‹ Le Supplice d’une queueChapitre 1 sur 4 · 01

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IL n’y a pas beaucoup de moustiques, ce soir.

Combien de fois Albert n’avait-il pas entendu de phrases semblables ! C’était :

— J’ai peur que nous n’ayons la pluie dans un moment.

Ou :

— Comme ce tas de foin fraîchement coupé embaume ! On dirait qu’il vous invite à s’y reposer…

Ou encore :

— Ce grand cercle autour de la lune présage que le temps changera demain.

C’est le tour indirect, l’invitation au voyage, une façon implicite d’insinuer :

— Ne voyez-vous pas que je ne demande pas mieux que d’entrer en matière, et qu’il serait possible qu’on s’entendît ?

Si Albert en avait rarement prononcées de cette sorte, il y frissonnait toujours d’un vif émoi. L’attente sous les arbres, la beauté inconnue qui passe, le désir qui se prend où il peut, la beauté clandestine, d’autant plus chère qu’elle est plus défendue, et plus précieuse qu’elle est plus méprisée, cette voix les lui renouvelait d’avance, qui répétait avec une hardiesse mal assurée, et un accent timide qui s’essayait au cynisme :

— Il n’y a pas beaucoup de moustiques, ce soir.

L’air, à vrai dire, en pullulait. Mais l’autre aurait pu dire qu’il n’en avait jamais tant vu, le besoin d’amorcer la conversation n’en était pas moins évident ; davantage même, puisqu’il lui fallait proférer n’importe quoi qui témoignât de la hâte qu’il avait à profiter de l’incertaine occasion, de la proie imprévue et soudaine qui s’offre, et à laquelle il était impatient (Albert le devinait au seul tremblement de la voix) de se sacrifier à son tour.

Une lourde, tiède, presque étouffante soirée de fin de septembre, appesantissait le ciel, épaississait la nuit, tandis que de l’autre côté du chemin, des haies de tamaris descendaient, plus sombres encore, jusqu’à l’étang ourlé de moisissure et de détritus. Au-delà, la mer s’enflait à peine, comme n’ayant plus la force de soupirer. Tout se confondait aux yeux dans une obscurité accablée d’aromes de pins, où Albert ne distinguait qu’à peine, sans voir non plus son visage, la forme élancée et frêle de l’homme qui avait murmuré tout à l’heure :

— Il n’y a pas beaucoup de moustiques…

Sans mot dire, Albert accompagna l’inconnu. Il n’aimait pas les longs discours, et redoutait, surtout en pareille matière, la banalité ; d’ailleurs, à quoi bon parler, quand on s’est si bien compris ? Peu à peu, il glissa son bras autour de la taille de l’homme qui résistait complaisamment, puis cédait et se renflait tour à tour à cette évasive pression. La main d’Albert parcourut un torse maigre et nerveux, des flancs presque droits durcis au feu des plus brûlantes passions, enfin de minces cuisses roidies, et tomba soudain sur une énorme rondeur déjà turgescente et rigide.

— Mâtin, dit-il tout haut, et, pour ne pas froisser l’inconnu, il rit intérieurement. Il avait cependant toujours pris au sérieux la pire débauche, et ne s’abandonnait, comme en tout, au démon de l’ironie, que lorsqu’il se trouvait en présence de disproportions telles qu’elles ne pouvaient faire autrement que d’éveiller en lui l’irrésistible esprit comique. Toutefois, la curiosité l’emportait toujours ; et la Nature lui avait, en outre, donné le goût de l’excès, bien qu’il n’y succombât que par intervalles. Il alla donc jusqu’au bout, et cependant que l’homme, plus étroitement serré contre lui, frémissait d’aise et d’espoir, il détailla, avec une lenteur qui ne faisait, en le retardant, qu’augmenter son plaisir, un partiel déshabillage qui lui mit, si l’on peut ainsi dire, dans la main, et tout à coup violemment jailli, un membre dont les proportions hors de toutes celles qu’il avait connues jusqu’à ce jour, l’étonnèrent d’autant plus qu’il y flottait au bas, comme deux noix de galle suspendues à une maîtresse branche de rouvre, deux testicules presque minuscules, qui semblaient se demander quelle inutile fonction ils remplissaient là, en accompagnement de ce sexe monstrueux, où toute la gloire de la terre et du ciel s’enroulait.

