‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 71 sur 71 · V. Le Duel

V. Le Duel

Sir Ralph, l’assassin de lord Galwy, n’avait pas dû éprouver une terreur plus grande, une angoisse plus épouvantable, à la vue du fantôme de sa victime, que le marquis de Morfontaine n’en éprouva en ce moment.

Pendant une minute, celui qui ressemblait si parfaitement au feu comte de Main-Hardye demeura immobile, foudroyant le marquis de son regard. Et puis il fit un pas en avant, et le marquis hors de lui, jeta un nouveau cri et voulut se réfugier dans la ruelle du lit. L’apparition ouvrit alors la bouche :

– Chevalier de Morfontaine, dit-elle, si les morts peuvent, à de certaines heures, sortir de leur tombe, il ne leur est pas permis d’aller partout. Je ne pouvais, moi, revenir, chaque nuit, ailleurs que dans ce château, et c’est pour cela que j’attends depuis vingt années.

L’accent avec lequel l’apparition prononça ce mot j’attends glaça le cœur du marquis. L’apparition fit un pas encore.

– Assassin ! dit-elle, c’est toi qui m’as fait passer un poignard, la veille de mon supplice, alors que tu savais que le général avait obtenu ma grâce ! Assassin ! c’est toi qui as limé la barre d’appui de cette croisée par laquelle Diane s’est précipitée avec son enfant. Voleur ! continua l’apparition, c’est toi qui as fait disparaître ma fille pour lui prendre son héritage !

Et alors l’apparition étendit la main et fit un geste impérieux.

– Lève-toi ! dit-elle.

Le marquis, dominé par cette volonté surhumaine, se leva et descendit de son lit. Puis l’apparition jeta une des épées à ses pieds.

– Ramasse cette arme, dit-elle, ce sera la première fois en ta vie que tu auras eu un combat loyal.

Les dents du marquis s’entrechoquaient.

– Mais prends donc cette épée ! s’écria l’apparition d’une voix stridente.

Et elle fit un pas encore et porta la pointe de la sienne au visage du marquis.

Il se passa alors une chose qui, toute naturelle en une autre circonstance, devenait étrange en celle-ci, car le marquis était convaincu qu’il avait devant lui non un homme vivant, mais un homme sorti de sa tombe. Eh bien, au lieu de fuir, au lieu de tomber à genoux et de demander grâce, le marquis, sentant à son visage la pointe d’une épée, se baissa, saisit celle que l’apparition avait jetée à ses pieds, et s’écria :

– Mourir pour mourir, je me défendrai, au moins !

Alors, retrouvant une sorte d’énergie fiévreuse, il fit un saut en arrière et tomba en garde.

– Ah ! ricana l’apparition, tu as plus de cœur que je ne pensais, marquis.

Et le fer croisa le fer. L’apparition continua :

– Dieu m’a permis de reprendre mon corps pour une heure, redevenir un homme comme toi, un homme comme j’ai été, avant que tu fisses de moi un cadavre. Pour une heure, je suis homme, vois-tu, et j’ai soif de ton sang. Il me le faut jusqu’à la dernière goutte.

Et l’apparition attaquait M. de Morfontaine avec furie, et, deux fois en quelques secondes, la pointe de son épée effleura l’épaule du marquis !

Ce dernier commença alors à rompre.

La chambre était vaste. C’était une de ces grandes salles féodales où les Main-Hardye des croisades s’étaient escrimés de l’estoc.

– Ah ! tu romps, disait le fantôme, tu recules, marquis !

Son épée sifflait comme une couleuvre, et les reflets du foyer lui arrachaient des milliers d’étincelles. Et le fantôme continua :

– Si ton épée traverse mon corps, je tomberai et l’heure que Dieu m’a accordée sera abrégée. C’est tout ce que j’ai à perdre, moi, marquis. Mais toi, si je te tue, – et je te tuerai, vois-tu, – si je te tue, toi qui as assassiné, toi qui as volé, toi qui as nié Dieu, les flammes de l’enfer t’attendent…

Et comme si ces mots eussent été une invocation, une clarté fulgurante envahit la chambre.

Un pan de mur auquel le marquis faisait face s’entrouvrit, et un jet de flammes livides s’en élança.

Le marquis rompit encore, pâle, haletant, l’œil hagard… Mais l’épée vengeresse le poursuivait, implacable, sifflante, précipitée, et comme si elle eût eu trois pointes au lieu d’une.

A force de rompre, le marquis rencontra le mur opposé et s’y trouva acculé. Les flammes livides envahissaient toujours la chambre… En ce moment, le marquis entendit comme un bruit d’ossements qui se mêlait à des sifflements moqueurs, et il se dit :

– Voici les démons qui viennent chercher mon âme. Alors la peur des flammes éternelles domina chez le marquis toute autre épouvante, même celle de la mort.

Il jeta son épée et tomba sur les genoux, joignant les mains et murmurant :

– Grâce ! grâce !

