L'ÎLE D'ELBE[5]
[Note 5: _Suite. Voyez pages 97 et 109._
Les pages dont nous donnons ici la primeur aux lecteurs du _Tour du Monde_ sont empruntées au livre encore inédit: NAPOLÉON, ROI DE L'ÎLE D'ELBE, que doit prochainement publier la librairie Hachette, et qui sera l'histoire complète et singulièrement vivante, reconstituée sur place par l'auteur, de cette période si peu connue de la vie impériale.]
PAR M. PAUL GRUYER.
_Illustrations d'après les photographies de l'auteur._
III. -- Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bains et le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. -- L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le lit de Mme Mère. -- Où il faut chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du Très Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de Porto-Ferraio.
[Illustration: L'arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe, d'après une caricature du temps.]
Ce fut le 3 mai 1814, à l'aube du jour, que l'Empereur arriva en vue de son nouveau royaume. Il y fit le lendemain son entrée officielle, accompagné des deux maréchaux Bertrand et Drouot, du commandant des Polonais, colonel Germanowski, du colonel anglais Sir Campbell et du feld-maréchal Koller, autrichien, ces deux derniers étant près de lui commissaires de la Sainte-Alliance. Remise lui fut faite aussitôt par le commandant de Porto-Ferraio, général Dalesme, de la citadelle, des magasins de guerre et de bouche, et de toutes les propriétés du domaine public. Le maire de Porto-Ferraio, Signor Traditi, lui présenta les clefs de la ville sur un plat d'argent. L'Empereur se logea momentanément à l'Hôtel de Ville, garni en toute hâte avec des meubles prêtés par les citoyens de bonne volonté. Il s'y trouvait d'autant plus mal qu'étant là, selon le voeu de la municipalité, «au milieu même de son peuple», il n'y pouvait avoir un moment de tranquillité, exposé à tous les ennuis d'une curiosité, bienveillante et pleine d'enthousiasme sans doute, mais fort gênante; sa venue dans cette petite île, choisie par lui comme lieu de sa retraite, avait été pour les Elbois un vrai coup de foudre, un éblouissement d'orgueil, un délire de joie, et chacun prétendait dévorer son morceau d'Empereur. Il ordonna donc d'abattre un amas de vieilles bicoques, qui encombraient le plateau supérieur de la colline de Porto-Ferraio, et de dégager ainsi deux pavillons occupés par le génie et par l'artillerie de la forteresse, qui, réunis ensemble par un bâtiment central, formeraient au-dessus de la ville les nouvelles «Tuileries». C'est le palais actuel des Mulini ou des Moulins, que l'on appela ainsi en souvenir des moulins à vent qui occupaient le plateau et que l'on démolit alors. C'est la maison que nous avons visitée tout à l'heure.
Dès qu'il y fut installé, les lois de l'étiquette furent remises en vigueur, et le «Roi», que l'on s'obstina à appeler «l'Empereur», ne reçut plus que sur audiences. Madame Mère toujours vivante et toujours Corse, n'avait pas tardé à rejoindre son fils dans son exil; puis ce fut l'arrivée de la princesse Pauline. La «Cour» fut constituée des éléments les plus hétéroclites et les plus divers. Bertrand fut nommé ministre des Affaires civiles, Drouot, gouverneur de l'île, et chargé des Affaires militaires; le trésorier Peyrusse continua le maniement matériel des Finances, dont l'Empereur prit la direction, et quatre chambellans furent choisis parmi les plus notables Elbois. Deux anciens fourriers des Tuileries se virent élevés au grade de «préfets du Palais» et l'ancien médecin des chevaux aux Tuileries devint médecin en chef de l'Empereur. Il y eut pour tout le monde un flot de broderies et de galons d'or; chacun, à Porto-Ferraio, eut le bonheur d'être fonctionnaire et de pouvoir se pavaner dans les rues, chamarré de la tête aux pieds.
Porto-Ferraio fut également doté d'un théâtre. Ce théâtre fut installé dans l'ancienne église Saint-François, et l'Empereur, qui ne se souciait pas d'en payer les frais de construction, le mit en actions; les plus riches familles de la ville achetèrent les loges, qui furent jalousement disputées, et dont les acquéreurs devinrent propriétaires à vie. Les membres de la Société prirent, en outre, le nom d'académiciens avec cette devise: «_A noi la sorte!_ À nous la faveur du sort!» La loge centrale fut réservée à l'Empereur, que le rideau de scène représenta sous la figure d'Apollon banni du ciel, gardant ses troupeaux chez Admète et instruisant les bergers.
[Illustration: Le drapeau de Napoléon roi de l'île d'Elbe: fond blanc, bande orangé-rouge et trois abeilles jadis dorées.]
