‹ Le thé chez MirandaChapitre 37 sur 37 · L'INNOUCENTO

L'INNOUCENTO

Elle s'en va, toute droite, et longue, longue et poudreuse sous le soleil ardent, l'unique rue du village, avec sa bordure de masures blanchies à la chaux et recouvertes de chaume, avec, tout au bout, sa petite église très délabrée, où le cadran postiche marque toujours la même heure depuis tant d'années. Au-dessus, la montagne aux sapinières crêpues comme des têtes de nègre où, tout au fond, bleuissent les glaciers vierges; au delà, le gave plein de truites, s'acharnant contre les tas de rocs de son lit sous le petit pont que les lourds chariots débordants de fourrages font trembler de leur poids.

Elle avait grandi là, l'Innoucento, comme on l'appelait familièrement, entre les pourceaux et les poules, grognant et gloussant avec eux sur le fumier et dans la boue. Une grosse tête difforme, engoncée dans des épaules mal équarries, des yeux trop petits falotement brillants, de vrais yeux de crétin; la bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec des lèvres minces et des dents déjà toutes moussues. Les bras trop longs, la main trop large, le pied s'aplatissant dans l'espadrille.

Ainsi, gambadant par les champs de maïs et les carrés de légumes, le corps difforme et l'esprit embrumé, la pauvre idiote attrapa ses vingt ans.

Ses parents étant morts, une vieille femme, Madame Lafont, l'avait prise à son service. Elle gardait les bestiaux et allait blanchir le linge au torrent.

Les gars du village se moquaient d'elle en lui prenant le menton avec des mines comiques et les jeunes filles lui demandaient confidentiellement, histoire de rire un brin, si elle avait un amant: As oun galan, Innoucento? Et la pauvre idiote écarquillait ses petits yeux, ne comprenant pas, et gloussait comme ses poules.

C'était un après-midi de juillet. Un soleil fauve dardait ses rayons rouges dans le ciel blanc. Les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, les guêpes picoraient sur la haie, les gélinottes roucoulaient dans les branches, et les petits lézards verts rampaient dans les buissons creux. L'Innoucento qui paissait ses bestiaux par les champs sentit sa tête lourde de somnolence et s'endormit à l'ombre des peupliers.

En ce moment le garde champêtre Miquelas passait dans le sentier, ivre. Il vit l'Innoucento endormie sous les peupliers, et une idée baroque traversa sa tête alourdie par la boisson.

--Tiens, comme c'est drôle! se dit-il.

Puis il réveilla d'un coup de pied la pauvre idiote. Elle se frotta les yeux en grognant. Alors il la prit dans ses bras et l'emporta dans le taillis prochain où l'herbe poussait haute.

Et les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, et les guêpes picoraient sur la haie, et les petits lézards verts rampaient dans les buissons creux.

Depuis ce jour là, lorsque les jeunes filles lui demandaient: As oun galan, Innoucento? l'idiote ne gloussait plus comme ses poules et son regard devenait sérieux.

Quelques mois après, sa taille s'épaissit visiblement et les gars du village, en la rencontrant, disaient avec des éclats de rires:

--Comme tu engraisses, l'Innoucento? Serais-tu enceinte?

Mais elle ne répondait pas, et s'enfuyait en courant par les carrés de betteraves.

Souvent le soir, en se déshabillant, elle fixait des yeux inquiets sur son ventre gonflé et se rappelait en rougissant le jour où elle s'endormit sous les grands peupliers.

Dans le village, on souriait en la voyant passer, et les commères se chuchotaient avec des mines étonnées:

--Mais qui diable a pu faire ça?

La vieille Madame Lafont, très intriguée, appela un empirique de passage, et lui fit examiner sa servante. L'empirique déclara que la jeune fille était enceinte.

Alors la vieille femme entra dans une colère effroyable et intima à sa servante de quitter la maison au plus vite: Je ne veux pas de puto chez moi, disait-elle.