Le fantôme eut un éclat de rire sardonique. Il fit un pas en arrière, posa la pointe de son épée en terre et dit :

– Tu me demandes grâce ! Mais m’as-tu fait grâce, à moi ? As-tu eu pitié de mon amour, de ma loyauté, de ma bravoure ? Gentilhomme, as-tu été ému de la chevaleresque loyauté de ce gentilhomme qui mourait pour son roi ? Et si j’étais ta seule victime encore ?

– Grâce ! grâce ! murmurait le vieillard.

– Grâce, ricana le fantôme ; as-tu fait grâce à Diane ? Ne l’as-tu pas assassinée ?

– Oh ! je me repens ! je me repens ! balbutiait le marquis, dont la voix était chevrotante, et couvait de rauques sanglots.

– As-tu fait grâce à ma fille ? dit encore le fantôme. Allons, reprends ton épée et défends-toi, car il répugne à celui qui s’est appelé le comte de Main-Hardye de tuer un homme désarmé.

Mais le marquis continuait à se traîner sur les genoux, l’œil fixé sur ces flammes livides qui envahissaient la chambre, l’oreille tendue vers ces bruits effrayants qui paraissaient monter, confus, des profondeurs de l’enfer.

– Oh ! je me repens !… disait-il, je me repens !… je rendrai le bien volé !… je ferai pénitence !

Le fantôme recula d’un pas encore :

– Tu rendras le bien volé si je te laisse la vie ? demanda-t-il.

– Oui… oui… je vous le jure !

– Lève-toi donc, alors !

Et, dominé par cette volonté supérieure, le marquis se leva.

Alors le fantôme lui montra du doigt une table placée dans un coin. Sur cette table, il y avait une plume, de l’encre et une feuille de papier.

– Signe cet acte si tu veux vivre ! ordonna le fantôme.

Et le marquis vaincu s’approcha de la table, prit la plume et apposa sa signature au bas de cet acte, qu’il ne lut pas. Soudain les flammes s’éteignirent, et le mur se referma. En même temps une porte s’ouvrit, laissant passer un flot de clarté, et, dans cette clarté aussi blanche, aussi radieuse, aussi pure que celle des flammes infernales était livide, Diane de Morfontaine, vêtue de noir, apparut, disant :

– Chevalier de Morfontaine, si vous voulez que Dieu vous pardonne comme nous vous pardonnons, repentez-vous ! Le repentir conduit à Dieu aussi bien que la vertu.

Puis la clarté s’éteignit, Diane disparut et tout rentra dans les ténèbres !…

· · ·

· · ·

Quand les premiers rayons de l’aube glissèrent à la cime des grands bois qui environnent le manoir de Main-Hardye, M. le marquis de Morfontaine était encore agenouillé.

Le repentir avait touché ce cœur de bronze, il priait.

Le portrait avait repris sa place dans son cadre ; mais le papier, au bas duquel le marquis avait apposé sa signature, avait disparu.

Il ne restait, comme preuve de la lutte que le marquis avait soutenue, que les deux épées, dont l’une s’était teinte de son sang.

Alors cet homme se leva et sortit.

Au bas de l’escalier, il rencontra Gontran, qui lui dit :

– Où donc allez-vous, mon cher hôte ? il est à peine jour…

– Je vais à la Trappe y attendre l’heure de ma mort, répondit le marquis dont les cheveux gris étaient devenus blancs comme la neige des montagnes !…

· · ·

· · ·

Le lendemain de la bataille de Solferino, c’est-à-dire un peu plus de deux années après les événements que nous racontions naguère, deux jeunes officiers causaient sous leur tente. Il était huit heures du soir.

L’un d’eux portait le brillant uniforme d’officier de hussards, l’autre était capitaine de chasseurs à pied.

Le premier se nommait Victor de Passe-Croix, l’autre Paul de la Morlière.

Le vaguemestre du camp pénétra sous la tente.

– Ah ! s’écria Victor, voilà des nouvelles de France !

Et les noms aimés de sa mère et de sa sœur lui vinrent aux lèvres.

– Messieurs, dit le vaguemestre, il y a une lettre pour chacun de vous.

Celle que recevait Victor portait le timbre de Salbris, elle venait de Sologne.

La baronne de Passe-Croix écrivait à son fils :

« Mon enfant chéri,

« Je t’annonce le mariage de ta sœur, notre chère Flavie, avec le baron René… »

Victor jeta un cri.

– Tiens ! dit-il à Paul, lis ?…

Mais Paul n’entendit pas ; il était absorbé lui-même par la lecture de la lettre qu’il venait d’ouvrir, et ses mains tremblaient. Cette lettre portait le timbre de Paris et la signature du baron Gontran de Neubourg.

Le baron écrivait :

« Mon cher Paul,

« Laissez-moi d’abord vous féliciter de votre double épaulette et vous apprendre le premier, car je sors du ministère de la guerre, que vous venez d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur. Puis, laissez-moi vous donner des nouvelles de Paris.

