IV. Le Portrait
Les cavaliers marchaient deux par deux.
En avant, les deux piqueurs. Derrière eux, Gontran et le marquis de Verne chevauchaient côte à côte.
Lord Blakstone et M. de Morfontaine étaient demeurés un peu en arrière.
Le cortège descendait la grande avenue du parc de Bellombre.
Lord Blakstone reprit :
– Oui, cela s’est vu souvent, les morts reviennent… Il en est qui sortent de leur tombe pour venir terminer sur la terre certaines affaires qu’un trépas subit les avait contraints de laisser en suspens.
Le marquis essaya un sourire d’incrédulité.
– Vous riez ? fit lord Blakstone.
– Dame ! murmura le marquis avec une émotion mal dissimulée.
– Eh bien ! je vais vous citer un exemple, un exemple terrible !…
– Vraiment ! ricana le marquis.
– J’en ai été témoin.
– Vous avez vu un mort sortir de sa tombe, vous, milord ?
– Moi.
– Ah !… par exemple !
– Ceci s’est passé il y a dix ans, au petit village de Westmorely, dans le comté de Sussex.
– Et… vous… y étiez ?…
– C’est à Westmorely que j’ai mon château, et c’est dans mon château que l’apparition a eu lieu.
– Et vous… l’avez vue ?
– Mais oui…
Une sueur froide baignait les tempes du marquis. Cependant, il essaya encore de sourire, et se tournant à demi sur sa selle :
– J’écoute, milord.
L’Anglais reprit :
– Le manoir de Westmorely est une vieille demeure historique. Il a soutenu des sièges ; Jacques II y a couché. Ce prétendant est venu frapper à sa porte un soir que les Orangistes le poursuivaient. Son avant-dernier propriétaire était un oncle à moi, ou plutôt un cousin germain de mon père.
– C’est-à-dire un oncle à la mode bretonne, observa le marquis.
– Justement.
Et l’Anglais continua :
– Lord Galwy – c’était son nom – avait un neveu germain, assez mauvais sujet, qui vivait en France, forcé qu’il avait été par ses créanciers de quitter l’Angleterre. Ce neveu s’appelait Ralph. Il était le plus proche héritier de lord Galwy ; mais Galwy avait dit tout haut par les Trois-Royaumes :
« – Mon neveu est un chenapan qui n’aura jamais un sou de mon héritage. Je choisirai pour héritier lord Blakstone, mon petit cousin.
« Or, il arriva qu’un matin on trouva lord Galwy mort dans son lit.
« Un médecin déclara qu’il était mort d’apoplexie… »
Lord Blakstone s’interrompit pour faire cette réflexion.
– A propos, marquis, rappelez-vous que l’apoplexie est l’espérance d’un homme bien élevé. Un parfait gentleman qui attend des héritages doit toujours compter sur l’apoplexie…
– Foudroyante ! ajouta le marquis, essayant toujours de sourire.
Lord Blakstone reprit :
– Un autre médecin, au contraire, prétendit que le mort avait succombé à la rupture d’un anévrisme.
« Un troisième se prononça pour celle de l’aorte.
« Trois médecins réunis m’ont toujours fait l’effet d’une chandelle placée dans un cornant d’air.
« La chandelle s’éteint et les ténèbres se font aussitôt.
« Un homme de loi, brochant sur le tout, constata le décès par un procès-verbal en bonne forme, et lord Galwy fut mis en terre.
« Après l’enterrement, les domestiques, qui savaient les intentions du défunt, bouleversèrent le château pour y trouver un testament, mais sans succès. Cependant, on avait la conviction que ce testament existait.
« Mais on eut beau chercher, on ne trouva rien, et Ralph arriva prendre possession de son héritage.
« J’étais venu à Westmorely, et je m’y trouvais encore lorsque Ralph arriva.
« Il m’accueillit froidement et me dit :
« – La rumeur publique vous donnait comme héritier de mon oncle ; mais vous ne m’accuserez pas, j’imagine, d’avoir fait disparaître un testament. J’arrive de France, et vous étiez ici avant moi.
« – C’est bien, lui répondis-je avec la même froideur, je partirai dès demain.
« En effet, j’ordonnai à mes gens de faire mes valises, et, après avoir soupé dans ma chambre, je me mis au lit, bien décidé à prendre au passage l’express, venant d’Edimbourg. J’étais couché depuis une heure, et je commençais à m’endormir, lorsque j’entendis un léger bruit qui me fit rouvrir les yeux. En même temps, une grande clarté envahit ma chambre, clarté surnaturelle, et qui ne provenait ni d’une lampe, ni d’une bougie.
« Alors une porte s’ouvrit sans bruit, et un homme entra, qui me fit jeter un cri.