La pauvre idiote fit un paquet de ses hardes et partit en pleurant par la campagne sans savoir où elle allait. A la tombée de la nuit, elle s'arrêta, brisée de fatigue, sur un petit pont en bois jeté sur la rivière qui s'engouffrait avec un fracas lugubre au fond des rocs pointus.

La nuit était délicieuse. La lune nimbée d'argent brillait sur la montagne apaisée. On entendait les chiens hurler au loin et l'eau clapoter sous le pont. Une douce brise parfumée de framboises bruissait dans les lamelles des pins. L'esprit de la pauvre Innoucento revint encore à ce jour où le garde champêtre l'emporta dans le taillis, et sur ses lèvres minces un sourire doux et amer à la fois passa furtivement. Elle regarda son ventre gonflé et le palpa avec curiosité.

Puis, comme si un éclair subit eût traversé son cerveau enténébré, elle se mit à sangloter.

La lune s'était cachée derrière les hautes futaies.

L'Innoucento regarda un instant l'eau brunie s'engouffrant avec un lugubre fracas au fond des rocs pointus, puis elle escalada le parapet, et se jeta sans un cri dans la rivière.

Sixième Soirée

Gît la plaine brune, étendue, rase.

Au bord, la trace du soleil parti stagne rouge.

Et le ciel s'élève avec des courbes immenses de palmes, et des teintes citrines qui montent, qui montent et se nacrent de blanc, et se bleutent, se bleutent comme un ruban de blonde. Une étoile fichée là, minuscule, la tête d'une épingle, dans ce bleu lisse.

Miranda descend par la plaine. Droite et grêle. Droite, en sa blouse lâche à fermoirs de missel. Grêle en ses hautes guêtres qui sanglent. Droite et grêle.

Luisent les canons de son fusil, roses un peu du couchant, rouges un peu du sang des bêtes. Et se rose aussi la torsade la plus lointaine de sa chevelure massée, et se rose encore la brindille de houx qui retrousse sa toque large.

Les perdrix rappellent.

Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent. Gueules haletantes. Et leurs oreilles traînent sur le sol épilé de moissons.

Le vent effleure les nappes illimitées de betteraves. Les betteraves frissonnent de leurs panaches verts et de leurs panaches mauves. Semblables à des piles d'écus, les lointaines cheminées de fabriques.

Les perdrix rappellent.

L'église du proche village lève au ciel sa tour de prières, son clocher bleu. Son clocher assis sur les rondes cimes des pommiers et dans les feuilles ténues des saules.

Voici que des buées sourdent et rampent; des buées grises qui glissent au ras des éteules et des trèfles. L'ampleur du vide s'accroît. Le ciel se hausse et s'éteint. La nuit violette plane sur la plaine, plane et s'accroupit. Et les lueurs des fermes transparaissent à peine suspendues parmi les brumes denses: des taches d'or.

Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent. Et leurs flancs roulent aux sursauts de l'infatigable course.

Les perdrix rappellent.

Dans l'ombre rousse de la salle où les murs se perdent, rien que les torses des hermès, cariatides de la cheminée profonde, rougeoyent au feu des bûches. La flamme danse et pétille. La flamme danse, et son ombre jaune sur la tête pensive des chiens allongés.

Miranda se repose toute mince dans l'antique fauteuil aux fleurages défunts. Et saillent ses jambes rondes croisées dans la courte jupe de velours sombre. Sa chevelure dénouée inonde de pâleur les pâleurs exsangues de sa face sérieuse. Trop petite dans le fauteuil trop grand; trop blanche dans le fauteuil usé.

Pour un sourire de sa mémoire, ses lèvres rosâtres s'étirent. Et la flamme qui se tend jusqu'à elle lèche ses yeux obscurs d'ombres flambantes.

