‹ Le Supplice d’une queueChapitre 4 sur 4 · 04

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JE vous ai dit que Jacques avait été ma plus longue liaison ; il n’aurait tenu qu’à moi qu’elle durât. Il me suffit, du reste, de savoir, comme quelques autres, où le retrouver, et qu’au moindre signe, il ne manquerait pas d’accourir. Or, celui-là, je peux précisément affirmer que je ne l’aimais pas ; je veux dire que je n’en étais point jaloux, n’ayant jamais ressenti à son égard qu’une tendresse tranquille, un goût charnel, et qui tenaient à la simplicité, je dirais presque la naïveté de son âme. Je lui étais par-dessus tout reconnaissant de ne m’avoir jamais fait, même au début, ressentir une de ces humiliations que tant d’autres m’avaient fait éprouver. C’était même avec une certaine admiration, sinon avec un rire plein de bonne humeur, qu’il considérait ce formidable calibre. C’est pourquoi sans doute je m’étais si complaisamment attaché à lui ; et peut-être aussi parce que, sans nous en rien dire, nous trouvions, l’un et l’autre, un certain accord entre ses formes colossales et la disproportion singulière dont il avait plu à un caprice du sort de m’affliger.

« La force et la générosité de la nature physique de Jacques étaient aussi inépuisables que sa bonté. Songez qu’il était marié ; qu’il avait une maîtresse ; qu’il satisfaisait à toutes deux ; ce qui ne l’empêchait pas, à part moi qu’il rejoignait tous les deux ou trois jours, de courir, hommes et femmes, toutes les aventures. Quand je lui disais : prends garde, tu en fais trop, tu te mettras sur le flanc ; il riait superbement, et, mettant sur-le-champ sa splendide musculature à nu, il se branlait en un tour de main, pour se soumettre, tout de suite après, de ma part, à la plus épuisante volupté, qu’il échangeait, presque aussitôt, pour une autre, soit qu’il me défonçait incontinent, dont il ne ressentait d’ailleurs, pas plus que des précédentes, le poids ni la fatigue.

« Un jour, il me prit la fantaisie de conduire Jacques chez des femmes ; il s’y prêta de bonne grâce, rien ne lui étant sujet d’étonnement. Souvent certes, j’avais fait, lui présent, ce qu’on appelle des parties à trois, bien que mon goût n’y inclinât guère. Il me souvient qu’une fois, il m’avait amené un de ses camarades, plus jeune que lui, (Jacques courait sur la trentaine), un ouvrier comme lui, qui exhibait, braqué au centre d’une nudité de jeune David, un membre magnifique dont Jacques m’avait parlé comme d’une des plus belles conquêtes qu’il eût faites, mais qui, au prix du mien, ne se réduisait qu’à des proportions modestes et presque mesquines. Nous fîmes, à tous trois, le mélange que vous pouvez imaginer, et dans tous les sens répété, moi-même tenant au hasard des rencontres ma partie dans ce concert improvisé, mais n’arrivant pas à démêler ce qui dominait en moi ou du plaisir que j’y prenais et qui, sauf au dénouement, restait toujours imparfait, ou de celui que prenaient complètement les deux autres, et qui redoublait toujours, par répercussion, le mien propre. C’est vous dire, encore une fois, que cet infini, sans cesse inachevé et sitôt retombant au néant, que la volupté pouvait à peine me faire étreindre, ce n’est que dans l’usage, la possession et le spectacle exclusifs du sexe masculin, que je pouvais seulement le situer. Pourquoi donc, sous le coup d’une soudaine impulsion, emmenai-je Jacques au bordel ? Je n’en savais véritablement rien, ou plutôt n’entr’apercevais-je pourquoi, que dans une extrême confusion de sentiments et de pensées.

« Je n’étais pas, je vous l’ai dit, jaloux de Jacques. L’eussé-je été, que ma conformation m’aurait obligé à renfermer ma jalousie en moi-même ; car il ne peut y avoir jalousie, si je puis ainsi dire, qu’entre équivalents. Nous venions d’arriver à Marseille, où j’avais invité Jacques à passer quelques jours avec moi. Avec une joie enfantine, il jouissait de tout, de la vue de la mer, des promenades en bateau, de nos déjeuners de coquillages, de ce coudoiement du peuple de Marseille, où toutes les débauches poussent et pullulent partout au hasard. Ce n’est du reste point de propos délibéré que nous entrâmes dans le quartier des maisons chaudes, mais en quelque sorte à l’aveugle, et pour ajouter à la litière de péchés capitaux que cette ville unique au monde déroule sous vos pas comme le tapis magique des Mille et Une Nuits.

« Vous connaissez aussi bien que moi ces rues qui sentent Naples, l’Orient, la femme, le sperme, et le coup de couteau ; où toutes les prostitutions s’étalent, débordent et se satisfont, presque à même le pavé ; où conflue, s’amasse, fermente et reflue toute l’écume de toutes les mers de la Méditerranée ; déchirées de mandolines, d’orgues mécaniques et d’orchestres nègres ; suintantes jusque dans le ruisseau d’un rebut de maquereaux et de putains dont les chambres sont presque à ciel ouvert ; qui réunissent et confondent dans le même frisson tous les espaces, toutes les époques et toutes les races ; et où s’exhaler d’un seul coup, dans un flot de sang, d’une pointe de surin dans le dos, vous paraîtrait aussi naturel que de battre de toutes vos artères, et de jouir par tous vos pores et toutes vos muqueuses.

