03
MA liaison avec Jacques dura longtemps.
D’habitude, je me détachais vite, plus vite même qu’on ne se détachait de moi. Peut-être y mettais-je plus d’orgueil qu’il n’aurait fallu ; mais je ne pouvais me résoudre à n’être, pour la plupart, sinon tous, qu’un objet d’horreur, de dégoût, ou simplement de curiosité. Cependant j’étais tout amour, il n’y avait que de l’amour en moi. Combien d’êtres charmants n’ai-je pas connus, qui m’ont quitté, que j’ai quittés, qui s’étaient néanmoins attachés à moi de tout leur cœur et de tout leur corps : on est quelquefois trop sévère pour soi-même ; et pour les autres. On leur prête bien des réflexions et des intentions, alors que, dans leur simplicité, ils n’accordent aucune importance à ce qui fait notre plus affreux tourment. Presque toujours, plutôt que de surprendre dans leur regard, sur leur visage, grâce au moindre geste, une ombre de lassitude ou d’indifférence, c’est moi qui le premier m’éloignais, non sans avoir d’abord assuré, dans la mesure où je pouvais le faire, une partie de leur subsistance à venir, pour deux ou trois années. Ce n’était point pour les obliger à une gratitude neuf fois sur dix intéressée, mais peut-être pour m’implanter plus profondément dans leur souvenir, et, par là, croire que, plus tard, un jour, dans une heure de découragement ou de détresse, l’un d’eux pourrait accourir à mon appel, et m’être, pour quelques instants, si j’avais l’âme trop accablée, une consolation.
« J’étais déjà las de tant d’oiseaux de passage, de tant d’inconnus rencontrés au hasard d’une pissotière ou d’un banc dans un square désert, sinon de tels endroits innommables où, certains soirs d’obsession, et ne pouvant en trouver de plus favorables, on entre pour se satisfaire à tout prix. Ainsi, cette voûte d’égout où je me glissai une nuit, avec je ne sais plus qui. On y trébuchait parmi d’invraisemblables débris et des éclaboussures d’eau nauséabonde qu’on prenait, l’écho aidant, et tant le retentissement en était fort, pour des avalanches de rats. Ainsi encore, cette cave moisie où je descendis une fois, avec un être d’une inexprimable laideur, que je surpris, à quelque temps de là, parvenu au dernier degré de la misère, en train de s’épouiller, dans un coin de campagne, au soleil, et de grignoter sa vermine. Ou d’autres, d’une laideur moins agressive, mais d’autant plus banale, et qui ne m’inspirait que dégoût. Celui-là enfin, de soixante ans passés, haillonneux et sentant le linge de trois mois, que je branlai éperdument dans une sordide ruelle de Marseille, moins par bonté d’âme et pour les yeux reconnaissants qu’il me dardait, que pour trouver dans sa hideur un je ne sais quoi de manqué, de taré et d’horrible, qui correspondît à ma propre difformité.
« De ces contacts presque quotidiens, tous n’étaient pourtant pas d’aussi plate et basse nature ; mais ils ne me rejetaient que plus loin dans ma misère. Un soir, me souvient-il, de la fin de février, qu’il tombait une de ces bruines qui amollissent et à la fois irritent les nerfs, parce qu’on sent s’y gonfler le printemps tout proche, je rencontrai dans un jardin public de la petite ville de C***, un jeune homme de qui, rien qu’au désœuvrement étudié dont sa démarche était empreinte, je devinai qu’il cherchait une aventure. Repassant près de moi, il laissa tomber négligemment une phrase quelconque, comme moi-même hier, et pour entrer en matière. Vous le savez, quand on s’adresse de la sorte à un inconnu, sans que le besoin s’en fasse sentir, on est signé. Je m’assis à côté de lui, sur un banc tout humide. De sa casquette s’échappaient de lourdes masses d’une chevelure châtain doré, de la même couleur fauve que le teint de ses joues. J’entrevoyais, dans une ombre faiblement éclairée à la brumeuse lueur d’un lampadaire voisin, une bouche violente et charnue, surmontée d’une soyeuse trace de moustache, deux admirables yeux d’un bleu pailleté, fixes, têtus, parfois hagards, et qui regardaient sans voir. Celui-là aussi, comme bien d’autres, pourquoi ne l’aurais-je pas aimé ? J’hésitais à engager la conversation, ne craignant rien au monde, bien qu’on soit quelquefois obligé d’y recourir, tant que ces platitudes où l’on se croit contraint, en pareille circonstance, de se laisser aller, alors que la sublime bestialité de l’amour, quelque masque qu’elle revête, doit toujours s’accomplir dans le plus religieux silence.