OEIL-CHINOIS

Après le dîner, on s'installa pour prendre le café dans le jardin, sous des berceaux de capucines. Il y avait là, autour de la maîtresse de céans, la délicieuse Blanche d'Étanges, Léonie Clauss avec sa face blafarde de pierrot vicieux et Julia Lebreton, une brune massive, au regard têtu. Cavaliers: Hanser, le financier obèse, le jeune de Tretel, et le fameux reporter Gros-Renaud. La nuit était tombée douce et susurrante sur la Seine dont le cours fuyait, imperceptible, sous le pont instantanément ébranlé par le passage du train de Paris.

Les six convives goûtaient l'exquise torpeur de la digestion. Une bonne digestion de dîner fin. Les bouteilles ventrues, les fioles allongées pleines de liqueurs multicolores encombraient la table parmi les petits verres de cristal, les tasses de Sèvres, les boîtes à cigares et les mignonnes cigarettes blondes et opiacées.

De l'autre côté de la rive, là-bas, des appels,--comme d'une voix de ventriloque,--coupaient tout à coup le silence de la nuit. Plus près, de la route, des refrains expirés, puis repris, montaient.

Une lampe à abat-jour lilas lunait à peine l'obscurité que le feu des cigares cloutait d'or. La nuque grêle de Léonie Clauss, la toilette estivale de Julia, l'énorme nez de de Tretel surgissaient fantastiquement de cette pénombre nimbée.

On parla potins.

--Ainsi, demanda de Tretel, Madame Gimary vient de déserter définitivement le toit conjugal.

--C'est son mari qui doit être embêté, remarqua Léonie.

--Je vous crois, fit le gros Hanser en se renversant sur sa chaise. C'est sa femme qui est riche. Lui a toujours fait de mauvaises affaires à la Bourse et avec ses maîtresses. Il a encore perdu dernièrement une forte somme avec le Panama.

--Il paraît que la petite OEil-Chinois lui a coûté près de deux cent mille francs, reprit de Tretel.

--Quel imbécile! lança dédaigneusement Hanser; moi, les femmes ne me coûtent presque rien.

--Tourné comme vous l'êtes, ça se comprend, remarqua malicieusement Léonie Clauss.

--Vous, vous allez vous taire, petite futée, répondit le gros Hanser, menaçant du doigt, et visiblement piqué malgré son air plaisant.

--Pas de querelles, cria la maîtresse de céans.

Puis s'adressant à Gros-Renaud:

--Dites: vous la connaissez bien, vous, cette OEil-Chinois? Contez-nous donc quelques détails.

--Peuh! une petite rousse chiffonnée, interrompit la brune Julia Lebreton.

--C'est elle qui est la cause de tout ce scandale, pas? continua Blanche d'Étanges.

--Évidemment, firent en même temps de Tretel et Hanser.

--Messieurs, prononça avec autorité le reporter, vous avez deviné que la brouille du ménage Gimary est l'oeuvre de Mademoiselle OEil-Chinois. C'est le secret de Polichinelle. Mais je parie que vous ignorez complétement le fin mot de cette aventure.

--Le fin mot de cette aventure! s'exclama le financier qui détestait la contradiction, le fin mot de cette aventure? C'est bien simple: Gimary était en train de se ruiner, de se couvrir de ridicule; Madame Gimary l'a trouvée mauvaise, et elle a eu raison.

--Vous n'y êtes pas, monsieur Hanser, répliqua froidement le journaliste.

--Assez, cria de nouveau Blanche d'Étanges, est-il ennuyeux avec ses piques, ce Hanser.

--Avec mes piques?... bougonna le financier.

--Voyons, Gros-Renaud, continua Blanche, je vous ai demandé des renseignements sur OEil-Chinois. Est-il vrai qu'elle ait vendu des fleurs au quartier Latin?

--Parfaitement. Il y a cinq ou six ans de cela. Et si vous voulez connaître son portrait à cette époque, permettez-moi de vous réciter une pièce de vers qu'un de mes amis publia jadis en l'honneur de la bouquetière dans une feuille de chou de la rive gauche.