« Des portes s’ouvrent, qui, dans leur entrebâillement, vous font entrevoir un lit surmonté d’un crucifix ou d’une image de la Vierge, sous une petite lampe qui s’exténue de fumer, à force d’en avoir trop éclairé ; et, sur le seuil, des femmes, pour ainsi dire de joie, vous aguichent, vous interpellent, vous injurient, vous proposent de vous sucer la queue pour dix sous, pour moins encore, s’emparent de votre chapeau pour vous obliger d’aller le reprendre, et, une fois entrés, pour refermer sur vous la porte et vous contraindre, si vous vous laissez faire, à tous les stupres, la vérole comprise. Une d’elles cependant attira mon attention. Point trop grande, brune et mate, elle se tenait silencieuse sur le seuil, un peu moins dévêtue que les autres, vous invitant plus par sa réserve que par sa beauté ; car je ne remarquai pas alors qu’elle fût vraiment belle.

« Elle fit un signe, et nous entrâmes après elle, qui referma la porte. Nous nous déshabillâmes tous trois en un clin d’œil. Elle avait un torse d’adolescent à peine renflé d’un sein dur et menu, des hanches larges et de rondes cuisses qui filaient droit par le nœud du genou jusqu’à la cheville ; bref, l’apparence d’un jeune garçon, dont elle exhalait par surcroît la senteur de fruit à peine mûr. Sa peau était d’une pâleur splendide, que ses cheveux d’un noir épais faisaient, avec l’épaisse toison de son sexe, ressortir jusqu’à l’exsangue. À la question que Jacques lui posa, elle répondit qu’elle se nommait Andrée. Quelle importance d’ailleurs son nom avait-il ? J’aurais, sur le moment, préféré qu’elle demeurât anonyme. J’avais du reste assez de mal à reprendre, après coup, mes esprits. Qu’es-tu donc, me demandais-je, venu faire ici ? C’est bien plus par rapport à moi qu’aux deux autres, que je m’interrogeais de la sorte, Jacques se trouvant bien n’importe où, et Andrée habituée à des fantaisies qui n’avaient à ses yeux aucun caractère de nouveauté.

« Au surplus, je suis persuadé qu’elle avait tout de même compris quelle sorte de lien il y avait entre Jacques et moi. Elle était grave, presque taciturne, non par affectation, mais par nature. Avec une nonchalance qui n’avait pourtant rien de passif, elle s’étendit la première sur le lit, et je ne pouvais m’empêcher d’admirer, quelque peu d’habitude et de goût que j’en eusse, ce corps à la fois gracile et plein ; ni de m’avouer d’autre part que si j’avais obéi à son appel plus qu’à celui de n’importe quelle autre de ces prostituées qui font de certaines rues de Marseille un des sexes les plus brûlants de l’univers, c’est que, même vêtue, il y avait en elle un je ne sais quoi de délicatement viril, qui la distinguait de ses pareilles. Quel désir cependant aurait-elle pu m’inspirer ?

« Après m’être, à mon tour, étendu près d’elle, je la pris à demi dans mes bras, mais de sorte qu’elle devinât immédiatement que celui devant qui elle devait s’entre-bâiller, ce n’était pas moi, mais mon compagnon, qui du reste ne se le fit pas dire deux fois. Ainsi, couché sur le dos, et accoudé sur l’oreiller, une cuisse à demi pendante en dehors du lit, je sentais aux trois quarts reposer sur moi ce dos, ces flancs, ces jambes de Ganymède adolescent dont j’avais momentanément oublié le sexe, et que je ne reconnus pour une femme qu’au moment où Jacques, s’avançant et s’étendant à son tour avec un bienheureux étirement qui dilatait son torse de demi-dieu panique, s’introduisit lentement en elle qui s’écartait toujours davantage pour laisser pénétrer jusque dans l’extrême fond de son sexe ce sexe impérieux proposé avec une triomphante indolence.

« Jacques avait noué ses bras autour des reins de la jeune femme. Il attendit un instant, savourant avec une satisfaction muette son irrésistible intromission ; puis il commença, avec une savante régularité, ce mouvement de tangage auquel Andrée répondait selon le même rythme qu’elle ne se pressait pas non plus d’accélérer, comme pour garder le plus longtemps possible au-dedans d’elle-même la magnifique turgescence virile à laquelle elle adhérait de toutes parts. Ainsi, leur double poids tout entier reposait sur moi, qui, malgré cet accablant fardeau, n’étais nullement incommodé. J’avais, de mon côté, refermé mes bras sur les hanches de Jacques ; et, m’insinuant peu à peu, j’avais, entre les fesses écartées d’Andrée, introduit ma queue, de façon que l’extrémité en allât à chaque mouvement heurter la naissance des couilles de Jacques. Je complétais et soutenais ainsi leur mutuelle cadence sur une ondulation dont il m’importait assez peu qu’elle conduisît à la volupté ; mais qui, à l’opposé de Jacques, et se pliant au contraire au va-et-vient de la jeune femme, me procurait l’illusion que c’était moi qui soutenais et dirigeais à mon gré leur plaisir, et qu’ils ne le pouvaient obtenir que de moi et par moi.