L'Empereur, entre temps, explorait son île; il s'amusait à en visiter les sites les plus pittoresques, à escalader ses caps et ses rochers, tantôt à cheval, tantôt à pied, un bâton de berger à la main. Il gravit ainsi, par des sentiers de chèvre, le pic de Giove qui se dresse non loin de Volterrajo, à la pointe nord de l'île, et qu'il ne faut point confondre avec le monte Giove sur le flanc duquel se trouve le village de Marciana. L'un et l'autre sommets étaient, dans les temps antiques, consacrés au roi des dieux, et le même nom leur en est demeuré. L'Empereur y remua du pied des débris épars sur lesquels il s'assit ensuite, tel Marius sur les ruines de Carthage, en disant: «Même les monuments périssent!» Puis, se laissant aller à toute la fougue de son imagination «ardente, impétueuse et sans bornes, il traça le dessin d'une demeure solitaire à élever sur ce pic rocheux, retraite d'une idéale beauté, unique, merveilleuse, en laquelle, semblable aux dieux de la Fable, il planerait dans le ciel au-dessus de la terre des hommes.» Mais bientôt il laissa retomber ses bras en secouant la tête, car il aurait fallu, pour rendre réel un pareil rêve, des millions qu'il ne possédait plus maintenant.
Un autre jour, par une après-midi radieuse, il se rendit également à cette gorge de Monserrat, où nous avons nous-même erré tout à l'heure. Il était accompagné seulement de Bertrand et de Pons de l'Hérault, alors directeur des mines, qui nous a raconté toute l'excursion dans son amusant et précis détail. On peut la refaire aujourd'hui, livre en main, en retrouvant presque tous les cailloux de la route.
«Nous prenons, dit Pons, en quittant la route de Porto-Ferraio, un sentier étroit, bordé de hauts cyprès, dans un ravin couvert d'aloès et de figuiers de Barbarie, et au fond duquel coule un ruisseau qui va se perdre dans la mer à la fontaine de Barberousse....» Le sentier, les cyprès, les aloès et les cactus, la petite fontaine, les voilà.
[Illustration: La salle de bains de San Martino a conservé sa baignoire de pierre.]
[Illustration: La chambre de Napoléon à San Martino.]
En suivant le sentier ils arrivèrent à l'ermitage. «Les ermites, continue Pons, y ont ramassé un peu de terre, planté quelques arbres et quelques ceps. L'église est simple et pauvre, mais bien tenue; la cellule de l'ermite, maisonnette assez commode, est située sur une petite terrasse couverte de treillages.» C'est bien cela toujours: les treillages, les pampres, la maisonnette blanche. Cependant l'Empereur était parvenu jusqu'au seuil de la petite chapelle; il s'y arrêta avant d'entrer, et se retournant comme nous le faisons encore aujourd'hui vers le paysage enchanteur, à la fois grandiose et doux, «si loin des amertumes de la vie», il se sentit pénétrer par le charme intense et rare qui s'en dégageait (chose étrange que ces identités de vibrations de l'âme humaine!) et demeura quelques instants, sans rien dire. Puis il entra dans l'église. Elle était tout illuminée. Il s'agenouilla un instant et il donna à l'ermite. Après quoi on déballa un panier de provisions, apporté de Porto-Longone, et auquel chacun fit brèche. L'Empereur, à la suite du déjeuner, fatigué par la chaleur, s'assoupit sur sa chaise. Lorsqu'il se fut réveillé, on se remit en route: «il était gai comme tout le monde, et ces moments furent vraiment des moments heureux.»
Le palais des Mulini n'était pas encore achevé que l'Empereur avait désiré une autre maison, un peu plus distante des rumeurs de la ville et dans le calme plus reposant de la campagne. La saison chaude, en outre, était venue, et il fallait songer à prendre ses précautions contre une température excessive déjà sous cette latitude. L'Empereur se fit construire la résidence de San Martino.
L'on s'y rend aujourd'hui par la route de Marciana; à quatre kilomètres environ de Porto-Ferraio, un chemin bifurque et s'engage dans un vallon dont le fond est, comme à Monserrat, fermé en amphithéâtre par une colline escarpée plantée de vignes à sa base et, plus haut, de touffes de chênes et de maquis. On s'élève peu à peu, jusqu'à mi-côte de la montagne, et, de là, en se retournant, on aperçoit se développer Porto-Ferraio et sa colline, sa citadelle et le cercle de sa rade, en un tableau qui semble agencé tout exprès pour le plaisir des yeux. Le site n'a pas le charme virgilien de celui de Monserrat, mais il est beau différemment, et par sa proximité de la capitale il était tout indiqué pour y bâtir le «Saint-Cloud» impérial, ainsi que les grenadiers de la Garde ne manquèrent pas d'appeler aussitôt le nouveau palais.
La maison est toujours là. Elle rappelle par son aspect un de ces humbles réduits à la Jean-Jacques Rousseau, agrestes et paisibles, asile de Philémon et de Baucis, comme nous en montrent les estampes de la fin du XVIIIe siècle. Quatre murs blancs, un toit de tuiles, un rez-de-chaussée avec une porte étroite, et un premier. Par derrière, et par suite de la déclivité du terrain, il n'y a plus qu'un rez-de-chaussée, qui est le premier de la façade. Tout alentour, de grands arbres, micocouliers, chênes verts, magnolias aux feuilles lisses et aux fleurs charnues, et, dans le jardin, de petites allées ombreuses avec des charmilles de buis et des bordures de pervenches.
