‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 3 sur 71 · Chapitre 2

Chapitre 2

Victor montait un joli cheval limousin sous poil noir, rapide comme la brise, et qui galopait sur le sable des forêts de Sologne avec la légèreté d’un chevreuil. Neptune franchissait en une heure, à travers bois, les seize ou dix-sept kilomètres qui séparaient la Martinière des Rigoles.

Victor était donc parti au point du jour, c’est-à-dire vers six heures et demie, et il était arrivé à trois quarts de lieue environ de l’habitation des Montalet, lorsqu’il entendit retentir dans un fourré voisin deux coups de fusil méthodiquement espacés, et dont la sonorité bruyante annonçait un fort calibre.

– Bon ! se dit le jeune homme en calmant Neptune, qui avait peur, je connais cette pièce de quatre. C’est le fusil d’Octave de Cardassol.

Comme il achevait cette réflexion, Victor vit les broussailles s’agiter, et il se trouva face à face avec son ennemi de collège.

M. Octave de Cardassol tenait par les oreilles un lièvre qu’il venait de tuer, et il s’apprêtait à le fourrer dans la poche de cuir de sa veste de velours vert bouteille, lorsqu’il aperçut Victor à cheval qui s’était fort tranquillement arrêté au milieu du chemin.

Le Cardassol, un peu confus, voulut tourner le dos et s’enfoncer de nouveau dans le taillis, mais Victor lui cria :

– Hé ! dis donc, Octave ?

Malgré la haine qui existait entre eux, Octave de Cardassol et Victor de Passe-Croix avaient conservé du collège l’habitude de se tutoyer.

A cette interpellation, Octave s’arrêta.

– Tiens ! dit-il, bonjour…

– C’est ainsi que tu braconnes sur les terres des Montalet ? ricana Victor.

Le Cardassol fit la grimace.

– Ce lièvre est à moi, dit-il.

– Bah !

– Mes chiens le chassent depuis deux heures.

– Où sont-ils donc, tes chiens ?

– Dans le fourré… je les ai perdus depuis un moment. Et le Cardassol appela :

– Ramoneau ! Ramoneau !

Mais Victor s’était approché d’Octave, et, étendant la main, il lui avait pris le lièvre en disant :

– Il est beau, ma foi !

– Hé ! Ramoneau ! holà ! Fanfare ! criait Octave.

– Tu vas t’enrouer inutilement, lui dit Victor en riant. Tes chiens sont loin, si toutefois ils sont avec toi… car ce lièvre-là, mon cher monsieur de Cardassol, n’est pas celui qu’ils chassaient.

– Ah ! tu crois ?

– Parbleu ! dit le jeune homme en jetant le lièvre à terre, un lièvre qui a été couru deux heures est plus raide que cela. Il est frais comme une rose, ton lièvre, et tu l’as tué au déboulé.

– Eh bien, au fait, qu’est-ce que cela prouve ? demanda Cardassol d’un ton rogue.

– Cela veut dire que tu braconnes sur les terres des Montalet.

– J’ai la permission.

– Ah !

Et Victor enveloppa son ennemi de collège d’un regard dédaigneux.

– Ma foi ! dit-il, je suis trop poli pour te donner un démenti. Aussi bien, restons-en là !

Et il poussa son cheval.

Mais, à son tour, Octave de Cardassol le retint :

– Hé ! Victor, dit-il.

Victor s’arrêta.

– Que veux-tu ?

– Te donner un conseil.

– Ah ! je n’en ai pourtant pas besoin.

– Bah ! qui sait ? ricana M. de Cardassol avec un regard louche.

– Est-ce à propos de chasse ?

– Peut-être…

– Eh bien, parle. Je suis curieux d’apprécier la valeur de tes conseils.

– Tu vas aux Rigoles ?

– Oui.

– Comptes-tu y chasser longtemps ?

– Huit jours.

– Tu as tort…

– Pourquoi ?

– Parce que, durant ce temps, on braconnera sur les terres de la Martinière.

– Toi, par exemple ! dit Victor avec insolence.

– Oh ! moi, répondit M. de Cardassol, je compte bien avoir la permission d’y chasser.

– Et de qui donc ?

– Bah ! De toi.

Victor se mit à rire d’un air de hauteur.

– Tu plaisantes agréablement, mon cher monsieur Octave, dit-il.

– Bah !

– Et si tu attends cette permission…

– Ecoute donc, reprit Octave, si je te donne un excellent avis…

– A propos de quoi ?

– A propos de choses qui intéressent ton honneur, mon cher monsieur Victor.

A son tour Victor tressaillit.

– Oh ! oh ! dit-il.

– Et si je te tire, toi et les tiens, d’un mauvais pas, me donneras-tu la permission de chasser chez toi ?