« Ce plaisir, j’étais sûr d’avance qu’Andrée, tout endurcie qu’elle fût aux besognes de l’amour, ne pouvait manquer de l’obtenir, tant je la sentais sincère ; à la vérité, le sien m’importait moins que celui de Jacques. Celui-ci, je regardais son visage avec une attention passionnée. Comme il dépassait sa partenaire de toute la tête, il se penchait de temps à autre vers moi ; silencieux et concentré, malgré l’ombre imperceptible de sourire qui affleurait ses traits, ses lèvres cherchaient mes lèvres, et nos langues rapidement se mêlaient ; puis, se détournant de nouveau, il serrait contre son cou puissant la tête de la jeune femme, et recommençait son lent mouvement de balancier.

« Je n’avais presque, pour ainsi dire, jamais vu l’expression que communiquait à son visage l’ascension successive, à plus forte raison l’explosion finale de la volupté. Il ne lui arrivait guère souvent de se satisfaire avec moi, par le moyen, comme disent les théologiens, d’un réceptacle interdit ; il savait que je n’y avais pas un goût très vif, sauf à me soumettre à son caprice du moment. Il préférait se faire sucer la queue, et j’avoue que c’est le genre de jouissance que j’aimais le mieux lui procurer. Parfois, à mi-chemin, je m’interrompais, et laissais mon regard monter vers lui ; je voyais alors un visage alangui et distant, aux yeux clos, comme fondu dans cette spiritualisation que l’approche de la volupté déjà prête aux faces même les plus bestiales. Puis, je reprenais, et sentais de nouveau le plaisir ne lui remonter qu’à ses mains qui se crispaient de plus en plus violemment à mes épaules, qu’à mes flancs autour desquels se nouaient jusqu’à me faire perdre haleine ses cuisses de Laocoon ; mais à l’instant où, avec un ahan de souffleur de forge courbé sur l’enclume, ce grand corps se vidait tout entier dans ma bouche, j’étais trop acharné à extirper, à absorber le torrent de sève qui s’écoulait en moi, et que je tarissais jusqu’à la dernière goutte, pour ne revoir ensuite les traits de Jacques que détendus par son plaisir assoupi déjà.

« Ici, et grâce à la clarté de la lampe, j’en pouvais suivre au contraire sur sa figure toutes les oscillations, toutes les courbes, toutes les ondes ascendantes, tout le succès. Je n’oublierai jamais cette expression tendue, parfois extatique, toujours hagarde, et, de temps à autre, douloureuse et suppliante, mais constamment dominatrice ; et quand nous sombrâmes tous trois ensemble dans l’abîme, je gardai néanmoins assez de présence d’esprit pour admirer dans la détente convulsive de tous les traits de Jacques un quelque chose d’au-delà du monde qui me parut la plus parfaite image de ce qu’on a si bien appelé la petite mort de la volupté, et qui n’avait rien de commun avec le consentement nonchalant qu’ils exprimaient, lorsque, une main passée autour de son robuste flanc, et le caressant de l’autre, je voyais, après quelques légers frôlements, le plaisir y atteindre et s’y épanouir, mais avec plus de détachement que je n’aurais souhaité ; tandis que, grâce à la même caresse, j’avais vu d’autres visages se tordre et se convulser comme sous le coup d’une fulgurante horreur. C’était maintenant une autre révélation ; mais de quelle nature, je ne pouvais encore nettement le discerner.

« Aurais-tu souhaité d’être à la place de Jacques, me demandais-je, un moment après, lorsque, chacun à part, sur le lit, nous n’étions au repos que bras épars et jambes entremêlées ? À la réflexion, je concluais par la négative. Mes inclinations ne pouvaient changer en si peu de temps ; elles ne penchaient toujours que d’un seul côté. Si l’idée soudaine de cet accouplement, si je puis dire, à trois, m’était venue, ce n’était, me répétais-je, que pour Jacques, et non pour moi. Je ne ressentais, je vous l’ai déjà dit, aucun amour pour lui ; sinon, j’aurais souffert mille morts à le voir prendre, de si près que j’y eusse participé, quelque plaisir que ce fût avec quelqu’un d’autre que moi. Il n’y avait pas eu davantage, de ma part, dans cette aventure, perversité d’aucune sorte, ni nécessité de raviver, par une excitation nouvelle, des sens moins blasés que jamais ; en outre, il ne me serait point venu à l’esprit de venir là seul, à combien plus forte raison avec une femme. Était-ce pour procurer à Jacques un plaisir d’un autre ordre ? Mais ce plaisir, il le goûtait tout aussi pleinement, et seul, dans les bras de bien d’autres femmes ; il y avait en lui trop de simplicité pour que ma présence et ma participation y ajoutassent. Amour, pudeur, jalousie, subtilité amoureuse moins encore, n’avaient jamais eu de prises sur son âme ; c’était un magnifique animal, débonnaire et jouisseur, voilà tout, qui, plus il en avait et plus il en prenait, et, ce soir-là, aurait été aussi heureux et comblé que si je n’avais pas été là.

