‹ Le Tour du Monde; Île d'Elbe Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1905Chapitre 7 sur 12 · L'ÎLE D'ELBE[3]

L'ÎLE D'ELBE[3]

[Note 3: _Suite. Voyez page 97._

Les pages dont nous donnons ici la primeur aux lecteurs du _Tour du Monde_ sont empruntées au livre encore inédit: NAPOLÉON ROI DE L'ÎLE D'ELBE, que doit prochainement publier la librairie Hachette, et qui sera l'histoire complète et singulièrement vivante, reconstituée sur place par l'auteur, de cette période si peu connue de la vie impériale.]

Par M. PAUL GRUYER.

_Illustrations d'après les photographies de l'auteur._

II. -- Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la Madone et la «sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge de Monserrat. -- Rio Marina et le monde du fer.

[Illustration: Un enfant elbois.]

La mer se recourbe ici en un golfe profond, au cercle large et harmonieux, et dans lequel tombent les mille mètres du Monte Capanna; autour de ce dernier et de son voisin, le Monte Giove, la montagne de Jupiter, tournoient les nuées. En bas, la mer bleue, la grève ensoleillée sur laquelle un pêcheur solitaire, et qui semble moins gros qu'une fourmi, tire sa barque et fait sécher ses filets; en haut, la bataille farouche de l'ouragan noir où gronde la foudre et que zèbrent les éclairs; par moments, à travers un déchirement de nuages, des plaques de neige étincellent. N'est-ce pas là, en effet, l'Olympe redoutable où trônent, au-dessus des mortels, Zeus et les Grands Dieux?

Je demande au cocher s'il n'y a pas lieu de hâter le pas de son coursier et si l'amoncellement fantastique des sombres nuées ne va pas s'abattre sur notre tête avant notre arrivée à Marciana; mais il me fait signe que non, et qu'il n'y a rien à craindre pour le moment. Le soleil, en effet, ne cesse pas de luire pour nous tout le long de la route qui, se rapprochant de la mer, contourne d'abord le golfe (on le nomme golfe de Procchio), puis se relève pour suivre la côte en corniche, jusqu'à ce qu'une dernière descente nous amène à Marciana Marina, à l'AUBERGE DE LA PAIX, CHEZ VENTURA BRASCHI; BONNE CUISINE.

Le signor Ventura ne sait pas un mot de français, sa femme non plus, mais ils sont pleins de prévenances et crient très fort pour que je comprenne. Le bruit de mon arrivée s'est heureusement répandu dans le bourg; un garçon qui a voyagé et qui parle correctement français, vient m'offrir obligeamment ses services; il facilite les explications, et en attendant la «bonne cuisine» de l'enseigne, qui se réduira d'ailleurs à du macaroni et à des oeufs, je vais errer sur les galets du port, où les tartanes ont été amenées à sec en prévision de la nuit qui menace d'être pluvieuse et pleine de vent.

Les nuées sont descendues le long de la montagne, et le ciel s'est voilé; le soleil a disparu. Il fait gris; la mer houleuse bat le rivage de ses lames courtes; une morne tristesse s'épand sur les choses. Il semble que l'on soit perdu au bout du monde. Porto-Ferraio lui-même paraît loin, très loin. Cette montagne, que l'on ne voit pas et qui n'arrête pas de déverser son brouillard, on la sent peser sur soi de toute sa masse obscure. Les façades craquelées des maisons, qui s'illuminaient tantôt sous le soleil, ont pris un aspect sale et éraillé. Il fait froid.

Comme tout cela a changé d'aspect en quelques heures! Voici la pluie à présent, une pluie fine et pénétrante qui, sous l'obscurité grandissante, donne aux objets des reflets blafards; l'on se croirait sur quelque côte désolée de la Norvège ou du Spitzberg. Et quand, le soir, après dîner, je sortis pour aller gagner ma chambre qui se trouvait dans une autre maison, à quelques pas, je crus être emporté par l'ouragan qui me lapidait de cailloux à travers la nuit; la mer crachait ses embruns jusque dans les rues, et la seule lumière de ce gouffre noir, où pas un être humain n'osait circuler, était, au carrefour voisin, la lueur timide d'une petite veilleuse, brûlant sous un verre, devant une Sainte Vierge engrillagée dans le mur. Je songeais que ce fut près d'ici, par une nuit pareille, que se termina l'amoureuse idylle de l'ancien Roi des Rois et de la blonde comtesse Walewska; ils s'étaient retrouvés sur la montagne de Marciana, où ils revécurent quelques heures fugitives d'amour, et où ils se séparèrent dans la tempête et dans l'ouragan.

Le lendemain matin, un clair soleil me réveilla. J'avais, dans ma journée, à entreprendre l'ascension du Monte Giove et de Marciana Alta (Marciana de la Montagne), dédoublement de Marciana Marina (Marciana de la Mer).

[Illustration: Marciana Alta et ses ruelles étroites.]

