‹ Le spectre de M. ImbergerChapitre 4 sur 5 · L'ÉQUILIBRE

L'ÉQUILIBRE

Le déjeuner achevé, M. Buchêne avant que de retourner à ses affaires avait coutume de fumer paisiblement un cigare tout en causant avec Mme Buchêne. Cette heure d'intimité au milieu de la journée avait été exquise au début de leur mariage. Mme Buchêne, alors, quittait souvent sa place, en face de son mari, pour venir s'asseoir à ses côtés, le cigare s'éteignait: des baisers en étaient la cause. Ces transports, avec l'habitude, avaient décru, et maintenant des nuées orageuses voilaient parfois la sérénité de la conversation.

--Ma chère Suzanne, dit ce jour-là M. Buchêne, après avoir exhalé sa première bouffée de fumée, j'ai à te parler de ton frère Robert.

Mme Buchêne prit l'air pincé; il ne s'en aperçut pas et continua, énergique, grave et doux, selon l'attitude qu'il s'était fixée dans la vie, et qui à présent agaçait Suzanne qui l'avait d'abord admirée.

--Oui, il m'inquiète! Tu sais avec quel plaisir, il y a six mois, pour vous être agréable, à toi et à tes parents, je l'ai pris auprès de moi, dans mes bureaux?...

--C'était tout naturel, interrompit Suzanne, Robert venait de finir son droit, et il y avait des chances pour qu'un jeune homme intelligent, distingué, de bonne famille,--ton beau-frère, en outre,--te rendît plus de services et t'inspirât plus de confiance qu'un individu quelconque, plus ou moins sérieux...

--Sérieux! Mais c'est que justement Robert ne l'est pas du tout, et c'est cela qui m'inquiète!... Qu'il soit léger, négligent, inexact, mon Dieu! je m'y attendais bien. Mais depuis quelque temps il se dérange tout à fait... Oh! pas des amourettes, à son âge ce serait excusable. C'est autre chose: il joue. Il passe ses nuits au poker. Il m'arrive le matin, blême, fiévreux, éreinté. Dès qu'il est assis, le sommeil le terrasse. Ce matin, comme je lui demandais une lettre, il s'est réveillé en sursaut et m'a répondu: «J'ai un full aux rois...» Et il joue très gros jeu. Je me suis informé... Or, le jeu, ma chère Suzanne, je ne sais si tu t'en rends compte, est un grave péril... Je voudrais qu'une remontrance de la part, à ce frère plus jeune, qui t'aime et te respecte... Ou bien tes parents... Moi je n'interviendrais avec toute mon autorité que s'il s'obstinait sur cette pente redoutable...

--Calme-toi, je t'en prie, dit Suzanne railleusement. On dirait une tirade de mélo. Et je suis parfaitement sûre que les espions qui t'ont si bien renseigné sur Robert ont exagéré... Qu'il joue de temps en temps, c'est possible, et c'est bien innocent... Je jouerais, moi, pour me désennuyer, si j'en avais l'occasion. Que veux-tu, nous ne sommes pas comme toi, pondérés, solennels, faisant tout par poids et mesure... Nous sommes des fantaisistes, des nerveux, nous vivons... Et puis, vois-tu, Robert se serait peut-être un peu plus intéressé à tes affaires si tu l'y avais encouragé en lui montrant une entière confiance, en le consultant, en faisant de lui ton second, au lieu de le traiter comme un gamin sans importance. Il sent sa valeur et a été blessé, je le sais...

M. Buchêne haussa les épaules.

--Mon Dieu, ma chère enfant, Robert est un charmant garçon, danseur érudit, homme du monde accompli, je n'en disconviens pas, mais lui confier mes affaires... Tu ne pourrais bientôt plus payer ta couturière!... Il aurait tôt fait de nous ruiner avec les meilleures intentions du monde. C'est en effet un fantaisiste comme toi. Vous tenez de votre père qui a fait dans sa vie cent entreprises folles, si bien que je me demande encore comment il n'a perdu que la moitié de sa fortune!

Suzanne devint rouge de colère.

--Papa est un homme supérieur, que tu n'es pas capable de comprendre.

Elle regarde son mari en face et ajouta, en appuyant sur les mots:

--En tout cas, on ne doit pas se permettre de critiquer la famille des autres quand on a, comme toi, dans sa famille un oncle Arsène, un failli.

M. Buchêne devint rouge à son tour.

--Que... que dis-tu? bégaya-t-il.

--Je dis ce qui est. Moi aussi je suis au courant. J'évitais par délicatesse d'y faire allusion, mais puisque tu m'y forces, je te le répète: quand on a dans sa famille un failli comme ton oncle Arsène, on évite de critiquer une famille d'une honorabilité aussi éclatante que la mienne. Je te le rappellerai si c'est nécessaire.

Elle sortit en claquant la porte. M. Buchêne resta atterré. L'oncle Arsène était l'opprobre des Buchêne. Parmi cette famille économe et vertueuse, il avait surgi, cinquante-cinq ans plus tôt, turbulent dès l'enfance, puis, à peine à l'âge d'homme, montrant un goût marqué pour la débauche et la prodigalité.

Deux mariages, dont un scandaleux, ensuite une faillite clôturant un commerce entrepris pour refaire sa fortune avaient marqué sa carrière. On savait vaguement qu'il était en province, gérant d'un café mal famé.

M. Buchêne ayant laissé tombé son cigare éteint songeait avec amertume à cette histoire dont il s'exagérait l'importance. Il était consterné que sa femme en connût le détail. C'était pour elle une arme puissante et dont elle userait sans ménagement; il n'en doutait pas. Que serait sa vie désormais si, à la moindre discussion, le souvenir scandaleux de l'oncle lui était jeté à la tête!

Mais il jugeait Mme Buchêne d'après lui-même. Elle n'agit point ainsi. Elle n'employa pas l'attaque directe et ne prononça plus le nom d'Arsène, que son mari crispé s'attendait sans cesse à entendre. Elle se contenta, quand elle était irritée, ce qui était fréquent, de faire l'éloge de sa propre famille, d'une honorabilité si éclatante que nulle tare ne l'avait, de mémoire d'homme, ternie. Et elle abondait en exemples qu'elle empruntait à la vie de ses parents, de ses grands-parents et même de lointains ancêtres... La tradition familiale avait gardé ces nobles souvenirs...

Mme Buchêne en accablait M. Buchêne. Il sentait s'en aller en lambeaux sa dignité d'homme et d'époux. Il souffrait et se taisait. Maintenant, peut-être pour adoucir Mme Buchêne, qui avait tendance à abuser de son triomphe, il se montrait d'une bienveillance extrême à l'égard de Maxime. Non seulement il l'initiait à ses entreprises, et lui confiait les clés de son bureau, mais encore il lui donnait toute liberté de ne pas venir le matin, et en aîné indulgent, il lui conseillait de s'amuser...

Quelques semaines passèrent. Un soir, M. et Mme Buchêne venaient de dîner quand la femme de chambre annonça M. Robert.

--Mon Dieu, qu'as-tu? s'écria Mme Buchêne, alarmée par le visage pâle et bouleversé de son frère.

Il s'assura que la femme de chambre s'était éloignée; de ses mains qui tremblaient il referma la porte avec soin et revint vers son beau-frère.

--J'ai quelque chose à te dire, haleta-t-il, quelque chose d'affreux... Je suis... je suis un misérable!... Non, Suzanne, tais-toi!... J'ai trahi sa confiance! J'ai fait... j'ai fait un faux... J'ai imité sa signature sur une traite... que j'ai touchée... J'avais perdu... une dette d'honneur, n'est-ce pas?... J'espérais regagner... retirer la traite... Depuis, je ne vis plus... J'ai cherché de l'argent!... Je n'en ai pas trouvé... Demain, on va présenter cette traite... Alors... Voilà... Comment ai-je fait ça?... mon Dieu!