Tout de même, dans son instinct de la mesure, Albert était un peu choqué. On assure, se disait-il, qu’un sein de femme n’est parfait qu’autant qu’il se moule exactement sur le creux de la main. Plus encore en dirai-je autant de toi, double couille, couille géminée, couille génitrice, qui ne m’es jamais plus charmante que si tu t’établis en un juste rapport avec la queue qui te surmonte, et que la main qui te caresse est remplie de toi tout entière, au lieu que tu t’y réduises comme un peu d’eau qui fuit entre les doigts, sinon que tu débordes à l’inverse comme une outre outrageusement gonflée, au bas de laquelle, la plupart du temps, ne rampe, quand elle est au repos, qu’une queue ridiculement exiguë, à l’égal d’un ver de terre oublié sur un topinambour. Autant en dirai-je de toi, queue sacrée, qui n’atteins à ta perfection totale que lorsque mes dix doigts peuvent sur toi se refermer avec la plus délicate exactitude. Encore, à choisir, préféré-je ton énormité, queue formidable qu’un Centaure envierait, puisque si les couilles sont un des organes nobles de l’homme, c’est de toi du moins, sainte queue, c’est de toi que nous vient, bien que tu ne sois qu’un instrument de transmission, l’invincible, l’indicible volupté.

Toutefois, comme au cours de ces divagations intérieures qui menaçaient de tourner à un lyrisme de mauvais aloi, Albert s’attardait à prolonger les préliminaires d’une furtive caresse, il fut heureux d’être rappelé au sentiment de la réalité par la cloche du dîner. On ne se mettait à table qu’à la dernière heure, dans cette petite station où ne restaient plus que de rares baigneurs.

— Vous reviendrez ? demanda l’homme avec un peu d’anxiété.

— Tout à l’heure, dit Albert, je vous le promets.

— Hâtez-vous, si vous le pouvez, dit l’inconnu, il faut que je rentre bientôt.

Albert s’en fut, décidé à ne pas revenir, et jugeant qu’il en avait assez vu. C’est pourquoi, sans doute, vingt minutes plus tard, il était là, et retrouvait l’homme au même endroit où il l’avait laissé, n’étant plus guère maintenant que son ombre, et la forme presque invisible du désir qui, chez Albert, était devenu d’autant plus impérieux qu’il s’était juré, quelques instants auparavant, de n’y pas succomber.

Ils s’éloignèrent jusqu’à un sentier bifurquant où ils tournèrent à droite, du côté de l’étang. Albert avait de nouveau passé la main autour de la taille de son compagnon d’aventure. Celui-ci, sous un mince bourgeron d’étamine noire, plus mince encore d’être usée, on le sentait nu, tout fraîcheur et brûlure, et roidi comme un arc de bois vert, qui parfois fléchissait jusqu’à rompre. Leurs pas s’étouffaient dans le sable. Ils marchaient entre des vignes d’où s’élevait un faible parfum de grappillons desséchés. L’homme connaissait bien les lieux ; il guidait avec sûreté, malgré la nuit opaque, la marche d’Albert, qui le suivait de près. Il n’en est sans doute pas à son coup d’essai, et je ne suis pas le premier qu’il emmène par ici, se disait Albert, mais qu’importe ?

L’inconnu tourna encore, et prit à travers une autre vigne.

— Arrêtons-nous là, dit-il ; et ils s’étendirent dans le sable, sous une haie de roseaux encore verts, à l’abri du vent. Albert était singulièrement ému. La voix basse, et comme plaintive, de l’inconnu, ses longs silences, un air de douceur qui n’allait pourtant pas jusqu’à l’humilité, son désir de plaire, sa crainte de paraître importun par trop de complaisance ou de cynisme, allaient au cœur d’Albert, qui se sentait prêt tout à coup à une secrète tendresse pour ce rôdeur de hasard, incliné qu’il était, par disposition naturelle, à mettre toute son âme et toujours il ne savait quel infini dans la moindre étreinte passagère. Dès qu’ils furent couchés, Albert sentit deux lèvres épaisses et chaudes chercher les siennes avec emportement. Il leur rendit leur baiser, et soudain sentit la poitrine de l’homme se gonfler contre la sienne d’un profond et douloureux soupir.

— Qu’as-tu, mon ami ? demanda Albert ; qu’est-ce qui te rend malheureux ?

— Malheureux, je l’ai toujours été, dit l’autre, et il ne se passe pas de jour que je ne le sois davantage. Mais, en ce moment, je suis heureux, puisque je tiens un ami dans mes bras.