C'est un vieil usage sur les bords méditerranéens, et que l'on retrouve en France, en Italie, en Corse et en Espagne, que celui de ces doubles villages côtiers. Il avait pour but de mettre leurs populations à l'abri des pirates barbaresques qui, jusqu'à la prise d'Alger par la France, au milieu du XIXe siècle, fondaient à tous moments sur les rivages, où ils pillaient et tuaient tout. Alors, dès que leur approche était signalée par une de ces tours-vigies qui dominaient l'horizon et dont les ruines subsistent encore, sur les pitons des falaises et les pointes des rochers avancés en mer, tout le village du bas ramassait ses effets les plus précieux et s'enfuyait vers le village du haut, lequel était suffisamment crénelé et fortifié pour repousser tous les assauts. Mais il était rare que les pirates se hasardassent jusque-là, car sur ces pentes qu'il leur aurait fallu gravir, il était trop facile de les écraser en faisant dérouler sur eux une avalanche de rocs et de pierres. Le plus souvent ils ne savaient même pas où les habitants étaient passés: ils étaient là-haut, dans les nuages.

Je demande en effet si l'on peut me montrer Marciana Alta. Signor Ventura sort avec moi sur la place et me désigne du doigt la montagne. Ici où nous sommes, le soleil a reparu, l'atmosphère est limpide, la mer sourit, mais la montagne est, comme hier, coupée en deux par l'épais rideau de nuées qui est remonté autour d'elle, et qui en cache la moitié supérieure, de son voile impénétrable. Le bourg de Marciana Alta est là, derrière le rideau; on ne le voit pas. C'est ainsi pendant la moitié de l'année, paraît-il; mais je n'ai qu'à prendre le sentier et à monter jusqu'à ce que j'arrive.

Me voilà donc grimpant, grimpant, grimpant toujours, avec cette persévérance nécessaire dans les montagnes où il semble que l'on marche sans avancer. Il fait une chaleur moite. Devant moi je vois toujours la nuée obscure, dont je me rapproche peu à peu; derrière moi, en me retournant, j'aperçois Marciana Marina s'écraser de plus en plus, et un immense horizon de côtes s'étaler à mes pieds. Mais je ne tarde pas à entrer dans l'ombre de la nuée, où le soleil se voile bientôt si complètement que je me trouve comme transporté tout à coup au milieu de la nuit. Tout disparaît, devant, derrière et autour de moi; il n'y a plus que du brouillard, qui perle en gouttelettes sur mes vêtements et ma barbe, comme sur les plantes et sur les brins d'herbe. La végétation a changé d'aspect, elle aussi; elle est devenue celle des climats du Nord: bruyères courtes, gros châtaigniers au tronc noueux, et qui n'ont encore ni feuilles ni bourgeons, tandis qu'à Porto-Ferraio les myrtes sont en fleurs; puis des fougères et des mousses, parmi lesquelles des sources cristallines bruissent et dégringolent en cascatelles. Le sentier toutefois, pour âpre qu'il soit, se continue, bien tracé, à travers l'opacité du brouillard. J'y croise, fantomatiques silhouettes, une femme et sa mule; sans doute la femme descend à la côte se ravitailler d'épicerie ou de farine, car l'on ne doit pas avoir là-haut grand'chose pour se nourrir. En passant elle me jette le _buona sera_! (bonsoir!) et paraît tout étonnée de la langue inconnue dans laquelle je lui réponds. Après une demi-heure de montée dans ce brouillard, la forme des objets redevient plus précise, le soleil se devine à nouveau, et voici, au-dessus de ma tête, Marciana Alta surgir des nuées.

Le spectacle en est singulier. En face de moi, à présent, la lumière, une autre région, un soleil du Nord qui luit dans un air vif et froid; par derrière, au contraire, la nuée opaque que j'ai traversée et qui cache maintenant la base de la montagne comme d'en bas elle en cachait le faîte. La terre, la mer, tout le reste de l'île ont disparu; on est comme suspendu sur les noires volutes nébuleuses; on plane au-dessus du vide, on est dans le ciel.

Ce qui paraît plus bizarre encore, c'est qu'il y ait ici des habitants, puisque voilà des maisons et un clocher, ou plutôt de penser qu'il doit y en avoir, car on n'en voit pas. Tout se tait; aucun son ne monte plus d'en bas, et nul bruit ne sort davantage de ce village mystérieux, aux maisons abruptes, serrées les unes contre les autres, entouré d'un rempart de pierre. C'est le village corse, sauvage et sinistre, le nid d'oiseaux de proie.

[Illustration: Marciana Marina avec ses maisons rangées autour du rivage et ses embarcations tirées sur la grève.]