Il s'écroula, en sanglotant, presque aux pieds de son beau-frère. M. Buchêne, sans hâte ni colère, le releva.

--Le jeu est un grand péril, je l'ai toujours dit, articula-t-il lentement. Ta traite, la voici. Elle avait paru suspecte, et on m'a demandé si elle était bien de moi. J'ai dit oui, et j'ai payé...

Il prit un temps, ralluma son cigare, et, avec la même allumette, brûla la traite dans un cendrier.

--Passons l'éponge, prononça-t-il sans s'apercevoir que cette image ne s'appliquait pas. Ton désespoir, mon garçon, me prouve ton repentir. Calme-toi. Je pardonne, et je garderai le silence sur cette faute de jeunesse. Quelle famille, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher? Mais quand on a de la délicatesse, on ne clame pas partout le déshonneur de ses proches, acheva-t-il en fixant sur Mme Buchêne, livide, un regard assuré et triomphant.

COMPLICITÉ

Ayant parcouru sans rien acheter de tout ce qui la tentait deux grands magasins, puis des rues élégantes où elle se sentait encore moins élégante que dans les quartiers modestes, Germaine Lesprez hésita un moment au seuil d'un salon de thé; elle était lasse et elle avait un peu froid. Mais non, ce serait une dépense inutile. Elle se dirigea, sourdement irritée, vers son métro. La poursuite et les déclarations fleuries et brûlantes d'un vieux monsieur la calmèrent un peu en lui rappelant qu'elle était jolie. Elle lui opposa d'ailleurs le plus hautain silence, pressa le pas et le distança. Elle revit sans joie sa maison dépourvue de luxe, gravit ses cinq étages et se retrouva chez elle. Chaque jour, en y rentrant, elle éprouvait plus de dégoût pour les trois pièces banales, aux meubles pauvres et laids où elle vivait depuis son mariage. Elle désirait sans savoir se résigner, et avec une intensité presque douloureuse, ce qu'elle n'avait pas et que donne l'argent; l'obscure médiocrité de son sort lui inspirait de l'horreur, et une immense détresse l'accablait à la pensée que cela ne changerait jamais et qu'elle arriverait, par ce morne chemin, à la vieillesse.

Elle alla vers la cuisine pour s'occuper du dîner, puisque la femme de ménage ne venait que deux heures le matin; puis revint dans la salle à manger mettre le couvert. Son mari allait rentrer. En pensant à lui elle eut un mouvement de colère et cassa une assiette. Elle l'aimait et il l'exaspérait. Elle allait le revoir, blond, pâle, maigre, l'aspect insignifiant et presque humble dans ses vêtements étriqués. Il essayerait comme d'habitude d'être joyeux et tendre et elle ne pourrait pas s'empêcher d'être dure et railleuse, de lui dire une fois de plus combien leur plate existence lui pesait. Il deviendrait triste, et, tout en avalant son dîner avec humilité, s'excuserait de n'être qu'un employé de banque sans avenir, condamné jusqu'au bout de sa vie à un terne labeur et à une pauvreté convenable. Puis il ajouterait avec timidité: «Mais tu m'aimes bien tout de même, dis, ma Gégé? Je n'ai que toi, moi, vois-tu. Il faut être raisonnable. Il faut nous aimer et être heureux comme nous sommes.» Elle ne répondrait pas. Elle ne pouvait plus maintenant lui pardonner d'être aussi médiocre. Il le comprenait confusément et depuis quelque temps s'angoissait.

Germaine revenait de la cuisine quand il entra.

--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, surprise qu'il ne courût pas à elle comme de coutume l'embrasser.

Il ne répondit pas. Il avait accroché son pardessus dans l'antichambre et se tenait debout, silencieux et sombre, devant la cheminée de la salle à manger.

--Mais voyons, que t'est-il arrivé? reprit Germaine inquiète.

--Rien, dit-il enfin en s'asseyant à table.

Elle servit le dîner. Il avala quelques bouchées, reposa sa fourchette, but un grand verre de vin pur, ce qu'il ne faisait jamais, et de nouveau s'absorba, le visage contracté, dans une préoccupation inconnue.

--Albert, dis-moi ce qui est arrivé! Je veux le savoir! cria Germaine.

Il releva ses yeux qu'il tenait fixés sur la nappe, la regarda en face et articula sourdement:

--J'ai volé.

--Qu'est-ce que tu dis?

--Je dis que j'ai volé. Oui, pour toi. Ne me réponds pas, écoute. J'ai volé pour toi, parce que je comprenais que tu en avais assez de la pauvre existence que nous menons depuis notre mariage. Tu me le répétais tous les jours que j'étais incapable, que j'étais médiocre, que je ne serais jamais rien. Eh bien! si, je suis maintenant un voleur! C'est quelque chose. Du reste c'est toi qui es coupable. Tu m'as poussé à bout. Je t'aime, je n'aime que toi au monde, tu es mon seul bien et je te sentais malheureuse, exaspérée, envieuse de tout ce que tu n'as pas. J'avais beau te répéter: «Soyons heureux comme nous sommes», tu ne voulais pas. Tu voulais du luxe, des toilettes, de l'argent. De l'argent je n'en avais pas. J'en ai pris. L'occasion s'est présentée. J'ai remplacé un collègue. J'ai fait des virements. C'est inutile que je t'explique, tu ne comprendrais pas. Bref, j'ai volé quatre cent mille francs. Personne ne s'en doute actuellement et il est impossible qu'on s'aperçoive de quoi que ce soit avant quinze jours ou trois semaines. Dans trois semaines, je serai loin...

Il hésita une seconde, regarda sa femme avec plus d'intensité, et dit:

--Nous serons loin. Tu penses bien que si j'ai volé pour toi, ce n'est pas pour vivre sans toi... Nous filerons à l'étranger. C'est entendu, nous serons poursuivis, traqués, mais il faudra s'arranger pour échapper. Avec la somme que j'ai prise, je pourrai faire une fortune, essayer du moins. Je suis un criminel et tu seras ma complice... Mais nous n'aurons plus cette vie médiocre qui te faisait horreur. Tu ne me reprocheras plus d'être faible et résigné. Tu as fait de moi un voleur, Germaine, comprends-tu cela? Moi dont toute la famille a toujours été d'une intégrité irréprochable, moi qui avais jusqu'à maintenant placé l'honneur et la probité au-dessus de tous les biens de la vie, moi je suis un voleur! Je me suis décidé à agir poussé par le désespoir, poussé par mon amour pour toi. Je sentais que tu commençais à ne plus m'aimer et cela m'a rendu fou. A présent que le crime est commis j'en ai horreur!

Il laissa retomber sur la table sa main qu'il agitait pour souligner ses paroles. Sa voix, quoique contenue, avait, vers la fin de son discours, pris une emphase dramatique. Soudain, il mit sa tête dans ses mains comme pour étouffer des sanglots.

Il y eut un long silence. Germaine, pâle, regardait son mari de ses yeux dilatés. Elle se leva, s'approcha, et lui mit la main sur l'épaule.

--Tu as fait cela pour moi, lui dit-elle d'une voix tremblante... Oui, pour moi!... rien que pour moi! Comme tu m'aimes! mon Dieu, comme tu m'aimes! Et moi qui te croyais faible, enfermé dans une résignation égoïste qui ne s'inquiétait pas de ma tristesse et de mon ennui. Oh! Albert, comme je t'aime! comme je t'aime! Je partirai avec toi, tu le sais bien. Je serai ta complice. Je ne t'abandonnerai jamais! Je suis toute à toi, comme tu viens de me prouver que tu es tout à moi.