– Ah çà, mon cher, répondit Victor, comme je ne vois pas quel danger peut courir mon honneur… je te prierai…

– Tarare ! dit le Cardassol ; quand les malheurs sont arrivés, on se repent de n’avoir point suivi les bons conseils.

Ces derniers mots exaspérèrent Victor.

– Voyons ! dit-il, t’expliqueras-tu, oui ou non ?

– Cela dépend.

– Hein ?

– Je te fais juge et partie à la fois, et je m’en rapporte à ta bonne foi. Si le conseil que je vais te donner te paraît bon, me laisseras-tu chasser chez toi ?

– Oui.

– Ta parole d’honneur ?

– Je te le jure.

– Moi et mes frères ?…

– Diable ! c’est beaucoup, cinq braconniers de votre espèce, fit dédaigneusement Victor.

– Mon conseil vaut cela… tu verras…

– Eh bien, parle…

– Tu feras bien de ne pas rester huit jours aux Rigoles.

– Mais pourquoi ?

– Parce que, à la Martinière, vous n’avez pas de chien de garde.

– Qu’est-ce que cela me fait ?

– Ton père et ses gens ont le sommeil dur…

Victor tressaillit.

– Il y a des rôdeurs de nuit qui franchissent la haie de clôture du parc.

– Que veux-tu dire ?

– Ce n’est point pour collecter vos lapins, acheva le Cardassol avec un mauvais sourire. Adieu, je t’engage à veiller…

– Attends donc ! lui cria Victor.

Mais le Cardassol s’enfonça dans le fourré en répétant :

– Tu verras que mon conseil n’est pas cher, monsieur Victor.

Et il disparut dans les broussailles.

Victor de Passe-Croix demeura pendant un moment immobile au milieu du chemin, et comme si quelque chose se fût brisé en lui.

La main sur son front, il se répéta plusieurs fois de suite :

– Qu’a-t-il donc voulu me dire ?

Tout à coup une pensée lui vint.

Cette pensée dut être bien terrible, bien poignante, car une sueur glacée coula tout à coup le long de ses tempes, tandis que son visage pâlissait et qu’un mouvement fébrile agitait ses lèvres.

Puis il poussa son cheval, qui reprit le galop, et continua sa route vers les Rigoles.

Durant le trajet, Victor n’osa pour ainsi dire songer à rien, tant la pensée qui lui était venue l’avait épouvanté.

Une demi-heure après, il arrivait à l’habitation des Montalet.

Le château des Rigoles était une construction du règne de Louis XIII, en briques rouges, comme la plupart des habitations de Sologne.

Deux grandes avenues, l’une au nord, l’autre au sud, percées à travers le bois, permettaient de l’apercevoir à une grande distance.

Quand Victor de Passe-Croix arriva, les hôtes du château allaient se mettre à table.

MM. de Montalet père et fils avaient autour d’eux une dizaine de personnes en costume de chasse, tous bottés et éperonnés.

Un hourra joyeux accueillit l’entrée du saint-cyrien…

– Ah ! voilà Victor ! dit le jeune Montalet ; cette fois, nous sommes au complet.

– Bonjour, Victor.

– Bonjour, messieurs, répondit le jeune homme en saluant à droite et à gauche.

M. Albert Morel, qui était assis à l’autre bout de la table, se leva et vint serrer la main de Victor.

Mais celui-ci n’avait jamais eu grande sympathie pour l’hôte des Montalet. Il éprouvait pour lui une indifférence qui tournait à l’aversion, et il accueillit assez froidement ses protestations d’amitié.

– Nous allons déjeuner au galop, messieurs, dit le maître de la maison.

– Pourquoi au galop ? demanda Victor.

– Parce que nous avons fait le bois à une lieue d’ici ; que l’animal relevé est une bête bréhaigne qui se fera chasser quatre ou cinq heures au moins.

– Ah ! ah !

– Et que, acheva Amaury de Montalet, nous tenons à dîner de bonne heure aujourd’hui, jour de Saint-Hubert.

– Soit, déjeunons, dit Victor.

Et il se mit à table entre son ami Raoul et un homme d’environ trente-six ans, qui lui était inconnu.

Ce personnage, qui avait une physionomie ouverte, l’œil bleu et grand, le nez fièrement busqué et la bouche aristocratique, plut à Victor sur-le-champ. Notre héros subissait cette loi impérieuse des sympathies qui semble révéler un monde occulte et d’inexplicables influences.

– Quel est ce monsieur ? demanda-t-il tout bas à Raoul.

– C’est un ami de mon frère, un officier de marine, M. Roger de Bellecombe.

– Bon, vous l’attendiez la semaine dernière, je crois ?

– Justement.

Tandis que Victor et Raoul échangeaient ces quelques mots, M. Roger de Bellecombe, l’officier de marine, regardait M. Albert Morel avec une ténacité bizarre.

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