Albert était, à part lui, obligé de convenir que cet homme, si pauvrement vêtu, et qui semblait ressortir à la condition la plus modeste, s’exprimait néanmoins avec une aisance, et parfois une distinction, qui démentaient son humble apparence. Habitué quand même à ne s’étonner de rien, il redoublait de sympathie, et, de nouveau, avec plus de sincérité que la première fois, baisa ces lèvres de fortune qui s’offraient aux siennes avec une si complaisante ferveur. Or, tandis que leur baiser s’approfondissait davantage, leurs mains peu à peu se désunissaient ; et, chacun, de son côté, avec cette volontaire lenteur qui hésite, tâtonne, s’attarde, recommence, s’irrite, et finit par une voluptueuse brutalité, chacun défaisait l’autre, dans un rapprochement de plus en plus étroit, où Albert sentit peser contre le sien ce membre énorme, splendide, démesuré, droit et rond comme une colonne, déjà parcouru de vibrations insensibles comme un battant de cloche prêt à se mettre en branle, et qui frémissait le long de son ventre et presque à hauteur de sa poitrine, d’une pulsation sourde et saccadée.

Comme il commençait de suffoquer sous cet écrasement, il s’écarta un peu et reprit haleine. Après tout, un cas aussi formidable n’était pas pour lui déplaire. Un moment, il rêva à de monstrueuses amours, à des légendes bestiales de l’antiquité. Allons, se moqua-t-il, je ne suis pas ici pour faire de la littérature ; et se rapprocha de nouveau. Ils étaient nus tous deux, de la ceinture aux genoux. Le sable gardait un peu de la tiédeur de l’après-midi, sauf qu’une fraîcheur souterraine y perçait, qui venait de la saison et de la nuit, et de l’humeur longuement insinuée par la mer toute proche, mais où leurs flancs brûlants trouvaient un apaisement délicieux. Peu à peu, l’inconnu, qui avait saisi Albert à bras-le-corps, le retournait, sans cesser de le tenir serré contre lui, avec une force enveloppante et persuasive. Alors Albert, couché sur son bras replié, et l’homme adhérant de toute sa longueur après lui, sentit se couler, se glisser, s’introduire entre ses cuisses écartées, un faisceau turgide, torride, impérieux, dont il aimait le contact et la suave chaleur, mais dont il était bien sûr qu’il ne pouvait aller plus loin.

Au fond, l’autre en serait-il même arrivé à ses fins, il ne goûtait guère ce jeu ; il en préférait de moins brutaux et plus raffinés. Si, parfois, de plein gré, il s’y était abandonné, il n’en avait tiré qu’une satisfaction médiocre. Maintenant, son démon comique reprenant une fois de plus le dessus, il riait sous cape, sachant bien que l’adversaire n’arrive que jusqu’où on le lui permet. Il se rappelait ce petit cocher d’A***, pour qui, quelques jours, il avait eu un si violent caprice, et qui, une nuit qu’ils étaient couchés sur un lit de hasard, dans une chambre sordide, lui avait dit tout à coup, sur un ton d’imploration pathétique et d’impérieuse câlinerie, à quoi ajoutait encore son exquis accent méridional : « Tourne-toi, que je t’encule. — Merci, avait répondu Albert en riant, je n’en ai pas la moindre envie » ; et le petit cocher, bon garçon, n’avait pas insisté.

Il pensait aussi à ce magnifique soldat russe, qu’il avait, en Macédoine, pendant la guerre, rencontré, une accablante après-midi d’été, sur la pente de B***, chargé comme un mulet, de larges plaques de sueur aux pectoraux et aux cuisses, qu’il avait emmené, d’autorité, dans la petite chambre délabrée qu’il habitait là, et dont il avait, toute une nuit, littéralement dévoré la splendide chair blonde. À un moment, le Russe avait aussi voulu faire comme le petit cocher. Albert, par plaisanterie, s’y était prêté ; et il n’oubliera jamais avec quel comique désespoir l’autre, après plusieurs tentatives infructueuses, était retombé de côté, son poil doré tout dehors, en soupirant : « Ne moje » (je ne peux pas).

Cependant, qu’étaient ces deux auprès de celui-ci ? Le point d’effraction se précisait ; l’homme multipliait ses attaques tour à tour furieuses et ralenties. Autant aurait valu, en renversant l’équation, qu’il essayât de démolir avec un porte-plume plusieurs épaisseurs de ciment armé. Albert s’amusait beaucoup, et ne laissait pas de ressentir quand même un certain plaisir à cette rigueur inutile qui s’acharnait à le pénétrer. Puis, comme s’il comprenait la vanité de ses efforts, l’homme se tint désespérément tranquille ; et, tout de suite, ramenant Albert contre lui, il l’embrassa plus furieusement encore, puis éclata en sanglots.