Elle s'interrompit un moment, réfléchit et reprit d'un autre ton, grave et mesuré:

--Écoute, Albert, il faut avant tout que je te dise quelque chose. Parle-moi franchement: peux-tu réparer? Oui: rendre, sans qu'on s'en aperçoive, cet argent que tu as pris? C'est cela que j'aurais dû te dire d'abord, mais j'ai été emportée par mon émotion et j'ai voulu te rassurer tout de suite, te dire que j'étais à toi, que tu m'avais conquise définitivement... Surtout ne crois pas que j'hésite quand je te demande si tu peux réparer. Ne crois pas qu'il y ait lâcheté de ma part. Non! tous les risques sont pour toi. C'est toi qui, le cas échéant, expieras ce que tu as fait pour moi... Et cela je ne le veux pas. Je veux que tu rendes cet argent si tu peux le rendre. Je veux que nous reprenions côte à côte notre existence calme, médiocre, mais sûre, et qui dorénavant sera heureuse, je te le jure. Réponds-moi: peux-tu réparer?

Il releva son visage où il n'y avait trace d'aucune larme et qu'une vive allégresse animait.

--Je le savais! cria-t-il. Je le savais que tu m'aimais, que tu n'accepterais pas mon sacrifice. Je le savais que notre petite existence n'était pas pour toi aussi cruelle que tu me le disais. Ma Gégé, je n'ai rien volé du tout! Comment as-tu pu croire cela de moi? Tu me connais bien cependant! Moi un voleur, ah! ah! ah! J'ai voulu te donner une petite leçon, te rappeler à toi-même, te montrer le danger qu'il y a à trop rêver ce qu'on ne possède pas. Allons, ma chérie, embrasse-moi et vivons heureux.

Elle le regarda en face, immobile et comme glacée. Son visage se convulsa. Elle parut près de sangloter, et soudain éclata en un rire convulsif, aigu, prolongé, où il y avait de la colère, du mépris surtout, du mépris pour elle-même d'avoir cru un tel être capable d'une action violente, mais beaucoup plus de mépris pour lui d'avoir joué cette basse comédie et de l'avoir avoué ensuite sans comprendre que maintenant elle ne pourrait plus jamais l'aimer.

--Pourquoi ris-tu? demanda-t-il, souriant lui aussi au bonheur futur qu'il croyait avoir construit.

Elle faillit lui répondre: «Je ris parce que tu es un imbécile.»

Mais elle dit seulement cette phrase équivoque:

--Je ris, parce que maintenant je suis libre.

LE MARCHÉ

Au cinquième, à la vieille porte dont le seul aspect lui donnait envie de s'en aller, la visiteuse, une jeune femme, frêle dans sa robe usée et sous son chapeau noir, sonna, le cœur battant.

--Est-ce qu'il est là? Je voudrais bien lui parler, chuchota-t-elle à une grosse femme en tablier qui lui ouvrit.

--Ma petite, c'est encore vous? Mais vous savez bien qu'y veut pas vous voir.

--Si, si. Je n'ai qu'un mot à lui dire. Mon mari est en course, alors c'est moi qui viens...

--C'est pour vot' billet? (La grosse femme l'avait laissée entrer dans l'antichambre étroite.) A quoi que ça sert, voyons? Y vous a dit non, c'est non...

--Mais mon mari va avoir de l'ouvrage. Nous payerons tant par mois... Pensez que c'est 350 francs seulement qu'il nous a prêtés, et que maintenant c'est 865 que nous devons... avec les renouvellements et les frais... L'huissier doit nous saisir après-demain si nous n'en payons pas la moitié... Où trouver une somme comme ça... C'est fou... Tandis que tant par mois... Mon mari va avoir de l'ouvrage, sûrement... Vous devriez lui dire, vous... lui expliquer...

Le grosse femme sursauta.

--Moi? Y dire quéque chose? Mais, ma petite, vous êtes-t'y pas un peu martoche? (Elle jeta un regard derrière elle, du côté d'une porte fermée, et continua plus bas.) Mais moi, j' suis comme vous. C'est la même histoire... Y m'a prêté quéque cents francs quand mon défunt y l'a eu son attaque, et pis, de fil en aiguille, ça a doublé... Alors, comme j' suis sa voisine de palier, y m'a prise comme femme de ménage. Douze sous de l'heure qu'y m' donne pour tout faire. L'reste, c'est pour les intérêts, qu'y dit. Ça y est commode, vous comprenez. Y couche tout au fond, et son mur de lit est mitoyen avec moi; alors, n'est-ce pas, quand y l'a besoin de quéque chose, la nuit, y frappe et j'y envoie Victor, mon aîné.

La visiteuse, tout à son angoisse, n'écoutait pas.

--Ça ne fait rien... Je veux le voir... Je lui dirai...

--Vous lui direz rien du tout. Vous l'connaissez bien. C'est pas un homme, c'est un granit. Faut voir ce qu'on lui en doit, dans le quartier... et ce qu'y l'en a fait vendre... pour l'exemple, qu'y dit... même quand il y perd... J'en ai vu passer ici, des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes; tout ça venait chialer... Et des jeunesses donc, fraîches comme l'œil, que les parents y envoyaient avec des idées, n'est-ce pas... Fini... Y s'en fout bien, des jeunesses et des chialeries... Et pis, c'est pas de la blague, depuis trois jours y l'est malade...

--Qu'est-ce qu'il a? Vous dites ça, mais c'est parce qu'il ne veut pas me recevoir.

--Pas du tout. C'est vrai qu'y veut recevoir personne, mais c'est vrai aussi qu'y l'est malade. Vrai de vrai... Peut-être bien que c'est l'âge, vous savez. Y l'est plus jeune... Y s'lève pas, y suffoque, y mange plus... J'crois tout le temps qu'y va passer...

--C'est vrai?... Mais alors...

Un éclair de joie avait illuminé le visage de la jeune femme à l'espoir qu'elle n'osait pas formuler. Elle en eut un peu honte et rougit. Mais une voix les fit, toutes les deux, sursauter.

--Non, c'est pas vrai! Je ne suis pas encore mort! C'est ça que vous espérez, hein? tous tant que vous êtes!

Grand, décharné, nu sous sa chemise de coton blanc, qui laissait voir sa poitrine et ses jambes poilues, il était accroché au chambranle de la porte qu'il venait d'ouvrir. Sa barbe grise était hérissée et ses yeux flamboyaient à travers ses lunettes.

--C'est ça, hein? Quand on a besoin de moi, on me cajole, on me supplie; je suis le bon Dieu... Et puis, quand il faut rendre, je deviens moins qu'un chien... Quel débarras si je crevais.. Les dettes, les billets... ça passerait au bleu... Ni vu ni connu... C'est commode... Mais c'est pas encore pour cette fois-ci... tenez-vous-le pour dit... Et si, après-demain, avant midi, je n'ai pas les quatre cent trente francs, je vous fais vendre, vous; ça vous apprendra que je ne suis pas encore dans le trou... Et puis, fichez-moi le camp toutes les deux, je vous ai assez vues...

Flageolant sur ses jambes tremblantes, il s'avançait sur elles. Elles s'enfuirent, terrifiées, et la porte du logement claqua derrière leur dos.

De tout le reste de la journée, le vieux ne donna pas signe de vie. Quand la femme de ménage voulut entrer, à l'heure du dîner, il cria à travers la porte qu'il n'avait besoin de rien.

Vers une heure du matin, cependant, des coups redoublés, frappés dans le mur, la réveillèrent en sursaut.

--Bon Dieu, c'est encore lui! Victor! c'est le vieux! Victor!... t'y vas-t'y?

Victor, qui avait quatorze ans, se leva en maugréant. Il alluma un bout de bougie, passa son pantalon, prit la clé et alla dans le logement voisin.

Dans la chambre du fond, froide et nue comme les autres chambres, le vieux, éclairé par une veilleuse brûlant sur la cheminée, était assis dans son lit.

Victor, qui dormait encore tout debout, ne le regarda pas; il posa sa bougie sur une chaise et bâilla démesurément.

--Quoi qu'y a? demanda-t-il, grognon.

--Approche! haleta le vieux.

