‹ Le Supplice d’une queueChapitre 2 sur 4 · 02

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MON ami, dit Albert, le lendemain, ce n’est pas, croyez-le bien, indiscrétion de ma part. J’aimerais certes mieux, comme il m’est arrivé si souvent, que vous ne soyez plus dans mon souvenir qu’un masque sans visage. Mais vous ne ressemblez pas aux autres ; un je ne sais quoi qui m’attire vers vous me fait pressentir que, dans ma vie, vous ne représenterez rien d’indifférent. Dès lors, il n’est rien tant que je déteste au monde que de ne pouvoir mettre un nom, quel qu’il soit, sur les traits de ceux vers qui m’entraîne une naissante inclination.

— Ne vous excusez pas, dit l’inconnu. Je ne vous aurais jamais, quant à moi, posé la même question, puisque c’est moi qui vous ai fait les avances accoutumées en pareil cas.

— Je me nomme Albert F***, dit Albert, avec empressement, et pour prévenir l’autre.

— Si votre nom, reprit l’inconnu, m’apprend quelque chose, le mien ne vous dira certainement rien. Vous m’appellerez donc, si vous le voulez bien, Armand R***, qui, du reste, est mon véritable nom. La nuit est douce, nous marcherons un peu ; puis, s’il vous est agréable, et si vous n’êtes pas retenu ailleurs, nous irons, puisque ma femme est absente, passer le reste de la nuit chez moi. »

Il y avait, entre l’assurance et presque l’élégance du langage dans lequel Armand s’exprimait, et la douceur un peu humiliée dont la plupart de ses paroles étaient, la veille, empreintes, un tel contraste, qu’Albert ne pouvait se défendre d’un peu de perplexité, sinon de gêne. Mais, une fois de plus, sa curiosité l’emporta. Il suivit donc Armand.

« Je comprends, dit celui-ci, votre étonnement ; il est de plusieurs sortes. Je ne vous raconterai pas maintenant, sauf au hasard de la conversation, les événements à la suite desquels, après avoir dilapidé une fortune qui dépassait la plus large aisance, j’ai été obligé d’accepter, pour vivre, un poste d’homme d’équipe à la petite gare de L***, qui, vous le savez, est à deux pas d’ici. Quel intérêt ces détails pourraient-ils offrir, du moins à présent, pour vous ? Stupéfait cependant, vous l’êtes bien davantage, à vous demander comment, affligé par la Nature d’une monstruosité comme celle que vous avez hier constatée, j’ai pu prendre femme, et quel usage il m’est possible d’en faire.

« Entrons chez moi, continua-t-il, comme ils étaient arrivés devant une petite maison basse dissimulée en recul du chemin derrière un bosquet d’amandiers sauvages. Voici mon logis ; j’ai pu obtenir la faveur de ne pas habiter la caserne où la Compagnie loge, derrière la gare, ses employés ; j’y suis, en outre, plus libre pour y recevoir parfois des amis de passage pendant les fréquentes absences de ma femme. Elle ne rentrera qu’après-demain, et c’est demain mon jour de repos. Nous avons donc toute la nuit devant nous. »

Il poussa la porte, et fit entrer Albert dans la cuisine, où, après avoir allumé une petite lampe, il mit le feu à un foyer de souches.

« Les fins de nuit, dit-il, sont fraîches en septembre, et je ne voudrais pas que vous emportiez de mon hospitalité un mauvais souvenir. Excusez-moi, si, au surplus, je n’ai que du petit vin à vous offrir. »