« C’était lord Galwy, ou plutôt son fantôme.
« Le mort était fort pâle ; il était enveloppé dans son suaire et marchait lentement.
« Il vint à moi, dont les cheveux se hérissaient, et il se prit à sourire, me regardant avec affection.
« Puis, il me fit signe de le suivre, et une force inconnue, mystérieuse, me contraignit à lui obéir.
« Je me levai donc et je le suivis, vêtu simplement de ma chemise.
« Les portes s’ouvraient toutes seules devant lui, et la clarté surnaturelle nous accompagnait.
« Je marchais à deux pas de distance.
« Il me conduisit ainsi jusqu’à la porte de la chambre occupée par sir Ralph, et, comme les autres, cette porte s’ouvrit. Soudain sir Ralph, qui dormait, s’éveilla en sursaut aperçut le fantôme, jeta un cri terrible et tomba à genoux.
« – Grâce ! grâce ! murmura-t-il ; grâce, mon oncle !
Le fantôme le clouait, palpitant, sous son regard.
« Il s’approcha de la cheminée, dans laquelle était un monceau de cendres, et il en prit une poignée qu’il étala sur une table.
« Alors il se passa une chose plus étrange et plus surnaturelle encore que tout ce que je venais de voir.
« Les cendres, brunes d’abord, blanchirent peu à peu, se réunirent en pâte, formèrent un tout solide et devinrent une feuille de papier couverte d’une grosse écriture.
« Le fantôme me fit un signe, je me penchai sur la table et je lus :
« Comme je puis mourir d’un moment à l’autre, j’écris ici « mes dernières volontés. J’institue pour mon légataire « universel mon petit-cousin lord Blakstone, marquis de Galwy.
« Lord Galwy. »
« Je compris alors que le testament avait été brûlé.
« Sir Ralph était à genoux, palpitant sous le morne regard du fantôme, comme un condamné qui attend le couteau de la guillotine.
« Cependant, le papier, un moment ressuscité, pâlit ; les caractères qui le couvraient s’effacèrent peu à peu, et bientôt il n’y eut plus qu’un tas de cendres sur la table.
« Alors le fantôme fit un signe à Ralph, et, sous l’empire de cette volonté souveraine, sir Ralph se leva et il s’approcha d’un bureau qu’il ouvrit.
« Dans ce bureau étaient des plumes et du papier.
« Le fantôme posa son doigt dessus, et, alors, ouvrant la bouche : – Ecris, assassin ! dit-il.
« Sir Ralph prit la plume, toujours dominé par cette volonté d’outre-tombe.
« Le fantôme dicta :
« Aujourd’hui, ce 17 septembre 184… décidé à me tuer, car je suis attaqué du spleen, j’ai fait mon testament, instituant mon cousin lord Blakstone pour mon légataire universel. »
« Et quelque effort qu’il fît, sir Ralph se vit contraint d’obéir ; il écrivit et signa.
« Le fantôme ouvrit alors un tiroir dans lequel se trouvaient deux pistolets chargés ; il les prit et les posa silencieusement sur la table.
« Après quoi, il me lit de nouveau signe de le suivre, et nous sortîmes de la chambre, laissant sir Ralph ivre de terreur.
« La clarté surnaturelle marchait toujours devant nous. Le fantôme me fit descendre au rez-de-chaussée du château ; nous traversâmes la cour et nous nous rendîmes à la chapelle. Là le fantôme s’arrêta sur la dalle qui recouvrait le caveau dans lequel on avait inhumé sa dépouille mortelle ; il me fit de la main un signe d’adieu ; puis la clarté surnaturelle s’éteignit, et avec elle le fantôme disparut.
« Je sortis de la chapelle à tâtons et regagnai ma chambre, où je fus pris d’un sommeil léthargique.
« Au lever du soleil, la détonation d’une arme à feu me réveilla. Je sautai hors de mon lit et j’entendis un grand tumulte dans le château.
« Sir Ralph venait de se brûler la cervelle, en laissant une lettre pour moi, accompagnée de ce testament que lui avait dicté le fantôme.
« La lettre contenait cet aveu :
« Je suis venu à Westmorely, un soir, déguisé en colporteur. On m’a donné l’hospitalité. Pendant la nuit, j’ai assassiné mon oncle de manière à ne pas laisser trace du crime. »
Quand il eut fini, lord Blakstone regarda le marquis. M. de Morfontaine était pâle comme un spectre, et il roulait sur sa selle ainsi qu’un cavalier novice.
– Mon Dieu ! fit le gentleman, mon récit vous a-t-il donc impressionné à ce point, marquis ?