Victor, sans enthousiasme, fit deux pas sur le carreau qui lui gelait les pieds.

--Ecoute! (Le vieux paraissait chercher ses mots et sa voix était moins dure que de coutume.) Ecoute! Dis-moi un peu, et surtout sois franc. Tu me détestes, hein?

Victor, étonné, ouvrit ses yeux gros de sommeil sous sa tignasse ébouriffée.

--De quoi? demanda-t-il, ne comprenant pas.

--Oui. N'aie pas peur. Dis ce que tu penses, et surtout dis la vérité. Tu auras cent sous si tu dis la vérité. Tu me détestes, hein?

Victor réfléchit et se décida.

--Ben oui. Y a pas à dire, c'est vrai. J'vous déteste... Pourquoi qu'vous m'avez appelé? ajouta-t-il.

Le vieux avait soupiré convulsivement.

--Tu me détestes... Pourquoi? Tu devrais avoir pitié de moi. Regarde, je suis très vieux, je suis très malade, tout seul, sans personne qui m'aime... abandonné...

Il était extraordinairement différent de ce qu'il était d'habitude. Une détresse presque suppliante tremblait dans sa voix, Victor ne s'aperçut de rien; il avait vraiment trop sommeil, et puis, le vieux, depuis trop longtemps, était pour lui un tyran.

--Vous êtes pas abandonné, pisque je suis là,--même que ça m'embête assez, acheva-t-il à demi-voix.

Mais le vieux insista.

--Si, si, je suis abandonné, seul et à plaindre... Tout le monde me déteste... tout le monde souhaite ma mort... tout le monde...

Il regarda autour de lui d'un air effaré. Et, tout à coup, il cria à Victor:

--Pourquoi me détestes-tu? Je ne t'ai jamais rien fait!

Victor secoua la tête.

--Si, vous m'avez fait des tas de choses. Et pis à maman. Et pis à tout le monde. Vous n'avez qu'à demander dans le quartier. On vous doit de l'argent, alors on a peur de vous, mais on vous déteste, y a pas... pisque y faut que j'dise la vérité pour les cent sous... Et pis, est-ce que j'peux aller me coucher? J'travaille, moi. Je m'lève tôt...

--Attends... attends un peu... Tu me détestes, hein? comme tout le monde... Tu voudrais que je meure... Eh bien... si je te donnais, tant que je vivrais, cent sous par jour... oui, cent sous par jour...

--Cent sous par jour? Vous devenez-t'y pas fou? (Victor se reculait, alarmé.) Quoi qu'y faudrait que je fasse? demanda-t-il, à la réflexion.

--Rien... rien du tout... (La voix du vieux se brisait.) C'est pour te faire plaisir... Pour que tu ne me détestes plus...

--Merci, c'est du louche, tout ça! Je ne marche pas!

--Mais non, imbécile! (Le vieux s'exaspérait.) Il n'y a rien de louche... C'est... c'est pour qu'un être au monde ne souhaite pas ma mort! cria-t-il, hagard. Tu ne comprends pas, reprit-il. Ça ne fait rien. Tous les jours, tu auras cent sous que tu n'auras qu'à espérer, qu'à venir prendre. Quand je mourrai, tu ne les auras plus... (Il fouilla sous son oreiller.) Les voilà... tiens... prends...

Il tendait l'argent. Victor, pas rassuré, hésitait. Mais, tout à coup, le vieux se renversa en arrière, dans une convulsion; il ouvrit la bouche sans crier et retomba, inerte, pendant que l'argent tombait sur le carreau.

Victor se baissa, ramassa l'argent, regarda le vieux gisant, définitivement immobile, les yeux ouverts, la bouche ouverte.

--Je l'déteste tout de même, se dit-il, en mettant les cinq francs dans sa poche.

Et il sortit en hurlant pour réveiller la maison.

BERTHE

Il ferma en hâte le magasin et courut dans la rue de Rivoli, vers le boulevard de Sébastopol. Sept heures et demie sonnaient. Elle devait l'attendre.

Avant de tourner le coin de la rue, il s'arrêta une minute, comme d'habitude, devant la glace d'un coiffeur. Il remit droite sa cravate, il constata avec dépit que ses vêtements n'étaient pas plus élégants que la veille et qu'il paraissait toujours à peine dix-sept ans, bien qu'il en eût près de dix-neuf; mais il était assez satisfait de ses yeux bleus et de la mèche lourde qui barrait son front.

--Tu te trouves gentil, tu as bien raison! chuchota à son oreille une voix railleuse.

Il devint pourpre, c'était elle. Elle paraissait vingt-quatre ans. Elle était aussi grande que lui, mince et bien faite dans sa simple robe noire; elle avait, sous son chapeau cloche, une jolie figure pâle, avec des boucles blondes tombant jusqu'à ses yeux cernés et une grande bouche rouge, aux dents éclatantes. Il l'avait connue dans la rue, dix jours auparavant; il savait seulement qu'elle s'appelait Berthe et qu'elle travaillait.

--Bonjour, mon petit Georges, reprit-elle de sa voix basse et un peu voilée.

--Bonjour... Berthe, répondit-il avec un effort et en rougissant encore davantage, car chaque fois qu'il la revoyait, il était, dans les premiers moments, affreusement intimidé.

Elle rit.

--Quel soleil tu piques... Non, ce que tu es gosse!... On voit que c'est la première fois, au moins...

Gêné, sans répondre et plus rouge que jamais, il marchait près d'elle. Ils traversèrent les ponts. Le crépuscule venait, et, dans les petites rues, c'était déjà l'ombre.

--Eh bien, dit enfin Berthe, parle-moi... As-tu perdu ta langue?

--Vous vous moquez de moi, dit-il d'un ton d'enfant boudeur.

--Mais non, grosse bête, je plaisante!

Elle lui prit le bras. Content, il se frotta contre elle avec un air d'extase.

--Comme tu es jolie!... Tu ne sais pas, dans la journée, quand je travaille, je ne peux pas y croire, que le soir je vais te retrouver... Quand je pense que j'aurais pu ne pas te rencontrer... Je sortais de la bijouterie... Tu étais là... Tu avais l'air d'attendre... Tu m'as regardé et tu as ri... On s'est parlé... je ne sais pas comment... Comme c'est drôle les choses...

Il baissa la voix, pâlit et pria:

--Embrasse-moi?

Elle le repoussa doucement.

--Tu es fou... Il y a trop de monde...

Il prit un air fâché.

--Tu ne m'aimes pas... Je le sais bien... Tu me repousses toujours. Et dans un quart d'heure on se quittera... Et comme demain c'est dimanche, on ne se verra pas.

Il voulut dégager son bras, mais elle le retint.

--Si tu ne me plaisais pas, pourquoi donc que je serais là? C'est toujours pas pour ton pognon! dit-elle d'un ton impatienté et canaille, mais aussitôt elle se reprit: c'est vrai, ça, tu es toujours à te plaindre...

--C'est vrai que je suis sans le sou, dit-il d'un air triste. Lorsque j'étais enfant, j'avais de l'argent, mais nous avons été ruinés, quand papa est mort, il y a deux ans. Alors j'ai dû lâcher mes études... devenir employé...

--Ça t'embête, hein?

--Oui, naturellement... Surtout maintenant... Je voudrais être libre pour te voir plus... Je voudrais te faire des cadeaux, t'emmener avec moi, voyager... Mais j'arriverai... tu verras... Je ferai n'importe quoi pour toi!... n'importe quoi!

Elle le regarda de côté.

--C'est vrai, ce que tu dis là?

--Oui, c'est vrai! Je m'ennuie trop! Je t'aime trop... Je veux... je veux...

--Tu n'aurais pas peur... Tu oserais... marcher? C'est vrai?

--Peur? Ah bien non, par exemple! Peur de quoi? Je ne suis pas un enfant! Je suis décidé... il y a longtemps... Je risquerais n'importe quoi... Tu entends, n'importe quoi!

