‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 4 sur 71 · Chapitre 3

Chapitre 3

Victor et Raoul causèrent un moment ensemble ; puis il arriva que ce dernier, ayant échangé quelques mots avec son voisin de droite, l’officier de marine et Victor lièrent conversation à leur tour.

– Monsieur, dit l’officier tout bas, excusez-moi, mais je suis arrivé hier seulement, et je ne connais ici que les maîtres de la maison.

Victor s’inclina.

– Pourriez-vous me dire le nom du monsieur qui est là, en face de nous ?

– C’est un Parisien, répondit Victor, M. Albert Morel.

– Ah !

Cette exclamation fut prononcée avec une intonation bizarre qui surprit Victor.

– Ce nom vous étonnerait-il ? demanda-t-il à l’officier de marine.

– Oui et non.

– Comment cela ?

– Oui, car ce monsieur ressemble trait pour trait à une personne que j’ai connue aux colonies.

– Vraiment !

– Non, si je suis simplement le jouet d’une méprise ; car alors ce monsieur a parfaitement le droit de s’appeler comme il veut.

– Mais, dit Victor, vous le voyez donc ce matin pour la première fois ?

– Oui, monsieur.

– Cependant, vous êtes arrivé hier soir, me disiez-vous.

– Il était couché. Je viens de le voir entrer ici tout à l’heure, et il paraît au mieux avec le maître de la maison.

– Ils sont voisins de terre.

– Ici ?

– Non, en Poitou.

– C’est singulier, répéta l’officier de marine, il ressemble étrangement à un homme que j’ai connu. Cependant, il a levé sur moi un regard parfaitement indifférent, et mon nom, qu’on a prononcé devant lui, n’a produit sur sa physionomie aucune impression. Enfin, il s’appelle Albert Morel.

– Monsieur, dit Victor, vous êtes marin ; par conséquent, vous avez beaucoup voyagé ?

– J’ai fait deux fois le tour du monde.

– Par conséquent vous avez pu apprécier peut-être le plus ou moins de vérité de cette croyance, qui veut que chaque homme ait un sosie.

– J’ai beaucoup entendu parler de cela, monsieur, mais il ne m’a point été donné de le constater de mes propres yeux.

– Alors je comprends votre étonnement en croyant reconnaître dans M. Morel…

– Un homme que j’ai vu se battre en duel.

– En quel pays ?

– Au Brésil, à Rio.

– Quand ?

– Oh ! il y a dix ans passés.

D’ailleurs, on se levait de table, et l’aîné des Montalet, Amaury, décrochant sa trompe, qui se trouvait suspendue à un bois de cerf, avait entonné un vigoureux boute-selle.

Victor n’osa pas insister et demander à l’officier les détails de cette aventure.

– A cheval ! messieurs, à cheval ! tel fut le mot d’ordre qui conduisit les chasseurs dans la cour.

Sur la dernière marche du perron, un domestique était en train de nettoyer une paire de bottes à l’écuyère.

Celui qui les avait portées avait fait, sans doute, un long trajet ; car elles étaient fort crottées, et le dessous de la semelle était empreint d’une boue jaunâtre d’une teinte toute particulière.

Lorsque Victor descendit le perron, il regarda par hasard ces bottes et cette boue, et il tressaillit.

– Voilà, pensa-t-il, une boue que je n’ai jamais vue nulle part ailleurs que dans le parc de la Martinière.

– Allons, Victor, à cheval ! répéta M. de Montalet père.

Victor de Passe-Croix ne s’arrêta pas plus longtemps à regarder les bottes crottées, et il mit le pied à l’étrier.

Tout aussitôt on partit.

Ainsi que l’avaient annoncé les maîtres de la maison, le rendez-vous de chasse était un peu loin, et on avait à faire plus d’une heure de marche avant d’entrer sous bois.

Soit que le hasard s’en fût mêlé, soit que déjà une vague de sympathie les attirât l’un vers l’autre, l’officier de marine et le jeune saint-cyrien rangèrent leurs chevaux côte à côte et se trouvèrent les derniers de la petite troupe.

– Tiens ! dit le marin, puisque nous voilà de nouveau réunis, nous allons causer, n’est-ce pas ?

– Oh ! d’autant plus volontiers, fit Victor, que je brûle de savoir l’histoire de M. Albert Morel.