Albert fit signe que rien de tout cela n’importait ; en même temps, il regardait autour de lui. Tout y était d’une extrême pauvreté, mais sans désordre ; ce dénuement, au contraire, l’enchantait. Il se rappelait certaine autre cuisine, dans une petite ville où il avait naguère passé quelques mois. Là, en buvant du même vin âpre et clair, à la lueur confuse d’un âtre qui achevait de mourir, tantôt sur plusieurs chaises alignées, tantôt sur une table où n’importe quoi de roulé leur faisait un inconfortable oreiller, tantôt par terre, sur un mauvais manteau à travers lequel le froid du carreau dérougi le faisait frissonner autant que de volupté, une brute splendide se donnait à lui de toutes façons, sous l’étage même où le sommeil de la femme et de l’enfant les contraignait l’un et l’autre à des pas de velours, à des gestes de voleurs, et, tout à coup, à de ces silences convulsifs dont ils s’acharnaient à éteindre le moindre frémissement, bien moins par peur du péril, d’ailleurs toujours possible, que pour mieux tisser autour d’eux une volontaire atmosphère de danger qui donnait plus de prix à leurs diverses jouissances.

Une fois la lampe allumée, Albert put considérer Armand plus à son aise. Celui-ci avait, bien qu’il semblât avoir atteint déjà la trentaine, un corps d’adolescent, mince et jouant sous des vêtements qui paraissaient élimés comme à dessein, pour que la main qui s’y posait pût saisir plus vite sous leur trame presque transparente la nudité maigre et musclée, immatérielle à force d’être nerveuse, qui s’y dérobait. Ce qui frappait davantage le regard, c’était le visage ardemment coloré, le front haut, d’une coupe admirable, couronné d’une masse de cheveux roux, des lèvres couleur de sang, deux profonds yeux vert-de-gris, et surtout l’expression du visage à la fois implorant et tendu, comme de certaines figures de femmes de qui, même au repos, on dirait qu’elles renferment dans l’entre-deux de leurs cuisses quelque chose qui les bouche, les comble, les suffoque, et les tient constamment investies d’un plaisir toujours prêt, toujours assouvi et toujours insatiable. Ce visage était frappé d’une laideur tragique, qui, loin de repousser Albert, l’attirait, au contraire. Il y sentait affleurer une âme désespérée qui, sous un sourire plein de charme, se retirait dans une solitude inaccessible, dans un vide immense, infini, où l’on pouvait s’imaginer que le son d’aucune parole humaine n’éveillerait jamais le moindre écho.

Après avoir rempli deux verres, Armand, d’une voix lente et basse, commença de parler.

« Sans doute vous étonnez-vous qu’étant marié, et avec les mêmes goûts que les vôtres, je sois en outre conformé d’une telle façon qu’elle m’interdit de me satisfaire complètement, soit avec une femme, soit avec un homme, et autrement que par des moyens détournés ; je vous en dirai tout à l’heure la raison. Au vrai, je n’ai jamais eu pour les femmes goût ni dégoût ; plutôt indifférence. Je dirai simplement que les femmes ne m’ont jamais inspiré, soit en imagination, soit par contact, quelque désir que ce fût ; auprès d’elles, comme de loin, je suis toujours demeuré aussi froid que le marbre.

« Mes amours de collège, à quoi bon vous en parler aussi ? Lequel d’entre nous n’y est pas autrefois passé ? Vous savez d’ailleurs, tout comme moi, comment elles se satisfont. Une rapide rencontre au dortoir, quand le pion est endormi ; à l’étude ou en classe, sous la blouse, pendant la leçon ou dans l’intervalle des devoirs, et c’est tout. Mais j’y mettais déjà plus de sincérité que les autres, et une sincérité qui ne s’est jamais démentie.

« J’étais, j’en conviens, célèbre parmi mes camarades, et dès l’âge le plus jeune, pour l’énormité d’un membre que quelques-uns, et des plus grands, pouvaient à peine enserrer d’une seule main. Tant bien que mal, et des deux comme moi-même, ils me faisaient arriver à mes fins, et me laissaient ensuite dans un état de reconnaissance et d’extase où je sentais bien que jamais, quoi qu’il arrivât, je ne pourrais éprouver d’autre plaisir amoureux que grâce à la main de quelqu’un de mon sexe, et selon peut-être d’autres pratiques qu’à peine alors j’entrevoyais, mais qui déjà sans doute préexistaient à mes désirs, car on ne se trouve jamais, n’est-ce pas, que dans ce que l’on porte en soi-même, ainsi que je vais vous en donner la preuve.