--Chut! murmura-t-elle. Parle plus bas...

Ils quittèrent la rue populeuse qu'ils remontaient et tournèrent dans les rues désertes qui avoisinent le Panthéon. Il faisait nuit. Soudain, dans l'angle obscur d'une porte condamnée, la jeune femme s'arrêta. Georges la vit, les yeux luisants, la bouche entr'ouverte, une expression de résolution sur sa figure pâle.

--Ecoute, souffla-t-elle. C'est vrai que je peux compter sur toi? C'est bien vrai?

--Oui, dit-il énergiquement.

Elle l'avait pris par le cou, elle rapprochait sa figure de la sienne et le regardait au fond des yeux. Et, soudain, elle s'écrasa contre lui et l'embrassa violemment.

Elle le sentit frémir dans ses bras et il eut un gémissement presque douloureux.

--Viens, chuchota-t-elle.

Elle l'entraîna. Bouleversé, encore tremblant, il ne sut pas dans quelle rue était la porte qu'elle poussa, mais tout à coup il se trouva dans une petite salle de marchand de vins, sombre, étroite, déserte.

Derrière le comptoir, le patron disparaissait à demi, semblant sommeiller; dans un angle, au fond, il y avait un seul client qui, les mains dans ses poches et son chapeau enfoncé sur les yeux, était assis à un guéridon devant une absinthe. Il se leva. Il était jeune, avec des épaules d'athlète, une face sournoise et dure.

--Bonsoir, Berthe! C'est ça, le petit type? demanda-t-il en fixant un regard aigu sur Georges effaré.

--Bonsoir, répondit la jeune femme.

Elle se tourna vers Georges et d'un ton à demi ironique et à demi gêné:

--C'est mon frère.

L'homme eut un rire sarcastique.

--Son frère, parfaitement! On m'appelle M. Maurice! Allons, trois au sucre et un peu tassées, père Victor!

Le patron se réveilla pour servir et puis, discrètement, gagna son arrière-boutique.

--Je ne veux pas... commença Georges qui était blême et tremblant.

--Suce-moi ça! pas de chichis! interrompit péremptoirement M. Maurice... Là, d'un seul coup!... A notre réussite!... Alors, on en a assez du turbin à cinquante balles par mois? On a de l'ambition, on veut être bien fringué, avoir des sous, tâter des petites femmes... C'est parfait! J'aime ça, qu'on ait de la moelle!... Alors, voilà: tu vas me donner la clé qui ouvre la porte de la cour de ta bijouterie. Je sais que tu l'as puisque c'est toi qui boucles le magasin. Je suis au courant! Il y a deux mois que Berthe et moi nous préparons ça... C'est samedi aujourd'hui, ton patron est à la campagne. On ira ce soir... T'auras rien à faire d'autre qu'à me montrer les armoires où c'est du doublé et les armoires où c'est du vrai pour que je fasse pas de mastics. Tu risques rien... Une clé, ça se perd. Et t'auras ta part... Parole d'honneur, t'auras pas à te plaindre...

Georges était debout, livide, atterré. L'horreur et l'absinthe faisaient tourbillonner ses idées. Il regardait M. Maurice et regardait Berthe qui ne le regardait pas.

--Alors... alors c'était pour ça? bégaya-t-il avec une sorte de sanglot.

--Il me semble! siffla M. Maurice avec un rire rauque. Qu'est-ce que ça veut dire, Berthe? Tu lui as donc rien dit? Il a l'air de tomber de la lune!

Elle leva les yeux et regarde Georges.

--Je croyais qu'il marchait, expliqua-t-elle simplement. Je lui en avais assez dit pour qu'il comprenne...

--Je croyais que c'était... Je croyais que c'était... balbutia Georges éperdu.

--Tu croyais que c'était pour ta belle gueule? Tu t'es pas regardé! railla M. Maurice. C'est pas ma sœur. C'est ma femme! T'as compris?... Allons, refile la clé! C'est plus le moment de discuter... T'as plus le choix! T'es au courant. Tu peux manger le morceau. Faut marcher avec nous!

Il fit un pas pour barrer le chemin de la porte. Georges se rejeta en arrière.

--Je ne peux pas! Laissez-moi m'en aller! Je ne dirai rien! Je le jure! Le bijoutier, c'est mon oncle... C'est pour ça qu'il a confiance en moi... Il saurait... Je serais perdu... Je vis avec maman... Elle n'a que moi... Nous sommes pauvres... Je ne veux pas... Je ne veux pas... Je vous en supplie!

--Ferme! C'est plus le moment de dire oui ou non. La clé ou sans ça...

L'homme avançait menaçant, mais la jeune femme, tout à coup, se jeta entre eux.

--Laisse-le, c'est un gosse! Il ne dira rien... Il sait bien que tu le tuerais un jour ou l'autre.

--Vaut mieux que ça soit tout de suite! Eh bien, qu'est-ce qui te prend?

Elle lui avait jeté ses bras autour du corps et le retenait de toutes ses forces.

--File! cria-t-elle, haletante, à Georges. Vite! Sauve-toi!

L'homme, en jurant, lui broyait les poignets pour lui faire lâcher prise. Elle eut un cri de douleur. Il la repoussa enfin et elle s'abattit contre un mur, mais Georges avait eu le temps de se jeter sur la porte et de s'enfuir à toutes jambes.

--Mais, sacré nom, qu'est-ce qui te prend? C'est-y que tu es folle! gronda M. Maurice en revenant vers Berthe qui se relevait.

--Je ne voulais pas que tu te fasses une sale histoire pour une chose qui n'en vaut pas la peine, expliqua-t-elle tranquillement en arrangeant sa robe. C'est un coup raté, c'est un coup raté. Sois tranquille, le gosse dira rien. Il a bien trop eu le trac... Bonsoir, je vais prendre l'air... ajouta-t-elle en gagnant la rue.

M. Maurice resta ahuri.

--Les dames, observa sentencieusement le cabaretier que le tumulte avait attiré, ça a des fois des drôles d'idées...

--Ça, c'est vrai, dit M. Maurice en sortant pour rattraper Berthe. Les meilleures, on sait jamais ce que ça va faire!...

LE SIMULATEUR

L'homme, serrant encore le couteau, demeurait debout, hagard, au milieu de la sordide chambre d'hôtel, avec, à ses pieds, la fille étendue morte, dans la mare sombre qui s'épanchait de sa gorge ouverte.

Elle l'avait racolé au coin du boulevard Sébastopol. Comme c'était samedi et qu'il avait bu quatre apéritifs au lieu de dîner, il l'avait suivie, parce qu'il s'imaginait qu'elle ressemblait à une Toulonnaise qu'il avait aimée jadis avant d'être expédié aux colonies pour faire campagne.

La fille l'avait entraîné dans cet hôtel infect, et puis il ne savait plus au juste. Il lui semblait qu'elle lui avait demandé plus d'argent que le prix convenu dans la rue. Ils s'étaient disputés. La fille, poussée de force vers le lit, avait crié, griffé, mordu et sorti finalement un couteau qu'elle portait dans sa poche... et lui, affolé d'alcool et de colère, avait arraché le couteau et frappé aveuglément... Elle s'était écroulée, et maintenant dégrisé, il regardait par terre le misérable cadavre à la face livide parmi les cheveux poissés de sang, aux yeux tout pleins encore de peur et de rage.

Il sentait comme un manteau d'horreur et d'épouvante tomber sur lui. Mille pensées affreuses tourbillonnaient dans sa tête; les assises, le bagne, peut-être l'échafaud. Il y avait un quart d'heure, il était Jean Billy, ancien sergent colonial, buveur et mauvaise tête, c'est entendu, mais honnête homme et gagnant bien sa vie... et maintenant, maintenant... Il voulait réfléchir, prendre une décision, trouver une voie de salut, mais en vain, ses idées fuyaient, son cerveau lui semblait vaciller. «Je deviens fou», se dit-il. Il tressaillit. Fou! Les fous sont irresponsables...