« Celui-ci, d’ailleurs, bien qu’il eût pris les devants, ne m’encourageait guère à la causerie. À la fin, son silence continu, son immobilité, son air profondément absorbé qui ressemblait à une sorte de rumination indignée, ne laissaient pas de me troubler. D’autant plus que je le voyais de temps à autre farfouiller avec de lentes précautions sous ses vêtements, s’interrompre, puis recommencer. Ai-je affaire à un maniaque, ou à un fou, me demandais-je ? Va-t-il, au moment que je m’y attendrai le moins, sortir un revolver, un couteau, et me porter un mauvais coup ? Cependant la curiosité, comme chez vous, fut la plus forte. Je continuais à me taire et ne bougeais point. Mais j’étais loin de compte, car tout à coup, je le vis se dresser d’un seul jet, et, brusquement ayant rabattu son pantalon jusqu’à mi-cuisses, et remonté le reste de son vêtement jusqu’aux reins, m’offrir la plus belle croupe de la même couleur de bronze clair que ses joues, et de la même douceur lisse et pleine à la main. Ainsi, voilà donc ce qu’il attendait, et que j’étais le premier sans doute à ne pouvoir lui donner ! J’en aurais ri d’énervement et sangloté de tristesse. Encore n’eut-il le temps de se rendre compte de rien, car je m’enfuis précipitamment, le laissant à son déculottage, à sa déception, et à sa honte inutile.
« Tout autre était (rassurez-vous, j’en aurai bientôt fini), celui qu’une nuit de la même année, à peu près au même endroit, je rencontrai, mais au mois où le printemps était dans tout son éclat, et que j’emmenai le long d’un petit canal solitaire qui passait non loin de là. Là, sur la pente d’une berge tapissée de pervenches en fleur, sous de bas platanes qui obscurcissaient davantage la nuit, je tins à ma merci le plus beau jeune corps dont j’aurais le moins imaginé d’avance qu’il pût un jour me tomber dans les bras. Celui-ci, je l’avais en moi-même baptisé le jeune homme au nez cassé. Il en avait eu en effet le cartilage brisé au cours d’une partie acharnée de je ne sais plus quel sport. Malgré cette légère imperfection, il montrait, sous un front bas et presque néronien, la figure la plus magnifiquement accusée de jeune prince Renaissant qui se pût voir, et de ces cheveux d’épi brûlé, qui sont, vous l’avez sans doute remarqué bien des fois, le plus sûr indice du plus riche tempérament. Non, je n’aurais jamais pu croire que tant de jeunesse et de virile beauté, une démarche si également balancée, une aussi souple et résistante stature, et surtout l’expression hautaine, lointaine, dédaigneuse et distante, d’un aussi fier visage fait, me disais-je, pour inspirer aux femmes tous les désirs et ne se complaire qu’aux seuls désirs des femmes, fondissent de la sorte à mon approche ; ni, cette bouche à l’arc si pur, qu’elle s’abandonnât soudain aux prières les plus bassement implorantes. Que la fermeté palpitante de ces flancs était chose flatteuse aux mains et aux lèvres ; comme aussi l’harmonie de ce sexe parfait et d’un si parfait rapport, qui émergeait d’une toison serrée que je devinais du même fauve opulent que les cheveux ! Mon ardeur ne se lassait pas de se partager entre ces couilles blondes et rondes, que ma bouche buvait tout entières, et cette queue si douce et dure à la fois à mon baiser que je prolongeais, que je multipliais avec une science de plus en plus inspirée, et auquel je me cramponnais comme si j’avais voulu tarir par une seule veine le sang de cette superbe victime.