Nous entrons. Voici d'abord «la salle des Pyramides». Elle est en proportion de la demeure et ne mesure guère plus de huit mètres de long sur autant de large, avec un plafond bas. Au centre, afin de lui donner la couleur locale nécessaire, un bassin et un jet d'eau, à sec l'un et l'autre. Au plafond, les signes du Zodiaque, et, sur les murs, des colonnes égyptiennes s'entremêlant de minarets, de palmiers et de charges de mameluks, en souvenir des victoires de la première heure. C'est, en dépit des assertions du _Mémorial de Sainte-Hélène_ qui affirme avec audace que «les plus grands artistes vinrent à Elbe se disputer l'honneur d'embellir les logis impériaux», de la peinture qui rappelle un peu celle des enseignes de village, de cette peinture «en trompe-l'oeil», semblable à un décor de théâtre, dont les Italiens aiment à orner leurs maisons et où ils sont, du reste, assez habiles. Toute une époque, cependant, revit là soudain, et, comme dans la grande salle des Mulini, l'abandon même des choses leur a conservé leur singulière et vivante réalité. La cheminée, faite d'une table de marbre supportée par deux fines colonnettes, est jolie. Entre les fûts de deux des grosses colonnes peintes, qui décorent les murs, on lit trois mots qui semblent négligemment jetés là, comme une inscription de poète ou d'amoureux sur un tronc d'arbre ou sur un rocher: «_Ubicunque felix Napoleon._ Napoléon est partout heureux.» L'Empereur a voulu proclamer ainsi qu'il était satisfait dans son île et qu'il ne songeait point à en sortir jamais.
C'est ensuite le salon. Au plafond, voletant dans un ciel d'azur, deux colombes sont enlacées par un ruban «dont le noeud se resserre à mesure qu'elles semblent s'éloigner l'une de l'autre». Les deux colombes représentent Marie-Louise et l'Empereur. La tradition raconte que c'est l'Empereur lui-même qui indiqua ce sujet au peintre, qui a voulu qu'à son arrivée, imminente d'un jour à l'autre, sa femme, en voyant cet amoureux symbole, connaisse bien qu'elle n'a pas été oubliée. Marie-Louise n'est jamais venue, mais les colombes et leur ruban bleu volettent toujours.
[Illustration: La cour de Napoléon à l'île d'Elbe, d'après une caricature du temps.]
L'on traverse ensuite des pièces vides, dont le plancher plie sous les pas; dans l'une d'elles, il y a un lit en acajou, de style bateau, avec des cuivres dorés, ainsi qu'un fauteuil à bascule, et un petit meuble bombé, qui porte un service à café en porcelaine. C'est la chambre de l'Empereur; elle occupe l'angle de gauche de la maison. Ce lit, que le portier affirme naturellement être celui de l'Empereur, serait en réalité, d'après les traditions que se sont transmises les propriétaires successifs de San Martino, celui du grand-maréchal Bertrand.
Les deux étages de San Martino communiquent intérieurement entre eux par un petit escalier raide et étroit comme une échelle de moulin, et où l'Empereur, déjà obèse, avait, semble-t-il, tout juste la place de passer. Il est probable, d'ailleurs, qu'il en faisait peu d'usage, le premier étage qu'il habitait étant par derrière, comme nous l'avons dit, de plain pied avec le jardin; le rez-de-chaussée était réservé au personnel de la maison et à la cuisine. L'Empereur n'avait là que sa salle de bain, où il descendait chaque matin. Elle a conservé sa baignoire de pierre, et, sur le mur rongé d'humidité, une vague fresque peinte, effritée comme une mosaïque de Pompéi, représente une femme nue couchée, qui tient à la main un miroir, le miroir de la Vérité, comme nous l'apprend une nouvelle inscription: «_Qui odit veritatem, odit lucem._ Qui hait la vérité hait la lumière.» La mélancolique naïade a survécu dans son geste immobile et gracieux vers l'impérial baigneur qui, s'il aimait à savoir la vérité, n'aimait guère, par contre, à la dire.
[Illustration: Une femme du village de Marciana Alta.]
La chaleur augmentait de plus en plus à Porto-Ferraio, et l'Empereur, qui en souffrait physiquement, s'impatientait. Dès qu'il avait trouvé trois pièces habitables à San Martino, il s'y était transporté avec un lit de fer, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, là aussi, il étouffait. Dans ce cercle de montagnes, la réverbération du soleil était extrême et l'air ne circulait pas. L'ombre surtout manquait; les arbres qu'il faisait planter et dont les luxuriantes frondaisons se sont, depuis, épanouies si belles, étaient encore à l'état de squelette et séchaient sur pied. Il fut reconnu que San Martino serait une excellente résidence de printemps ou d'automne, mais qu'il fallait, pour l'été, chercher encore un autre gîte.
C'est alors que l'Empereur songea à Marciana et au Monte Giove. Là aussi, sur ce faîte sublime dominant l'immensité, et où il avait, en arrivant parmi les châtaigniers séculaires, tressailli une fois de plus en face de l'incomparable spectacle de la nature qui s'offrait à lui, il aurait rêvé peut-être le palais merveilleux que son imagination avait bâti sur les cimes de Volterrajo, mais ce rêve n'était pas ici plus réalisable pour le roitelet de l'île d'Elbe.