Mais des pas couraient dans l'escalier, des coups ébranlaient la vieille porte. Du sang, à travers le plancher, avait filtré, faisant une sinistre rosace au milieu du plafond d'en dessous, et l'on montait: l'hôtelier, son garçon, deux agents appelés.

La porte enfoncée, ils trouvèrent la fille égorgée au milieu du parquet et, sur le lit, assis les jambes pendantes, avec un sourire vague et stupide sur sa face sans expression, un homme paraissant tout à fait inconscient, qui jouait avec un couteau sanglant et qui ne leva même pas la tête lorsqu'ils le saisirent.

Et ce fut un gâteux qui parut devant le juge d'instruction. Un être retombé à l'état animal, qui ne savait plus parler, comprendre ni se souvenir, qui bavait, gloussait vaguement, souriait d'un éternel sourire dément et qu'il fallait nourrir, laver, habiller, changer et nettoyer comme un enfant au maillot.

La lutte fut effroyable entre, d'un côté, Jean Billy, enfermé dans son gâtisme comme en un lieu d'asile et, de l'autre côté, la police, les magistrats, les médecins légistes, coalisés pour surprendre la simulation, pour lui tendre le piège où il se trahirait, pour l'arracher à la maison de santé afin de pouvoir l'offrir aux travaux forcés ou à la mort. Mais le gâteux resta gâteux et ne se vendit point. Toutes les expériences classiques échouèrent. Les épreuves des réflexes, la lumière passée devant les yeux et les chocs sur les jambes croisées ratèrent complètement. Cependant Jean Billy dormait. Il dormait comme un homme qui jouit de sa raison, avec un sommeil traversé de cauchemars affreux, d'épouvantes et d'angoisses, et les médecins aliénistes qui l'étudiaient savaient qu'un gâteux ne dort pas ainsi et avaient espoir de triompher un jour de celui que le célèbre professeur Cave appelait le plus admirable simulateur qu'il eût jamais vu.

Ce jour d'ailleurs ne vint pas, car, malgré les efforts redoublés des savants acharnés à la lutte, Jean Billy tint la partie jusqu'au bout et ne se laissa pas surprendre.

Il constituait un problème passionnant. Contre lui, il y avait son sommeil, preuve suffisante, déclarait l'aliéniste Cave, puisqu'elle était la seule qui échappât à l'étonnante force du sujet, attendu qu'aucun homme ne peut, à un certain degré de lassitude, s'empêcher de dormir. Pour lui, il y avait l'incroyable difficulté du rôle qu'il jouait sans défaillance depuis des mois et qui semblait au delà des forces humaines, la perfection avec laquelle il était gâteux, ses antécédents d'alcoolique, enfin son séjour prolongé en des colonies malsaines et une vague hérédité qu'on lui découvrit, un de ses oncles ayant été interné jadis pour délire de la persécution. Il y avait aussi le talent et l'autorité du grand avocat Cabrolle, qui, dès le premier jour, s'était intéressé à son cas et s'était institué son défenseur.

Et ce fut devant les assises que fut renvoyé Jean Billy, car le juge d'instruction n'était sûr de rien et préférait laisser au jury le soin de se prononcer sur un problème aussi obscur.

Le duel fut formidable entre l'accusation et la défense. La culpabilité de l'accusé ne faisait pas de doute, puisqu'il avait été pris sur le fait; tout le mystère reposait sur sa responsabilité, et il était lui-même son meilleur avocat. On avait dû l'apporter au banc des accusés, car il ne marchait plus du tout, et, entre les municipaux, il restait affaissé comme un tas insensible et inconscient de vêtements et de chair. Il ne répondit pas un seul mot aux questions du président; on dut le tenir sous les bras pour le mettre debout et quand on le lâcha, il retomba comme une loque.

Mais le docteur Cave se dressa devant lui au banc des témoins et vint affirmer solennellement qu'il était responsable et jouait la comédie du gâtisme pour se sauver du bagne ou de l'échafaud. Il invoqua son expérience personnelle et sa conscience de médecin intègre. Il fut pathétique et logique, détaillant lumineusement les indices qu'il avait recueillis pour établir sa conviction, et exposant surtout énergiquement cette fameuse preuve du sommeil, de ce sommeil révélateur de l'assassin qui renversait à lui seul le formidable effort qu'il faisait depuis des mois pour simuler le gâtisme. «Effort si stupéfiant, termina Cave, que bien peu de volontés en seraient capables, et que je considère Jean Billy comme un des hommes les plus remarquables que j'aie jamais étudiés...»

Cette déposition impressionna très vivement le jury; mais, au même instant, au banc des accusés, l'homme remarquable dut être emmené, car il était de toute nécessité de le changer et de nettoyer sa place.

Le discours de l'avocat général fut académique et véhément, mais il se contenta, au fond, de répéter tous les arguments des médecins aliénistes et de s'appuyer sur l'autorité indiscutable du célèbre professeur Cave.

L'illustre avocat Cabrolle se leva à son tour. Il était calme, presque souriant, comme si sa tâche lui semblait trop facile et, dès les premiers mots, sa parole persuasive et formidable ébranla les vitres et le cœur des jurés. Il reprit un à un les arguments de l'accusation pour les anéantir comme en se jouant. Il se demanda quel pouvait bien être le mobile du crime commis, si la folie n'était pas là pour l'expliquer. Il évoqua les erreurs judiciaires et les innocents condamnés à la suite des témoignages de médecins légistes que d'autres médecins légistes contredisaient ensuite. Il rappela diverses affaires célèbres où la science officielle s'était manifestement fourvoyée. Il demanda, en homme d'honneur, au professeur Cave, si jamais il n'avait fait un faux diagnostic durant tout le cours de sa carrière, et s'il pouvait jurer que tous les fous se comportaient strictement de la même façon pendant la veille et pendant le sommeil. Il adjura enfin les douze honnêtes gens qui étaient devant lui de prendre en pitié--non en justice--l'infortuné malade qui était en leur présence et que, depuis onze mois, une instruction impitoyable torturait, alors que son état réclamait des soins éclairés, et il termina en sommant les jurés de regarder cette loque humaine et de prononcer, en leur âme et conscience, si c'était vraiment là «l'homme remarquable» qu'on venait de leur signaler et qui, depuis si longtemps, seul contre tous, accomplissait ce tour de force surhumain de jouer la folie sans avoir jamais eu une seconde de défaillance dans la perfection de ce rôle impossible.

Pendant ce temps, l'accusé bavait lentement sur lui-même.

On l'emporta pour la délibération du jury. On le rapporta pour entendre l'arrêt, et les poignes solides des municipaux le maintinrent debout pendant que, dans le silence, tombaient les paroles du président. Il était acquitté, irresponsable. Tous les regards étaient fixés sur lui. On le vit d'abord fléchir un peu, puis ses yeux se dilatèrent, une vie intense, un flot de sang et de joie délirante envahit cette face éteinte et stupide depuis tant de mois, et l'homme bondit, transfiguré:

--Sacré nom de Dieu! hurla-t-il. Je savais bien que je les fouterais dedans!

Et comme il était alors devenu réellement fou furieux en entendant l'arrêt, il ne fallut pas moins de six hommes pour le ligoter et l'emporter vers le cabanon qu'il ne quitta plus.

LE PASSAGER

--L'histoire s'est passée, il y a tout près de quarante ans, nous raconta le capitaine au long cours en retraite, Marius Cazavan, de Marseille, mais je puis vous la raconter comme si c'était d'hier. Dans ce temps-là, je naviguais pour des armateurs de Bordeaux et j'étais second à bord du Phénix, que commandait mon oncle, le capitaine Borel.