Je gravis des escaliers, je passe sous des voûtes, je monte encore des marches et je me trouve au milieu des maisons, sur une place étroite, où aboutissent des rues ou plutôt des ruelles, non moins étroites, au pavé noirâtre et gluant. Il n'y a toujours personne. Les habitants sont sans doute enfermés chez eux. Seule une femme, au profil de vautour, est assise sur le seuil de sa porte, vêtue de noir et coiffée d'un fichu noir; ses yeux brillent dans leurs orbites, ardents et doux cependant, et elle me regarde sans qu'aucun des traits de son visage impassible et régulier trahisse ce qu'elle peut penser en me voyant. Puis en voici une autre, vêtue de noir également, qui tire au bout d'une corde une chèvre noire; puis une troisième, jeune celle-là, mais toujours vêtue de drap de la même couleur, et portant sur sa tête un sac de foin. Mais où sont les hommes?

Sur ma droite, j'aperçois un cabaret à la porte close; je vais pour entrer afin de me reposer un peu de mon escalade et demander un guide pour continuer plus loin. J'entends à travers la porte des bruits de voix. Allons, tant mieux! Il y a quelqu'un. Quelqu'un! Mais tous les hommes du village sont là. Je me demandais ce que l'on pouvait faire dans un pays pareil! C'est simple: on n'y fait rien.

C'est-à-dire que l'on y boit, que l'on y fume, que l'on y joue aux cartes, que l'on y parle surtout, depuis le matin jusqu'au soir, tous les jours et toute l'année. Oui, c'est bien là le village corse, c'est bien l'étonnante existence de ces gens qui, perdus dans leur solitude, sans voir même, six mois sur douze, le reste de la terre dont ils sont séparés, comme aujourd'hui, par les nuages qui les entourent et où ils vivent, passent leur vie à discuter, en face d'un vermouth et d'un journal, les destinées de l'Europe. Parler politique et voter tous les trois ou cinq ans sont les grandes occupations de l'existence. Quelques habitants essayent durant l'été de défricher la montagne et d'en obtenir quelques moissons; un peu plus bas sur ses pentes, ils y plantent même de la vigne, qui y réussit, mais le travail est dur et ils ont peu d'imitateurs. Les autres possèdent des cochons qui se nourrissent, tout seuls, ou à peu près, des chèvres que la femme mène paître, tout en labourant quelques pommes de terre ou en ramassant des châtaignes; quant aux quelques sous qu'ils peuvent trouver à gagner, ils alimentent la pipe et le verre.

À mon entrée, les parties de cartes s'interrompirent, les gouvernements de l'Ancien et du Nouveau Monde, en train de passer un mauvais quart d'heure, eurent un peu de répit, et les calumets se posèrent sur les tables, tandis que l'on me dévisageait et que l'on se disait de l'un à l'autre: «_Inglese! Anglais!_»

Je m'avançai et demandai à haute voix, selon ma coutume, si quelqu'un parlait français. Quelqu'un se leva aussitôt, qui me tendit la main et me répondit: «Que veut le Signor?» Alors dans les groupes j'entendis répéter: «_Francese! Francese! quasi l'Imperatore!_ Français! Français! comme l'Empereur!»

Je priai mon interlocuteur de s'informer si l'on pouvait me conduire jusqu'au faîte du Monte Giove et jusqu'à l'ermitage de la Madone. Je trouvais plus prudent de me faire accompagner à cause du brouillard qui pouvait monter et dans lequel je risquerais de me perdre.

[Illustration: Les châtaigniers dans le brouillard, sur le faite du Monte Giove.]

Il fit signe de venir à un homme qui était assis sur un banc, au fond du cabaret, en face d'une table vide, mélancolique au milieu des verres et des pipes qui l'environnaient. L'homme se leva et s'approcha. C'était une espèce d'hercule, à la carrure de taureau; de sa chemise ouverte émergeait une poitrine musculeuse et velue; il était pieds nus et tenait à la main un bâton noueux aux allures de massue. Se rencontrer avec lui seul à seul dans le maquis aurait été tout juste rassurant. Et dire que ce colosse, au lieu d'aller s'embaucher quelque part, n'importe où, sa force étant apte à tous les métiers, préférait croupir là, à se croiser les bras, d'un bout à l'autre de l'année, dans la fainéantise et le dénuement presque absolu! Quand il sut de quoi il s'agissait, ses yeux bleus eurent un éclair de joie à l'idée du gain inattendu et facile qui s'offrait à lui, et sur lequel il demanda immédiatement le crédit d'un café qu'il ingurgita avec délices; après quoi il se chargea de mon menu bagage et se déclara prêt à marcher. Cet homme à l'aspect redoutable était le géant bon enfant des contes de fées, qui sert de factotum en échange du droit de s'asseoir à la cuisine et de saucer les plats.

[Illustration: ... Et voici au-dessus de moi Marciana Alta surgir des nuées (page 111).]

Le chemin qui monte vers l'ermitage est pavé, comme une voie romaine, de blocs de pierre à peine équarris; de place en place des niches de maçonnerie, avec une croix, servent d'abris contre la pluie, le vent, la neige ou le soleil. Nous atteignons des plaques de glace, qui ne sont pas encore fondues dans les creux tournés vers le nord. Dans un mois, m'explique l'homme, en son baragouin que me traduit, tant bien que mal, mon dictionnaire, on rôtira; aujourd'hui en avril, je grelotte malgré la marche.