Il se contenta donc de beaucoup moins et fit simplement dresser, à côté de l'ermitage de la Madone, sa tente de campagne, où, «comme les rois de l'antiquité, dit Pons, il éleva sous la toile son trône voyageur». Il décida en outre que la Cour (c'est-à-dire Madame Mère avec ses dames de compagnie, son valet de chambre et son cuisinier, plus «un maître de piano et un violoniste, un bon chanteur et une bonne chanteuse» pour se distraire le soir) s'installerait de son mieux au village abrupt de Marciana Alta. Cette installation, si peu considérable qu'elle fût, était encore malaisée en ce nid de vautour, et l'Empereur dut, à l'instar aussi de ces rois antiques, s'occuper lui-même de tous les détails du ménage. «Monsieur le comte Bertrand», écrivait-il de la Madone, le 23 août, au grand-maréchal du palais resté à Porto-Ferraio, «il me manque deux volets pour les fenêtres de ma chambre à coucher; la troisième fenêtre en a. Tâchez de me les envoyer demain. Envoyez-moi également deux lanternes pour mettre à la porte de ma tente, et un fanal. J'ai apporté ici mes trois lits de fer; j'ordonne qu'on en mette un à Marciana pour Madame Mère; elle sera bien dans la maison de l'adjoint et pourra venir jeudi. Elle aura une chambre pour elle, et trois pour son personnel. Il y a dans cette maison tous les gros meubles nécessaires; je lui ferai ajouter une commode. Je crois qu'il y a assez d'objets de cuisine. Il y a aussi assez de bougie et de lumière. Envoyez trois rideaux pour sa chambre; les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux, pincettes, pelles, etc. Je crois que c'est avec raison qu'on dit qu'il faut faire ici du feu le soir.»
L'Empereur demeura près d'une quinzaine à Marciana. L'attrait fascinateur du Monte Giove le retenait sans doute, et ce sauvage village de Marciana devait exercer la même attirance sur Madame Mère. C'était la Corse, en effet, que l'un et l'autre ils avaient retrouvée Là.
[Illustration: Le plafond de San Martino et les deux colombes symboliques représentant Napoléon et Marie-Louise.]
C'étaient ses mêmes maisons farouches, c'étaient l'enivrement de son air libre et de ses purs sommets et ces mêmes senteurs du maquis qui leur faisaient revivre à tous deux le passé lointain. De tout là haut où il s'asseyait, les pieds dans la bruyère, son fusil de chasse entre les jambes, non seulement il le respirait, ce parfum qui, comme il l'a dit à Sainte-Hélène, lui aurait fait reconnaître la Corse «les yeux fermés», mais il la voyait elle-même, comme nous l'avons vue, se dessiner sur l'horizon dans le flamboiement du soleil couchant. Quelle émotion, secrète et réelle, celle-là, devait le saisir et lui étreindre la gorge, à l'aspect de sa terre natale apparaissant ainsi sur la mer, au déclin du jour, et en face de laquelle il se retrouvait, à son déclin lui-même! Elbe et la Corse c'étaient les deux extrémités de sa gloire. Là, elle n'était pas née encore, ici elle commençait à mourir. Sa vie tout entière tenait entre ces deux sommets, celui où il était assis, celui qu'il apercevait là-bas. Quant à l'avenir, que serait-il?
L'avenir fut, on le sait, ce qu'il devait être fatalement, l'audacieux et soudain départ sur le brick l'_Inconstant_, le 26 février 1815, avec une armée de huit à neuf cents hommes, et la reconquête momentanée du trône de France. Napoléon, roi de l'île d'Elbe, avait régné dix mois exactement. Le 30 juillet 1815, un peu plus d'un mois après Waterloo, le grand-duc de Toscane ayant envoyé une flottille à Porto-Ferraio, elle y débarqua sans obstacle.
Le 2 septembre, la souveraineté de Ferdinand III fut officiellement reconnue, et Elbe fit ainsi retour à la Toscane, c'est-à-dire à l'Italie dont elle a depuis fait partie.
[Illustration: San Martino rappelle par son aspect une de ces maisonnettes à la Jean-Jacques Rousseau, agrestes et paisibles (page 123).]
Tout en étant aujourd'hui loyaux sujets de la monarchie de Savoie, les Elbois aiment toujours la France et accueillent avec sympathie toute démarche amie de sa part. Ils fraternisent surtout avec les Corses, leurs voisins dans les flots; Porto-Ferraio et Bastia choquent volontiers leurs verres en de cordiaux banquets.
Mais, par-dessus tout, ils aiment à glorifier, chaque année, le souvenir de leur ancien Empereur par la cérémonie funèbre du 5 mai (date de la mort à Sainte-Hélène), dont nous avons parlé au début de ce livre. Là, les passions politiques, que ce mort soulève encore chez nous, n'existent pas à son égard; on le respecte, simplement parce qu'il fut grand, et que s'élever au-dessus des hommes est chose plus ardue que de critiquer et juger ceux qui ont su y parvenir. On l'honore aussi par reconnaissance durable pour le bien qu'il a fait en passant à son petit royaume, pour la place qu'il a donnée dans l'histoire à ce coin de terre, dont nul, sans lui, ne connaîtrait aujourd'hui le nom.
[Illustration: Rideau du théâtre de Porto-Ferraio représentant Napoléon sous la figure d'Apollon gardant ses troupeaux chez Admète.]
