4.2
Donc, dans la douceur des soirs de mi-avril, des réunions de famille se tiennent en plein air, autour de maigres soupers qui sont « fraternels » parce que l’État en a ainsi décidé. Réunions familiales qui rapprochent l’honnête homme du voleur, le citoyen sérieux et le vagabond sans toit, et qui aident chacun à oublier la misère, la faim, l’esclavage, la lutte au jour le jour pour survivre en attendant le bel avenir promis.
On entend même rire, plaisanter et jouer. On entend des facéties, presque toujours grossières. Il y a de la folie dans l’air, le printemps monte à la tête des jeunes gens. On s’embrasse même dans l’ombre, on se fait la cour et, çà et là, passe un peu de vrai bonheur.
Chaque famille a apporté ses maigres provisions.
— Peux-tu me passer un peu de pain, citoyen ?
— Puis-je avoir un morceau de fromage ?
Ce sont les « banquets fraternels ». Il ne faut pas l’oublier. C’est une idée de Robespierre. Il l’a conçue et réalisée, il a requis les voix de la Convention et a fait voter les crédits pour avoir des tables, des bancs et des chandelles. Il habite tout près, dans la rue même, humble, tranquille, comme un vrai fils du peuple, partageant la demeure et la table du citoyen Duplay, l’ébéniste, et de sa famille.
C’est un grand homme ! On en parle avec passion ; c’est un fétiche, une idole, un demi-dieu. Aucun bienfaiteur de l’humanité, aucun saint, aucun héros n’a été aussi vénéré que ce monstre assoiffé de sang. On diminue même l’ombre de Danton pour mieux exalter son heureux rival.
— Danton était gorgé de richesses : poches pleines, estomac repu ! Mais Robespierre !
— Presque un pur esprit ! Si mince ! si pâle ! Un ascète !
— Que son patriotisme consume…
— Son éloquence !
— Son altruisme !
— L’as-tu entendu parler, citoyen ?
Une jeune fille, qui n’a pas vingt ans, les coudes sur la table, son menton rond appuyé sur ses mains, pose cette question le cœur battant. Ses grands yeux gris, profonds et brillants, sont fixés sur son vis-à-vis, un homme grand et mal bâti qui s’étale sur la table, cherchant vainement à caser confortablement son grand corps. Ses cheveux sont raides et oints de graisse, sa figure couverte de charbon, une barbe de huit jours dure et poussiéreuse accentue sa mâchoire carrée sans dissimuler cependant la courbe cruelle de ses lèvres. Pour le moment il est, aux yeux ravis de la jeune enthousiaste, un prophète, un voyant, un homme merveilleux : il a entendu parler Robespierre.
— Était-il au club, citoyen Rateau ? demande une autre femme, une jeune mère qui porte contre elle un pauvre petit affamé.
L’homme éclate d’un gros rire et découvre, dans la lumière vacillante de la torche la plus voisine, une rangée de dents hideuses, inégales, ébréchées et teintées de jus de tabac.
— Au club ? dit-il avec un juron. (Et il crache dans une direction qui doit montrer son mépris pour cette institution.) Je n’appartiens à aucun club. Je n’ai pas un sou en poche. Jacobins et cordeliers aiment qu’on vienne chez eux avec un habit décent sur le dos.
Son rire s’achève dans une toux qui semble mettre en pièces sa large poitrine. Pour un instant, il ne peut parler ; même les jurons n’arrivent pas à se former sur ses lèvres qui tremblent comme un pot de gelée. Ses voisins, l’enthousiaste jeune fille, la jeune femme avenante, ne s’en soucient pas et attendent avec indifférence qu’il reprenne son souffle. Ce n’est pas un temps propice aux apitoiements et ce n’est que lorsqu’il a de nouveau étendu ses grandes jambes et relevé la tête que la jeune fille enchaîne tranquillement :
— Mais l’as-tu entendu parler ?
— Oui, dit l’homme sèchement, je l’ai entendu.
— Quand ?
— Avant-hier soir. Il sortait de la maison du citoyen Duplay, là-bas. Il m’a vu appuyé au mur. J’étais fatigué, à moitié endormi. Il m’a parlé et m’a demandé où je vivais.
— Où tu vivais ? répète la jeune fille désappointée.
— C’est tout ? dit la jeune femme en haussant les épaules.
Les gens autour d’eux se mirent à rire. Les hommes se moquaient de la déconvenue des femmes qui avaient espéré entendre quelque chose de grand, de palpitant, sur leur idole.
La jeune enthousiaste joignit les mains.
— Il a vu que tu étais pauvre, citoyen Rateau, dit-elle avec conviction, et que tu étais fatigué. Il voulait t’aider, te réconforter.
— Et lui as-tu dit où tu vivais ? reprit la jeune femme de son ton calme.
— Je vis loin d’ici, de l’autre côté de l’eau, et non dans un quartier aristocratique comme celui-ci.
— Lui as-tu dit cela ? dit de nouveau la jeune fille.
La moindre miette de renseignement, même presque sans rapport avec son idole, était de la manne pour son corps, du baume pour son cœur.
— Je le lui ai dit, répondit Rateau.
— Alors, reprit-elle, le soulagement et le réconfort te seront bientôt apportés, citoyen. Il n’oublie rien. Ses yeux sont sur toi. Il sait ta détresse, il sait que tu es pauvre et malade. Laisse-le faire, citoyen Rateau. Il sait comment et quand porter secours.