Ainsi que je l'avais craint cependant, le brouillard, débordant Marciana Alta, avait gagné la cime de la montagne, et quand j'arrivai à la chapelle de la Madone, je recommençais à ne plus rien voir à dix pas devant moi; tout était clos à mes yeux, et il était impossible de dire si l'on se trouvait sur le faîte d'un mont ou au fond d'un puits. Tout ce que j'apercevais, c'étaient les murs de la chapelle, quelques châtaigniers difformes aux branches défeuillées, semblables à des spectres, et une petite maison dont la porte était fermée; elle était habitée pourtant, car mon guide ayant cogné avec son bâton, un vieux bonhomme, à profil de bouc, vint ouvrir. C'est lui l'ermite[4].

[Note 4: Il existe encore en Provence, dans les Pyrénées et parmi presque tous les pays du Midi, un assez grand nombre de ces ermites laïques, qui n'ont plus aucun caractère religieux, mais qui sont simplement chargés, par les communes ou par l'église, de la garde et de l'entretien de certains sanctuaires célèbres, en échange des menus bénéfices que les visiteurs et les pèlerins leur procurent. Les uns rentrent coucher chaque soir dans leur village, d'autres habitent l'ermitage même et s'accommodent, pour le restant de leurs jours, de ces solitudes tranquilles. Nous retrouverons un autre ermitage de ce genre à Monserrat.]

Voilà certes quelqu'un que les voisins ne gênent point, et dont le bavardage ne doit pas être le péché coutumier! Il habite ici avec sa femme et une chèvre, aussi perdu qu'un Indien dans la pampa. Marciana Alta est pour lui le centre de la civilisation, et il s'y retire l'hiver; Marciana Marina commence à devenir le but d'un voyage important, et quant à Porto-Ferraio, s'il y va deux fois l'an, c'est beaucoup. Il est, par contre, le roi de l'infini. Parfois même il doit assister dans sa masure à des cataclysmes atmosphériques peu banals. Lorsqu'un orage éclate sur Elbe, avec cette violence particulière aux climats du Midi et plus encore à celui des îles, il doit être littéralement enveloppé de la foudre, et lorsqu'une tourmente, comme celle d'hier, se déchaîne, on se demande comment sa bicoque n'est pas arrachée du sol. Assourdi par la tempête, gelé un jour, calciné un autre, battu par la pluie, noyé de brouillard, de ce brouillard dense et compact qui vous appuie sur les yeux comme une main, ainsi qu'il fait en ce moment, et vous donne l'impression d'un enveloppement de sépulcre, tout cela lui est indifférent, et il rit en vous apercevant, car il possède un registre avec un crayon, et il offre à ceux qui viennent ici après Napoléon d'y inscrire leur nom. C'est là son principal métier, et son seul espoir de faire fortune. Il a aussi les clefs de la chapelle qu'il montre aux visiteurs, ainsi qu'une image d'Épinal représentant l'Empereur. Hélas! étant donné le nombre des passants, il est peu probable qu'il s'enrichisse jamais.

C'est pourtant dans cette maisonnette que logea Napoléon, c'est dans une de ces trois petites chambres qu'il reçut la visite de la comtesse Walewska, le 3 septembre 1814. Un Christ de bois, resté accroché au mur et vieux de plus d'un siècle, a été certainement témoin, et le lit rudimentaire de l'ermite, composé de deux X de fer portant quatre planches et un simple matelas de fougères plat comme une galette, ne doit guère différer du lit sur lequel couchait l'Empereur.

Tout ici vous parle à l'esprit, jusqu'aux murs humides de cette chapelle qui LE connurent, jusqu'aux marches de l'autel sur lesquelles Madame Mère, logée au village de Marciana, venait s'agenouiller dévotement et faire voeu d'un cierge de cire à la Madone, si elle protégeait son fils contre tout malheur. Rien dans les objets ni dans les lieux n'a changé d'aspect; ils sont comme immobilisés sur ce sommet désert. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de pierre tout rongé de lichens et garni de bancs, quatre fontaines jaillissent, emplissant avec leur glouglou régulier leurs vasques sculptées; la façade de la chapelle est ornée de fresques peintes, et une plaque de marbre, posée en 1863, rappelle le passage de l'Empereur, qui séjourna ici, dit-elle, du 23 août au 14 septembre 1814. (Cette date du 14 septembre est erronée; l'Empereur quitta l'ermitage de la Madone le 5 septembre.)

Le brouillard est toujours intense, et je n'ai plus l'espoir de contempler l'admirable panorama qui se déroule, paraît-il, quand le temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne dressant au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il va falloir songer à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je tiens à rentrer coucher à Marciana Marina; la descente sera rude et longue.