En quittant l'île d'Elbe, l'Empereur avait légué à Porto-Ferraio sa maison des Mulini, son portrait en pied placé dans la salle principale de la maison commune, et sa bibliothèque; mais le grand-duc de Toscane mit bientôt la main sur toutes les propriétés impériales. Il fit vendre les meubles, dont une partie se dispersa à l'étranger, dont une autre fut achetée dans l'île par les habitants, qui s'en servirent pour leur usage personnel, et chez lesquels on en retrouve ça et là des débris.
[Illustration: La salle égyptienne de San Martino est demeurée intacte avec ses peintures murales et son bassin à sec.]
L'Hôtel de Ville conserve également, comme nous l'avons dit, le drapeau du souverain de l'île d'Elbe, quelques chaises du mobilier de l'époque, branlantes et défoncées, aujourd'hui reléguées dans les greniers, et, au rez-de-chaussée, ceux des livres de la bibliothèque de l'Empereur que le grand-duc de Toscane n'avait pas vendus ou emportés.
En 1851, le prince Anatole Demidoff, qui s'était allié aux Bonaparte en épousant une fille de Jérôme, acquit San Martino et entreprit d'y établir un musée napoléonien, où il réunirait tous les objets qu'il pourrait retrouver à Elbe, augmentés d'une collection personnelle fort riche se rapportant à diverses époques de la vie impériale. Afin, toutefois, de ne pas défigurer la petite maison qui avait abrité le grand Empereur, il profita de la déclivité du terrain pour faire construire en dessous d'elle, et lui formant en quelque sorte comme un piédestal avec son toit en terrasse et ses colonnes, une sorte d'édifice de 63 mètres de façade, à l'imposante architecture, et portant à ses angles des aigles aux ailes éployées. Ce fut lui aussi qui fit placer dans le jardin des Mulini, à Porto-Ferraio, les écussons de marbre blanc et les bas-reliefs que l'on y voit dans les parterres; ce fut lui qui fit don à l'église de la Miséricorde du cercueil d'ébène et du masque de bronze de l'Empereur, qui institua la cérémonie funèbre du 5 mai, et qui légua les fonds nécessaires pour la distribution d'aumônes qui l'accompagne. Mais après sa mort, son neveu et héritier, Paul Demidoff, envoya vendre à Florence, à vil prix, à la criée publique, tout ce que renfermait ce coûteux et précieux musée. San Martino fut lui-même cédé à un nommé Giuliani; il n'y restait qu'un lit, c'est ce lit que nous avons vu dans la chambre de l'Empereur et le fauteuil à bascule que l'on y voit également.
[Illustration: Broderies de soie du couvre-lit et du baldaquin du lit de Napoléon aux Mulini, dont on a fait le trône épiscopal de l'évêque d'Ajaccio.]
San Martino a été revendu, depuis, à un richissime propriétaire de l'île d'Elbe, Signor del Buono, qui expulsa de la maison un certain nombre d'objets hétéroclites qui s'y étaient introduits, et la rendit à son aspect primitif. Il a même entrepris, depuis peu, de reconstituer dans la grande galerie Demidoff un musée napoléonien. Il y a fait rentrer tout d'abord le superbe lit d'acajou, à ornements dorés, de Madame Mère, qui se l'était fait expédier de Paris à Porto-Ferraio, puis après le départ de l'Empereur, l'avait envoyé à Lucques, où il servit probablement à la princesse Pauline, et où signor del Buono l'a retrouvé et racheté. Il a également racheté à une famille de Porto-Ferraio le guéridon et le service à café en porcelaine, qui sont aujourd'hui dans la chambre de l'Empereur et qui proviendraient des Mulini.
C'est en effet dans les familles qu'il convient de rechercher à l'île d'Elbe ce qui a pu y demeurer de souvenirs impériaux. J'ai réussi, pour ma part, à en retrouver un certain nombre dont l'authenticité n'est pas douteuse. La signora Traditi, petite-fille du maire Traditi qui reçut l'Empereur à l'île d'Elbe et y fut un de ses chambellans, conserve toujours et m'a montré les clefs de la ville, que son grand-père présenta au nouveau souverain, sur un plat d'argent, le jour de son débarquement. Elle possède également quelques meubles provenant du palais impérial, une miniature de l'Empereur, en habit vert de chasseur de la garde, et un bel éventail en ivoire sculpté, avec des peintures de style chinois, que lui adressa de Rome la princesse Pauline, après son départ de l'île d'Elbe, en même temps qu'un collier de perles avec un camée, des boucles d'oreilles et deux bagues. La lettre d'envoi de Pauline accompagnant ces souvenirs «à la bonne Madame Traditi» y est jointe. Elle m'a montré également la lettre que le grand-maréchal Bertrand écrivit de Paris, le 24 mars, au maire Traditi, pour lui annoncer les derniers événements qui avaient eu lieu en France, le retour de Sa Majesté aux Tuileries, et lui faire part du don que l'Empereur faisait à la ville de Porto-Ferraio de son portrait en pied placé dans la salle de la Maison commune (ce portrait a disparu et a été remplacé par celui qui s'y trouve actuellement et qui a été donné par le prince Demidoff).
