne sais pas trop... Est-ce que je ne pourrais pas... En ce moment-ci, tu comprends, vaut mieux que je ne me montre pas... J'ai eu des ennuis... à Paris... Oh! rien de grave: un malentendu... pour des bijoux... Alors, peut être que je pourrai rester ici à bricoler en attendant que ça se tire un clair...

Elle devint pâle.

--Ecoute, reprit-elle après un moment de silence, tu resteras si tu veux. Malgré tout ce que tu m'as fait, jamais je ne te dirai de t'en aller. Mais il y a les enfants. Tu sais bien que tu ne peux pas te cacher ici. Tout le monde saura, au bout de deux jours, que tu es là. Le garde champêtre te connaît, et aussi deux des gendarmes qui étaient déjà là avant que tu partes... Te voir revenu, tu penses si ça fera parler... On s'informera, on voudra savoir. Alors... Je ne te parle pas de moi... mais pour les enfants, pour Eugénie, qui va se marier... Bref, ils ne méritent pas ça...

--Ça! Quoi? demanda-t-il, sans oser la regarder.

--Qu'on t'arrête ici, souffla-t-elle. Non, non, ne dis rien, ce n'est pas la peine. C'est à toi de juger. Moi, je ne sais pas ce que tu risques... C'est toi, qui sais...

Elle alla à son tiroir-caisse, qu'elle ouvrit, et revint.

--Tiens, voilà de l'argent. Tout ce que j'ai... Alors, décide... Si tu peux rester, s'il n'y a pas de danger... C'est très bien... Tu es chez toi. On dira ce qu'on voudra, ça m'est égal... Tu es mon mari, tu reviens. C'est tout... Mais, si tu ne peux pas rester... S'il y a du danger... Alors!... alors... décide toi-même... réfléchis... Moi je ne sais pas, tu comprends...

Elle essayait de parler avec calme, mais tremblait violemment. Il restait effaré, tenant l'argent dans sa main serrée. Elle le laissa dans la petite salle et passa dans l'autre. Après quelques minutes, elle entendit le bruit d'un pas et le bruit d'une porte. A travers les vitres, elle vit l'homme qui sortait du jardin. Il s'en allait.

Il entra dans l'ombre verte de la route qui s'enfonçait dans la forêt.

Quand elle ne le vit plus, elle essuya ses yeux brouillés de larmes.

--Il n'a jamais été un méchant homme, murmura-t-elle.

UN VOLEUR

Il était plus de minuit. M. Fallaire, étendu, en pyjama mauve, dans un fauteuil, fumait un cigare devant la fenêtre de la chambre à coucher de sa villa. Le store était baissé et la lumière éteinte. Dans l'ombre M. Fallaire rêvassait, se disait qu'il est agréable de vivre quand on est jeune encore, riche, bien portant, célibataire et aimé d'une femme exquise... Sa pensée s'envola, émue et tendre, vers la villa voisine, mais bientôt se noya dans une heureuse somnolence...

M. Fallaire sursauta soudain. On frappait.

--Monsieur, monsieur! Est-ce que monsieur n'a pas entendu? Que monsieur n'allume pas. Il y a un voleur dans le jardin!

M. Fallaire bondit vers la porte non sans se heurter cruellement à un meuble. Sur le palier, qu'éclairait faiblement la lanterne de l'escalier, il vit son domestique, à demi vêtu et blême.

--Il y a un voleur dans le jardin, monsieur. J'ai entendu comme un cri et puis des pas sur le gravier.

M. Fallaire avait de l'énergie. Rentrant à tâtons dans sa chambre, il endossa vite un long caoutchouc sur son pyjama, prit son revolver et revint.

--Allons-y! dit-il d'une voix brève.

--Oui, monsieur, répondit Justin sans enthousiasme. Mais je n'ai pas de revolver, moi. Je vais prendre la hachette à l'office. Je suis monsieur.