[Illustration: La «sedia di Napoleone» sur le Monte Giove ou l'Empereur s'asseyait pour découvrir la corse.]

Mais le vieux tâche de me faire entendre qu'il faut rester encore et attendre un peu: «_Poco! poco, Signor!_» Il fait le moulinet avec ses bras pour m'exprimer que le brouillard se dissipera tout à l'heure, et que je verrai «_la Corsica_», c'est-à-dire la Corse. J'éprouve bien quelques doutes sur les chances qu'une telle brume, qui semble au contraire s'épaissir de plus en plus, se dissipe tout à coup, mais je sais, d'autre part, que sur les montagnes tout l'imprévu est possible, et je rentre dans la maisonnette pour prendre patience et me chauffer. Quant à mon colosse, en dépit de ses pieds nus et de sa chemise entrebâillée, loin d'avoir froid, il préfère se désaltérer à une grosse cruche toute ventrue, pleine de vin blanc, qu'il a aperçue sous la table, et au goulot de laquelle il se met à boire à pleines lampées.

[Illustration: La blanche chapelle de Monserrat au centre d'un amphithéâtre de rochers et entourées de sveltes cyprès (page 117).]

Pendant que je suis à sécher l'humidité de mes vêtements, le vieux sort à chaque instant pour examiner le brouillard qui, en effet, passe comme des bouffées de fumée, tantôt plus transparent, tantôt plus intense. Il me le montre du doigt et rit d'un air satisfait. Mais voici soudain que les bruyères se mettent à frissonner, le vent s'élève, les châtaigniers dessinent plus nettement la fine dentelle de leur ramure, et des taches d'azur apparaissent au ciel. «_Venite, Signor! venite!_» me crie le vieux, et il m'emmène rapidement jusqu'à un roc à demi maçonné, devant lequel on sent le vide, et formant une sorte de trône cyclopéen où s'asseyait l'Empereur.

[Illustration: Voici Rio Montagne dont les maisons régulières et cubiques ont l'air de dominos empilés... (page 118).]

Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à travers la brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette d'un enchanteur invisible. Les nuages se mettent à fuir le long de la montagne, les débris du brouillard jaunâtre, encore accrochés comme de fauves oiseaux aux aspérités des rocs, s'illuminent d'une radieuse lumière, l'immensité s'inonde de clarté, et devant moi, à cinquante kilomètres par-dessus la mer, de la poussière d'or de l'occident se dégage peu à peu le long profil, en dents de scie, des montagnes corses, du Monte d'Oro et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de l'île à l'autre bout. C'est quelque chose d'inoubliable et de sublime.

Le vieux rit aux éclats de son triomphe et ses yeux rutilent comme les miens au reflet du soleil qui descend dans le ciel en face de nous et déjà touche presque à l'horizon. Au moment où il commence à y mordre, le profil devient net et tranchant comme un découpage métallique, ombre chinoise sur un globe de feu. Il disparaît, et dans l'infinie pureté de l'atmosphère, pleine de cette clarté douce qui précède le crépuscule, c'est à présent l'incroyable détail des objets. «Bastia!» dit tout à coup le vieux en me prenant par le bras, et j'aperçois en effet de petites taches blanches, carrées, et serrées les unes contre les autres. Ce sont les maisons de la ville corse; avec une longue-vue on en distinguerait assurément les fenêtres.

Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'allument dans le ciel des lueurs violettes, semblables à une gigantesque floraison de lilas dans les jardins d'Eden; leur mirage merveilleux se double dans le miroir de la mer, plate et luisante comme une laine d'épée.

Mais les nuées tournoyantes, un moment entr'ouvertes, se resserrent déjà, le brouillard se referme autour de moi, voilant, comme un rideau qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots, et je me retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque obscurité, avec le vent qui souffle à travers le squelette des gros châtaigniers, tandis que le vieux rentre sur ses larges oreilles son bonnet de fourrure. Il faut se hâter de redescendre, cette fois, si je veux être le soir à Marciana Marina.

[Illustration: J'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées.]

Je revois Marciana Alta et ses ruelles étroites où les noires parois de ses maisons commencent à se trouer de lumières, dans une nouvelle et rapide déchirure de la brume, j'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées, et je ne suis encore qu'à moitié route de mon gîte, lorsque la nuit se fait. Mais le brouillard demeure ramassé sur le faîte de la montagne et j'en suis bientôt complètement sorti; la nuit est lumineuse comme une nuit d'Orient, et c'est sous sa douce clarté que je descends les dernières pentes du sentier et arrive à «l'albergo» du Signor Ventura qui commençait à s'inquiéter de moi. Je retrouve, au carrefour voisin, la petite Vierge engrillagée, à la lampe paisible; de l'ouragan d'hier soir, aucune trace ne subsiste dans l'air tiède et resplendissant. La nature et le pays ont ainsi passé à mes yeux, depuis vingt-quatre heures, par toutes les phases et par tous les aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les flots, se fût promenée, ainsi qu'un immense navire, des mers du sud à celles du nord, et du royaume d'Azur au triste pays des Cimmériens.