Le signor Squarci, dont le grand-oncle était, en 1814, médecin à l'hôpital de Porto-Ferraio, possède l'original d'un ordre de l'Empereur commandant au comte Drouot de former une nouvelle compagnie de canonniers pris dans les chevau-légers polonais, les mamelucks et les chasseurs. L'ordre est du 2 juillet et signé de l'Empereur; il porte, en annotation: «Ce 4 juillet, fait le rapport demandé.» Le signor Squarci a dans sa cave deux ou trois douzaines de bouteilles vides de la cave impériale, et sa fille se plaît encore à revêtir la robe de satin blanc que son aïeule portait aux fêtes des Mulini. Signor Bigeschi, aujourd'hui syndic de Porto-Ferraio, et dont l'arrière-grand-père fut membre de la junte gouvernementale de l'île d'Elbe instituée par l'Empereur lorsqu'il partit, garde dans ses papiers le passeport donné par le pape à Madame Mère, se rendant à l'île d'Elbe avec sa suite sous le nom de Madame De Pont.
[Illustration: La signorina Squarci dans la robe de satin blanc que son aïeule portait à la cour des Mulini.]
Grâce à la cristallisation de la vie dans cette petite île, toutes ces pièces, tous ces objets ne sont jamais sortis des familles qui les détiennent. Ce sont eux (nous allons encore en retrouver d'autres) qui pourraient reformer ce nouveau musée de San Martino et ramener à Elbe les visiteurs étrangers; c'est là que Signor del Buono doit puiser. Le rideau du théâtre, qui représente le roi de l'île d'Elbe sous la figure d'Apollon et qui résiste, depuis un siècle, au service de toutes les troupes de passage, mais s'éraille chaque jour de plus en plus, est pareillement une pièce historique, dont le transport s'impose dans la vaste galerie Demidoff.
Avant mon départ de Porto-Ferraio, l'excellent abbé Soldani, que je trouvais chaque jour prêt à se mettre à mon service et qui avait voulu m'inscrire membre d'honneur de la Confrérie des Pénitents Blancs, sans obligation toutefois de rentrer à Paris avec une cagoule, avait également tenu à m'emmener avec lui, un matin, dans l'église de l'Insigne Archiconfrérie du Très-Saint-Sacrement, dont il était prêtre, et à m'en ouvrir la sacristie aux armoires luisantes, aux murs silencieux imprégnés d'encens.
Là il me sortit d'abord d'un tiroir un cadre ovale, en bois doré, de moyenne grandeur, et qui contenait une _Pieta_, c'est-à-dire la Vierge-Mère tenant sur ses genoux le cadavre de son Fils descendu de la croix. Ce tableau était suspendu à San Martino, en guise de crucifix, à la tête du lit de l'Empereur, et c'est devant lui qu'il ne manquait jamais, soir et matin, de s'agenouiller, dans cette vague croyance qu'une prière profonde à ce Dieu, dont il lui semblait se rapprocher plus qu'un autre, pouvait faire fléchir peut-être en sa faveur les arrêts du destin. Et pourtant sa mère à lui, qu'en priant devant ce tableau il enveloppait dans la même superstitieuse adoration, ne devait seulement pas, comme celle du Christ, le tenir mort sur son giron! Cette relique était venue ici directement, décrochée du mur de San Martino, lors de la vente générale faite dans l'île par le grand-duc de Toscane après Waterloo, et c'était un zélé confrère qui l'avait achetée de ses deniers, pour l'offrir à son église où l'Empereur était venu, le 29 mai 1814, entendre la messe de San Christino.
Puis l'abbé Soldani tira d'une des armoires un paquet d'étoffes soupoudrées de camphre et soigneusement enveloppées. C'étaient de riches broderies de soie, ornées de guirlandes de fleurs en étoffe rapportée, aux couleurs chatoyantes et un peu jaunies, qui avaient pris cette infinie douceur des vieilles choses. Elles devaient provenir de la razzia de Piombino et servaient de couvre-pieds, de rideaux et de baldaquin au lit impérial, dans la chambre des Mulini. Ces broderies avaient été acquises à la même vente publique, et l'étoffe du couvre-pieds taillée, puis recousue sans que l'on touchât au dessin, de façon à pouvoir en recouvrir le trône épiscopal de l'évêque d'Ajaccio, lorsqu'il venait officier à Elbe.
Après quoi l'abbé m'avait demandé la permission de me conduire à son père «qui, disait-il dans son amusant jargon français, meilleur encore que mon italien, était aveugle, et désirait me voir». Je le suivis.
[Illustration: Éventail de Pauline Borghèse, en ivoire sculpté, envoyé en souvenir d'elle à la signora Traditi, femme du maire de Porto-Ferraio.]
Au premier étage d'une maison à l'escalier de pierre et dont les fenêtres étroites donnaient sur l'admirable baie aux flots bleus et aux tartanes vertes où je devais me rembarquer le lendemain, dans une grande pièce nue et carrelée, il y avait en effet un vieil aveugle. Il était assis sur un canapé de style Empire, en acajou paillé, et dans les rosaces duquel des cygnes sculptés enchâssaient des lyres. Encore un débris contemporain du passé, et réfugié là.