« Console-toi, dit Albert, tu n’aurais sans doute pas mieux réussi avec quelqu’un d’autre. »

Il effleurait lentement cette chair nue d’une légère main, avec une pitié infinie, où se mêlait un autre désir ; quand l’inconnu, se penchant, lui darda une longue, une serpentine caresse qui, contournant la poitrine, se glissant sous les aisselles comme une tête de couleuvre amoureuse, pressant au creux du nombril comme si elle voulait le repousser jusqu’au fond du ventre arqué sous la bouche aspiratrice, puis, montant et descendant, tournant en cercle et en spirale, souple et rigide à la fois, errante autour des cuisses d’Albert et plus bas encore, regravissant aussitôt le long de la verge gonflée à éclater, et qui faisait un doux mouvement de roulis, s’attacha définitivement sur un point presque imperceptible, mais d’où il semblait à Albert que tout son corps irradiait jusqu’aux limites du monde, s’y fixa, insista, pénétra toujours plus avant, et tout à coup lancinante et fondante, et se rétrécissant dans un tourbillon de plus en plus étroit qui n’en finissait pas de s’enrouler, entra jusqu’au plus secret de tous les os d’Albert gémissant et suppliant, pour en faire ressortir une lancinante vrille de feu couronnée d’une jaillissante écume que l’homme exprimait, buvait à longues gorgées, et qui, une fois expulsée, laissait Albert brisé, anéanti, sans voix ni mouvement, fondu par tous ses membres à la douceur de la nuit, à la mer là-bas roucoulante, aux étoiles qu’il ne pouvait démêler de son stupide regard et qui s’abaissaient sur lui comme si elles allaient le toucher au front.

« Tout de même, se dit-il, quand il se fut un peu secoué, il faut que je lui rende sa politesse, ou, du moins, que j’essaie. »

Il y fit donc tout ce qu’il put ; mais comment absorber, même partiellement, une aussi formidable rondeur ? Il ne pouvait que l’attaquer en détail, aller de place en place, et commencer, autrement que sur une étroite surface, bien insuffisante à son gré, ce mouvement alterné qui cependant que la langue insiste sur un point précis, englobe le sexe dressé, et peu à peu l’amène à ce foudroyant arrachement qui vous attire, d’un seul coup, toutes les moelles dehors.

L’inconnu, parfois au seuil de la volupté, et, l’instant d’après, retiré de plusieurs brasses en arrière, s’irritait doucement beaucoup plus contre lui-même que contre Albert, passait par de brusques alternatives d’espérance et de désespoir, puis retombait encore ; si bien qu’Albert, n’en pouvant plus, prit le parti de l’aimer avec ses mains, tantôt brutalement, tantôt avec une délicatesse infinie, et fit de telle sorte qu’il se sentit soudain aux prises avec une espèce de Meta Sudans revêtue d’un incessant ruissellement autour duquel ses mains ne cessaient pas à leur tour de redescendre et remonter partout à la fois, et qu’elles pressaient par-dessus les couilles complètement absorbées, pour en faire jaillir cette fontaine de force et de vie, à laquelle, perdant la tête, et dans un goût imprévu du monstrueux, il s’attela de son côté, l’obstruant, la débouchant, la refermant encore, dont l’abondance jaillissait des entrailles les plus profondes de l’homme renversé, serrant les dents, ne poussant qu’un gémissement guttural dont Albert ne savait plus ce qu’il signifiait, ou qu’il demandât grâce, ou qu’il implorât : « Encore ! »

Ils restèrent longtemps confondus l’un dans l’autre, puis, s’étant rajustés tant bien que mal, ils reprirent, en contournant dans les vignes, le sentier de sable jusqu’à l’embranchement du chemin. Avant que de se séparer, Albert hésita ; l’homme paraissait si pauvre ! Mais, en pareille circonstance, il était toujours un peu gêné. « Voulez-vous me permettre ? » dit-il enfin. Malgré l’ombre, il devina, plutôt qu’il ne vit, que l’inconnu souriait.

« Non, dit celui-ci ; je comprends votre méprise, mais je ne saurais. Nous nous reverrons demain, si vous le voulez bien, au même endroit, à la même heure. Maintenant, il est tard, et je dois aller rejoindre ma femme. Elle s’absente tantôt pour deux ou trois jours ; nous pourrons plus longuement converser. »

Albert, complètement stupide, ne sut que répondre oui de la tête ; et, tout en revenant, ressassait : « Pourquoi diable se marie-t-on quand on a de ces goûts, et surtout qu’on est foutu de la sorte ? »

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