« Un jour, deux ou trois ans auparavant, à la campagne, et tout jeune garçonnet, j’entrai, me trouvant chez mon grand-père, dans l’écurie. Un homme y était occupé à réparer la mangeoire des chevaux. C’était un être manqué, rabougri, borgne ou bigle, il ne m’en souvient plus, et la quarantaine environ, ce qui, à mes yeux, en faisait presque l’égal d’un vieillard. Mais il n’y a pas d’âge pour qui, si jeune qu’il soit, est la proie d’un seul démon dominant. À peu près à la même époque, une fois que mon oncle, étant allé visiter un malade, m’avait pris avec lui, et que j’étais resté à l’attendre, au bord d’une petite mare entourée d’arbres, avec son cocher, soixante ans et les cheveux blancs, ne m’étais-je pas surpris à adresser mentalement, et le plus sérieusement du monde, des prières à Dieu, pour que le vieux cocher me mît la main à la braguette, ce que je n’osais faire moi-même, quant à lui ; et de quoi, du reste, il ne fit rien ?

— J’en ai bien d’autres à votre service, dit Albert en buvant un coup de vin ; continuez, je vous prie.

— Donc, reprit Armand, j’entrai dans l’écurie sans penser à rien ; aussitôt, j’approchai de l’homme, et entrai en conversation avec lui. Malgré mon jeune âge, que de choses ne pressentais-je point déjà ! Toutefois, comme on peut toujours dire de tous et de tout, pourquoi celui-là plutôt que tel autre ? Même avant qu’il eût tourné vers moi son visage, même vu de dos, il avait, je vous l’ai dit, l’air pauvre, des épaules voûtées, une mauvaise casquette qui lui descendait bas sur le front, rien enfin qui n’allât à la limite du quelconque et du banal, sinon du repoussant. Ce fut bien pis quand il se retourna ; mais, je m’en rends compte à distance, d’un seul regard nous nous étions reconnus. Il parlait, je ne sais plus de quoi ; je répondais à peine. Il reprit son travail ; et moi derrière lui, me pressant de plus en plus, j’enserrais ses flancs de mes bras, et peu à peu, rejoignant mes mains sur son ventre, tout palpitant qu’il me laissât faire, et pourtant aveuglément sûr qu’il ne pouvait pas ne pas me laisser faire, je me mis lentement, avec une assurance dont je suis encore stupéfait, à lui défaire sa braguette, et saisis entre mes mains d’enfant cette masse mystérieuse, ce centré de la chair masculine, déjà plus tout à fait une nouveauté pour moi, mais où je m’abîmais tout entier, parce qu’il n’était pas d’un enfant, mais d’un homme, que je pétrissais, que je malaxais, qui, sous mes doigts, roulait, ondulait, se gonflait jusqu’à ne plus pouvoir y refermer mon étreinte, et me roidissait à mon tour dans un ravissement farouche que redoublait la facilité de l’homme à se laisser caresser.

« Parfois, se retournant à demi, il me posait des questions où je n’entendais guère. Je ne répondais point, et ne savais que continuer cette caresse, dont j’ignorais, malgré le pressentiment confus que j’en avais, quel en pût être l’aboutissement. Bientôt, voulant, j’imagine, me faire partager le plaisir qu’il commençait à ressentir, il voulut me rendre la pareille. Je refusai, je ne sais pourquoi, avec une sauvage obstination ; lorsque, m’entendant appeler pour le départ, et cédant à je ne sais quelle subite impulsion, je le retournai violemment, pris sa queue dans ma bouche, et, en guise d’adieu, mordis dedans avec une frénésie qui le força de s’écrier, et me sauvai ensuite, sans que personne, quand je reparus devant mes parents, se doutât le moins du monde de quoi que ce soit, ni se fût aperçu, à l’expression de mon visage, de la découverte que je venais de faire, et de la plénitude de joie dont elle m’avait comblé.