--Moi je n'aime pas les vers, observa Hanser de plus en plus dépité.

--On ne vous demande pas votre avis, clamèrent à la fois ces dames.

--Voici les vers, dit Gros-Renaud, en prenant une pose, et il récita:

Par les brouillards violets, Qu'il bruine ou bien qu'il neige, Sous sa jupe de barège, Laisse trotter ses mollets-- La petite bouquetière.

Des roses blêmes dans sa Corbeille, roussette et blanche, S'en va, tanguant de la hanche, Faisant des yeux comme ça-- La petite bouquetière.

Et ses rêves familiers La montrent déjà parée D'une robe mordorée Avec de jolis souliers-- La petite bouquetière.

--Pas mal, épilogua Léonie Clauss.

--Il y a des mots que je ne comprends pas, avoua naïvement Julia Lebreton.

Hanser et de Tretel restèrent cois.

--Connaissez-vous son vrai nom? car OEil-Chinois ne peut être qu'un sobriquet, insista Blanche d'Étanges.

--Notre ami Guy Bouffard la baptisa ainsi à cause de ses yeux qui rappellent les dames des kakémonos.

--Caqué, caqué... quoi? s'esclaffa Julia.

--Les kakémonos, ma chère, c'est des articles japonais; c'est des bandes d'étoffes avec de la peinture dessus.

--Peste! Quelle érudition, mademoiselle.

--Vous saurez, monsieur Gros-Renaud, que j'ai été employée dans un magasin de japoneries... du temps de mon honnêteté.

--Je vous vois d'ici parmi les magots, fit le lourd financier qui cherchait à se venger de Léonie.

Gros-Renaud continua:

--OEil-Chinois s'appelle tout bêtement Clara Thureaux. Sur son père, je ne sais rien de précis. Sa mère, une ancienne blanchisseuse, pensa que la fillette, avec sa frimousse bizarre, ses crins roux sur le dos, et son coup de hanche shocking, pourrait rapporter gros en vendant des violettes et des roses le long du Boul'Mich, et dans les brasseries où des futurs notaires et des dondons à sacoches marivaudent. Elle avait raison la brave femme. Le succès de la petite Clara fut immense. L'un lui achetait une rose pour lui prendre le menton, l'autre un bouquet de violettes pour lui passer la main dans ses cheveux dénoués. Sa conversation était très amusante. Elle avait de ces reparties ingénûment perverses qui émoustillent. Il paraît même que bientôt le sexe faible la disputa au sexe fort, la gentille bouquetière n'ayant pas manqué de toucher le coeur de mainte verseuse de bocks. L'une voulait remplacer ses chaussettes d'estame par des bas de soie fine; l'autre la comblait de présents en chrysocale; une troisième la faisait calamistrer par son coiffeur...

--Et ce fin mot? interrompit Hanser avec un bâillement ironique.

--Oui, ce fin mot, répercuta de Tretel.

--Pas d'interruptions! commanda Blanche.

--Nous y arrivons, messieurs:

A dix-sept ans, la bouquetière se laissa enlever par un étudiant exotique quelconque. Elle fréquenta Bullier, le restaurant Boulant et l'arbre de Robinson. Il serait superflu de la suivre à travers les diverses étapes qui constituent l'histoire banale de...

--Vous toutes, mesdames, interrompit de nouveau le financier metteur-dans-le-plat.

--Malhonnête! dit Blanche.

--Idiot! fit Léonie.

--Veau! gronda Julia.

Le narrateur feignit l'indignation:

--Je reprends, monsieur Hanser, vous m'avez empêché de placer un mot spirituel.