« Or, tout en admirant que l’on fût aussi savant que lui à jouer d’une corde alternative avec une égale virtuosité, je m’étonnais plus encore d’être plongé dans un tel trouble, une telle dispersion d’idées. Commencerais-tu par hasard, me disais-je, à pencher vers les femmes ? Un regard jeté sur notre compagne de hasard suffisait à m’en infliger le démenti. S’il y avait eu entre toutes les femmes au monde, une femme capable de m’inspirer un désir, ç’eût été pourtant celle-ci ; j’étais cependant assuré que, même si ma conformation physique me l’eût permis, et m’eût permis, ne fût-ce qu’une fois, d’être son amant, non seulement je ne l’aurais pas été, mais n’aurais même pas désiré de l’être. Si j’étais allé tout à l’heure jusqu’au paroxysme de la volupté, Andrée, toute charmante qu’elle fût, n’y était certainement pour rien, mais seulement Jacques, et la jouissance que j’avais éprouvée à le voir se gonfler, se dilater, et déborder d’un bonheur, non certes plus grand, mais toutefois différent de celui que je lui faisais goûter, seul à seul.

« Je ne pouvais arriver à mettre de l’ordre dans mes pensées. Allais-je donc sitôt me démentir ; et, d’après une expérience unique, mais d’une nature tellement spéciale, me contredire non seulement moi-même, mais aussi tous ceux-là qui, comme vous et moi, mettent au-dessus de tout non par principe, mais par inclination, le culte et la pratique amoureuse de la beauté masculine ? Allais-je par conséquent convenir que Jacques, qui m’avait toujours affirmé préférer les hommes aux femmes, venait tout de même devant mes yeux, de ressentir avec une femme une telle plénitude de jouissance que j’en étais encore tout bouleversé ? J’avais beau me dire qu’à l’opposé de moi-même et de bien d’autres, la femme n’était aussi pour lui qu’un clavier d’où il pouvait, à un moment donné, tirer tel accord qu’il lui plaisait ; j’en avais quand même de l’humiliation, et, plus encore, de l’irritation à ne pouvoir jeter quelque clarté dans mes sentiments.

« Si j’étais humilié, ce n’est point, croyez-le bien, pour n’avoir pu me mettre à leur diapason autrement que par raccroc. Y aurais-je même dissoné, je n’en aurais éprouvé aucune confusion. J’ai toujours préféré la volupté que je procure à celle que je puis recevoir ; celle-ci, après tout, tant bien que mal j’y atteignais toujours. Une des plus vives que me pouvait donner Jacques, n’était-ce point lorsque, croisant et resserrant avec une vigueur d’Hercule ses cuisses homériques sur mon énorme queue, il me prêtait de la sorte une vulve artificielle où je trouvais le même con lentement où d’autres parviennent avec une femme ? Oui, mais c’était avec Jacques, c’est-à-dire avec un homme ; par ailleurs, même si ma conformation m’eut permis de me comporter comme tout le monde, je savais bien que je serais resté d’un froid de glaçon.

« L’instant d’après, oscillant entre des explications matérielles et des raisons morales, je me disais que si Jacques était allé tout à l’heure à la limite de la félicité, c’est parce qu’à chaque mouvement d’aller de son balancier, la troisième cuisse que je tiens de mon triste destin donnait contre ses couilles et qu’il avait l’illusion de jouir des deux sexes à la fois. Ne s’était-il pas, à plusieurs reprises, cependant qu’il plongeait au plus étroit de la femme étendue entre mes bras, détourné pour joindre avec une rude tendresse ses lèvres aux miennes ? C’était là, cependant, lui feindre des intentions bien compliquées, auxquelles sa nature ne le prédisposait en aucune façon, et qu’il était certainement incapable de démêler ou plutôt d’embrouiller au même degré que moi. Sans doute y avait-il là un peu de tout, et rien n’y était tout à fait vrai, ni faux. Mais rien non plus ne pouvait m’expliquer, non pas le plaisir qu’avait pris Jacques, puisque je le savais bilatéral, mais celui que j’avais pris au sien, et auquel je devais reconnaître qu’Andrée n’était pas tout à fait étrangère.

« Je passe sous silence certains intermèdes sans importance ; par exemple Andrée étendue jusqu’à mi-corps en travers du lit, les jambes écartées ; Jacques courbé devant elle, la fouillant, la forant d’une langue experte ; moi-même aux trois quarts couché sur le tapis, tournant le dos au lit, et, la tête passée entre les cuisses de Jacques, prenant, allongeant, absorbant sa queue inextinguible, tandis qu’à deux mains je stimule la mienne, dont le faîte va de temps en temps frôler les fesses de Jacques, tenter leur pli, et contribuer par le délicieux frisson que j’y fais courir, à l’acharnement avec lequel il écorche subtilement le vagin de la femme roidie et tendue, et, en retour, celui que j’exerce sur lui et moi-même. La rue de Marseille ne cesse pas de rouler contre la porte avec une rumeur marine, tantôt bruyante, tantôt étouffée, qui nous berce comme une amoureuse houle. Ces longs murmures ajoutent à notre isolement, et ne laissent subsister dans l’univers que cette chambre tiède et close, où trois monstres se touchant par le point presque infinitésimal, mais le plus aigu, de tout leur être, poursuivent une volupté plus foudroyante encore que la première, qui éclate et jaillit en même temps, chacune multipliée par les deux autres, et les laisse une fois de plus accablés et pantelants, mais prêts à recommencer l’instant d’après.