L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, de Rio Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite de celle de Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est.

Elle contourne d'abord, en s'élevant par une pente insensible, la baie de Porto-Ferraio, qui se développe dans toute l'ampleur et toute la pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. À l'un des endroits où la vue est la plus belle, des rangées de pierres dépassent d'un champ, des arcades effondrées s'adossent à la pente du sol; ce sont les Romains qui ont passé là. Le cheval ralentit son pas pour gravir la côte plus rude; puis la bête reprend son trot cahoteux. Un bois de pins, un col où l'homme de l'octroi attend, solitaire et patient, le rare voyageur qui passe, une longue descente, et nous sommes sur le versant oriental de l'île.

[Illustration: Une des trois chambres de l'Ermitage.]

[Illustration: L'Ermitage de Marciana où l'Empereur reçut la visite de la comtesse Walewska, le 3 septembre 1814.]

Le premier village que l'on aperçoit est Capoliveri. Aspect rébarbatif et mauvaise renommée. Les Romains dans l'antiquité, les Pisans au Moyen Âge en avaient fait un lieu d'asile et de liberté, reconnu par la loi, pour tous les débiteurs, faussaires et banqueroutiers, pour les esclaves enfuis et les condamnés échappés des prisons, qui venaient du continent s'y réfugier; d'où son nom de Capoliveri, _Caput Liberum_ en latin, _Capo Liberi_ en italien. Une immonde population s'y était formée, dont les méfaits furent longtemps la terreur de l'île. Perché sur une montagne dont il occupe, toute la crête, il a bien l'air d'un repaire de brigands, et l'on s'attend à voir luire, entre les murs, des canons de fusils. Napoléon dut envoyer contre lui deux cents voltigeurs et gendarmes afin de le forcer à payer ses impôts, qu'il refusait, et menaça de le raser de fond en comble s'il recommençait une seconde fois pareille rébellion. Les moeurs de ses habitants se sont améliorées, mais ils passent encore pour aimer peu à frayer avec ceux des autres communes de l'île.

La route descend de plus en plus rapidement vers la mer et arrive, au milieu des aloès dont les feuilles glauques et les hampes fleuries se penchent sur les flots, au petit port de Porto-Longone. On y trouvera à manger et à dormir à l'auberge de Marie (_Albergo della Maria_), où l'on fut pour moi honnête et complaisant. Au-dessus du bourg, sur un promontoire du rocher, s'avance la citadelle, bâtie par les Espagnols; des sentinelles vont et viennent tout autour d'un grand bâtiment blanc: c'est le bagne, «l'ergastule».

De Porto-Longone à Rio Marina, le chemin est une merveille, gravissant et descendant des pentes, montrant et cachant alternativement la grande ligne de la mer.

Deux kilomètres environ après Porto-Longone, il y a, à gauche de la route, un chemin creux qu'il faut prendre.

Là, au fond d'une gorge aux aloès d'une grosseur saharienne, au milieu des pins parasols et des cyprès sveltes, l'humble chapelle de Monserrat, dont le nom est un ressouvenir encore de l'Espagne, offre au pèlerin l'abri de ses treillages rustiques enguirlandés de pampres. Des rochers aux aiguilles aiguës la dominent, où de loin en loin, des pâtres accrochés s'appellent; et tout là-bas, au bout de la longue enfilade du vallon que ferme la mer, on voit passer parfois, à travers les branches des pins et les raquettes des cactus, une voile qui glisse. C'est un site exquis, tout virgilien, où l'on se prend à vouloir dresser son toit, à rêver de laisser fondre sa vie dans la paix de l'âme et des choses. Il semble que rien ne soit jamais venu jusqu'ici des révolutions de la terre. Tel devait être le paysage au temps où Pan et les Dryades s'y poursuivaient dans les halliers; tel il était quand le premier ermite chrétien y fit construire, sur cette pointe de rocher, sa petite chapelle aux murs blancs; tel il apparut à l'Empereur que nous y retrouverons tout à l'heure.

Mais notre cocher, que nous avons oublié sur la route, claque du fouet et nous appelle; ici encore, il faut laisser un peu de nous et partir. Voici Rio Montagne, dont les maisons régulières et cubiques ont l'air de dominos empilés. À la bifurcation de la route qui monte vers le bourg, une chapelle isolée, au fronton triangulaire, et précédée d'un portique, semble un petit temple grec devant lequel on s'attend à voir Daphnis venir faire fumer l'offrande d'un jeune chevreau ou d'un agneau nouveau-né.

Hélas! toute cette poésie va disparaître au prochain tournant du chemin. Devant nous une acre fumée noirâtre, qui sort de hauts tuyaux d'usine, tourbillonne dans l'air. C'est Rio Marina. Adieu le maquis embaumé, les bucoliques vallées, le ciel pur, les pins où chante le vent, et les bonnes gens qui vont paisibles sur leur ânon! Nous entrons dans le monde du fer.

