‹ Le thé chez MirandaChapitre 36 sur 37 · V

V

--Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrivée hier, je me suis dit: c'est pas possible, on aura fait cela sans le prévenir... Et puis, voilà... Ah, c'est pas bien ça, surtout... surtout...

Madame Jules hésite, sanglotante. De la main elle relève ses cheveux qui s'affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes.

Éphraïm s'adosse commodément au poêle encore tiède de récents cuisinages et tâche à retenir le flux de toux qui lui écorche la gorge.

--Surtout après ce qui s'est passé entre nous!... ajoute-t-elle.

Elle va jusqu'au lit, où elle range du linge nouvellement rapporté.

Éphraïm ne répond pas. Depuis la nuit du Louvre tout l'amas des rancunes ataviques l'exaspère. Il exploitera les chrétiens avec une persévérance sacrée. Et il persiste à croire une lâche insulte cette séquestration en compagnie des bourreaux de la Race. Tout bas, il ressasse les insultes dont l'inondèrent les gardiens du musée en le retrouvant endormi, le matin.

Maintenant il sifflote, expertise les meubles en affectant ne pas regarder la jeune femme. Et la honte d'avoir succombé avec cette impure, de se sentir comme débiteur envers elle, c'est une dernière humiliation qui paroxyse sa haine.

Un effleurement le contraint à voir Madame Jules qui met ses lèvres près les siennes, s'agenouille, et se diminue pour être semblable à lui. Il bougonne:

--Non, non, c'est inutile: c'était bon pour une fois.

Alors elle l'enlève riant, l'embrassant, et elle proteste:

--Nous allons bien voir.

Éphraïm s'effondre dans la mollesse des couvertures. Les courroies de son chariot sont précipitamment dénouées. Une voix aigrelette lance:

--Bonjour, maman.

--Hé, va te promener!

Éphraïm s'irrite contre cette interruption du plaisir enfin consenti; mais sa colère tombe quand il reconnaît l'enfant semblable à la déesse égyptienne. Des yeux, des bras, il la redemande, rendu fou par les caresses inachevées de Madame Jules.

--Console Monsieur Samuel, Agathe; moi je vais chez la fruitière. Sois bien gentille, n'est-ce pas?

--Oui, maman.

Et la petite console le cul-de-jatte. Elle lui tend sa joue, ses cheveux volontiers. Elle l'interroge, gentille, sur les causes de son chagrin. Il la fait asseoir près lui et chevrote à peine de courtes phrases, tout ému. Très vite il se grise de cette présence et se rappelle les violents désirs qui le harcelèrent durant la nuit. Et, fermant les yeux, il lui semble qu'il embrasse les lèvres félines de cette face de tigresse; il lui semble que ces petites mains qui le repoussent sont ces doigts de marbre noir étendus naguère au long des cuisses de la gracile divinité.

--Oh! la canaille! Le saligaud! Un pareil monstre! Pauvre enfant!

On le saisit, on l'arrache de la fillette. Des figures bavantes de mégères blêmes, la face triomphalement pâle de Madame Jules grimacent autour de lui, hurlantes, vociférantes.

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