M. Fallaire préférait être accompagné. Il attendit Justin pour entre-bâiller, sans bruit, la porte sur le jardin... Il entendit le gravier crier faiblement, entrevit, dans la nuit douteuse, une ombre qui, d'un buisson, se traînait vers un autre.

Il s'élança, son revolver à la main. Justin brandissait sa hachette. Se voyant découverte, l'ombre sortit de son buisson:

--Halte ou je tire! Saisissez-le, Justin! Haut les mains, canaille!

--Oui monsieur, oui monsieur, bégaya une voix étranglée.

L'homme avait levé les bras. Justin, voyant qu'il n'y avait pas de danger, le saisit au corps.

M. Fallaire braquait sur lui son revolver.

--Avez-vous des complices?

--Non, monsieur. Je ne suis pas ce que vous croyez. Je voudrais m'expliquer...

--Assez, canaille! Tenez-le bien, Justin!

--Oui monsieur, mais que monsieur prenne garde à son revolver. Ça part des fois sans qu'on s'y attende et je suis juste devant...

--Monsieur, reprit le prisonnier, ma situation, je le sais, est suspecte, mais accordez-moi quelques minutes d'entretien... Je vous expliquerai... à vous seul... Que votre domestique me ligote si vous voulez...

--Soit, dit M. Fallaire, que la curiosité saisissait. Rentrons.

Justin poussa l'homme.

--Doucement, s'il vous plaît, gémit celui-ci. J'ai un pied foulé.

Quelques minutes plus tard, M. Fallaire, dans sa salle à manger, son revolver devant lui, sur la table, se trouvait seul avec le prisonnier dont Justin avait lié les mains et que la lumière éclairait en plein. C'était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, brun, d'aspect élégant et distingué, malgré son actuelle détresse. M. Fallaire eut l'impression de l'avoir déjà vu.

--J'attends vos explications, dit-il.

--Monsieur, je viens de sauter de la fenêtre du petit pavillon qui fait partie de la propriété voisine et qui est adossé au fond de votre jardin... Dois-je vous en dire plus?

--Il me semble! Je ne comprends pas. La propriété voisine est celle de M. et Mme Marrois dont je suis l'ami...

--Je le sais bien. J'ai dîné chez eux avec vous l'hiver dernier, monsieur Fallaire. C'était un grand dîner, vous ne m'avez pas remarqué, sans doute. Je m'appelle Paul Beuvron... Mes cartes sont dans mon portefeuille.

--Je persiste à ne pas comprendre, dit M. Fallaire, qui semblait contenir une émotion violente. Que faisiez-vous dans ce pavillon? Pourquoi vous enfuir comme un voleur?

--Parce que M. Marrois est rentré de Paris à l'improviste. Est-il besoin d'insister, monsieur? Dans ce pavillon... je suis déjà venu plusieurs fois... «On» gagne le parc par la serre. «On» vient m'ouvrir la petite porte de la ruelle et je sors par le même chemin. Ce soir, au bruit de la voiture de M. Marrois, «on» m'a quitté précipitamment sans songer que je ne pouvais sortir, n'ayant pas la clé... Que faire? J'ai attendu que tout soit apaisé un peu, puis j'ai sauté par la fenêtre pour gagner la route en traversant votre jardin... Mais j'ai sauté si malheureusement que je me suis foulé un pied.

--«On» vous rejoint souvent dans ce pavillon, dites-vous... Mais... qui... vous rejoint? demanda M. Fallaire d'une voix sourde.

--Qui?... Eh bien! monsieur... c'est... c'est Mme Lehallier, la cousine de M. Marrois. Mais ce nom que vous m'arrachez, ensevelissez-le...

--Ah! ah! ah! pas possible! hurla M. Fallaire, pris d'une joie convulsive. Comment, cette grosse veuve sans coquetterie, qui ne semble s'intéresser qu'aux repas? Ça, par exemple, c'est drôle! Elle est inflammable!... Excusez-moi, monsieur, je plaisante, c'est une femme charmante et elle est bien libre... Ah! ah! ah! Mais laissez-moi vous débarrasser de ces liens ridicules... Et acceptez un verre de vieux cognac. Ça vous remettra.