Rio Marina est la souillure de l'île. Nulle part le contraste ne peut être plus complet entre la verte, belle et saine nature où l'homme a été, par Dieu, créé pour vivre, et la tare morale et physique du monde contre nature créé par l'industrialisme humain. Dès l'arrivée, l'impression est mauvaise. Dans un vaste lavoir couvert de tôle, des femmes aux yeux effrontés battent du linge en entrecroisant des quolibets criards; l'une d'elles, qui m'a vu, avertit les autres d'un mot et toutes aussitôt de dévisager l'étranger avec une sorte de curiosité gouailleuse; je les fixe, et pas un regard ne se baisse. J'avance, et voici un mendiant. C'est, depuis que je suis dans l'île, le premier que je rencontre; un pauvre être misérable et sordide, courbé en deux comme si sa colonne vertébrale s'était cassée en son milieu, et appuyé sur une canne qui lui remplace à demi une de ses jambes qui traînent. «_Signor, la carita!_ La charité, monsieur!» dit-il, en s'accrochant à moi comme une tentacule de pieuvre: «_la carita! la carita! la carita!_» Je comprends de son balbutiement qu'il est vieux, qu'il travaillait aux mines, et qu'un quartier de roc est, un jour, tombé sur lui.

Je continue. J'arrive aux maisons; des maisons lugubres à six étages, comme celles des faubourgs des grandes villes, derrière les murs desquelles on sent l'entassement des gens, le grouillement des enfants trop nombreux, et d'où suintent des odeurs de fricots; aux fenêtres, des loques qui sèchent, des têtes qui se montrent, mal peignées. Par moments un panier descend au bout d'une corde, jusqu'à la rue; le facteur y dépose ses lettres, le marchand qui passe y met sa viande, son pain ou ses légumes; c'est une façon fort commode d'économiser ses jambes, et, comme l'heure du déjeuner est proche, les paniers ne cessent d'aller et venir le long des maisons.

[Illustration: Le petit port de Porto-Longone dominé par la vieille citadelle espagnole (page 117).]

Mais ce qu'il y a surtout de particulier ici, c'est que tout est comme imprégné d'une couleur rougeâtre uniforme, d'une couleur de rouille, qui teint les maisons du haut en bas, la face des gens, leurs mains et leurs vêtements, et tous les objets, jusqu'aux feuilles des arbres, jusqu'à l'herbe du sol. Cette poussière de fer qui s'attache à tout, qui recouvre tout, a l'air d'avoir été secouée par un volcan; l'on ne tarde pas à être poudré soi-même de cette sorte de cendre impalpable que le vent ramasse et soulève en tourbillons.

Voici un ivrogne. C'est également le premier que je vois dans l'île. Il fonce sur moi et me prend les mains qu'il me presse avec effusion, en me faisant de pâteux discours, auxquels je ne comprends mot. Je m'en décroche à grand'peine. Il est près de midi, et le soleil commence à devenir torride; je me réfugie à _l'Albergo ristorante_ de Rio Marina.

Salle crasseuse, nappe sale, mouches dans les carafes, cuisine grasse dans des plats graisseux. Quelques voyageurs de commerce, dont un ou deux parlent français et traduisent obligeamment mes réclamations, inutiles du reste, partagent avec moi ce repas nauséabond. Quand il s'agit de payer, c'est pour mon compte le double du prix que paient mes voisins. Je m'en aperçois et refuse de m'exécuter; chacun prend ma défense et l'hôtelier consent, comme un chien qu'on fouette, à ne pas me voler plus que les autres. Il ramasse sa recette, du 200 pour 100, d'un air rogue et mécontent, et, sans même soulever la casquette de velours à côtes qui semble vissée sur sa tête, il s'en retourne à son comptoir rincer ses verres avec ses doigts malpropres. Oh! cet industrialisme hideux qui corrompt et encanaille tout ce qu'il touche! Comme il nous a ramenés soudain à toutes les bassesses et à tous les vices qui, dès qu'il paraît, se mettent aussitôt à croître à son ombre!

[Illustrations: La maison de Madame Mère à Marciana Alta.--«Bastia, signor!»--La chapelle de la Madone sur le Monte Giove.]

La visite des mines n'offre pas, au surplus, un intérêt bien considérable; elles s'exploitent à ciel ouvert, et il n'y a qu'à se baisser pour ramasser le minerai. Il est chargé, à pelletées, sur des wagonnets, qui vont directement le déverser dans les navires amarrés à la base de la montagne; celui qui est de qualité inférieure subit seul, dans les usines, un triage préalable. L'exploitation est abondante, se fait à peu de frais, et atteint par an 300 000 tonnes environ, qui représentent plus de 5 millions de francs. Un grand nombre de navires viennent d'Angleterre.