« Nous recommençâmes en effet, le temps qu’il faut pour le dire, insatiables et jamais lassés, mais cette fois, Andrée et moi, face à face, et Jacques la prenant à rebours, de façon que je pouvais voir alternativement et parfois ensemble leurs deux visages. Jacques se souciait assez peu d’enculer les femmes, sauf qu’il en fut expressément prié. Où il n’y a qu’un trou, disait-il avec bonhomie, passe encore, pourvu qu’on jouisse ; mais, où il y en a deux, pourquoi chercher midi à quatorze heures ? (Bien entendu, je traduis en français passable). C’est donc, couché sur Andrée plus au-delà de ce qui s’offrait immédiatement à lui, qu’il s’était introduit, malgré l’apparente incommodité de leur position respective que leur facilitait d’ailleurs, la longueur de ma queue aidant, l’arc de cercle décrit par le corps d’Andrée à qui la maîtresse branche où elle s’appuyait, proposait au contraire l’offrande toute grande de son sexe à celui de Jacques. Je sentais une fois de plus peser sur moi ce faix magnifique ; plus, s’il se peut, que la première fois, il menaçait de m’écraser. Je me roidissais pour ne pas défaillir ; et, totalement indifférent cette fois à la jouissance que j’aurais pu prendre, et dont j’étais du reste rassasié, je me tendais de toutes mes forces à rester clairvoyant et à garder une lucidité presque surnaturelle de tout mon être, à travers laquelle, regardant le visage d’Andrée plus attentivement que celui de Jacques, je commençais d’entrevoir ce que j’étais venu inconsciemment chercher ici.

« J’avais déjà remarqué combien, dans la volupté la plus exaspérée, Andrée restait singulière. Je veux dire qu’elle ne se livrait à aucune de ces contorsions, qu’elle ne poussait aucun de ces cris ni plaintes que sans doute mon éloignement des femmes me fait trouver particulièrement répugnants, parce que la basse bestialité de leur sexe s’y fait par trop sentir, et qui répondent en outre à une insincérité, à un besoin de simulation et de renchérissement où leur nature se montre sous son véritable jour. Ce que j’en dis, ce n’est point par expérience ; mais j’ai reçu plus d’une confidence ; vous n’ignorez pas non plus que certaines chambres d’hôtel ont des cloisons bien minces, et qu’il y est ménagé par surcroît des ouvertures complaisantes.

« Or, même aux minutes ou la femme la plus sincère, ou la plus maîtresse d’elle-même, se surveille le moins, Andrée ne poussait même pas un soupir. Je l’avais seulement senti devenir subitement glacée, comme si tout son sang s’était retiré de ses veines, tressaillir à peine, et, le temps d’un éclair, se crisper dans une convulsion presque tétanique en mêlant à me faire mal ses mains aux miennes sur les reins de Jacques, puis retomber et s’allonger dans une immobilité de morte. Maintenant, je la voyais face à face. Elle avait un air étrange, lointain, presque absent ; cependant ses yeux grands ouverts, ses yeux farouchement dilatés s’attachaient aux miens avec une fixité de plus en plus gênante. Elle avait noué ses bras à ma ceinture, et adhérait à moi de tout son corps, comme une noyée près de sombrer. De moins en moins, je me préoccupais de Jacques qui continuait sur elle son allègre et triomphante besogne ; je ne voyais qu’elle, la terrible pâleur de sa face autour de laquelle ses boucles d’un noir plus noir que l’encre retombaient en désordre, ses lèvres que ne rougissait aucun fard et qui se décoloraient de plus en plus, et qui, soudain, timidement d’abord, puis, avec une violence effrénée, cherchèrent les miennes, mais sans aller plus loin, comme si elle eût deviné qu’elle aurait mis plus d’indiscrétion qu’il ne fallait à dépasser une caresse à laquelle je n’étais pas habitué et qui m’aurait été plus fâcheuse qu’agréable.

« Ce qu’il y avait à la fois de hardi et de pudique dans ce baiser me bouleversa. Entendez-moi encore. On prétend que bien des homosexuels ne se résignent à ce que d’un terme stupide et honteux, on appelle leur vice, que par timidité à l’égard de l’autre sexe, ou bien, s’ils sont mis au pied du mur, par la crainte de rester cois. Au fait, je n’en crois rien ; au surplus, j’étais assez assuré de ma propre nature pour que vous le soyez à votre tour, que le baiser d’Andrée, pas plus que son contact, n’était capable d’éveiller en moi le moindre instinct jusqu’à présent enseveli et dormant au fond de moi-même, et qui n’aurait attendu que cette occasion pour s’éveiller.

« Je ne lisais non plus dans les yeux d’Andrée aucune compassion pour mon cas monstrueux, qui me mettait, elle le savait bien, dans l’impossibilité de m’assouvir avec quelque femme que ce fût ; je l’aurais tout de suite repoussée avec horreur. Non, ce que je démêlais dans ce regard, dans cet embrassement presque hallucinés, c’était chez Andrée, l’horreur de sa propre nature, et le désir exaspéré d’appartenir à un autre sexe que le sien. Voilà qui explique à merveille la différence fondamentale de l’homme et de la femme. Je ne pouvais douter qu’Andrée, comme beaucoup de ses pareilles, eût connu et aimé d’autres femmes ; tout, chez elle, son visage, ses formes presque masculines, m’en étaient un sûr indice. Mais vous savez à quels pauvres moyens elles en sont réduites. Or, je devinais qu’à ce moment Andrée eût donné quelques-unes des plus belles années de sa vie pour pouvoir, à son tour, grâce à un autre sexe, donner le plaisir qu’elle recevait. Au prix de quoi n’eût-elle pas acheté le bonheur d’être un homme ; et, une de ces innombrables créatures qu’elle avait tenues à sa merci, de les pourfendre, les fourrager, les transpercer jusqu’à leur faire crier miséricorde, et leur imposer, insouciante elle-même de sa propre volupté, son sexe vainqueur !