--... Il serait superflu de la suivre à travers les diverses étapes qui constituent l'histoire banale de toute jolie fille dont la vertu rend les clefs à la première sommation d'une agrafe diamantée; néanmoins il faut croire qu'elle les brûla, car la haute galanterie parisienne ne tarda pas à s'enrichir de Mademoiselle OEil-Chinois, une rousse adorablement évaporée et fringante comme une cavale de race.

--Brûla quoi? demanda Julia.

--Les étapes.

--Les étapes? Ah! bien.

Hanser trouva le mot faible. De Tretel le nota pour le répéter à son cercle.

--... Gimary qui venait de se brouiller avec la petite Louisette, des Nouveautés, rencontra un soir OEil-Chinois à l'Hippodrome. La folle rousse était ravissante, tout en noir, coiffée d'une mantille à la milanaise. Gimary fut très empressé et finit par faire des propositions quasi-officielles. Au moment le plus pathétique de la déclaration, OEil-Chinois qui n'avait pas cessé d'examiner avec une curiosité narquoise le crâne de Gimary, dont la calvitie est légendaire, dit sur un ton de sérieux imperturbable: «Eh ben, vous avez un joli genou, vous.» Cette espièglerie ne découragea pas l'amoureux; et, au bout d'une cour assidue de plus d'un mois, la miséricordieuse enfant finit par accepter un joli petit hôtel rue Daubigny, richement meublé de l'écurie aux mansardes. On parla beaucoup d'un lit à colonnades dont les draperies avaient coûté près de quinze mille francs. Eh bien, il paraît que le malheureux Gimary n'a jamais couché dans ce lit-là.

De Tretel gloussa un rire méprisant, se trouvant fort supérieur.

--... L'amoureux crut d'abord à un caprice passager; puis il s'exaspéra. Il se trouvait ridicule. Rompre? Mais comment, quand on est fou de désir et de dépit? La cause de cette rigueur inaccoutumée? Sans doute un rival. Un amant de coeur, étudiant, ancienne connaissance du quartier Latin, un cabotin, un bookmaker, un rapin de Montmartre... Il espionna longtemps sans résultat. Enfin, il finit par découvrir que l'inhumaine se rendait fréquemment dans une maison de la rue Pasquier. Les scrupules de la concierge capitulèrent devant une liasse de billets de banque et, un après-midi, Gimary put pénétrer dans l'entresol à gauche. Un vrai nid d'amoureux aux meubles intimes et parfumés. Il était furieux, résolu de ne pas reculer devant le plus épouvantable scandale. La porte de la chambre à coucher céda. Il se trouva en face de deux femmes. Horreur!... Il reconnut OEil-Chinois et Madame Gimary. On prétend que leur tenue était peu convenable...

--Le pauvre homme! soupira Léonie Clauss.

--Pouah! fit Julia Lebreton.

De Tretel trépignait.

Hanser traita ça d'invention de journaliste.

--Elle n'a pas mauvais goût, Madame Gimary, épilogua Blanche d'Étanges, rêveuse.

OPHICLÉIDE FLAMAND

AUBADE

Lille.

Les maisons sont grises et hautes, leurs fenêtres blanchement linceulées de rideaux mornes. De faîte à faîte ondoye le violet pâle des brumes. Plus haut, surgissent les pinacles de vieilles églises dans les nues cendreuses qui vont, lentes. La ternissure du jour choit vers les trottoirs où la pluie a laissé des marbrures sombres. Il pullule des passants silencieux et le bruit de leurs pas a d'inquiétantes sonorités qui vibrent. Les fillettes étreignent leurs corsets emmaillotés de journaux; elles trottinent, blêmes, la main crispée sur le louis d'amour.--Enloqués de velours flasque, jauni, les travailleurs se dandinent, lourds. Et les chaussures bossuées des bureaucrates luisent seules dans le pianissime des teintes fades. Sur les rails noirs, les tramways glissent sans tapage au trot des petits chevaux qui s'agitent dans les traits lâches, tandis que des gamins au teint vert étouffent tous les tumultes par la psalmodie continue de leurs voix aigres: «Demandez le Petit Nord», et passent, rapides, décollant de leur pouce ensalivé les feuilles humides du journal.