«Nous allions lever l'ancre quand vint le passager. Il arriva dans un canot du port, avec seulement une petite valise et il insista pour s'embarquer, offrant de payer largement son passage pour Pernambouc, où nous allions. C'était un drôle d'homme, qui avait l'air inquiet et résolu à la fois, mais il nous arrivait assez souvent d'accepter des passagers dans nos bateaux de commerce et mon oncle, qui ne voyait pas plus loin que la question d'argent, le prit avec nous.

«Il n'était pas gênant du reste. On lui avait donné une petite cabine inoccupée sur le pont, il n'en sortit pas pendant les premières vingt-quatre heures et il mangea à peine en disant qu'il était malade au mousse qui était allé lui porter ce qu'il lui fallait.

«Le troisième jour, au matin, le capitaine me fait appeler dans sa cabine. Je le trouve bouleversé.

--Tu ne sais pas qui c'est notre passager? me demande-t-il brusquement. Eh bien, c'est un assassin!

--Comment ça? demandai-je suffoqué.

--J'en suis sûr! c'est un assassin qu'on recherche. Il était médecin à Paris et il a empoisonné une femme pour la voler. Il s'appelle Leclanchy et non pas Morin, comme il l'a dit.

--Mais comment le savez-vous?

--Par le journal. Tu sais, le journal qu'on nous a apporté à bord avant le départ et que je n'ai pu lire à ce moment-là. Je l'ai lu hier soir. On raconte le crime; on dit que l'assassin est en fuite, qu'il cherchera sans doute à s'embarquer dans un port du Sud-Ouest; on a trouvé ses traces et puis on les a perdues. On donne son signalement. C'est le passager, j'en suis sûr! Il a fait couper sa barbe, mais c'est lui... Du reste, je l'ai vu!

--Vous l'avez vu?

--Oui, cette nuit. Je l'ai vu à travers une fente de sa cabine. Il avait accroché un rideau derrière la porte, mais je l'ai vu tout de même. Il cousait des bijoux dans la ceinture de son pantalon. C'est lui... C'est sûr et certain.

--Non, ça n'est pas sûr et certain, dis-je. Vous le croyez et c'est possible, mais on ne peut pas accuser un homme d'une chose pareille sans avoir des preuves.

--Des preuves, des preuves, j'en ai... Et puis j'en aurai d'autres! Je suis sûr qu'il se trahira tout à fait... Et tu peux compter que je ne serai pas son complice ou sa dupe, en lui permettant de filer au premier port... Enfin, pour l'instant, il ne peut pas s'en aller n'est-ce pas? et comme il reste enfermé...

«Mais la réclusion volontaire du passager ne dura pas. Deux jours plus tard, remis de son mal de mer, nous dit-il, il avait repris de l'assurance. Il se promenait sur le pont, engageait la conversation avec nous, plaisantait et nous racontait ses affaires, disant qu'il était courtier en horlogerie et qu'il allait fonder une maison importante à Rio-de-Janeiro. Mais ni mon oncle ni moi n'étions hommes à pouvoir dissimuler, comme il l'aurait fallu pour pouvoir l'amener à se trahir. Il s'aperçut vite qu'il y avait quelque chose et, dès lors, se tint sur la réserve, ce qu'on pouvait expliquer en somme aussi bien par l'inquiétude d'un coupable qui se sent soupçonné, que par la vexation d'un homme faisant des avances qui sont repoussées. Du reste, j'avais lu dans le journal le signalement qu'on donnait du médecin assassin Leclanchy et j'étais beaucoup moins sûr que mon oncle d'y reconnaître notre passager, le courtier Morin.

· · ·

«Plusieurs jours se passèrent ainsi dans le doute et l'inquiétude et je n'ai jamais fait un voyage plus pénible que celui-là, bien que le temps fût magnifique et que le Phénix se comportât que c'était un plaisir.

«Dans la seconde semaine se passa l'événement que je n'oublierai jamais. Le mousse tomba malade et, en peu de temps, fut très mal. Il avait la fièvre et la gorge pleine de membranes. J'en savais assez pour nommer sa maladie: la diphtérie, mais c'était tout ce que je savais. Personne à bord n'était capable de le soigner. C'était un bon garçon, nous l'aimions tous et nous ne pouvions que le regarder mourir, car bientôt il fut évident qu'il allait mourir. C'était un après-midi; nous étions tous autour de lui; il suffoquait et c'était affreux.

--Le passager... me dit tout à coup le capitaine d'une voix que l'émotion faisait rauque.

--Eh bien, le passager?

--Si c'est lui, il est médecin...

--Mais si c'est lui, jamais il ne se trahira... commençai-je.

«A ce moment je me sentis pousser de côté. Le passager survenant de sa cabine, s'approcha du lit. Il tenait une boîte garnie d'instruments brillants. Sans nous regarder, il se pencha sur l'agonisant, il fit quelques gestes brefs et sûrs; du sang jaillit et, par sa gorge ouverte, le mousse moribond aspira la vie.

«Quelques minutes après, l'opérateur avait terminé ses soins.

--Je pense qu'il s'en tirera, murmura-t-il entre ses dents.

«Il se redressa et regarda le capitaine en face, d'un air de défi et de résolution.

--Je suis médecin, lui dit-il.

«Le capitaine se jeta sur lui et l'embrassa, puis il le repoussa avec horreur et s'enfuit dans sa cabine.

«Le mousse guérit et le passager, pendant des jours, lui prodigua ses soins. Il ne parlait du reste à personne, pas même aux matelots qui n'étaient au courant de rien et l'entouraient de respect et d'admiration.

«Le capitaine, pendant ce temps-là, était en proie à des sentiments contraires. Il ne me faisait pas part de ses réflexions, mais il ne goûtait aucun moment de repos et je l'entendais, dans sa cabine, se disputer tout haut avec lui-même sur ce que vous appellerez probablement un cas de conscience.

«Un matin enfin sa résolution fut prise. En ma compagnie il alla trouver le passager.

--Monsieur Morin, lui dit-il, sans trop le regarder, je pense qu'il ne serait pas avantageux pour vous de débarquer à Pernambouc où on nous attend. Je vais faire un crochet jusqu'à Caracas, qui est une belle ville que vous aimerez à visiter. Qu'en pensez-vous?

--Je suis à vos ordres, répondit simplement le passager.

· · ·

«C'est ainsi que le crime du médecin Leclanchy, qui fit tant de bruit à l'époque, demeura impuni, et quand notre passager eut débarqué au Vénézuéla, jamais plus nous n'entendîmes parler de lui, mais lorsque nous nous retrouvâmes au large, entre le ciel et la mer et loin de tous les crimes de la terre, le capitaine me mit la main sur l'épaule et me dit:

--Il a tranché une vie humaine, mais il en a sauvé une autre, malgré ce qu'il risquait... Je pense que cela doit faire la balance... mais, écoute-moi bien mon garçon: jamais plus, tu m'entends, jamais plus, je ne prendrai de passager...»

LES PLUMES DU PAON

--L'affaire d'Arthur Harris est une des plus drôles que j'aie jamais vues,--nous raconta l'illustre détective londonien Barnay.--La police, tout d'abord, s'est laissée mettre dedans comme tout le monde, mais ça n'a pas profité au jeune Harris.

Il était acteur de son métier, mais n'avait aucun talent et aucune chance, si bien qu'après quelques mois de cours de déclamation, où il n'avait acquis que des prétentions, il avait, sans succès, essayé du théâtre, puis du music-hall, et enfin en était réduit à faire le pître dans des bastringues de dernier ordre pour ne pas mourir de faim.

Cette misérable existence lui pesait d'autant plus que sa pauvreté extrême contrariait ses amours. Il avait, en effet, une jeune amie aussi vertueuse que belle, qui s'appelait Edith et était institutrice. N'ayant pas le sou, les deux jeunes gens ne pouvaient se marier et pouvaient craindre de rester fiancés toute leur vie, ce qui les désespérait.