– Mais, monsieur, fit le marin en souriant, si, comme vous le dites, chaque homme a son sosie, il est à peu près certain que le nom du monsieur dont nous parlons n’est pas celui de l’homme que j’ai connu.

– Eh bien, n’importe ! dit Victor.

Le marin jeta au saint-cyrien un mélancolique regard.

– Vous êtes jeune, monsieur, dit-il.

– J’ai dix-neuf ans.

– Et vous n’avez encore connu la vie que par le côté sérieux des études, c’est-à-dire le plus frivole au point de vue de l’expérience et des passions humaines.

– Oh ! dit Victor, un peu choqué dans sa vanité, qui sait ?

Le marin se prit à sourire.

– Savez-vous, dit-il, que si, ce qu’à Dieu ne plaise ! ce M. Albert Morel était l’homme dont je parle, vous éprouveriez pour lui une aversion profonde, lorsque je vous aurai raconté son histoire ?

– Soit, dit Victor, que la curiosité aiguillonnait énergiquement.

Le marin et le futur sous-lieutenant avaient laissé peu à peu la petite troupe des chasseurs prendre de l’avance sur eux.

– Combien mettrons-nous de temps à parcourir la distance qui nous sépare du rendez-vous ? demanda le marin.

– Au moins une heure, monsieur.

– L’histoire de mon homme est longue, et il faut plus d’une heure pour la raconter.

– Eh bien, dites-m’en toujours une partie.

– Et le reste ?

– Vous ferez comme pour les romans qu’on publie dans les journaux ; vous remettrez la fin à demain.

– Je le veux bien.

Victor se tourna à demi sur sa selle, et le marin, l’imitant, commença son récit.

Ce récit est trop important et doit tenir une trop large place dans la suite de cette histoire pour que nous ne la rapportions pas d’un bout à l’autre et presque textuellement.

– Monsieur, avait dit le marin, vous me permettrez de donner un titre à mon histoire et de la diviser au besoin par chapitres ?

– Comme il vous plaira.

– Et, si vous voulez, je l’appellerai :

UN DUEL TRANSATLANTIQUE

Voici l’histoire du marin :

§ I

« Un soir d’avril de l’année 184…, un jeune homme, dont la mise irréprochable et la tournure gracieuse accusaient ce type d’élégance oisive qui a souvent changé de nom tout en demeurant le même, et qui s’est appelé mascadin, dandy, lion, et, tout récemment, gandin ; un jeune homme, disons-nous, après avoir remonté à petits pas la rue Taitbout, vint s’asseoir devant une de ces tables rondes que le café de Paris a, le premier, dressées à sa porte et en plein air.

« Bien qu’on ne fût alors qu’en avril, la chaleur avait été précoce cette année-là, et l’asphalte des trottoirs était brûlant.

« Il y avait foule devant le café de Paris, et le nouveau venu, quand il se fut assis, s’aperçut qu’il venait d’occuper la seule table demeurée libre.

« La chaussée était encombrée de voitures qui allaient au bois ou qui en revenaient. Les trottoirs étaient couverts d’une foule compacte de promeneurs.

« Le jeune homme tira de sa poche un étui à cigares, et il s’apprêtait à demander du feu au garçon, lorsque deux jeunes gens en costume de ville, mais dont les cheveux en brosse, la moustache, et la redingote boutonnée jusqu’au menton trahissaient des militaires, s’approchèrent, jetèrent un coup d’œil à droite et à gauche, et, ne trouvant aucune table vacante, vinrent s’asseoir sans façon à celle du personnage que nous venons de décrire.

« Il eût été de bon goût, de la part de ces messieurs, de saluer le jeune homme et de lui demander la permission de se placer auprès de lui.

« Ils n’en firent rien.

« Le jeune homme, que nous appellerons Raymond de Luz, ne sourcilla point et demeura calme. Seulement, lorsque le garçon de café arriva portant un plateau, et qu’il voulut placer les verres de malaga commandés par ces messieurs sur la table, M. Raymond de Luz eut un geste hautain et lui dit sèchement :

« Otez-moi ça de là !

« Les deux officiers tressaillirent, et l’un d’eux, le regardant en face :

« – Mon petit monsieur, dit-il, aussi vrai que je m’appelle Charles de Valserres, je vous couperai les oreilles demain matin, si vous ne vous levez et vous en allez sur-le-champ.