Impérieusement, un roquet aboie.

CONCERTO

Le beffroi carillonne ses notes hésitantes. Des heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermée comme celle des princes. Au pinacle de l'édifice, que noircirent les âges, le lion héraldique dressé mire le soleil en ses flancs d'or. Et les maisons sont coiffées de faîtes à gradins; et dans l'angle suprême des façades les oeils-de-boeuf semblent voir.

Vieille cité flamande.

· · ·

Sous les panonceaux, portant en lettres vertes: «Robes et Confections»,

Sous l'exergue brillant du magasin: «A la Dame-d'Honneur»,

Elles jacassent les petites couturières, les petites couturières engaînées de minces robes noires.

Elles jacassent et elles sautillent--et leurs bras grêles; et leurs saclets en cuir roussi. Et leurs échines se penchent devant la vitrine, leurs échines qui font luire les corsages par places. Admirations pour les toilettes de Paris tendues sur les mannequins rigides.

Deux à deux arrivent les retardataires, deux à deux. Une à une.

Et la dernière vêtue de rouge, elle court.

Elle court la main soutenant sa tournure qui sursaute. Elle court, ayant sa frimousse encore moite du lit, et les mèches noires de sa chevelure croulant malgré la morsure du peigne. D'un rire elle salue, tandis que des friandises, en sa bouche, lui gonflent la joue. Elle salue d'un rire sans pensée.

Et les petites couturières se pressent dans le couloir de l'atelier. La grande salle claire.

La grande salle claire où plane l'aigre puanteur des failles neuves. Elles s'installent; et elles se bousculent; et des claques malicieuses rebondissent sur les omoplates en saillie, sur les croupes futures. Des disputes crèvent pour occuper les meilleures places, très loin du poêle où chauffent les fers, très loin de la coupeuse surveillante qui taillade sans fin des étoffes de toutes nuances sur le transparent jaune du modèle.

Et s'inclinent, les têtes attentives, sur les doublures à faufiler, les têtes attentives des petites couturières si bien coiffées.

Agilement s'agitent les minces doigts, piqués noir par l'aiguille. Et les bavardages piaillent. Des potins d'amour. Aux frisures brunes s'emmêlent des frisures blondes; et les cheveux échappés des tempes tremblotent à l'haleine des confidences chuchotées. Les dos palpitent par saccades, en une grande envie de s'esclaffer.

Et la quinte des rires trop longtemps contenue résonne.

Elle résonne, elle monte dans la grande pièce claire; elle étouffe la cliquetante mastication des ciseaux.

Et des restes de pudeurs rougissantes se cachent dans la claire-voie des mains ramenées sur le visage, des mains blanches aux minces doigts, piqués noir par l'aiguille. Et la joie met en danse les seins grêles perdus dans l'ampleur du mérinos.

Une joie qu'elles lâchent au nez des garçons, une fois sorties.

Au nez des jeunes garçons, qui les rattrapent et les embrassent, les petites couturières, bien contentes, sous les grandes portes.

Mais ils les abandonnent soudain, les jeunes garçons, à l'aspect terrifiant d'un chapeau haute forme.

· · ·

Le beffroi carillonne ses notes hésitantes. Cinq heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermée comme celle des princes.

· · ·

Aux bosselures du pavage, cahotent les coupés déteints des hobereaux en visite.

La «Dame-d'Honneur» tressaille.

Elle tressaille de ses escaliers qui trépident sous l'avalanche des petits pieds.

Les petits pieds des grisettes qui envahissent le trottoir.

Et les unes, gourmandes, déroulent des papiers gras recéleurs de charcuteries.

Et les autres assaillent la voisine épicerie et chipent des cornichons dans le baril où plonge une grosse cuillère en bois.