« Si je me suis aussi longuement étendu sur un sujet qui, aux uns paraîtrait sans importance, où d’autres ne verraient qu’une de ces aberrations communes à bien des enfants, sachez que je n’y mets aucune complaisance ; je suis sûr toutefois que, comme moi, vous êtes persuadé qu’en pareille matière, il n’est rien qui n’ait son importance, pas plus qu’il n’y a d’aberrations ; mais des cas d’espèces. J’y ai surtout insisté pour bien vous faire comprendre que, malgré les apparences, c’est uniquement vers un sexe pareil au mien que mon désir amoureux m’a toujours, dès l’enfance, et jusqu’à maintenant entraîné, que je n’ai jamais imaginé ni goûté de plaisir qu’avec lui, et que, si plus tard, j’ai eu la curiosité des femmes, cette curiosité a été d’une nature tellement spécieuse que, de tout mon récit, l’explication que je vous en pourrai donner en sera peut-être la partie la plus étrange et la plus difficile.

Il se tut un instant, comme s’il attisait d’anciens souvenirs, puis reprit :

— J’atteignais mes dix-sept ans ; tel, ou à peu près, me voyez-vous aujourd’hui, tel j’étais alors. Un organe secret semblait absorber toute ma croissance et se développer indéfiniment au détriment de tout le reste de mon corps. Depuis longtemps, cette queue d’où tant d’autres auraient peut-être retiré un motif d’orgueil, et dont je ne suis pas très sûr du reste qu’à cette époque je ne me flattais pas qu’elle me mît à part des autres ; cette queue, dis-je, n’était, depuis longtemps, pour mes jeunes camarades, qu’un objet de stupeur, parfois de risée, et, la plupart du temps, de terreur. Je m’apercevais déjà de l’inutilité de mes efforts, dès que je tentais de me satisfaire avec ceux d’entre eux qui voulaient bien m’accueillir, et ne pouvais arriver par eux à la volupté que grâce à des caresses détaillées et superficielles dont il fallait au surplus que j’assumasse plus de la moitié. Je ne cessais pas de m’acharner à une pénétration plus profonde qui, malgré, soit la complaisance, soit les moyens de préparation qu’ils y dépensaient, ne pouvait jamais aboutir à rien. Ne croyez pas que je me sois jamais abusé sur ces sortes d’accouplements, et que j’y aie cherché, moins encore, tels la plupart de ceux qui s’y livrent, l’illusion d’un simulacre féminin. Si je m’y entêtais, c’est que j’étais peut-être assuré d’avance de ne les pouvoir totalement accomplir, et que je tentais aussi, auprès de mes camarades, je ne sais quelle substitution de volupté spirituelle que j’ai demandée ensuite au sexe féminin, mais à quoi il n’est pas encore temps d’arriver.

« Un jour que je finissais mes dix-sept ans, j’allai frapper à la porte d’un bordel. Ce n’était, de ma part, je vous l’affirme, curiosité, ni désir de faire comme tout le monde, dont je me suis toujours moqué, ni éveil d’un nouveau sens. Qu’allais-je y chercher ? Toujours est-il que j’y entrai froidement, délibérément, et sachant, sans y avoir jamais mis les pieds, quel insurmontable dégoût m’y attendait. La patronne appela : Marthe. Une grande femme rousse, peinte, déjà mûre, sinon vieille, les bras nus, vêtue d’un bleu à faire crier, apparut. Je montai derrière elle l’escalier de sa chambre. Elle fut vite nue ; je n’ai jamais rien vu d’aussi hideux, surtout ces deux seins flétris et plissés qui pendaient en tire-bouchons comme deux vessies de porc d’où toute graisse a été retirée. Quand je fus nu à mon tour, je vis se peindre sur sa figure une expression d’effroi ; elle n’en avait jamais tant vu, ni reçu, elle dont la conasse (pardonnez-moi) était pourtant si large et si profonde, je m’en aperçus à la main, qu’on aurait pu sans effort y faire entrer une bouteille de champagne par le cul.