« A la suite d’événements sur lesquels vous me permettrez de glisser, mon cher Paul, car je ne veux point troubler la joie que va vous causer ma lettre, mes amis et moi nous fîmes un serment, celui de voyager pendant deux années.

« Nous avions besoin de nous guérir ; car tous nous aimions, – et vous le devinez sans doute, – nous aimions la même femme.

« Or, chacun de nous est revenu il y a quinze jours.

« Lord Blakstone a épousé sa cousine lady Durfort.

« Le marquis de Verne va se marier avec sa cousine, Mlle d’Angelissel.

« Chenevières a trouvé une petite provinciale charmante, – et moi, cher ami, j’ai découvert ce phénix, cette perle orientale sans prix qu’on nomme une orpheline.

« Or, figurez-vous que je possédais un secret tout au fond de mon cœur, un secret que j’avais surpris, – c’est que cette femme, que tous nous aimions, n’aimait aucun de nous, et que depuis longtemps son âme avait quitté Paris, car il n’y était plus. Le lendemain de mon arrivée, je suis allé la voir.

« Vous savez qu’elle habite un charmant petit hôtel, dans l’avenue de l’Impératrice, avec son vieil ami Grain-de-Sel. Elle vit fort retirée et ne sort que le matin.

« En me voyant entrer, elle m’a tendu la main et m’a dit :

« – Eh bien ! avez-vous de ses nouvelles ?

« Sa voix tremblait un peu, et une légère rougeur lui était montée au visage.

« – Il vient d’être nommé capitaine, lui répondis-je.

« Son regard brilla.

« – Déjà ? fit-elle avec enthousiasme.

« – Il sera décoré ces jours-ci…

« Elle joignit les mains :

« – Dieu est bon ! dit-elle.

« Et puis je vis son front s’assombrir et son visage manifesta tout à coup une vive inquiétude.

« – Mais, me dit-elle, savez-vous que cette guerre est terrible !

« – C’est vrai.

« – S’il allait se faire tuer !…

« Et sa voix devint si tremblante que je compris combien elle l’aimait.

« C’était le moment de frapper un grand coup.

« – C’est ce qu’il cherche, lui répondis-je.

« – O mon Dieu ! fit-elle devenant toute pâle et me regardant avec épouvante. Mais pourquoi veut-il mourir ? Est-ce que les fautes paternelles sont les siennes ? N’est-il pas généreux et brave, noble et bon ?

« – Oh ! sans doute… mais… il a au fond du cœur… une douleur qui sera peut-être éternelle… que la mort seule : pourra apaiser.

« – Monsieur de Neubourg !

« Elle me prit alors les deux mains et me dit, de plus en plus émue :

« – Vrai ! vous croyez ?…

« – Je crois qu’il vous aime, répondis-je.

« Elle jeta un cri et cacha son visage dans ses mains.

« Deux larmes brûlantes jaillirent au travers de ses doigts.

« Pendant quelques minutes elle demeura immobile, silencieuse, et comme abîmée en une douloureuse rêverie.

« Puis elle me montra de nouveau son visage, et leva sur moi son grand œil bleu limpide et doux.

« – Monsieur le baron, me dit-elle, depuis deux ans je pleure et je prie. Longtemps j’ai été sans espoir, car il me semblait qu’il y avait entre nous un abîme ?

« Mais, une nuit, ma mère m’est apparue en songe… je l’ai vue comme je vous vois… et elle le tenait par la main.

« – Aimez-vous ! me disait-elle, je vous le permets. »

« – Et moi, lui ai-je dit alors, je vous en supplie mademoiselle…

« – Eh bien ! qu’il revienne !… écrivez-lui.

« Or vous avez compris, mon cher Paul, cette femme qui aime, c’est Danielle ; cet homme qui l’aime et qui veut mourir, c’est vous !… Donc, puisqu’elle le veut, revenez ! Le bonheur vous attend enfin…

« Votre ami,

« BARON GONTRAN DE NEUBOURG. »

Trois semaines après la paix de Villafranca, un jeune officier se mariait dans l’église Saint-Thomas-d’Aquin.

C’était le capitaine Paul de la Morlière, qui épousait Danielle, sa cousine.

Les témoins de Danielle étaient le baron Gontran de Neubourg et le vicomte Arthur de Chenevières.

Les témoins du marié étaient lord Blakstone et le capitaine invalide Grain-de-Sel.

Deux jours auparavant, Andrewitsch, c’est-à-dire M. le baron Gaston René, avait, dans la même église, épousé Mlle Flavie de Passe-Croix.

Victor est capitaine, il sera chef de bataillon au premier jour.

Et Rocambole ?

EST-IL MORT, EST-IL VIVANT ?

Qui sait ?

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La Résurrection de Rocambole - Tome I - Le Bagne de Toulon - Antoinette

œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

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