« Que Jacques, désormais, était loin de ma pensée ! On prétend que nos rêves les plus longs, les plus compliqués, durent à peine l’espace de quelques secondes. Ainsi, et en bien moins de temps qu’il ne faut pour le dire, tout un monde divers me traversait et m’agitait l’esprit. J’oubliais tout, et surtout ma difformité, pour ne penser qu’à une chose, c’est que j’aurais pu être, à ce moment-là, un homme comme les autres, une simple brute, un simple Jacques, mais qui eût été conformé de façon à se prêter à n’importe quelle femme. Cet homme, je le façonnais à mon gré, je lui supposais mes inclinations. Ne le fallait-il pas, puisque, cet être de raison en qui je m’incorporais, il n’était après tout, qu’une pure réflexion de moi-même ? Oui, il aimait les hommes, et n’aimait que les hommes ; mais pas plus que les uns et les autres, et qui comptent, hommes et hommes, hommes et femmes, femmes et femmes, qui s’aiment, pouvait-il jamais embrasser l’absolu où il tendait, qu’il cherchait en vain dans tous les corps abîmés dans ses bras et où il s’abîmait à son tour ? À la vérité, ces corps se ressemblaient tous par quelque point, et aucun de ceux qu’il avait si sauvagement dévorés, n’avait pas laissé de le décevoir. C’est pourquoi, quelquefois, dans une insurmontable horreur de soi-même et de l’acte qu’il allait se forcer de commettre, il recherchait une femme : et les yeux fermés, à force de tension, d’imagination, de volonté, et d’oubli de soi, il allait jusqu’à partager le plaisir qu’elle ressentait. Comment se faisait-il donc qu’il le ressentît lui-même ? Ah, c’est que, pour éloigné qu’il en fût, leurs deux natures, pendant un éclair et un moment, s’étaient confondues. S’étaient-elles tellement mêlées ? Non, je suis forcé d’en convenir. La femme était restée sans raffiner si loin, dans toute son animalité native. Sa nature n’est que de jouir, et nous n’ignorons pas que celle-là qui jouit complètement, totalement, au rebours de celles qui, quoi qu’on fasse, n’auront jamais senti la divine mort de la volupté les anéantir, jouit dix fois plus qu’un homme, précisément parce qu’elle n’est qu’une bête et qu’elle n’est pas embarrassée de son cerveau.

« Mais lui, cet homme, s’il s’était, ne serait-ce que quelques secondes, fondu au feu brûlant qui émanait de la vulve de cette femme ; s’il était parvenu à dompter sa nature, et à l’amener au point d’où son instinct, son goût, le tenaient diamétralement opposé, c’est qu’en pensée, du commencement à la fin, il s’était substitué à la brute gémissante et soupirante qui se démenait sous son poids ; c’est qu’il aurait voulu être elle-même ; c’est qu’il était elle-même et, tout entier, ce vagin étalé, profond, insondable ; et qu’il se disait, les dents serrées, et secoué d’une criminelle fureur : puisqu’il est dit, puisqu’il est avéré que tu jouis dix fois, vingt fois plus que celui d’entre nous qui jouit le plus, que ne puis-je être moi-même ce gouffre qui n’a ni forme, ni fond, ni limite ; que ne puis-je, ainsi couché sur le dos, appeler, invoquer, provoquer le mâle, sentir sa queue glisser le long de mes cuisses ; la lui empoigner et l’introduire, pour lui aider et lui faciliter l’entrée, dans mon issue bâillante et toujours plus écartée ; absorber cette masse rigide qui s’enfonce lentement, puis brutalement, à croire qu’elle me traverse de part en part ; puis la repousser d’un brusque mouvement pour qu’elle descende plus profondément encore ; aller au-devant de cette virile pesanteur qui écrase ma faible chair ; et recevoir finalement ce débordement de sperme qui me remplit, m’inonde, me bouche, m’obstrue, et me noie sous les nappes répandues par la stupide bête qui retombe sur moi, s’imaginant qu’il n’y a pas au monde plaisir comparable au sien, alors qu’il n’a été au contraire que l’aveugle instrument d’une jouissance qui dépasse la sienne de cent coudées !

— Vous dites juste, dit pensivement Albert ; nous sommes tous des femmes manquées, et nous ne nous en consolons pas. Je m’en suis posé la question bien des fois, et j’aurais été incapable, sinon de la résoudre, du moins d’en établir les termes avec autant d’éloquence.