Il ôta son caoutchouc qui le gênait, puis, empressé, délia les poignets du jeune homme et servit le cognac, riant toujours.

--Là... encore un petit verre... Il est bon, n'est-ce pas?

--Excellent, vous êtes trop aimable.

--Je ne vous ai pas mortifié, au moins, tout à l'heure?... Ah! ah! ah! cette bonne Mme Lehallier... Et c'est pour elle que, comme un héros de roman, vous courez la campagne, franchissez les murs et risquez de recevoir des coups de revolver?... Ah! ah! ah! qui aurait cru ça!...

Soudain il tressaillit, devint blême, reposa son verre.

--Monsieur, dit-il, vous mentez! Oui, vous mentez! Mme Lehallier est partie ce tantôt. Je l'ai vue comme elle entrait dans la gare. Je m'en souviens tout à coup. Alors, comme je ne pense pas que c'est avec la cuisinière, qui a cinquante ans, ni avec la femme de chambre, qui est nouvelle d'avant-hier, que vous avez des rendez-vous, c'est avec... Parlez! répondez! c'est avec Mme Marrois?

--Monsieur, dit le jeune homme avec dignité, j'ai menti, en effet. J'ai essayé de dissimuler. La fatalité ne l'a pas voulu. J'ignorais le départ de Mme Lehallier... Vous avez mon secret... Notre secret, devrais-je dire. Mais je sais qu'il est bien placé... Plusieurs fois Suzanne m'a parlé de vous avec une vive amitié... Je me flatte, puisque vous savez tout, que vous consentirez à ce que, dorénavant, ce soit par votre jardin...

--Assez! cria M. Fallaire, bouleversé par la fureur, ce qui formait avec le pyjama mauve un contraste singulier. Assez! C'est à moi, l'ami de M. Marrois, que vous osez venir demander d'être complice!... Et cette Suzanne, cette misérable!...

--Monsieur, je ne vous permettrai pas... Mme Marrois est la plus honnête des femmes, mais elle m'aime... L'amour est plus fort que cette morale bourgeoise dont vous vous faites si violemment le champion. Vous m'avez arraché mon secret, je compte au moins sur votre honneur de galant homme... Veuillez m'ouvrir la porte.

Digne, il sortit, boitant. M. Fallaire, qui sans un mot l'avait conduit à la porte, revint et s'écroula sur une chaise, atterré:

--C'est donc pour ça que je la voyais si peu depuis quelque temps... bégaya-t-il.

Il se redressa, repris de rage:

--La misérable!... Et cet imbécile de Marrois, son mari, qui n'a jamais rien vu, rien su, rien deviné, rien soupçonné! Qui dort tranquille, béat, satisfait!... pendant que moi je souffre!... Ce n'est pourtant pas à moi à la surveiller!...

LA NIVELEUSE

Le jeune Pierre-Édouard Harleur, élève à l'École centrale et fils du grand usinier du Nord, s'était décidé, bien qu'il méprisât hautement les distractions bruyantes et les plaisirs bohèmes, à passer cette soirée de carnaval au quartier Latin, pour «voir ce que c'était».

Tout d'abord, parmi le tumulte débraillé de la rue et des cafés, il avait conservé l'attitude réservée et un peu dédaigneuse de celui qui fait une étude de mœurs. Mais il n'avait que vingt-deux ans, et l'excitation générale, les cris, les chants, les filles qui se jetaient sur lui, les confetti dont on le bombardait, et surtout les bocks innombrables imposés par la bande dont il faisait partie, l'avaient bientôt dégelé. Il avait, lui aussi, pour son propre agrément, bu, fumé, crié et chanté sans mesure, pincé des hanches anonymes, embrassé des figures qui déteignaient sur ses joues, acheté et arboré un nez postiche des plus hideux, retourné son pardessus,--suprême et surannée manifestation d'allégresse,--perdu, retrouvé et reperdu ses camarades, et enfin, vers minuit et demi, échoué, seul, fortement éméché, un peu aphone, mais très content, dans une dernière brasserie du boulevard Saint-Michel.