« Toutefois, malgré la volupté dont je le laissai ensuite tout pantelant et brisé, je pressentais bien que c’est autre chose qu’il souhaitait ; heureusement, aussi réservé et pudique, malgré son abandon, que le précédent était obscène et débridé, j’en voulais conclure que je m’étais trompé, ou que j’aurais devant moi quelques jours de répit, après quoi je pourrais le revoir, mais encore dans quelles transes ! Deux ou trois semaines après, en effet, nous nous rencontrâmes de nouveau. Ma caresse fut, s’il se peut, plus incisive encore, et son frémissement, encore plus aigu. Mais, comme moi, sans doute, connaissez-vous de démon intérieur qui, si souvent, pour rien, pour le plaisir de nous nuire à nous-mêmes, alors que nous pourrions retarder longtemps notre arrêt, nous pousse, sous l’aiguillon d’une malice véritablement diabolique, à provoquer notre propre condamnation. C’est ainsi que, m’interrompant soudain, je ne pus me tenir de lui demander à voix basse : Est-ce là tout ce que tu désires ? Et lui, se méprenant (car ses mains étaient restées vierges de tout attouchement), et croyant que j’allais combler son plus cher désir, de me répondre, la tête renversée, comme s’il allait enfin toucher à un bonheur impatiemment attendu ; lui, de me répondre, dans un souffle rauque et suppliant : fais de moi ce que tu voudras !
« Cette réponse, je savais ce qu’elle signifiait, je l’attendais, je l’écoutais venir ; et, pour rien au monde, je n’aurais pas pu ne pas la susciter. Alors, j’entendis une fois de plus retentir au-dedans de moi-même ce rire amer, ce rire désespéré qui me montait silencieusement à la gorge toutes les fois que je mesurais l’étendue de ma disgrâce ; mais ne pus mieux faire que de reprendre mon acharnement, lui arracher de nouveau les moelles, et le mettre cependant, quoi qu’il en eût, dans un égarement infini, sans perdre toutefois à ce point le sens qu’il ne me parvînt aux oreilles ce mot plusieurs fois répété tout bas sur un ton de supplication presque déchirante : enfonce, enfonce…
« Que pouvais-je lui enfoncer, je vous le demande, puisque, ce qu’il souhaitait de tout son corps exaspéré, c’était ce glissement insidieux, cette pénétration successive qui commence par une brûlante perforation et s’achève en une dilatation triomphale, ce total envahissement à vous faire croire que vous devenez vous-même la colonne de chair, de pierre et de feu qui vous secoue, vous ébranle, et vous disloque jusque dans votre fondement le plus intime ; ce hennissement de cavale défoncée par l’étalon ; cette pression, presque cette succion des fesses serrées par le ventre de l’autre dont les mains réunies en ceinture pétrissent votre sexe roidi ; et le double coup de foudre final qui fait de deux corps déments une seule masse bestiale convulsée et soudain retombante, où l’un embrasse une volupté sans visage, par conséquent sans déformation ni grimace, et où l’autre, encore plus extatiquement éperdu, n’adore devant lui qu’un vide immense où nage un impondérable bonheur venu de tous les points du ciel ?
« Une fois de plus, je me suis enfui. Plus d’une fois, par la suite, j’ai revu le jeune homme au nez cassé. Parfois, il me regardait d’un air attristé ; la plupart du temps, il détournait la tête, et faisait semblant de ne pas me reconnaître. Qu’aurions-nous pu nous dire, en effet ; mais qu’était sa déception, sa rancune, peut-être sa haine, au regard de mon désespoir ?
« Si je vous raconte aussi minutieusement des impressions ou des souvenirs aussi personnels, et qui ne sont pas après tout d’une qualité si peu commune, ce n’est point que je m’imagine qu’ils vous puissent rien découvrir d’imprévu ; mais plutôt que je ne voudrais pas qu’entre des aventures qui ne dépassent pas l’ordinaire, et la suite, vous puissiez appréhender la moindre fissure ou rupture. Je souhaite au contraire que vous y saisissiez un enchaînement continu, quelque courbe ou tournant qu’il puisse accuser, ainsi que vous vous en rendrez compte tout à l’heure.