— Hélas, répondit Armand, avec le même pâle sourire que tout à l’heure, il ne sert de rien d’y être éloquent ; ce qu’il y a d’affreux, c’est de n’y rien pouvoir. C’est là cependant, je crois, l’explication la plus vraisemblable de notre nature à tous, je dis tous ceux qui, comme vous et moi, ont le goût exclusif de l’amour viril. Je ne m’égarerai pas dans des considérations digressives sur notre nature ; on y a ergoté de cent façons, et personne n’en a donné d’interprétations satisfaisantes. Je crois toutefois que la mienne est valable. Plus d’une fois, il m’est arrivé, pour contenter un caprice de Jacques qui voulait me rendre la pareille, lui laissant à son tour insérer sa queue entre mes cuisses entrecroisées, de lui restituer le mode de plaisir que je lui demandais, de temps à autre. Combien le mien était alors plus vif que lorsque je le traitais ainsi de mon côté ! C’est moi alors qui recevais son sexe au même endroit que si j’avais été femme ; et sans doute, le bonheur dont j’étais comblé à l’instant où il s’inondait ainsi de joie contre moi, m’inclinait-il maintenant, entre les bras d’Andrée, à voir plus clair dans les raisons profondes et presque inexprimables de ce que tant de sots, ou d’hommes vertueux, ce qui revient au même, ont appelé notre inversion.

« Remarquez bien que, même alors, Andrée ne m’inspirait pas le moindre désir, tout comme j’étais sûr que je ne lui en inspirais pas davantage. Je lui étais simplement reconnaissant, voilà tout, de m’avoir aidé à prendre plus clairement conscience de moi-même ; et surtout de ce sentiment tout désintéressé dont elle avait témoigné, puisque certaine qu’elle ne pouvait en aucune façon compter sur moi pour son plaisir, elle m’avait révélé, rien que par son regard et son silencieux baiser, qu’elle devinait en moi une nature sœur de la sienne, et me donnait ainsi la preuve muette d’une tendresse complice qui ne pouvait venir que du plus profond de son âme.

Nous revînmes plusieurs fois, Jacques et moi, chez elle ; par-dessus la tête de Jacques, une tendresse obscure se nouait entre elle et moi. Non, je ne l’aimais pas, je ne l’ai jamais aimée. Ce qui nous entraînait seulement l’un vers l’autre, c’est le désir qui inspirait chacun de nous deux de se changer au sexe de l’autre, soit le rêve d’un impossible amour, rendu plus impossible encore par ma conformation. Si j’avais été fait comme le commun des mortels, aurais-je jamais pensé à associer nos deux existences ? Quelque temps après, en effet, je quittai Jacques, que je n’ai d’ailleurs jamais perdu de vue, et demandai à Andrée si elle voulait venir vivre avec moi. Silencieuse et grave comme toujours, elle accepta, indifférente à tout ce qui n’était pas sa chimère. Je ne lui dissimulai rien (avait-elle, après tout, quelque chose à apprendre ?) Je ne lui cachai pas davantage que j’avais à peu près complètement perdu toute ma fortune, et que j’étais dès lors obligé, pour assurer sa subsistance et la mienne, de chercher un emploi que je voulais le plus modeste et le plus effacé ; elle se souciait moins encore de l’argent. C’est ainsi qu’après l’avoir épousée, nous nous sommes installés dans ce petit coin perdu où le peu que je gagne suffit à nous faire vivre.

— Mais votre femme sait-elle… demanda Albert.

— Que j’ai quelquefois des fantaisies où elle n’est pour rien ? Certes, et elle n’y attache, où nous en sommes, aucune importance. Jamais femme ne fut plus complaisante et dévouée à un homme qui n’est pas et ne sera jamais son mari. Car si moi-même je lui suis reconnaissant de m’avoir, dans une sorte d’éblouissement, éclairé sur le fond le plus obscur de ma nature sexuelle, je ne lui en sers en retour qu’à cultiver et à nourrir l’insatiable désir dont elle est dévorée. Chaque nuit, l’habitude aidant, la même vaine tentative recommence, sans qu’elle puisse jamais, malgré tous ses efforts et les miens, aboutir ; et parce que nous savons, l’un et l’autre, qu’elle ne peut pas aboutir. Ainsi chacun cherchant dans l’autre un sexe qu’il souhaiterait le sien, nous vivons tous deux dans un état d’horrible tendresse et de chasteté exaspérée et quasi infernale, dans un paroxysme de tourment amoureux dont rien ne saurait vous donner l’idée. Quelquefois, Andrée s’absente, comme à présent, pour deux ou trois jours. Va-t-elle ailleurs chercher un dérivatif à notre double misère ? Il se pourrait. Elle ne m’en a jamais rien dit, je ne lui en ai jamais rien demandé. Elle revient, toujours la même, taciturne et douce, comme si elle ne sortait que d’un instant, et reprend ses soins habituels. De mon côté, comme hier soir, mes anciennes tentations parfois me reviennent. Sur cette petite plage, pendant la saison, les occasions sont assez fréquentes ; elles me laissent toutes aussi désabusé, aussi humilié, et, la plupart du temps, plus dégoûté de moi que la veille.