«_Signor mon padre_, monsieur mon père», me dit l'abbé.
Le vieux bonhomme n'avait pas paru nous avoir entendus, car il était également à peu près sourd. Enveloppé dans un manteau jeté sur ses épaules et dont les manches pendaient, il chauffait ses mains osseuses à un petit pot de terre jaune, où quelques braises allumées se consumaient sous la cendre, et que recouvrait un grillage de fil de fer, afin qu'il ne s'y brûlât pas. Cette sorte de brasero, tout primitif, était posé devant lui, sur un escabeau, et il l'enserrait de ses jambes glacées par l'âge. Ses yeux blancs, levés, regardaient le plafond, le ciel sans doute, car pour l'aveugle, il n'y a rien entre soi et sa pensée.
L'abbé lui toucha l'épaule, et lui dit très fort, dans l'oreille: «_Le Signor francese!_»
Alors je le vis se lever lentement (c'était rapidement pour sa faiblesse) et ses bras se remuer vers moi dans le vide. J'allai vers lui, je lui pris la main, et il demanda: «Est-ce lui?» Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, il m'enserra tout à coup d'une vive étreinte, et je l'entendis qui se répétait en lui-même: «Français! L'Empereur! Mon père! Waterloo!» Puis il se mit à parler avec volubilité:
[Illustration: Le lit de Mme mère qu'elle s'était fait envoyer de Paris à l'île d'Elbe.]
«Je suis le fils, Monsieur, d'un soldat de Waterloo. Napoléon! mon père l'a connu quand il était roi de l'île d'Elbe. Vive éternellement Napoléon! Je suis fier parce que mon père l'a connu! Il était sergent de sa garde-mobile et il l'accompagnait partout. L'Empereur l'aimait bien, et souvent il lui causait; il causait de même à tous, sans orgueil. Mon père venait de se marier, et l'Empereur lui avait promis, quand mon père aurait un fils, de le tenir dans l'église pour le baptême. Mais je devais naître seulement plus tard, quand l'Empereur n'était plus là. Il était parti un jour, tout à coup, et mon père s'était embarqué avec lui sur son bateau. Mon père disait: «Je l'aurais suivi jusqu'au bout de la terre, et ici tous les autres comme moi, parce qu'il était le grand Empereur!» Il l'a suivi jusqu'à Waterloo. Puis, après, il est revenu ici. Il a fallu qu'il revienne à pied, depuis là-bas, jusqu'à Piombino, sans ressources, à travers toute l'Allemagne, les Alpes et l'Italie. Cela fait plus de 400 lieues! Il me racontait cela quand j'étais petit, comment l'Empereur était habillé, ce qu'il disait, puis comment il a été vaincu. Maintenant, l'Empereur est mort, mon père aussi, et je suis vieux à mon tour, et j'ai oublié beaucoup de ces choses. Mais si l'Empereur revenait, je partirais avec lui, comme a fait mon père. Vive l'Empereur!»
Le vieil aveugle s'était, en parlant, transfiguré; son enfance semblait remonter en lui et tout le brouillard des souvenirs de l'impériale épopée, qu'en le faisant sauter sur ses genoux, lui avait contée son père, revenu à pied de Waterloo, tout balafré par la mitraille de Wellington et tout noirci par la fumée des canons du mont Saint-Jean.
Et c'était pour moi, je l'avoue, un des plus curieux sentiments qu'il fût possible d'éprouver que de me voir mêlé là soudain à cette page d'histoire, si connue par les livres, déjà si lointaine de nous en idée, de me trouver en face d'elle encore vivante, de la toucher du doigt en quelque sorte. Je me retrouvais, avec ce vieux qui s'en illuminait tout entier, devant cette même fascination légendaire que l'homme au petit chapeau exerçait sur tous ceux qui l'approchaient, et qui lui ralliait tous les coeurs, en dépit d'eux. Et je comprenais par cet exemple comment les hommes et les peuples se grisent de gloire et de paroles, et, se livrant à ceux qui savent les prendre, se précipitent à leur suite, comme moutons à l'abattoir, vers la folle tuerie des batailles. Moi-même, dont toutes les idées cependant allaient à l'encontre, j'en étais remué malgré moi.
[Illustration: Le vieil aveugle Soldani, fils d'un soldat de Waterloo, chauffait, à un petit brasero de terre jaune, ses mains osseuses.]