Le chahut y était, si possible, plus terrible encore qu'ailleurs. Trois bugles et deux trombones, inexplicablement égarés là et jouant de toutes leurs forces; une bande frénétique, à cheval sur des chaises et tapant à tour de bras sur les tables de marbre en vociférant; des peintres américains, jetant méthodiquement leur cri de guerre à la manière peau-rouge, avec accompagnement de sifflets stridents, constituaient le fond du vacarme, qu'agrémentait la fantaisie du reste des consommateurs, où dominaient les piaulements aigus des femmes.

Pierre-Édouard, en poussant la porte, vacilla, ahuri par le bruit, la lumière, la fumée et sa demi-ivresse.

--Ce qu'y gueulent, hein! cria dans son oreille, avec admiration, un homme qu'il ne connaissait pas, et qui entrait en même temps que lui.

--Une table pour ces messieurs?

Un garçon les poussait dans un angle, au bout du café, à une place qu'abandonnait difficilement une société lasse de hurler. Pierre-Édouard, qui trouvait toutes choses amusantes ce soir-là, se laissa faire, et, sur la banquette, s'affala aux côtés de son nouveau compagnon.

--T'as l'air d'un frère, observa celui-ci; on va sucer un godet.

--Tu l'as dit, répondit gravement Pierre-Édouard. Garçon, deux kummels et des cigares; je n'ai plus de cigarettes.

--Mince de chic! Après, on prendra des fines; ça sera ma tournée...

L'homme se carrait sur la banquette. Il était court de taille, trapu, vêtu en ouvrier endimanché, et dans sa face camuse deux petits yeux brillaient, vifs et intelligents, mais, pour le moment, humides d'une ivresse qui empâtait la voix éraillée et mordante. Il rejeta son chapeau en arrière et secoua les confetti qui constellaient sa barbe.

--A la tienne, dit-il, en sifflant d'un seul coup son kummel.

--A la tienne!

Le jeune Harleur, pour être à la hauteur, vida aussi son verre d'un seul trait. L'aventure l'amusait de plus en plus.

--Ote donc ton nez, y te gêne pour boire, et pis, on crève de chaud, ici, remarqua l'inconnu. Garçon, des fines!

Elles vinrent. Pierre-Édouard avait ôté son nez. Ils allumèrent des cigares. L'homme reprit:

--Y a pas à dire, on est bien, ici... Et pis, y sont gais, tous ceuss-là... y en foutent un boucan... et j'te gueule, et j'te gueule!... Y a pas, c'est gentil... On est bien... On a beau se dire que, tout ça, c'est de la graine de sales bourgeois, y sont gentils tout de même... Et pis, y a pas, l'lusque, y a que ça...

--Tu as raison. (Le jeune homme, très gris, étouffa un rire.) Garçon, deux fines!

--Ohé! Harleur! cria tout à coup une voix.

--Ohé! cria Pierre-Édouard, reconnaissant vaguement, dans la foule, un camarade qui l'appelait.

--On monte à Montmartre, est-ce que...

La voix se perdit dans le tumulte, et le camarade, sans plus s'occuper du jeune homme, disparut avec une bande vociférante.

--Harleur? (L'homme avait sursauté sur sa banquette.) Harleur, t'es pas parent de l'usinier, au moins?

--Si. C'est mon père.

Le jeune homme s'était redressé, étonné.

--Ton père, c'est ton père... Eh ben, moi, tu ne sais pas qui que j'suis? Je suis Chanvin!