– Ah ! balbutia M. de Morfontaine, vous contez à ravir les histoires fantastiques, mais…
– Mais vous n’y croyez pas ?
– C’est difficile !
– Tant mieux pour vous, répondit lord Blakstone. Bah ! laissez-moi chasser ces souvenirs, car voici le plus radieux soleil de novembre qu’on puisse voir, et nous voilà arrivés au rendez-vous.
En effet, les chevaux entraient dans un carrefour auquel aboutissaient cinq lignes différentes.
C’était le poteau du Duc.
Gontran et ses deux compagnons échangèrent un regard rapide, en se désignant le marquis.
M. de Morfontaine était pâle et continuait à rouler sur sa selle. Certes, s’il l’eût osé, il eût enfoncé les éperons dans le flanc de son cheval et fût parti au grand galop. Seul, le respect humain le retint.
La chasse commença. Le sanglier était baugé dans un petit bouquet de bois. La meute l’attaqua avec furie et le mit aussitôt sur pied.
L’opinion que Gontran de Neubourg avait émise, le matin, que la chasse pourrait bien tourner et prendre un grand parti dans la direction de Bellombre ne se confirma point. Le sanglier piqua une ligne droite du côté de Main-Hardye, et le marquis, emporté par la petite ponette grise, fit sept ou huit lieues au galop, sans trop avoir conscience de sa situation.
Le sanglier était un vieux solitaire ; il avait un jarret d’enfer ; il se fit chasser cinq heures, et ce ne fut que longtemps après midi qu’il commença à faire tête.
M. de Morfontaine avait près de soixante ans ; mais il était vigoureux, et avait été excellent cavalier.
Cette furie française, qui finit toujours par gagner le chasseur le plus calme, s’empara enfin de lui.
Il assista à l’hallali, sans plus penser à ses terribles hallucinations de la nuit et à l’effrayante histoire de lord Blakstone. Ce ne fut que lorsque l’animal eut été porté bas, d’un coup de couteau de chasse, que le marquis de Morfontaine se dégrisa un peu.
– Eh bien ! marquis, lui dit Gontran, comment trouvez-vous nos chiens ?
– Excellents, baron.
– Et mon piqueur ?
– Très habile. Il a tué son sanglier avec une adresse merveilleuse.
Les chasseurs, l’hallali sonné, avaient mis pied à terre. Lord Blakstone prit dans sa fonte une bouteille de gin, et la fit circuler à la ronde.
– Allons ! messieurs, dit Gontran, à cheval ! Nous sommes à cinq lieues au-delà de Main-Hardye, et vous savez qu’on ne dîne bien qu’en se mettant de bonne heure à table.
Le mot de Main-Hardye rappela le marquis à toutes ses terreurs, mais il n’en fit rien paraître, et comme il ne trouvait aucun prétexte plausible pour refuser l’invitation à dîner de ses hôtes, il remonta à cheval en soupirant.
Cependant l’histoire de lord Blakstone le poursuivait.
Il fit la route silencieux, absorbé, et les chevaliers du Clair de Lune semblèrent respecter sa rêverie.
Au bout de trois heures, on aperçut Main-Hardye à travers les derniers arbres de la forêt. Le soleil venait de disparaître ; il était jour encore, et le crépuscule envoyait aux vitres du manoir un reflet rougeâtre.
– Monsieur le marquis, dit Gontran en étendant la main, nous avons un peu restauré le château, c’est-à-dire que nous en avons rendu la moitié habitable ; mais lord Blakstone est un amateur féroce du pittoresque, et il a voulu laisser telle quelle la façade méridionale, qui est criblée de balles.
– Lord Blakstone a fait bien, répondit le marquis. Main-Hardye a soutenu un siège mémorable en 1832.
– C’est ce qu’on nous a dit.
– Un siège dont on vous parlera longtemps dans le pays…
– Vous en souvenez-vous ?
– J’étais alors à Bellombre chez mon oncle le général.
– Est-ce que M. de Main-Hardye n’y fut pas tué ? demanda Gontran avec une naïveté qui soulagea le marquis.
– Non, répondit M. de Morfontaine ; il est mort en prison, la veille du jour où il devait être exécuté.
– Pardonnez-nous, monsieur le marquis, ajouta lord Blakstone, de ne pas mieux savoir l’histoire du précédent propriétaire de Main-Hardye ; mais nous sommes arrivés, il y a trois jours seulement, et c’est l’intendant du baron qui s’est chargé de l’acquisition et de la restauration du château.
– Ah ! fit M. de Morfontaine, qui respira bruyamment.
Puis, le marquis fit cette réflexion :
– Décidément ces jeunes gens-là ignorent tout, et je n’ai rien à craindre d’eux.
