ICI, DANS PORTO FERRAIO, - ICI NAQUIT SA PAROLE
EN 1802, FUT APPORTÉ LE TOUT PETIT VICTOR HUGO.
QUI, PLUS TARD, LAVE DE FEU SACRÉ, DEVAIT COURIR DANS LES VEINES DES PEUPLES, ET PEUT-ÊTRE TROIS ANNÉES PASSÉES DANS CET AIR À QUI DONNENT LEURS ATOMES LE FER ET LA MER[2] RAFFERMISSANT SON CORPS DÉBILE, CONSERVÈRENT À LA FRANCE L'ORGUEIL DE SA NAISSANCE, AU SIÈCLE LA GLOIRE DE SON NOM, À L'HUMANITÉ UN APÔTRE ET UN GÉNIE IMMORTEL.
[Note 2: Allusion aux mines de fer de l'île, dont nous parlerons tout à l'heure.]
En 1802, en effet, quelques mois après sa naissance, Victor Hugo vint à l'île d'Elbe. Né à Besançon, comme l'on sait, où son père, Joseph Hugo, alors commandant, se trouvait en garnison, il avait déjà dû être transporté à Marseille, six semaines après sa naissance. C'était un terrible voyage pour un enfant de cet âge,
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,
comme il l'a dit lui-même, et si particulièrement faible que le médecin qui l'avait mis au monde avait déclaré qu'il ne vivrait pas. Par surcroît de malheur, il fallut que sa mère l'abandonnât pour venir à Paris solliciter le ministre de la Guerre, en faveur de son mari, lequel réclamait en vain l'avancement en grade qui lui était dû. Le pauvre bambin resta seul avec son père qui le bourrait de bonbons pour le consoler, car depuis le départ de sa mère, il n'arrêtait pas de pleurer. Enfin, cette dernière revint, et tout le résultat de ses démarches fut un ordre d'aller plus loin encore, à l'île d'Elbe, avec le régiment de l'impérial Corse.
Voilà donc toute la famille qui se remet en route à nouveau et s'embarque pour Porto-Ferraio, où elle s'installe.
La santé du petit Victor laissait toujours fort à désirer. Un an après son arrivée dan l'île, il n'était pas encore parvenu à redresser sur ses épaules sa tête «qui, racontent ses admirateurs, comme si elle eût déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que le germe, s'obstinait à tomber sur sa poitrine.» Cependant, on ne tarda pas à remarquer que l'avorton était solidement charpenté, qu'il avait large carrure d'épaules et de poitrine. Bientôt, le grand air de la mer et la salubrité du climat aidant, la vie prit le dessus, et quand l'enfant quitta Elbe, au bout de trois ans de séjour entremêlés de pérégrinations en Corse, il était en train de devenir ce type étonnant de robustesse humaine, qu'il demeura tout le restant de son existence. De Porto-Ferraio, son père s'en alla en Italie avec Joseph Bonaparte, et lui, il vint avec sa mère et ses frères habiter Paris, rue de Clichy, fin de 1805 ou commencement de 1806.
De même que ce fut à l'île d'Elbe que Hugo s'ouvrit à la vie physique et prit le dessus sur la mort, ce fut là aussi qu'il balbutia ses premiers mots, et la tradition nous a conservé la première parole qu'il prononça. Un jour, nous dit Dumas père dans ses MÉMOIRES, s'étant disputé avec sa gouvernante qui voulait le forcer à obéir et le menaçait: «_Cattiva!_ s'écria-t-il, _cattiva!_» _Cattiva_ signifie «méchante» dans l'italien des îles. Où avait-il entendu ce mot, et comment l'avait-il retenu plus spécialement? on ne le sut jamais. Mais tout le monde connut aussitôt dans la maison que l'avorton avait parlé, et s'en extasia. Ainsi le premier mot prononcé par le poète fut un mot étranger.
[Illustration: La via Napoleone qui monte au «palais» des Mulini.]
Mais les souvenirs de l'enfant «ne sont point encore éveillés, et rien de cette première halte de l'existence ne devait survivre en son esprit.»
