4.3
Le « banquet fraternel » s’achevait en vrai combat où la seule chance de salut pour les jeunes boutefeux résidait dans une fuite rapide. Et, même dans ce cas, leurs chances étaient minimes. Les espions de la Convention, ceux des Comités, ceux de Robespierre grouillaient partout. Ces cinq personnes étaient marquées. On ne devait plus être hardi, courageux, patriote. Danton lui-même avait été guillotiné pour moins.
— Trahison ! Trahison !
L’air léger semblait faire écho à ces mots sinistres, mais Bertrand paraissait inconscient du danger, mieux, il le provoquait :
— Honte sur nous tous ! cria-t-il très haut, et sa voix sonore retentit au-dessus du tumulte et des conciliabules rauques. Honte au peuple qui s’incline devant cette tyrannie monstrueuse. Citoyens, pensez-y ! La liberté n’est-elle plus qu’une plaisanterie ? Vos corps sont-ils à vous ? Ils ne sont plus que de la chair à canon aux ordres de la Convention. Vos familles ? On vous en sépare. Votre femme ? On vous l’enlève. Vos enfants ? Le service de l’État les prend. Et qui donne ces ordres ? Dites-le-moi. Qui ?
Il était soulevé par une véritable furie de sacrifice, il se tenait près de la table et, du geste, il faisait taire Jacques et Joséphine. Régine ne croyait plus vivre tant elle était étreinte par l’émotion, à l’idée de la mort qui menaçait son fiancé. Ce serait sûrement la fin de cette folie inutile. Elle voyait déjà tous ceux qu’elle aimait traînés devant un tribunal impitoyable ; elle entendait le grincement des charrettes sur les pavés, elle apercevait enfin le couteau de la guillotine prêt à retomber sur cette proie bien-aimée. Elle sentait le bras de Joséphine serré contre le sien pour chercher du courage et voyait le jeune visage provocant de Jacques, et sa mère brisée, fanée par la perte de tout ce qui était sa vie. Elle voyait Bertrand tournant un dernier regard adorant, non vers elle, mais vers la belle Espagnole qui avait séduit son imagination et qui, sans pitié, l’avait livré aux espions de Robespierre.