Mais la petite rouge, non rieuse, reste immobile.

Un doigt dans la bouche, attentive, écoutante.

Au loin ronronne un étrange bruit.

Un étrange bruit où se mêle le titillement d'un grelot.

Cela grandit, enfle et ronfle.

Brille sur la chaussée un bicycle, un bicycle dont les orbes dardent de pâles étincelles.

Là haut, un éphèbe juché.

Et ses cuisses se moulent dans un collant gris de perle et ses mollets en de superbes guêtres jaunes.

Elles se sont tues les petites couturières. Elles se sont tues et elles le contemplent.

Seule, la petite rouge continue rire et narrer. Seule.

L'éphèbe avec un geste de calme souplesse a sauté de son véhicule. Se dirige vers la ruelle du Palais.

La petite rouge quitte ses compagnes et pénètre sournoise dans la ruelle du Palais.

· · ·

Au pinacle du beffroi que noircirent les âges, le lion héraldique dressé mire le soleil en ses flancs d'or.

Et tout droits dans leurs chars rougis, aux criardes ferrailles, les très robustes garçons bouchers passent sanglants, ainsi que les triomphateurs antiques.

Ils passent et font claquer la chambrière au-dessus de leurs poneys qui galopent.

P'tite Lucie n'est plus pucelle, Tant pis pour elle! C'est Lucien qui l' lui a pris, Tant mieux pour lui!

Elle pleura d'abord la petite rouge, elle pleura quand ses compagnes la chansonnèrent.

Elle rit ensuite, elle a ri quand ses compagnes la chansonnèrent.

Puis, tous les jours, la petite rouge laisse paraître à son oreille une touche de poudre de riz.

Bientôt la touche s'étend, s'étend à givrer tout son visage.

Et ses joues n'ont plus que des roseurs marcescentes comme celles de l'anémone du Japon.

Et puis l'épiderme se voile de blanc, d'une transparence blanche sous laquelle il se devine encore, de même que le vert se devine encore au verso blanc des feuilles du peuplier blanc.

Et puis il se linceule de blanc: on dirait d'une marmoréenne statue où seuls les yeux vivent.

Mais les yeux s'auréolent de noir; et les lèvres se vernissent de carmin; et les mouches noires notent une recherche d'élégance.

Et le sourire, l'immuable sourire, se fige à la commissure des lèvres, découvrant la denture bêtasse.

Et l'oeil dans son auréole noire stagne, avec la classique polissonnerie qui bonimente l'alcôve.

Et toute, elle donne l'impression d'une étiquette, comme les toilettes de Paris derrière la provinciale vitrine.

· · ·

Les maisons sont coiffées de faîtes à gradins. Dans l'angle suprême des façades, les oeils-de-boeuf semblent voir.

· · ·

Leurs saillies se capuchonnent de neige, de neige qu'illumine la lune bleue. La vitrine de la «Dame-d'Honneur» larmoie des gouttes de vapeur. Le pavé sec et gris, le ruisseau solide.

Entre le manteau soyeux et bordé de loutre que dépassent les volants d'une robe en velours, entre le manteau et le chapeau chargé de plumes frissonnantes, la figure de Lucie resplendit comme un masque neuf.

Et ses mains gantées de noir où saignent de larges piqûres écarlates, ses mains gantées de noir tiennent un petit manchon.

Elle regarde la vitrine et sa poitrine exhale de gros soupirs.

Une autre femme semblablement mise l'accoste. Et les: «Bonjour, madame!» chantent un prétentieux duo.

Les petites mains gantées de noir et les petites mains gantées de jaune indiquent une foule d'objets derrière la glace. Elles s'agitent, elles vont des mannequins pancartés de blanc aux chapeaux piédestalés de palissandre, des rubans enroulés sur les supports de globes à gaz, jusqu'aux cravates indigo et vermillon qui semblent nager en des flots de dentelles rêches.