« – Monsieur, répondit Raymond de Luz, je ne suis pas officier, mais on n’a jamais songé à me couper les oreilles ; cependant, si la fantaisie vous en prend, je suis à vos ordres.

« Et il tendit sa carte du bout des doigts.

« Celui qui s’était donné le nom de Charles de Valserres prit cette carte et y jeta les yeux négligemment.

« Puis il remit la sienne en échange, ajoutant :

« – Vous aurez mes témoins demain matin.

« – C’est inutile, monsieur.

« – Plaît-il ?

« – Venez avec eux demain, à sept heures, au bois, derrière le pavillon de Madrid, j’y serai avec les miens.

« – Soit !… Vos armes ?

« – Eh ! mais, dit Raymond de Luz avec un sourire railleur, puisque vous avez l’intention de me couper les oreilles, ce sera sans doute avec un sabre.

« – Monsieur, le sabre est une arme d’officier ; vous n’êtes pas militaire. Ce sera le pistolet, si vous voulez ?

« M. Raymond de Luz s’inclina.

« Puis, comme en ce moment deux personnes assises à une table voisine venaient de se lever, M. Charles de Valserres et son ami y prirent place laissant M. Raymond de Luz seul propriétaire de la sienne.

« Ce dernier prit son café avec un calme parfait, acheva son pur havane, se leva avec la même insouciance et le même flegme, puis s’en alla fort tranquillement, traversant le boulevard à la hauteur de la rue de Choiseul, dans laquelle il s’engagea.

« A l’extrémité de cette rue il s’arrêta pour sonner à une porte au-dessus de laquelle était inscrit le numéro 3.

« On le voyait sans doute venir souvent dans cette maison, car le concierge, ayant entrebâillé le carreau de sa loge, le salua et lui dit :

« – M. le baron vient de rentrer.

« – Ah ! tant mieux ! fit Raymond.

« Et il monta lestement par un bel escalier jusqu’à l’entresol.

« Un nègre vint lui ouvrir.

« – Bonjour, Neptunio, dit-il ; ton maître y est-il ?

« – Eh ! parbleu ! oui, j’y suis, dit une voix jeune et sonore.

« Et Raymond vit la portière d’un fumoir se soulever et un jeune homme, qui avait encore son chapeau sur la tête, se montra et tendit la main à son visiteur.

« – Bonjour, cher ami, dit-il, je rentre à l’instant.

« L’homme chez qui Raymond pénétrait était un grand et beau garçon d’environ vingt-cinq ans, à la barbe noire comme du jais, aux yeux d’un bleu sombre.

« Il avait la taille fine et souple, le pied admirablement petit et cambré, des mains de femmes, et un je ne sais quoi de nonchalant dans toute sa personne qui décelait une origine coloniale.

« Il prit son visiteur par la main et le fit entrer dans le fumoir, une jolie pièce tendue de cuir, garnie d’ottomanes, ornées d’étagères qui supportaient des curiosités et des chinoiseries.

« – Bonjour, mon cher Raymond, répéta-t-il en le poussant dans un fauteuil, je ne t’attendais pas ce soir, et ne comptais pas te revoir avant demain ; car j’avais résolu, dans ma sagesse, de ne point aller au club et de me coucher de bonne heure.

« – Ah !

« – Tu sais que nous avons joué toute la nuit dernière.

« – Hélas ! lit Raymond en souriant, et le paquebot qui m’apporte mes revenus dans cinq jours n’a qu’à bien se tenir contre le vent. S’il faisait naufrage, je serais momentanément ruiné.

« – Eh ! eh ! fit l’hôte de Raymond, j’ai été, comme lui, fort malmené, ce me semble.

« – Je ne dis pas non ; mais ce n’est point pour additionner nos pertes que je suis venu.

« – Ah ! et pourquoi ?

« – Pour t’engager à persévérer dans ta résolution et à te coucher de bonne heure, d’abord.

« – Bon ! Ensuite ?

« – Parce que tu te lèveras de grand matin demain.

« – Oh ! oh ! fit le jeune homme, voilà qui sent une promenade au bois.

« – Justement.

« L’hôte de Raymond fronça le sourcil.

· · ·

· · ·

Comme le marin en était là de son récit, Victor de Passe-Croix lui dit :

– Je gage que le monsieur de la rue de Choiseul et celui à qui vous avez servi de témoin n’en font qu’un ?

– Peut-être. Mais attendez…

Et le marin continua.

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