La montagne, attaquée déjà par les Étrusques et par les Romains dont on retrouve, en creusant, des monnaies de cuivre et d'argent, semble inépuisable; éventrée chaque jour plus profondément, elle prend des aspects de cratères lunaires, où la face des ouvriers disparaît sous le fard de poussière ferreuse que la sueur leur colle au visage dans l'effrayante réverbération du soleil contre les parois dénudées qui les entourent. Les paillettes de métal étincellent partout sous ses rayons implacables et l'on croirait fouler, en marchant, de fulgurants tapis de diamants.

Mais avec quelle joie je revois au retour la gorge solitaire, si doucement élyséenne, de Monserrat, et le golfe d'azur où Porto-Ferraio mire ses vieux remparts et ses tourelles génoises! Ce n'est plus pour longtemps, cependant; la tare est en train de s'étendre. Jusqu'à ce jour Rio Marina, caché par les verdoyants revers de la montagne, demeurait relégué dans son coin. Tout le reste de l'île était intact. Le minerai, comme nous venons de le dire, s'y travaillait peu; sitôt recueilli, on l'expédiait ailleurs. Cela va changer.

En pleine baie de Porto-Ferraio, voici que les hauts-fourneaux s'élèvent; écrasant tout le paysage admirable, deux énormes cheminées de quatre-vingts mètres de haut achèvent, à cette heure, de se dresser dans le ciel, rigides et rouges comme deux bras monstrueux de guillotine. Elles vont s'allumer bientôt et, sur tout cet azur, sur toute la splendeur de l'île, vomir jour et nuit leur fumée, cracher leurs flammèches; où régnait Phoebus radieux, Vulcain accourt avec ses Cyclopes barbouillés de suie et le ronflement de ses fournaises.

Vous croyez peut-être que les gens de Porto-Ferraio ont protesté? Car enfin, que la Compagnie des mines étende ses affaires, rien de plus naturel à son point de vue; mais eux, dont l'air va s'empoisonner, le ciel se ternir, qu'ont-ils dit? Ils ont été dans le ravissement. Ils ont vu là une «administration» qui s'établissait, c'est-à-dire le rêve, cher à tous les gens du Midi, des postes de concierges à une porte où ne passe personne, des places dans des bureaux où il n'y a rien à faire. Ils n'ont point songé que l'industrie privée, différente de l'État, ne paye pas d'employés inutiles, et qu'il faut à des hauts-fourneaux plus de chauffeurs que de gratte-papier. Oui certes, il y aura de l'argent à gagner, non pas en lisant son journal, au frais, dans un bon fauteuil, mais en bourrant de charbon la gueule des brasiers. Ceux qui avaient un petit métier paisible, les paysans qui cultivaient leur champ, les quitteront; dans l'appât d'un gain immédiat un peu plus fort, se faisant ouvriers, ils viendront à l'usine se dessécher la poitrine et se brûler la face. Et, comme ces peuplades africaines qui dansent devant leurs idoles buveuses de sang, ils ont tous sauté de joie autour de l'impitoyable Moloch qui s'apprête à les dévorer.

Tel est l'aspect général de l'île. En dehors des deux routes de Marciana et de Rio, qui la traversent d'une extrémité à l'autre et courent, avec leurs innombrables pentes et circuits, une soixantaine de kilomètres environ, il n'y a d'autre voie carrossable importante que celle de Campo, le dernier gros bourg de l'île, sur la côte sud, célèbre par ses carrières de granit, d'où Pise tirait les plus belles colonnes de ses églises et de ses palais. Longtemps après la déchéance de Pise, des fûts à demi équarris se voyaient encore épars sur le sol de ces carrières, des socles ébauchés, des chapiteaux somptueux entaillés dans des blocs, débris mort-nés d'une magnificence subitement éteinte. Au-dessus du petit port de Campo de la Mer, perche sur la montagne le second village de San Pietro in Campo; toujours le nid d'aigle, le village d'en haut refuge coutumier du village d'en bas.

À travers tout le reste de l'île, où l'on peut dire qu'il ne se trouve pas dix mètres de sol plat, l'on ne rencontre que des chemins muletiers, des sentiers suspendus au-dessus de ses caps inaccessibles et de ses golfes aux profondeurs d'abîmes, ou franchissant à grand'peine les crêtes déchiquetées de ses sommets, sur lesquels, éternellement, claque le vent et tournoient les nuées.

Le point culminant est le Monte Capanna voisin du Monte Giove, et qui mesure mille six mètres, selon les géographes anciens, mille dix-neuf d'après les calculs modernes.

La population elboise, qui est aujourd'hui de vingt-cinq mille habitants, était de douze mille lorsque le traité de Fontainebleau donna l'île à Napoléon.

(_À suivre._) PAUL GRUYER

[Illustration: Le coucher du soleil sur le Monte Giove.]

Droits de traduction et de reproduction réservées.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE,--11e LIV. Nº 11--18 Mars 1905.

[Illustration: Porto-Ferraio et son golfe vus des jardins de San Martino.]