Et les têtes hochent, et les plumes frémissent, et d'une poitrine à l'autre les gestes oscillent, volubiles.

Mais voici deux ombres toussotantes, crachotantes, bedonnantes.

Elles traînent sur le trottoir sec et gris des sabres qui résonnent et des éperons qui cliquètent.

Et leurs faces renfrognées, rougeaudes, moustachues, grognent sous les képis garance.

Et très penaudes, se taisent les petites femmes qui suivent les officiers.

Sans dire, elles subissent les remontrances; et les moustaches en brosse, balayent leurs petites figures, les pauvres petites figures qui resplendissent comme des masques neufs.

· · ·

Le beffroi carillonne ses notes hésitantes. Des heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermée comme celle des princes. Au pinacle de l'édifice que noircirent les âges, le lion héraldique dressé mire la lune en ses flancs d'or. Et les maisons sont coiffées de faîtes à gradins; et, dans l'angle suprême des façades, les oeils-de-boeuf semblent voir.

Vieille cité flamande.

SÉRÉNADE

Arras.

Le café blanc et or, ses banquettes de velours grenat. De pilier à pilier, ondoye la bleuâtre fumée des pipes qui sinue et s'élève. Plus haut, le plafond a revêtu la teinte saure des vieux tableaux. Dans les globes dépolis, le gaz flambe comme un oeil; sa lumière s'épand et cuivre. Elle s'épand et elle cuivre les tables de marbre blanc, et les verres et les liquides. Elle s'épand et cuivre les glaces adverses, où s'enfoncent d'infinies perspectives de la salle, réfléchies et réfléchies toujours dans leurs multiples mirances. De même, au théâtre, la galerie sans bout du palatial décor. Des têtes pommadées et des crânes chauves. Et, proférés, des mots étranges de jeux. Bruit des dominos grattant les tables. Des éphèbes étreignent leurs cartes, les Rois impassibles trônant avec le sceptre, les Reines à figure ronde, et les As solitaires. Ils tremblent blêmes, la main frémissant au bord du tapis rouge, où s'enlacent sataniquement les noires initiales du patron. Un sou la fiche. Autour des billards, verts comme des prairies anglaises, les messieurs grisonnants s'appuient sur les queues, en silence, dans l'attitude du hallebardier royal. Et les blancheurs des tabliers qui ceignent les garçons lâchent seuls une note crue dans la symphonie des couleurs cuivrées. La très laide caissière, à peine découvrable au milieu des flacons à pans et des maillechorts, inscrit. Ses gros doigts courent sur la page, courent avec une bague à chaton d'émeraude. Tandis que de jeunes hommes étouffent de criailleries le bruissement qui plane: «Tu as une veine de cocu! Le roi! Tu es baisé!» et jettent les cartes sur le marbre avec une bestiale rage.

Magistralement un notaire impose: Whist veut dire silence.

TABLE DES MATIÈRES

Première Soirée:

C'est l'hiémale nuit (J. M.) 7 Amourette (P. A.) 11 Le lévrier (J. M.) 45

Deuxième Soirée:

La Haye gris de perle (P. A.) 53 La Faënza (J. M.) 59 En gare (P. A.) 77

Troisième Soirée:

Au couchant, devers (J. M.) 87 Crescendo (P. A.) 89 Babioles (J. M.) 107

Quatrième Soirée:

La mer, d'un jade qui (P. A.) 117 Le cas de Monsieur de Lorn (J. M.) 121 La tare (J. M.) 143

Cinquième Soirée:

Au pied de la montagne (J. M.) 157 Le cul-de-jatte (P. A.) 159 L'Innoucento (J. M.) 175

Sixième Soirée:

Gît la plaine brune (P. A.) 183 OEil-Chinois (J. M.) 187 Ophicléide flamand (P. A.) 197

3694.--ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.--1886.

End of Project Gutenberg's Le thé chez Miranda, by Jean Moréas and Paul Adam

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