Plus tard, toutefois, on ne manqua pas de voir un rapport de prédestination entre le passage que l'auteur de l'_Ode à la Colonne_ fit dans cette île, et celui de Napoléon, dix ans après; l'hyperbolique BIOGRAPHIE RABBE imprimera en 1834: «La première nature qui se réfléchit dans la prunelle de Hugo fut cette âpre et sévère physionomie d'un lieu peu remarqué alors, si célèbre par la suite. Cette jeune vie s'harmonisait déjà avec la grande destinée qu'elle devait célébrer un jour; ce frêle écheveau se mêlait déjà à la trame splendide qu'il devait rehausser un jour!»
Tandis que je lis et copie l'inscription du marbre, surpris malgré moi de tous ces ressouvenirs français que je rencontre à chaque pas, je vois soudain venir se planter sous mon nez un bras noir, au bout duquel est une main noire, brandissant une bourse noire. Je me retourne brusquement, n'ayant rien entendu venir, et recule avec un peu d'effroi, je l'avoue, en voyant en face de moi un homme tout noir également--si l'on peut appeler «homme» un grand sac noir, se terminant par un capuchon pointu, percé de deux trous au fond desquels deux yeux luisent comme des chandelles. C'est un Pénitent en tournée de quête, et il me poursuit de son bras noir, de sa main noire et de sa bourse noire, en m'assourdissant d'une sonnette qu'il porte attachée à sa ceinture et qu'il sonne furieusement, jusqu'à ce que je lui aie donné les deux sous qu'il réclame.
Je demandai si c'était l'usage de se promener ainsi, en échappé de drame romantique; l'on me répondit que cela se faisait lorsque quelqu'un de la Confrérie était mort, et que la quête était au profit de la cérémonie funèbre.
Or, comme j'étais assis, le soir, sur le seuil de l'_APE ELBANA_, à respirer avec délices la fraîcheur de la brise de mer qui s'élevait avec la nuit, tandis que, comme la veille, les gamins hululaient partout, que, dans toutes les maisons, les guitares sautillaient et les accordéons soufflaient éperdument, voilà tout à coup les cloches de l'église voisine qui se mettent à sonner le glas. En même temps, de l'autre bout de la ville, des clameurs lamentables retentissent, qui ne tardèrent pas à se rapprocher, faisant fermer en hâte les volets de toutes les boutiques et taire la voix des musiques. Bientôt, par une des rues en escalier qui aboutissaient sur la place, apparut, s'échelonnant de marche en marche, un cortège étrange; une foule de gens vêtus de cagoules noires, comme mon homme de l'après-midi, grands et petits, jusqu'aux plus minuscules bambins, s'avançaient, portant de gros cierges parfumés, et en chantant des psaumes autour d'un cercueil qui ondulait sur les épaules de quatre hommes robustes. Ceux qui marchaient en tête du cortège agitaient des croix, des bannières et des lanternes emmanchées sur de longs bâtons. C'était l'enterrement en question, et, comme je m'étonnais de son heure tardive, le _facchino_ de l'hôtel me répondit que tel était l'usage dans le grand monde, parce que c'était «beaucoup beau» ainsi.
[Illustration: La salle du conseil à Porto-Ferraio avec le portrait de la dernière grande-duchesse de Toscane et celui de Napoléon d'après le tableau de Gérard.]
[Illustration: La grande salle des Mulini aujourd'hui abandonnée, avec ses volets clos et les peintures décoratives qu'y fit faire l'Empereur (page 101).]
Arrivé devant l'église, le cortège s'arrêta. Le glas se tut. Alors tous nos capucins noirs jetèrent violemment leurs cierges sur le sol, ils en piétinèrent la flamme à coups de talon, ils lancèrent dessus de la terre à pleines poignées, afin de l'éteindre, et entrèrent dans l'église avec, chacun, cinq ou six petites bougies, minces comme des allumettes, qu'on leur remit à la porte. Tandis qu'elles brûlaient, ils se rangèrent à nouveau autour du cercueil et se mirent à hurler une sorte de bêlement bizarre: bai... ai... ai... ai..., quelque chose de traînant et de grave, qui, subitement, s'anime avec rage, et devient aigre à se boucher les oreilles: bai! bai! bai! ai! ai! ai! ai! ai! Il y a là du gémissement de la pleureuse antique et du lamento corse. Cependant les petites bougies tiraient à leur fin, le prêtre officiant avait terminé ses oraisons, le cercueil était rechargé sur quatre épaules, les cierges étaient ramassés sur le parvis de l'église, où ils étaient restés, et rallumés aux petites bougies, et le cortège reformé se mettait en route vers la nécropole, par le chemin qui longe la mer, tandis que les boutiques se rouvraient derrière lui et que guitares et accordéons reprenaient leur mélodie interrompue. Longtemps, je le suivis du regard, à la lueur des cierges se reflétant dans les flots en longues couleuvres lumineuses; et là-bas, pour que le mort ne reste pas seul dans la nuit, on lui laissera, avant de revenir, une petite lanterne allumée, qui le veillera jusqu'au jour.