« Je ne saurais pourtant vous dire combien je suis heureux de vous avoir rencontré ; je bénis le ciel que ce fût dans l’ombre, où je vous distinguais mal, et grâce au débraillé de votre tenue qui a fait que je vous ai pris pour un autre. Sinon, je n’aurais jamais osé vous aborder. Car en général, je n’ai jamais eu, je vous l’ai dit, de goût que pour les brutes, et je redoute par-dessus tout le tour ironique ou affecté des gens du monde, vrai ou non. Bien que la glace soit désormais rompue entre nous, maintenant ni jamais il ne peut être question que notre aventure d’hier recommence ; nous valons mieux que cela. Quand deux âmes se sont ainsi touchées, et par des points aussi douloureux, elles ne peuvent plus redescendre jusqu’à leur corps. Il n’y a plus entre nous que de l’amitié, vous pour m’avoir prêté l’oreille avec tant d’obligeance et d’intelligence ; moi, pour m’être épanché, comme je l’ai fait, dans votre cœur. Car, à qui d’autre aurais-je pu dévoiler ma misère, et devant qui m’en soulager ? Je n’ai prétendu rien de plus en effet que vous la confesser tout haut, pour dégonfler des souvenirs trop lourds ; et c’est pour d’autres raisons qu’hier, que j’ose à présent vous nommer mon ami. »

Le feu s’éteignait en fumant, la lampe grésillait. Armand entr’ouvrit les volets ; une pâle lueur se glissa. Le vent humide de l’aube agitait la chevelure des pins ; la mer, qui commençait à bleuir, gémissait doucement.

— Voici bientôt l’heure, dit Armand, de reprendre mon service ; nous ne nous reverrons pas jusqu’à votre départ. Toutefois, laissez-moi ne pas vous dire tout à fait adieu ; je me souviendrai toujours de la nuit qui vient de s’écouler, bien plus que de la précédente. Tenez avant de nous quitter, voulez-vous me donner votre adresse ? J’ai toujours été sans force contre le désir de revoir un jour ou l’autre ceux pour qui j’ai de l’amour ou de l’amitié ; si l’occasion de vous retrouver se présentait, je ne voudrais pas qu’elle m’échappe.

« Passez par le jardin, cela vaudra mieux. Dans votre intérêt plus que dans le mien, il vaut mieux qu’on ne vous voie pas sortir. Si, par hasard, sur le chemin vous rencontrez quelqu’un, vous n’êtes après tout, qu’un baigneur matinal, à qui la fantaisie a pris d’aller voir le soleil se lever sur la mer. Votre main, et peut-être à bientôt. »

En regagnant son hôtel, Albert était plus ému qu’il ne consentait à se l’avouer, par le récit qu’il venait d’entendre. Oui, Armand avait raison ; ni révélation, ni étonnement. Lui-même, depuis longtemps, n’avait-il pas fait de semblables expériences, et n’en était-il pas arrivé aux mêmes conclusions ? Ce qu’il ne pouvait oublier, c’est ce ton passionné, cette sincérité poignante, ce mystérieux acharnement à se montrer sans voiles, cette froide lucidité enfin, qui communiquaient à l’accent d’Armand tant de fermeté à la fois et de distinction. Voilà ce qui surprenait Albert et le troublait à la fois. Il était tout de même un peu étourdi, et résolut de n’y plus penser.

Six heures sonnaient à peine quand il arriva ; c’était justement le moment favorable où, presque chaque matin, avec des précautions infinies pour ne pas éveiller les parents qui dormaient dans la chambre contiguë, il allait retrouver le bel enfant Ramire qu’il avait déjà connu l’année précédente, et qui, d’une année à l’autre, avait grandi jusqu’à devenir le plus parfait adolescent du monde. Albert était crispé d’une joie toujours nouvelle, encore accrue par le danger, à pousser comme un voleur la porte que Ramire laissait exprès entr’ouverte la veille, à regarder un moment, sous la vague clarté de la persienne, le jeune homme endormi, à se couler auprès de lui, à l’envelopper de ses bras, tandis que Ramire, ouvrant languissamment ses beaux yeux alourdis de sommeil, reconnaissait son grand ami, et se pressait à son cou. Il en fut de même ce matin-là. Albert avait singulièrement besoin de se rafraîchir l’âme à ce jeune contact ; il lui semblait qu’il venait de vivre cent ans. Il sentit s’enrouler au sien le doux corps tiède, souple, et bientôt roidi ; il effleura, lentement et voluptueusement, les épaules tombantes, le dos long et creusé, les hanches renflées, les cuisses musclées et fleuries d’un sombre duvet, le sexe solide qui, battant à coups réguliers, réclamait, tout ensommeillé que fût encore l’adolescent, sa caresse quotidienne.

Cependant la main d’Albert ne se précisait pas, se faisait au contraire plus légère, presque immatérielle ; il n’avait aujourd’hui de contentement qu’à cette chaste étreinte, qu’au poids nonchalant de cette délicate poitrine qui déjà battait moins fort que tout à l’heure ; qu’à ce ventre ferme et poli qui peu à peu se détendait ; qu’à ce sexe qui, toujours dardé, néanmoins s’apaisait. La jeunesse est vite rendormie ; au bout d’un instant, Albert s’aperçut que Ramire laissait retomber sa tête, et se remettait à sommeiller. La main d’Albert devint plus impalpable encore, et bientôt s’arrêta ; tout en regardant l’enfant dormir, tout en l’écoutant respirer, il pensait sans cesse à l’autre, quoi qu’il fît pour l’oublier, et son cœur était plein de la plus tendre compassion.

FIN

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