Il n’y avait plus, à Main-Hardye, aucun des anciens serviteurs. Les domestiques que le marquis trouva dans la cour étaient venus de Paris.
Le couvert était dressé dans la grande salle à manger du château, et, au débotté, on se mit à table.
Il était six heures.
Complètement rassuré de nouveau, M. de Morfontaine s’abandonna au charme d’une conversation toute cynégétique. Il but et mangea de fort bon appétit. Le menu était délicat, les vins de grand cru.
Jamais, depuis des siècles que durait la haine des Morfontaine des Main-Hardye, un Main-Hardye n’était venu à Bellombre, ni un Morfontaine à Main-Hardye.
Le marquis ne connaissait donc le château que pour l’avoir vu de loin, en passant, à travers les bois.
Aussi, lorsque, après le dîner, qui se prolongea jusqu’à dix heures, grâce au café, aux liqueurs et aux cigares, Gontran lui dit : « Je vais vous conduire dans votre appartement, » le marquis ne fit-il aucune objection.
Il se leva, trébuchant un peu, car les vins généreux qu’il avait bus sans trop de modération commençaient à lui monter à la tête, et il suivit Gontran, qui prit un flambeau sur la table et ouvrit la porte de la salle à manger. Ils arrivèrent ainsi par le grand escalier à balustre de fer jusqu’au premier étage.
Là, Gontran poussa une porte.
– Vous voici chez vous, dit-il.
Le marquis se trouva alors sur le seuil d’une vaste pièce tendue d’étoffe de soie d’un vert sombre. Le lit à colonnes torses et en chêne sculpté faisait face à la cheminée, dans laquelle flambait un bon feu ; à côté de la cheminée, le marquis aperçut un objet qui le fit tressaillir.
C’était un grand portrait en pied, de grandeur naturelle, enchâssé dans un cadre de bois noir.
Ce portrait était celui d’un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, vêtu du costume vendéen, c’est-à-dire de la veste rouge et des braies blanches, chaussé de grandes bottes à l’écuyère. Un mouchoir, jaspé de quelques gouttes de sang, lui couvrait une partie du front.
Il avait un fusil en bandoulière et portait des pistolets à sa ceinture.
C’était le portrait du comte de Main-Hardye, tel qu’il était vêtu, quand il venait la nuit à Bellombre pour voir sa chère Diane.
La vue de ce portrait fit pâlir le marquis.
– Ah ! lui dit Gontran d’un ton dégagé, il paraît que c’est là ce fameux comte de Main-Hardye. Le connaissiez-vous, marquis ?
– Je l’ai vu une fois…
– Eh bien ! est-il ressemblant ?
– Très ressemblant.
– Bonsoir, marquis.
Gontran posa son flambeau sur la cheminée et s’en alla.
Le marquis, pâle et troublé, demeurait debout, l’œil fixé sur ce portrait.
Ses terreurs le reprirent, et il fut tenté de fuir.
Mais la fatigue et l’ivresse triomphèrent de son épouvante. Il se jeta tout vêtu sur son lit et essaya de dormir.
Pendant plus d’une heure le sommeil ne vint point.
Il avait soufflé sa bougie, mais les reflets du feu éclairaient vaguement le portrait, et parfois il semblait au marquis que cette toile devenait vivante et s’agitait, que les yeux du comte s’attachaient sur lui menaçants…
La lassitude l’emporta enfin. Le marquis s’endormit.
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Or, il y avait à Main-Hardye, dans la cage de l’escalier, une vieille horloge qui sonnait les heures avec un bruit retentissant et lugubre, et cette horloge était voisine de la chambre occupée par le marquis.
A minuit, ses vibrations réveillèrent M. de Morfontaine en sursaut. Le feu brûlait toujours, répandant une demi-clarté dans la chambre.
Le marquis tressaillit en entendant sonner le dernier coup de minuit, et il fit cette réflexion que c’était l’heure des apparitions et des fantômes…
En même temps ses yeux cherchèrent le portrait, et il étouffa un cri de terreur. Le portrait avait disparu, et il ne restait accroché au mur que le cadre de bois noir.
En même temps encore, un léger bruit se fit dans un coin de la chambre.
Le marquis effaré se retourna ; ses cheveux se hérissèrent et une épouvante indicible le saisit à la gorge.
Un homme exactement semblable de visage, de taille et de costume, à celui que représentait le portrait, se tenait à deux pas du lit, les bras croisés, dardant sur le marquis un regard provocateur.
Cet homme n’avait plus un fusil en bandoulière, ni des pistolets passés à sa ceinture, mais il avait la tête enveloppée d’un mouchoir ensanglanté, et sous son bras, le marquis vit briller deux épées de combat…
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