Un jour enfin, Arthur Harris ayant lu dans les journaux qu'un impresario américain avait offert à un assassin célèbre des appointements de 2.500 francs par semaine au cas où, acquitté, il consentirait à se montrer sur son théâtre, eut une idée qu'il trouva géniale.

--Chère Edith, dit-il à son amie, le dimanche suivant, seul jour où il leur était possible de passer quelques moments ensemble, j'ai trouvé le moyen de faire fortune et de donner à ma personnalité l'éclat que l'injustice du sort lui refuse. Il faut d'une façon ou d'une autre porter son nom aux oreilles du public. A notre époque, la réclame est tout: sans elle, le génie périt, étouffé sous l'éteignoir de l'indifférence; j'ai découvert le seul moyen d'obtenir gratuitement une formidable publicité... Allons prendre une tasse de thé, je vous passerai mon plan...

· · ·

Le semaine suivante, tous les journaux de Londres commencèrent à s'occuper d'une affaire qui parut tout de suite sensationnelle: une jeune institutrice, miss Edith Evans, âgée de vingt-trois ans, avait disparu inexplicablement trois jours avant, c'est-à-dire un vendredi. Elle était sortie, les enfants ayant congé à cause d'une fête familiale, et elle n'était pas revenue. Le seul indice était qu'avant de partir, elle avait dit à la femme de chambre qu'elle pensait rencontrer son fiancé.

Le lendemain, on avait le nom et l'adresse du fiancé: Arthur Harris, et on esquissait sa biographie en ajoutant que la police le recherchait pour des renseignements, mais qu'il n'avait pas paru depuis le matin du vendredi à son restaurant habituel, non plus que dans son petit concert où on était tout étonné de son absence.

Et le jour suivant le «Beau Crime», le crime sensationnel, éclatait à la première page de tous les journaux. On avait fait une enquête au domicile d'Arthur Harris et elle avait amené d'affreuses découvertes.

Les voisins avaient été catégoriques: le jeune acteur était rentré chez lui ce vendredi tragique vers 4 heures en compagnie d'une jeune femme dont le signalement répondait exactement à celui d'Edith. Ils s'étaient enfermés et quelques minutes après on avait tout à coup entendu des cris et des plaintes, mais les voisins, accoutumés aux hurlements d'Arthur lorsqu'il apprenait ses rôles, ne s'en étaient pas émus. Le jeune homme était descendu vers 7 heures et était peu après remonté avec un bidon d'alcool à brûler. Dans la nuit, vers 2 heures du matin il était descendu (la voisine d'en dessous, qui ne dormait pas ayant mal aux dents, avait reconnu sa démarche qu'aucun autre pas n'accompagnait, elle en était sûre). Depuis lors, nul n'avait eu la moindre nouvelle d'Arthur Harris non plus que de la jeune personne qui était montée chez lui.

Les magistrats avaient fait forcer la porte du logement fatal et les découvertes les plus sinistres avaient été faites: taches de sang sur le parquet et qui transparaissaient malgré un récent lavage, corde suspendue au plafond, baquet, couperet, coutelas et la scie à main récurés tout fraîchement et surtout, dans le poêle de fonte, des fragments à demi carbonisés d'ossements. Le crime était patent. Harris avait attiré chez lui sa victime et l'avait assassinée pour un motif encore inconnu, mais sans doute passionnel. Il l'avait ensuite coupée en morceaux dans l'espoir de dissimuler les preuves de son forfait. L'alcool à brûler avait servi à brûler une partie du cadavre dont l'assassin indubitablement avait emporté le reste dans sa valise qu'on ne retrouvait pas.

L'émotion causée par ce qu'on appela «l'Affaire de l'Institutrice coupée en morceaux» fut considérable. La férocité du crime, la figure sympathique de la victime et l'énigme offerte par la fuite du meurtrier qu'on recherchait en vain, firent une cause célèbre qui passionna Londres, l'Angleterre et le monde entier. Les plus habiles policiers lancés à la recherche d'Arthur Harris, les enquêtes les plus actives menées dans les gares et les consultations demandées aux maîtres de l'instruction criminelle, ne rapportaient aucun indice. Le signalement de l'acteur fut expédié dans toutes les directions et son portrait reproduit par tous les journaux. Arthur Harris alors, et pendant plusieurs jours, occupa, on peut le dire, le monde civilisé, il fut adopté comme sujet d'actualité et sa célébrité--comme criminel, il est vrai--fut universelle.

· · ·

Un matin, on apprit que Harris était arrêté. Ce jeune homme au lieu de s'enfuir pour un lointain pays comme l'opinion générale le pensait et comme il l'aurait peut-être fait pour corser l'aventure, s'il avait eu assez d'argent pour cela s'était tout simplement retiré dans une auberge des bords de la Tamise et, sous un faux nom, passait ses journées à pêcher à la ligne. Un de ses voisins occasionnels, mis en défiance par certaines demi-confidences échappées à l'acteur sous l'influence, semblait-il, d'une demi-ivresse, avait prévenu la police régionale, laquelle, ravie d'une telle chance, s'était aussitôt emparée du criminel que la foule, rassemblée et mise au courant par le policier amateur avait à moitié assommé tout d'abord.

Harris, en très mauvais état, avait été ramené à Londres, soigné et interrogé avec les égards dus à un assassin de son importance. Mais alors le mystère si effrayant qui passionnait le monde s'était en un instant crevé comme une bulle de savon. Le jeune homme, lorsqu'on lui formula l'accusation portée contre lui et qu'il ne semblait pas avoir encore comprise, avait montré une figure stupéfaite sous les noirs qui la marbraient et expliqué qu'il n'y avait pas eu le moindre crime, attendu qu'Edith s'était retirée en province pour soigner une vieille tante qui se mourait et que lui Harris, en son absence, et vu la poursuite de créanciers acharnés, avait réalisé un petit emprunt et fui, sans rien dire à personne, se reposer au bord de l'eau. Il n'avait depuis lors pas lu un seul journal ni avisé qui que ce soit de sa retraite.

On lui parla des indices recueillis par l'enquête. Il expliqua que les cris entendus provenaient d'une leçon de déclamation donnée par lui à Edith, que celle-ci était descendue avec lui dans la nuit, à l'heure d'aller prendre son train, que la corde pendue au plafond avait servi non à suspendre un cadavre mais à faire des exercices de gymnastique, que l'achat de l'alcool avait été nécessité par la cuisson du dîner et que les os dans le poêle étaient ceux d'un lapin. Quant au sang par terre il provenait d'une coupure qu'il montra à son doigt. Le tout fut reconnu exact. Edith, du fond de sa province, répondit qu'elle se portait très bien et que si elle était partie sans prévenir c'était pour échapper aux assiduités gênantes d'un oncle des enfants qu'elle instruisait!...

Voilà l'histoire! Harris, vous le comprenez, avait tout imaginé pour se rendre célèbre et il avait réussi à mettre tout le monde dedans et moi tout le premier, qui avais été chargé par la police de sûreté de diriger l'enquête. Le plus drôle, du reste, c'est que le jeune homme, comme bénéfices, ne récolta que la terrible rossée que la foule lui infligea quand on l'arrêta et les quelques jours de prison qu'il fit. Il fut mis en liberté au milieu du mépris public et sa gloire prit fin en même temps que sa captivité. «Vous êtes innocent, vous n'avez aucun intérêt», lui dit avec dégoût un impresario auquel il avait demandé un emploi, en se targuant de son renom, et il dut quitter Londres pour n'y pas mourir de faim et se réfugier en province, auprès de la fidèle Edith, dans la maison laissée par la vieille tante.

Je me fis, du reste, un plaisir de lui envoyer comme souvenir, pour lui rappeler l'enquête inutile qu'il m'avait fait faire, une traduction de la fable de votre grand La Fontaine, vous savez, le geai qui prend les plumes du paon...

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