« Elle fit néanmoins tout ce qu’elle put ; mais le bélier dépassait par trop les dimensions de la brèche. Oui, je sais bien ce que vous pensez et allez me dire. Avec de la persistance et surtout de la brutalité, on peut toujours venir à bout de quoi que ce soit ; mais, outre qu’en ce qui me concerne, rien n’est moins sûr, la violence n’est pas mon fait, et je ne suis pas un sadique. La vue, l’odeur, le goût, le toucher du sang, en amour, me font horreur ; je n’ai jamais été de ceux qui exigent que la volupté soit obtenue, grâce à la cruauté, sauf peut-être celle-là, toute cérébrale, qui est, je vous l’accorde, une manière de sadisme, mais que je finis toujours par tourner contre moi-même et qui, vous le savez aussi, se qualifie autrement. Vous vous étonnerez par surcroît, que, n’éprouvant à l’égard des femmes que froideur, il me fût possible, au contact de celle-ci, tout affreuse qu’elle fût, d’aboutir à cette érection que ne suscitait en moi que l’approche du mâle. Si je pouvais, devant cette vieille Parque, bander, c’est sans doute qu’en imagination j’appelais à mon secours d’autres beautés, et que déjà se dessinait en moi ce vague pressentiment dont je vous parlais tout à l’heure, et qui ne devait que quelques années plus tard prendre corps à mon regard intérieur.

« Je n’ignorais plus enfin que ma monstruosité me mettait à l’écart de tout le reste du genre humain, à quelque sexe qu’il appartînt. Je débordais d’une amère joie ; je traînais partout après moi je ne sais quel bonheur empoisonné. Je voyageai longtemps, en France, à l’étranger, m’entêtant contre toute évidence, multipliant des expériences qui toutes aboutissaient à la même déception. Un jour, je rencontrai Jacques. C’était une magnifique créature, débonnaire et stupide, roublarde et crédule à la fois, un cou de taureau, un profil bas de tigre inoffensif, qui, par son regard, son visage, sa démarche, révélait qu’elle ne vivait que pour jouir, et par le moindre centimètre carré de sa peau. Lorsque Jacques se dénudait, il me rappelait l’héroïque musculature du jeune homme de la Chapelle Sixtine, qui, à gauche du prophète Jérémie, déroule, avec une violente impudeur, ses cuisses et son torse de Titan, comme pour les offrir à un insatiable baiser qui ne s’en rassasierait jamais. Alors, se redressant, les bras et les jambes écartés, et, comme dans tout parfait canon du corps humain, les quatre points cardinaux se croisant juste à la splendide intersection de son sexe, il se tenait debout devant moi, qui le parcourais avidement des yeux, de la main, des lèvres, sans pouvoir épuiser cette inextinguible coupe de plaisir où tous mes sens l’un après l’autre et tous ensemble s’enivraient. Des bras aux flancs, des épaules aux genoux, je suivais ces contours admirables, ces seins légèrement proéminents qui n’étaient que des pectoraux renflés et d’une fermeté résistante à toute pression, ce duvet qui, de la tiède forêt des aisselles jusqu’au parfait triangle bouclant et foisonnant du nombril à l’attache de la queue et tout autour des hautes cuisses, faisait frissonner à ma bouche un soyeux pelage animal, une épaisseur de mousse âcrement odorante, une toison chaude et fauve où je sombrais comme aux plus obscures profondeurs de la jungle primitive.