Chanvin! Pierre-Édouard, à demi dégrisé, le regardait. Chanvin, c'était l'ouvrier congédié, la forte tête, l'ennemi acharné du patron, qui, là-bas, dans le Nord, attisait la guerre du travail, le meneur de grève que M. Harleur déclarait bon pour la guillotine, l'adversaire héréditaire de sa race, qui avait, l'an passé, conduit, il le savait, l'assaut des usines de son père...

Le jeune homme fit un effort pour se lever, mais il retomba sur sa banquette. Le vacarme du café concassait sa volonté fuyante. Contre son ivresse, qui, un moment dissipée, revenait plus impérieuse, il essaya vainement de se raidir. Dans un dernier effort, il mit un louis sur la table pour payer; mais la table, la banquette, le café tout entier tournaient dans un vertige. Il tendit la main, vida son verre, le cassa en le reposant; et, tout à coup, la situation lui apparut confusément d'un comique si aigu qu'il éclata en un rire convulsif.

L'autre le regarda, béant, mais comme, lui aussi, il était ivre, il se tordit à son tour.

--Y a pas, y a pas, elle est bonne, balbutia-t-il en essuyant ses yeux du revers de sa main. Chanvin, c'est moi... T'as entendu parler de moi si tu m'as jamais vu, pas? Les camarades de là-bas m'ont envoyé ici pour le syndicat... Alors, comme c'est le carnaval, j'ai voulu voir comment que ça se passe chez les étudiants... chez les jeunes bourgeois... Faut se rendre compte, pas?... Et pis quoi, y a temps pour tout... La grève, c'est une chose; la rigolade, c'est une aut'chose... Ben quoi, v'là qu'y dort, à c'te heure!

Le jeune Harleur, en effet, dormait en ronflant, affalé sur sa banquette, si assommé par l'ivresse que nulle force au monde n'eût pu le réveiller.

--A la tienne, murmura Chanvin, perplexe, en vidant son dernier verre. Y a pas, ajouta-t-il à haute voix, pour lui-même, j'peux pas l'laisser en plan, v'là qu'on ferme la boîte, on le mettrait dehors, et y s'ferait ramasser par les flics ou estourbir... C'est pus un patron, c'est un poteau... qu'on est bu ensemble. Y pionce comme un môme, regardez-moi ça... Garçon!... la monnaie de monsieur!... Vous voyez, j'y mets dans sa poche... L'pourboire? V'là quat'ronds... Non, mais des fois, t'es pas content? Et pis, regarde un peu... J'fouille dans sa poche pour y voir son adresse... Tiens, sur c'te lettre... Et pis, aide-moi à l'mener à un sapin...

Entre Chanvin titubant, mais lucide et vigoureux, et le garçon rechigné et las, Pierre-Édouard Harleur, inconscient, fut porté dans un fiacre. Son étrange ange gardien y monta à côté de lui; durant tout le trajet, il le soutint avec sollicitude en monologuant sur les grèves, les syndicats, les ouvriers, les patrons, les poteaux et les fines, et puis le remit sain et sauf, toujours ronflant, entre les mains de son concierge, réveillé à l'aide d'un tenace vacarme, et furibond.

En suite de quoi, il alla se finir dans les cabarets des Halles, mais n'eut personne pour le rentrer, de sorte qu'il coucha sous un banc.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIÈRES

Pages Le Spectre de M. Imberger 5 Le Jardin du Pirate 47

QUELQUES CHANTAGES

Un Chantage 63 Mémoire 74 Une Réputation 83 Une Enquête 92 L'Amateur 100 La Tache 110 Scandale mondain 118

MYSTÈRE...

L'Apparition 129 La Devineresse 136 Hypnotisme 146

CONTES

Monsieur Arthur 159 Hippolyte 166 L'Équilibre 174 Complicité 182 Le Marché 190 Berthe 198 Le Simulateur 207 Le Passager 215 Les plumes du paon 222 L'Héritage 230 Un bon conseil 238 Au Bord 246 Madame Paul 253 Un Voleur 261 La Niveleuse 268

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.

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