Une voix dure et vibrante intervint :
— Il saura plutôt comment et quand écraser du talon un citoyen sans défense si ses fournées de guillotine ne suffisaient pas à apaiser son appétit sanguinaire.
Un murmure salua cette tirade. Seuls, ceux qui étaient assis à côté de lui pouvaient savoir qui avait parlé, car l’éclairage était médiocre et brûlait mal au grand air. Les autres entendirent seulement vibrer cette flèche tirée contre leur idole avec une sorte de morne ressentiment. Les femmes étaient les plus indignées. Une ou deux jeunes fidèles crièrent avec colère :
— Honte ! Trahison !
— À la guillotine ! Tous les ennemis du peuple méritent la guillotine !
Les ennemis du peuple étaient ceux qui élevaient la voix contre leur élu, leur fétiche. Le citoyen Rateau était une fois de plus paralysé par une quinte de toux. Mais de plus loin dans la rue quelques cris venaient approuver l’orateur :
— Bien parlé, jeune homme ! Moi aussi je n’ai jamais eu confiance en ce tigre !
Une voix perçante de femme ajouta :
— Ses mains dégouttent de sang. C’est un boucher !
— Et un tyran ! ajouta celui qui avait parlé le premier. Il rêve d’une dictature où il gouvernerait entouré de ses mignons. Pourquoi changer ? Sommes-nous plus à notre aise qu’au temps de la royauté ? Alors au moins les rues de Paris ne drainaient pas des ruisseaux de sang. Alors…
Mais il n’alla pas plus loin ; une croûte dure de pain noir très sec, lancée d’une main sûre, l’atteignit au visage, tandis qu’une voix rauque criait :
— Assez, citoyen ! Si ta langue ne s’arrête pas, ce sera ton cou qui dégouttera de sang bientôt. Je te le garantis !
— Bien, dit, citoyen Rateau ! dit quelqu’un, la bouche pleine, mais avec une magnifique conviction. Chaque mot dit par ces bandits dégoutte de trahison !
— Où sont les hommes du Comité de salut public ? On a jeté des gens en prison pour moins que cela !
— Dénoncez-le !
— Menez-le à la plus proche section !
Des cris s’élevaient le long des tables, perçants, éclatants, ou mornes, indifférents. Certains étaient réellement indignés, d’autres criaient pour le seul plaisir de faire du bruit et parce que depuis cinq ans crier « Honte » et « Trahison » était devenu une habitude. La rue était longue et quelquefois les cris venaient de loin, mais en ce temps-là quand le cri de « Trahison » traversait l’air, il était plus prudent de le répéter, de peur que ces cris ne se tournassent contre une personne déterminée, et le second acte était l’apparition d’un agent de la Sûreté, la prison et la guillotine.
Tandis qu’on criait, ceux qui avaient osé élever la voix contre le démagogue se rapprochaient les uns des autres comme pour prendre courage dans leur présence réciproque. Ce n’était qu’un petit groupe de deux hommes et de trois femmes, ardent, excité comme s’il était en proie à une hallucination.
Bertrand Moncrif, face à ce qu’il croyait devoir se transformer en martyre, était transfiguré. Il ressemblait à un jeune prophète, tandis qu’il haranguait la multitude et lui prédisait sa condamnation finale. L’obscurité cachait en partie son visage, mais sa main étendue, son index vengeur qui pointait droit devant lui, paraissaient dans la lumière des torches comme sculptés dans une lave en feu. De temps à autre, le caprice d’une flamme dessinait son profil aigu, son nez droit, son menton effilé et ses cheveux bruns que mouillait une sueur d’enthousiasme.
À côté de lui, Régine, immobile et blanche comme un spectre, ne paraissait vivre que par les yeux qu’elle tenait fixés sur son bien-aimé. Dans le géant à la toux, elle avait reconnu l’homme qu’elle avait assisté ce même jour. Cependant, sa présence ici et là-bas lui semblait un présage sinistre. Il semblait que toute la journée il eût épié ses pas ; d’abord chez la voyante, d’où il l’avait sûrement suivie dans la rue. Alors elle avait pitié de lui, et maintenant sa face hideuse, ses mains décharnées, sa voix croassante et sa toux sépulcrale l’emplissaient d’une terreur sans nom. Il apparaissait à son imagination affolée comme l’ombre de la mort étendue sur Bertrand et sur ceux qu’elle aimait. D’un bras, elle cherchait à serrer contre elle son frère pour calmer son excitation et réduire au silence sa langue inconsidérée. Mais lui, comme un jeune animal sauvage, luttait pour se libérer, hurlait son approbation au discours de Bertrand, remplissait son rôle d’agitateur sans se soucier des avertissements de Régine et des larmes de sa mère. Joséphine criait tout aussi fort, claquant ses petites mains l’une contre l’autre, et posant des regards pleins de défi sur la foule qu’elle aurait voulu gagner par son ardeur et son éloquence.
— Honte à nous tous, criait-elle. Honte aux hommes et aux femmes de France qui sont devenus les esclaves abjects de ce tyran avide de sang !
Sa mère, toute pâle, avait visiblement renoncé à faire entendre raison à ce tumultueux petit groupe. Elle était trop faible, avait trop souffert pour craindre encore quelque chose. Son pauvre visage n’exprimait plus que le désespoir et la résignation. Elle priait seulement pour partager le martyre de ceux qu’elle aimait puisqu’elle ne pouvait partager leur enthousiasme.