Le vieil aveugle s'était rassis, comme épuisé; des larmes roulaient dans ses yeux morts. Je m'étais rapproché de lui, et j'aurais voulu qu'il parlât davantage, lui faire préciser quelqu'une de ses ressouvenances. L'abbé lui transmit mon désir, et alors il se mit à rire:
«C'était un malin l'Empereur! et il n'était pas facile de le tromper. Il y avait dans une rue proche de la nôtre, je me souviens, car mon père me l'a raconté bien souvent, une petite vieille nommée Battini. Elle habitait une chambre au rez-de-chaussée, où elle travaillait toute la journée avec son métier à tisser. On la voyait sans cesse, par sa fenêtre, faire aller et venir le battant de bois et les fils. L'Empereur, quand il passait dans cette rue, ne manquait jamais de la regarder. Un jour, il s'était arrêté pour lui causer; il était très généreux l'Empereur, et il avait toujours dans son gilet des pièces d'or pour donner aux pauvres gens. Alors il s'était avancé avec tous ses généraux, et il lui avait dit: «Bonne femme, combien gagnez-vous par jour?» La petite vieille (elle se doutait bien de son dessein) avait voulu se faire plus pauvre qu'elle n'était, afin d'avoir une plus grosse aumône. Elle avait pris un air contrit, et lui avait répondu: «Hélas! Majesté, quatre ou cinq sous par jour!» Elle mentait, la Battini! car elle en gagnait bien davantage. Mais l'Empereur savait le prix des choses! Il fronça le sourcil: «Si peu que cela, vraiment! Voilà qui prouve que vous ne travaillez guère.» Il lui tourna le dos, et plus jamais il ne l'avait regardée. Elle n'eut rien du tout. C'était bien fait. Personne ne pouvait tromper l'Empereur.»
Puis le vieux s'agita à nouveau sur son siège et dit quelques mots à l'abbé, qui alla vers un secrétaire placé au fond de la chambre, et en rapporta un coffret qu'il lui remit.
Il l'ouvrit à tâtons et y prit d'abord une clef d'or, puis un flacon de cristal ciselé, et un écrin dont il poussa le bouton et qui contenait une médaille: «Ceci, me dit-il, c'est la médaille de Sainte-Hélène. L'Empereur en a légué une, par testament, à chacun de ses compagnons de gloire de la bataille de Waterloo. Celle-ci est celle de mon père; son nom est gravé là, à côté de celui de l'Empereur. Je ne peux plus le lire parce que je suis aveugle, mais je le sens toujours avec mes doigts. La clef d'or et le flacon de cristal, c'est l'Empereur aussi qui les lui a donnés, quand il était à Elbe, pour qu'il les garde en souvenir de lui. Mon père les a toujours gardés, et moi aussi; je ne voudrais pas les donner pour un trésor! Il y avait aussi une lampe de cuivre que ma mère a conservée pendant bien longtemps. Elle lui servait à mettre sur sa fenêtre lorsque l'Empereur rentrait tard en ville, et qu'il faisait nuit. Quand on entendait s'approcher dans la campagne le galopement des chevaux, chacun, dans la rue où il devait passer pour rentrer aux Mulini, ne manquait pas d'en allumer sur sa fenêtre une semblable, qu'il tenait toujours prête; car la rue était très en pente, et le sabot des chevaux glissait souvent sur les mauvaises dalles qui la pavaient; il aurait pu arriver malheur à l'Empereur! La lampe, depuis, s'est usée, et je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais ma mère me la montrait quand j'étais jeune.»
Le vieux se tut. Je lui demandai encore s'il n'avait rien d'autre à me dire, mais il secoua la tête, et je vis que tout recommençait à se brouiller dans son cerveau las de la vie. Il avait remis dans leur boîte, après les avoir embrassées, les petites reliques qu'il m'avait confiées, et, retenant mes mains qui les lui rendaient, il les porta aussi à ses lèvres et les baisa doucement, passionnément. Puis, avec cette hyperbole coutumière au langage de l'Italie: «Il me charge de vous dire, me transmit son fils, qu'avoir vu un compatriote de son Empereur sera la joie de sa vieillesse.»
Il tenait toujours ma main serrée contre ses lèvres et s'était remis à pleurer. Une de ses larmes y glissa, brûlante. Il semblait ne pas vouloir me lâcher et craindre de laisser s'envoler avec moi ce passé lointain que j'avais réveillé en lui. Presque de force je me dégageai de son étreinte, et il rentra dans la nuit. On le réinstalla sur le canapé d'acajou aux cygnes sculptés, il ramena sur lui son manteau et reprit entre ses jambes le petit brasero grillagé sur lequel s'allongèrent à nouveau ses mains grelottantes. Une dernière fois, en sortant, je me retournai vers lui; il s'était remis à fixer le ciel.
Le lendemain je regagnai le continent, sur cette impression enfin trouvée de sentir un peu parler l'âme des hommes, comme j'avais, livres en main, fait parler l'âme des choses. Car si ma défiance avait plus d'une fois percé à travers l'enthousiasme de mes cicerones l'influence probable du bon pourboire, il ne pouvait plus y avoir ici aucun doute sur la sincérité de ce bonhomme épique, qui semblait descendu d'un cadre de Charlet ou de Raffet, et qui n'attendait rien de moi que «de me baiser les mains».
Et revenu depuis à Paris, repris comme tous par le flot dévorant de nos vies, je n'ai jamais resongé sans étonnement au vieil aveugle elbois, qui en est toujours demeuré au temps de Béranger et qui attend paisiblement la mort en rêvant du «Grand Empereur» alors que pour nous les disparus d'un an sont déjà vieux, ceux de vingt ans, entrés dans l'histoire, et ceux d'il y a un siècle à peine, presque aussi lointains que les Césars romains et les Pharaons d'Égypte.
PAUL GRUYER.
Mars-avril 1902 et mai 1904.
[Illustration: L'entrée du goulet de Porto-Ferraio par où sortit la flottille impériale, le 26 février 1815.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES GRAVURES ET CARTES