« Combien plus ensuite quand il se retournait, et développait ce dos superbement creusé, qui s’épanouissait et se renflait aux hanches ; et que, le recourbant, et lui, se laissant faire avec une frénétique docilité, ma langue l’investissait, le vrillait sauvagement, ne faisait qu’un, et ma main alternativement, de son cul, de sa queue et de ses couilles que tantôt je ramenais et tantôt repoussais selon le degré où il pouvait supporter ce brûlant et presque douloureux lancinement. Alors, je concentrais ma langue sur un point unique, tandis que mes mains effleuraient partout, aux flancs, à ces endroits où la peau du ventre est si délicate qu’elle se cabre à tout attouchement, aux aisselles, à la poitrine où elles se rétrécissaient autour des seins, enfin au sexe roidi qu’elles ramenaient de nouveau en arrière avec les couilles opulentes que ma bouche envahissait pêle-mêle ; tellement que, moi suffoquant, et lui près de succomber, il me retournait à son tour et me tenait confondu dans ses bras et tout son vaste corps, pour consommer, dans un accès de délire à m’étouffer, la fureur où je l’avais fait monter peu à peu.

« Je vous confesse que je n’y prenais pas un très vif plaisir, sauf, si je puis ainsi dire, par contre-coup, c’est-à-dire le plaisir qu’il y éprouvait lui-même, et qui, pour lui, au prix de celui qu’il aurait goûté à être à ma place, et avec tout autre que moi, n’avait rien, il l’avouait, que de négligeable. Car, de quelque façon que je m’y fusse pris, comment aurait-il pu s’y prêter ? Je n’avais même pas eu la peine d’y renoncer ; de même qu’il avait toujours dû, lui aussi, comme vous hier, renoncer à m’amener à la volupté, pendant que jusqu’à la gorge il m’ébranlait de ses furieux assauts, autrement qu’en enveloppant de ses deux mains rugueuses de terrassier ce membre où trois mulets semblent avoir collaboré, et qui d’ailleurs, au même instant qu’il défaillait, l’inondait par correspondance jusqu’aux poignets d’un torrent de sperme, d’un geyser de foutre, d’une colonne jaillissante qu’il propageait partout, de la base au faîte, et réciproquement, avec un emportement prolongé qui bientôt me forçait à demander grâce.

« Mais, presque aussitôt, m’arrachant à son étreinte, et cependant qu’il gémissait encore de son plaisir à peine achevé, je m’attelais de mon côté à cette source de débordante humeur qui remontait de ses profondeurs les plus secrètes et comme de sa naissance même, par saccades précipitées ; et bientôt s’élançait derechef de ce beau corps palpitant et résonnant de paroles tout ensemble de reconnaissance et de malédiction, qui, bien plus de la bouche confuse qui les proférait, semblaient, partout à la fois, déborder de Jacques tout entier.

— J’en ai connu, dit Albert, d’un ton mi-pensif, mi-narquois, qui, à ce moment-là, invoquaient leur mère, ce qui est, paraît-il, commun chez les femmes, mais qui, chez un homme, ne laisse pas d’être encore plus touchant que ridicule, parce qu’il y met toujours plus de sincérité.

— Précisément, répondit Armand avec ce sourire fugitif qui donnait tant de charme à son mélancolique visage ; il arrivait parfois même à celui-ci d’appeler Dieu à l’aide. Je vois que, comme à moi, un certain comique dans la débauche et même dans l’amour, est loin de vous échapper. Cependant, préféreriez-vous remettre à plus tard la suite de ce récit ? Je redoute qu’il ne vous soit fastidieux, et, au surplus, qu’il ne vous éclaire que sur des points qui vous sont déjà familiers.

— Au contraire, dit Albert, l’intérêt qu’excite en moi votre histoire est prodigieux, et davantage encore par ce que j’en attends que par ce que j’en sais déjà. J’ai toute la nuit devant moi, et elle n’est pas encore très avancée.

Armand fit un signe de remerciement, raviva le feu, et reprit :

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