Cagoules noires, nos gens allaient à la nécropole des «Noirs»; cagoules blanches, elles auraient été à la nécropole des «Blancs»; car les deux Confréries ne veulent avoir entre elles rien de commun sur la terre ni dans l'éternité. À Porto-Ferraio l'on est Noir ou Blanc, comme on était jadis Guelfe ou Gibelin, et si les cagoules ennemies ne se battent plus dans les rues quand elles se rencontrent, du moins n'ont-elles jamais cessé de se regarder d'un mauvais oeil. C'est à qui surtout réservera à ses morts, dans chacune des nécropoles rivales, le gîte le plus avouant, la «case» la plus souriante et la plus immaculée. Car ici, sauf de rares exceptions, les morts ne sont pas déposés dans la terre; sous des portiques somptueux, en des catacombes revêtues de marbre blanc et baignées de douces clartés, d'innombrables cases sont taillées dans l'épaisseur des murs, rangées symétriquement comme des alvéoles d'abeilles, les unes vides, les autres occupées déjà, où le cercueil est hermétiquement scellé, ornées d'inscriptions. Les longues galeries ornées de fleurs et de tableaux, où tant de disparus dorment leur dernier sommeil dans un calme pâle et silencieux comme celui des Limbes, n'ont réellement rien de sinistre. Vues du dehors, ces blanches nécropoles, aux larges et hautes fenêtres, rappellent, à travers le feuillage des grands arbres qui les entourent, les palais de Trianon.
De Porto-Ferraio rayonnent toutes les routes de l'île. Chaque matin, quatre ou cinq courriers partent de la ville avec leurs carrioles à deux roues, attelées d'un cheval maigre, à grandes jambes, qui ressemble à une sauterelle. Les brancards, au lieu d'être retenus sur les flancs de la bête comme chez nous, sont fixés sur son dos, et pointent en l'air, si bien que, dès qu'elle prend le galop, vous vous trouvez dans une sorte de panier à salade, qui vous enverrait immédiatement sur la route, si vous ne preniez soin de vous cramponner avec énergie à l'ossature du véhicule. Quant aux bagages, ils sont au préalable ligottés avec des cordes; c'est le seul moyen qu'ils arrivent entiers à destination.
Où vont toutes ces routes? On voit de Porto-Ferraio leurs rubans monter de tous côtés vers les montagnes environnantes, puis disparaître. L'une d'elles s'en va vers l'ouest, du côté de ce mont énorme qui, par là, barre l'horizon, et dont la cime disparaît dans les nuages. C'est la route de Marciana. Elle monte d'abord parmi les aloès et les cultures. Ça et là, une ferme, une métairie. De temps à autre, l'on croise des paysans qui se rendent à la ville, pour leurs affaires ou leur commerce. Ils ont tous un âne pour les porter; la femme se met à califourchon sur le cou du bourriquet, l'homme sur le dos, le fils sur la croupe, et, dans chacun des deux paniers accrochés de chaque côté du bât, il y a la marmaille. L'âne disparaît sous la famille qu'il véhicule; il en est littéralement recouvert. On ne voit que sa tête, sa queue et ses pieds. Il trottine, menu, menu, et, chose incroyable, ne s'effondre pas.
Puis les maisons se font plus rares, et voici commencer le maquis, le maquis corse, avec ses arbousiers, ses lauriers-thyms, ses bruyères arborescentes et ses chênes verts, serré, impénétrable et parfumé d'acres senteurs. À un coude de la route, Porto-Ferraio disparaît, et, sur le faîte du col que le vent balaye, une autre face de l'île apparaît.
(_À suivre_) PAUL GRUYER.
[Illustration: Une paysanne elboise avec son vaste chapeau qui la protège du soleil.]
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TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--10e LIV. Nº 10. 11 MARS 1905.
[Illustration: Les mille mètres du Monte Capanna et de son voisin, le Monte Giove, dévalent dans les flots de toute leur hauteur.]